Du jardinage à l’agriculture, les nouveaux contours d’une ville durable

Dans des centres urbains denses et de moins en moins respirables, stressants, la mutation rapide des pratiques de jardinage, sous toutes leurs formes, modifie non seulement l’aspect esthétique en ville mais également la qualité de la vie.

La pollution atmosphérique est la troisième cause de mortalité en France, selon une étude publiée en juin 2016 par Santé publique France. Si les politiques peinent à prendre des décisions pour réduire la circulation des centres urbains ou orienter des stratégies individuelles et entrepreneuriales qui réduiraient les émissions à la source, les citoyens, eux se sont organisés depuis maintenant 20 ans, pour créer des espaces de respiration, occuper les lieux les plus divers et y installer des végétaux. Car là où il y a du végétal, il y a de l’oxygène et surtout une volonté humaine de laisser la vie s’exprimer, une respiration exister.

Tout a commencé avec quelques jardins partagés, associations d’habitants qui ont récupéré des friches urbaines pour jardiner. Avec plus de 120 espaces dans Paris intra-muros et une politique publique dédiée, cet engouement ne s’est pas démenti. Au-delà du jardinage, ces expériences ont démontré la qualité du lien social, l’inventivité des démarches collectives (projections cinématographiques en extérieur, installation d’oeuvres d’art, accueil des habitants chaque semaine…). Plus récemment, se sont installés des ruchers sur les toits, des composts collectifs dans les copropriétés, des poulaillers urbains. Ils sont venus compléter les bois, les vergers, les vignes et toutes les initiatives ponctuelles, transportables ou de partage (incredible edible).

Fantasme véhiculé des Etats-Unis ou réalité de ferme-usine, l’idée de l’agriculture urbaine au sens de produire localement des aliments en ville, est une solution régulièrement évoquée. Avec la végétalisation verticale, ce sont les dernières marges d’une ville saturée qui sont exploitées pour introduire du vivant, du végétal et donc dans le même temps du lien social et de l’humain.

L’agriculture urbaine ne va pas nourrir la population d’une mégapole, car elle s’avère aujourd’hui peu rentable, stratégie de niche, mais sa grande qualité est de mettre en lien de nouveaux porteurs de projets et d’introduire encore plus de surfaces végétales en ville. Elle pose la question en France de l’occupation des toits. Déjà transformés les décennies précédentes en toits-terrasses, ils pourraient désormais se transformer progressivement en landes, prairies, potagers ou qui sait, vergers, forêts ? Ils répondent au besoin d’espace planté, de renouveau végétal, de nature à proximité. Ils pourraient être une source d’oxygène indispensable pour respirer en ville demain. Mais ces espaces seront-ils suffisants ?  Restera-t-il des friches, des réservoirs naturels de vivant, au sens défini par Gilles Clément de « Terrain abandonné. Laissé à sa libre évolution. Site d’accueil des espèces pionnières. La friche est toujours jeune, instable et riche » (Gilles Clément, Louis Jones, Une écologie humaniste, Aubanel, p. 225) ?

Des solutions existent, utopiques, révolutionnaires pourraient dire certains, contre la saturation. Créer du vide, de l’espace dans la portion publique, du vivant sur des trottoirs, des rainures dans le macadam, de l’herbe entre les pavés, des jardins en lieu et place de voitures, des jardins comme nécessité publique, comme lieu de circulation et non plus comme lieux de loisirs enfermés derrière des grilles.

Car chaque parcelle durable gagnée ne produira pas de la nourriture pour les habitants des villes, mais chaque parcelle de végétal créée offrira aux générations futures un peu plus de chance de respirer.

Pour aller plus loin :

Droits photo AIA Architectes, MOA Emmaüs Habitat, Paysagiste Champ Libre.

Avons-nous envie de vivre en 2030 ?

Par Lucas Delattre, intervenant à l’Engage University

Le monde va-t-il mieux ou court-il à sa perte ? Chacun d’entre nous pressent confusément que les deux hypothèses sont aussi vraies l’une que l’autre. « Now is the greatest time to be alive », écrit Barack Obama dans le magazine Wired (octobre 2016). « This is the most dangerous time for our planet », écrit pour sa part Stephen Hawking dans le Guardian du 1er décembre 2016. Le célèbre astrophysicien britannique envisage sérieusement une prochaine extinction de notre espèce : « je ne pense pas, dit-il, que nous survivrons encore 1 000 ans sans devoir nous échapper de notre fragile planète ».

Que retenir de ces contradictions ? Le bouillonnement créatif qui n’a jamais paru si vibrionnant, l’intelligence individuelle et collective qui se déploie partout et à tous les niveaux, l’économie en réseaux qui multiplie les initiatives et permet à toutes les bonnes idées et à toutes les bonnes volontés de se rencontrer et d’œuvrer ensemble ?

Ou plutôt les nuages de toutes sortes qui s’accumulent à l’horizon ? A commencer par le dépérissement de la planète lié au réchauffement climatique et qui se traduit notamment par un gravissime recul de la biodiversité sur terre et dans les mers. Sans parler de l’actualité internationale en 2016 : regain des nationalismes agressifs un peu partout, montée de la xénophobie, de l’intolérance religieuse meurtrière et des peurs de toutes sortes, perte de vitesse des systèmes coopératifs basés sur le droit.

Comment sortirons-nous de ces contradictions ? Question purement rhétorique quand on sait par exemple que la Chine est en 2016 tout à la fois le premier pollueur de la planète et le premier laboratoire d’énergies vertes. On vivra donc très certainement pour longtemps encore dans de sévères paradoxes…

La mode, illustration de l’essoufflement de notre modèle

Il n’empêche qu’on a le droit d’espérer que la notion de « progrès » n’est pas morte. Prenons l’exemple apparemment anodin de la mode mais qui est un secteur économique de premier plan. Je recommande d’écouter un TedTalk de Rachel Arthur, une journaliste britannique spécialisée dans la mode et la technologie. Cette conférence prononcée en octobre 2016 délivre un message simple : la mode doit effectuer un passage nécessaire « de la frivolité à la soutenabilité » (« from frivolity to sustainabiliy »). 

Voici le constat de base de Rachel Arthur :

– La mode est la seconde industrie la plus polluante sur terre après le pétrole.
– Elle produit 10 % des émissions de carbone sur terre.
– Elle utilise 1/4 des produits chimiques consommés chaque année dans le monde.
– Elle est la seconde activité la plus vorace en eau après l’agriculture (on utilise 20 000 litres d’eau pour une seule paire de jeans et un seul T-shirt).
– Depuis l’an 2000, on produit 60 % de vêtements en plus (100 milliards de produits), dont 3/5 finissent à la décharge dans l’année qui suit.

La mode n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de l’essoufflement de notre modèle. Et si l’avenir s’élabore sous nos yeux grâce aux nouvelles technologies, priorité à celles qui peuvent aider à sortir de l’impasse.

Google vient d’annoncer que sa consommation d’énergie, équivalente à celle de la ville de San Francisco chaque année, proviendra à 100 % d’énergies renouvelables à partir de 2017.

On a envie de se dire que oui, naturellement, toute innovation technologique est au service d’une amélioration de la condition humaine. Mais on n’en est pas tout à fait sûr, du moins pas à 100 %. Certes, on progresse dans tous les domaines de la science et de la médecine. De nombreux chercheurs dans le domaine du bio-mimétisme s’inspirent de plus en plus du vivant et cherchent à reproduire à l’identique les matériaux qui s’épuisent (un exemple : le cuir). Dans l’alimentation, on va sans doute parvenir à réduire la surconsommation de viande animale, co-responsable de la dégradation de la planète.

La valeur, aujourd’hui, se concentre dans la maîtrise des réseaux d’information (ou de désinformation) et de communication

Même si la confusion et le chaos dominent le monde tel que nous l’observons chaque jour, on sent bien que le XXIe siècle cherche à inventer de nouveaux modèles de développement humain. Les initiatives telles qu’Engage s’ajoutent à des milliers d’autres pour envisager d’autres façons de progresser et d’adapter l’humanité à un mode d’existence plus équilibré, plus sensé, plus harmonieux.

Mais ce qui ne cesse de me frapper, c’est à quel point l’immense intelligence humaine disponible (et déjà l’intelligence artificielle) concentre son énergie sur des objectifs dérisoires. La valeur, aujourd’hui, se concentre dans la maîtrise des réseaux d’information (ou de désinformation) et de communication. « Dans tous les domaines, nous sortons de cent cinquante ans de société industrielle. La fabrication des biens a été remplacée par la modification, voire par la manipulation des esprits, comme on l’a vu lors de l’élection américaine, avec un Donald Trump porté par une partie des réseaux sociaux » (Alain Touraine dans Le Monde du 2 décembre 2016).

Au cœur de notre économie et de nos sociétés, il y a désormais l’observation sophistiquée des comportements individuels, pour une efficacité toujours plus grande des outils du marketing. Les acteurs du marché sont à la poursuite d’un idéal indépassable qui peut se résumer en quelques mots très simples : « vendre le bon produit à la bonne personne, au bon moment et au bon endroit ». Cela ne me semble malheureusement pas suffisant pour contribuer à l’élévation de l’esprit, à la diffusion de la culture, à une vie vraiment meilleure.

Nous ne sommes plus à l’âge des grandes utopies politiques et personne n’a vraiment envie de croire à des alternatives à l’économie de marché. La liberté, l’entreprise, tout le monde y tient et tout le monde sait que notre développement futur ne peut pas être un modèle « administré ». On sait aussi que le capitalisme, tout compte fait, a permis à des millions de gens de sortir de la pauvreté dans le monde.

Mais l’échafaudage global manque singulièrement d’attrait. On ne peut avoir une « envie de futur » sans y apercevoir, comme nous invite à le faire Barack Obama, plus de qualités humaines, plus de participation, plus d’épanouissement individuel et collectif… N’y a-t-il que des adaptations individuelles au changement ? On est tenté de le penser tant nos vies plus ou moins minuscules sont riches et très souvent belles, mais on est un peu consterné quand même. On ne sait plus trop comment faire pour y arriver, mais on est encore bien loin d’une « société de confiance », même si on a abandonné tout idéal de « lendemains qui chantent ».

Pour aller plus loin :

  • Découvrez le projet Engage with Refugees
  • Jouez à  #Visionary, le quiz online d’Engage pour mieux comprendre le monde et s’engager
  • Jouez à « 2026, et vous le futur, vous le voyez comment ? »

ETHIQUE : tentons le vrai

Un chasseur de tête me racontait son entretien avec le directeur marketing d’un groupe international de produits de grande consommation. Non, ses enfants ne mangeraient jamais les produits qu’il vend. Non, il ne démissionnerait pas, malgré ses doutes, malgré ses griefs, car ses frais sont importants et son salaire ronflant.

Il ne s’agit pas de juger ni de dénoncer, mais de comprendre comment casser ce schéma qui creuse la séparation entre l’Homme et sa fonction, entre le père et le salarié. Dans les entreprises évidemment, en politique certainement, dans notre vie personnelle.

Platon écrit que pour rendre les organisations éthiques, il ne faut pas inculquer des normes sociales, mais aider les personnes à découvrir par elles-mêmes la réalité du bien, du beau et du vrai.

Il ne s’agit pas d’établir des normes donc, mais de s’appuyer sur les personnes. Et c’est ici que l’éthique peut nous aider, même si le mot peut déstabiliser lorsqu’il se teinte de moralisme ou nous décourager lorsqu’il revient ab nauseam dans des discours sans effet.

L’éthique comme seule capable de reconstruire en profondeur ce qui a été détruit : le lien*, la cohérence.

Chacun d’entre nous est alternativement une citoyenne, un salarié, une mère, un consommateur, une électrice. Pourtant ces séquences de nos vies ne font plus que rarement système et déchirent notre être pour lui enlever son unité fondamentale. Il s’agit de replacer l’éthique comme fil et comme projet de vie pour redonner à la vie justement sa cohérence.

De quelle éthique parle-t-on ?

De l’éthique politique tout d’abord,LEP de l’éthique de nos politiques, incapables souvent de dépasser leurs intérêts et de changer les principes de gouvernance, seuls préalables réels à une réorientation des décisions vers le bien commun. Revoir cette tirade sublime de Jean Gabin dans le film de Jacques Audiard Le Président vaut plus que bien des discours.

Visionner la scène de l’assemblée nationale.

 

De l’éthique des entreprises et de leurs dirigeants ensuite, qui chantent parfois haut leurs valeurs personnelles alors que les structures qu’ils dirigent n’évoluent pas : quête de croissance, pression des actionnaires, emprisonnement dans un système qui ne veut pas lâcher. Les paramètres sont multiples qui bloquent encore et encore toute réforme réelle.

De l’éthique personnelle surtout, car derrière les dirigeantes, les décideurs, les salariées en position de changer les choses, il y a des femmes et des hommes en manque voire en quête de cohérence. La norme revient aujourd’hui à accepter des distorsions parfois abyssales entre nos propres valeurs et ce que notre fonction nous impose.

De l’éthique personnelle encore car chacun ressent bien les distorsions entre certains de ses comportements ou de ses choix de consommateur et ses convictions intimes. Par manque de temps, de moyens, de connaissance certainement.

C’est bien au niveau des personnes qu’il faut premièrement faire levier.

En utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui pour accompagner ceux qui le souhaitent ou faire pression sur les plus résistants. Car quelques soient ses responsabilités, chaque personne peut avoir un impact.

De nombreuses organisations y travaillent. Elles ont pour beaucoup dépassé l’affrontement stérile pour favoriser un accompagnement constructif ou une dénonciation efficiente.

Certaines, comme l’Art de Vivre, promeuvent la méditation de pleine conscience pour faciliter, dans les entreprises, la réconciliation des collaborateurs, avec eux-mêmes et avec leurs pairs. D’autres comme Ethique sur l’étiquette condamnent les agissements des grandes sociétés textiles et les incitent à changer leurs modes de fonctionnement. Foodwatch, né en Allemagne et présent en France depuis deux ans, dénonce les produits alimentaires dangereux pour la santé. E-boycott, fraîchement lancé, appelle à des campagnes de boycott sur le web et invite les entreprises à répondre aux questions des signataires.

Se réconcilier donc, individuellement, pour ensuite retisser collectivement une société du lien, reconstruire une économie plus sage et plus humaine. C’est de cette nécessité que nous parlerons et sur ces solutions que nous travaillerons lors des prochains Engage Days, Ethique : tenter le vrai, du 6 au 9 octobre, en compagnie de ceux qui construisent cette transition.

jem 

Pour suivre et aider les organisations citées :

Art of living                                       Je m’engage

Foodwatch                                        Je m’engage

Ethique sur l’étiquette                    Je m’engage

E-Boycott                                          Je m’engage

Transparency International          Je me renseigne

Conseil de lecture : Impliquons-nous, dialogue manifeste entre Edgar Morin, le philosophe artiste et Michelangelo Pistoleto, l’artiste philosophe ; discussion passionnante sur la nécessité de s’impliquer pour rebâtir une nouvelle société, dialogue sensible entre éthique et esthétique.

Conseil cinématograhique : Le Président, est un film français réalisé par Henri Verneuil, sorti en 1961, adapté du roman éponyme de Georges Simenon, et dialogué par Michel Audiard.

*Charles Eisenstein, éditorialiste américain, donne un exemple certes anecdotique mais parlant dans un livre publié en 2011, the sacred economy, très justement traduit par ‘l’économie du lien’ en allemand : Au Guatémala, un père conduisant son fils chez le docteur ne dira pas mon fils est malade mais ma famille est malade ; ce n’est pas un fleuve qu’il s’agira de dépolluer, mais l’environnement tout entier.

S’engager dans un monde devenu « ultra-polaire »

Deux forces conduisent les entreprises à une plus grande intervention dans la vie de la Cité : le repositionnement de la sphère du bien public pilotée par les Etats et l’importance des marchés futurs tirés par des enjeux sociétaux collectifs ; et l’avènement du digital qui accentue et accélère cette dynamique.

La sphère du bien public est revisitée au nom de l’efficience, des contraintes budgétaires et de l’impératif individuel vécu souvent comme primant sur le bien commun. Ce repli relatif de la souveraineté de la puissance publique sur le collectif créé un appel d’air. Les grandes entreprises digitales les plus puissantes l’ont bien compris, installées au cœur de nos vies, assises sur la valeur des réseaux connectés. Elles rêvent désormais ouvertement de nouveaux modèles technicistes, hommes augmentés et humanoïdes « bienveillants », autant d’utopies nouvelles, retour des lumières sans l’homme ? Ces initiatives disent en creux que l’espace public est ouvert à ceux qui veulent le prendre, au delà du politique, au delà du marchand, dans un monde où tout est entremêlé. La multipolarité des formes de pouvoirs et de souverainetés qui s’instaure présente ainsi une opportunité de reconnaître et redéfinir différemment la valeur des ambitions collectives, ou un risque de désocialisation de nos mondes, le jeu est très ouvert.

Cette dynamique est renforcée par le fait que de nombreuses sources de croissance futures résultent d’enjeux sociétaux, dont les bénéfices individuels et les potentiels de marché sont dépendants de dynamiques collectives (Démographie maitrisée, Education et santé, transition écologique). Pour faire advenir ces marchés durables, puissants moteurs de croissance, les entreprises et la cité doivent définir ensemble des trajectoires communes. L’individu et les organisations sont convoqués à co-créer les conditions d’un futur collectif pour lequel eux seuls deviennent maîtres de leurs allégeances.

L’arme digitale accélère le processus, en ce qu’elle impose progressivement à chacun de « s’ex-poser ». Le digital renforce la transparence. Ce processus est particulièrement à l’œuvre pour les organisations, il rend chaque jour plus difficile une maîtrise absolue de ce que l’entreprise offre à voir, dire ou penser. Il y  eu notamment quelques exemples durant les évènements de la COP21 de sociétés prises au piège du double jeu des intentions et des actes, sanctionnées au fil des sessions par le prix Pinocchio des « amis de la terre » parce que désormais tout se sait et se répand plus vite et plus fort et les enjeux d’image sont considérables.

Deux postures sont certes possibles, le repli pour ne rien offrir au monde connecté ou l’engagement pour être « dans le jeu » du monde. La deuxième permet d’exister dans le monde, de défendre ses positions et d’essayer de peser sur son cours. Cela impose en revanche pour l’entreprise une « consistence » au sens anglais du terme, car l’entreprise devient partie prenante d’une dynamique sociétale plus large qu’elle, y interagissant malgré elle quoi qu’elle fasse, parce que la société est entrée dans les murs par le digital qui s’infiltre partout.

Le monde devient ainsi ultra-polaire, au sens où tous les acteurs semblent désormais convoqués à proposer des solutions pour nos enjeux collectifs, le digital aplanissant les signaux usuels de valeurs. L’affaiblissement relatif des producteurs de normes (le politique, le scientifique) qui permettaient d’orienter le jeu du marché génère une diversité qui peut tourner à la cacophonie. La trajectoire du futur est ainsi très ouverte. L’effet papillon n’a jamais été aussi prégnant. Seules les organisations et forces collectives qui mobiliseront leurs membres au cœur de la société pourront espérer voire une partie de leur idées progresser et faire école.

Elles doivent ainsi réinventer leur mission, proposer une ambition qui dépasse l’horizon de la performance pour parler et vivre dans et avec la cité. Elles doivent développer des capillarités actives et vertueuses avec la société réelle, possiblement au-delà du seul prisme de la performance financière. Chacun peut être porteur de ses valeurs et chercher leur résonance dans le monde qui bruisse. C’est une révolution copernicienne qui peut donner le meilleur et le pire. Le jeu est ouvert à tous ceux qui veulent jouer.

Cette insurrection qui vient!

Bernie Sanders, #Nuit Debout, Podemos… Une insurrection semble poindre, contre un système, contre les élites dirigeantes, et surtout contre des modes de gouvernance jugés dépassés. Jusqu’où et pour quoi changer, telle est la question.

L’histoire est moqueuse. Au Brésil, la droite conservatrice, corrompue et mafieuse, veut renverser Dilma Roussef, certainement pas exempte de tout reproche, mais symbole de la revanche des classes populaires brésiliennes.

Au même moment, un vent nouveau souffle dans le monde. Même sans projet de société lisible, le mouvement #NuitDebout, tient et grandit, jour après jour et se mondialise dans un #GlobalDebout qui rassemble tous les mécontentements de la jeunesse. Aux Etats-Unis, face au phénomène Trump, la poussée de Bernie Sanders, le sénateur du Vermont a redonné au « socialisme » le droit de cité au pays du maccarthysme. Et ce, malgré sa défaite annoncée face à Hillary Clinton dans le camp Démocrate.

Un formidable laboratoire démocratique

Pour revenir en France, on voit les primaires citoyennes se multiplier – primaire.org, La primaire des Français, et de nouveaux mouvements politiques issus de la société civile bourgeonnent, à l’image des Zèbres d’Alexandre Jardin, de #MAVOIX (@mavoix2017), ou de Baztille, tous aidés par de nouveaux outils qui facilitent la participation et l’intelligence collective, comme par exemple Stig.

Pour quels résultats ? Là n’est pas la question. Ces initiatives sont un formidable laboratoire démocratique. Ils préparent l’avenir et annoncent l’obsolescence des modes de fonctionnement de notre vieux système politique, mettent un pied dans la porte. Surtout ils revendiquent une nouvelle façon de gouverner, participative, ascendante et montrent les vertus possibles d’un web collaboratif politique. Leur rôle est en cela fondamental.

Analysant cette vague de contestation et de remise en cause de nos vieux partis politiques, Jacques Attali pronostique dans l’Express l’élection à la présidentielle 2017 d’un inconnu sorti du web ! Sans vouloir jouer aux oracles, un point de bascule apparaît à l’horizon. Les contours d’une nouvelle société se dessinent chaque jour plus clairement qui nécessite et induit un changement de nos modes de gouvernance.

Un système qui renforce ses travers

Cette perspective désirable se heurte pourtant à deux écueils qu’il s’agit de regarder en face. Tout d’abord, le système résiste. Les politiques se protègent en votant des lois qui retardent leur chute et étouffent le changement : loi dite de « modernisation des règles applicables à l’élection présidentielle » qui réduit le temps de parole des petits candidats ; loi sur la surveillance internationale, abondamment commentée et critiquée, notamment sur la Quadrature du net.

Le système, loin de programmer son autodestruction, renforce ses travers pour continuer à exister. Le constat est souvent similaire dans le monde de l’entreprise. Les évolutions sont longues, se heurtent de toute part à la résistance au changement et sont souvent fragiles car dépendantes de la volonté de son leader, par essence révocable.

Ensuite, il ne suffit pas d’exprimer son mécontentement, même si ce cri libérateur constitue une étape. Il s’agit d’échanger puis de proposer pour construire dans une démarche inclusive. Les choses se compliquent bien sûr. Comment inspirer et rassembler autour de solutions complexes pour trouver un consensus qui ne soit pas mou ?

La nécessité d’une insurrection citoyenne collective, pragmatique et positive

C’est là précisément que débute le vrai combat. Et il n’est pas facile, comme le montre le blocage institutionnel en Espagne avec Podemos, où de nouvelles élections sont convoquées. Loin des idéologies qui divisent et des anciens modes de gouvernance qui clivent, cette « insurrection » citoyenne (*) ne réussira que si elle est collective, pragmatique et positive.

Continuons à discuter et à nous tenir droit, jour et nuit, pour bâtir sans exclure et surtout engageons-nous concrètement et pacifiquement dans la construction d’un nouveau modèle que nous jugerions plus efficace et plus juste.

C’est l’ambition des Engage Days qui se tiendront du 3 au 5 juin sur le thème des nouvelles gouvernances individuelles et collectives. Rencontrer et débattre avec ceux qui pensent les nouveaux modes de gouvernances, aider ceux qui les mettent concrètement en œuvre. Découvrir aussi les nouvelles pratiques de développement de soi, car aucun changement durable ne se fera sans une remise en question de notre propre relation à nous-même et aux autres.

Tenons-nous debout pour profiter du vent qui se lève.

Faisons notre coming out humaniste

Nous sommes nombreux à désirer l’optimisme. Nous ne sommes pas naïfs mais volontaristes. Nous avons fait le deuil de l’indignation, nous désirons être des acteurs du changement, créer et participer au monde qui vient.

Encore faut-il passer du désir à l’action. Comment se rassembler, faire masse pour que ce changement attendu se réalise enfin ?

« Une seule solution : l’uberisation », scandent en cœur les apôtres de la révolution digitale. Hacker la démocratie, uberiser la présidentielle : le numérique – sa transparence, ses plateformes et ses capacités de connexion de tous avec tous – présente en effet bien des promesses. De l’éducation à la santé, l’innovation est une nécessité et, bien utilisées, les technologies sont un levier essentiel du progrès.

Les sirènes de silicium

Mais ne nous laissons pas hypnotiser par les sirènes de silicium de l’accélération technologique. En voulant résoudre nos problèmes, bien des chantres de la technologie libératrice ne font que renforcer un système dont nous ne voulons plus, camouflés derrière leurs bonnes intentions et leur soi-disant « économie collaborative ». Pire, leur nouveau paradigme renforce les inégalités, un anthropomorphisme passéiste et le mythe de l’homme tout puissant.

Cette innovation là reproduit et renforce nos travers. Les nouvelles technologies contribueront au changement : à condition de replacer l’humain au centre. Que faire alors et comment le faire ? Car c’est là tout l’enjeu, faire. Comment faire pour continuer à avancer en réconciliant progrès et bien commun ? Comment faire pour que ce désir de changement systémique aboutisse et ne tourne pas en frustration ?

« Ne t’attaque pas au système, démode-le »

« Ne t’attaque pas au système, démode-le », l’injonction récente de Bernard Werber fait mouche. Même si la tentation insurrectionnelle et l’envie légitime de renversement nous titillent, programmons simplement son obsolescence. Cheminons sur la voie d’une nouvelle aventure collective. Avançons en tâtonnant, par itérations, avec agilité.

Nous avons la connaissance à portée de main, nous avons les outils pour nous rassembler et agir. Nous sommes de plus en plus nombreux à en avoir l’envie et l’espoir. Nous avons grandi dans un système aujourd’hui dépassé, nous devons avoir le courage d’en changer, collectivement. Le courage de nous mettre en danger, de remettre en question notre confort de pensée et probablement notre confort matériel. Au fond, n’avons nous pas envie de nous aventurer loin d’un système vacillant, d’embrasser l’inconnu quand le connu est souvent synonyme de destruction, d’appauvrissement et de consumérisme ?

Une danse joyeuse, une valse à trois temps

Nous devons aujourd’hui inventer et inspirer un nouveau récit collectif pour rendre nos futurs désirables et les incarner au présent. Une danse joyeuse, une valse à trois temps, voilà ce qu’il nous faut, car le binaire a prouvé ses limites. Cessons d’opposer, nous voulons un nouveau rapport à l’autre et au monde.

Invitons au bal toutes les parties, toutes les organisations, sans jugement mais sans complaisance, pour les pousser à oser le vrai. Le changement n’aura lieu que si les organisations, publiques et privées, petites et grandes, entrent dans la danse et mettent leur puissance au service de la « vie bonne » comme disaient les philosophes.

L’entreprise a tout à y gagner. D’ailleurs, elle semble presque enfin comprendre, de ci, de là, la nécessité de renouer avec l’humanisme. Elle ne fonctionnera que si ses collaborateurs s’y sentent alignés avec ce qu’ils sont profondément et développent leurs talents en son sein. Faire se rejoindre personne et fonction.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques

Cassons nos égoïsmes car c’est d’abord à ceux qui sont loin de nous, géographiquement et temporellement, que nous devons penser. Les effets du dérèglement climatique et plus généralement du dérèglement de notre modèle touchent d’abord l’autre : d’autres géographies, les prochaines générations. « La première règle avant d’agir consiste à se mettre à la place de l’autre, nulle vraie recherche du bien commun ne sera possible hors de là », disait l’Abbé Pierre, dont les combats sont plus actuels que jamais.

Mais l’autre est déjà en nous. De notre agriculture industrielle à la délocalisation de nos outils de production, de nos modes de consommation aux lointaines plantations de coton, tout est lié qui nous détruit jusque dans notre chair. Admettons-le et cette proximité accélèrera notre mise en action.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques : personne ne le fera à notre place et le système n’inventera pas seul sa propre métamorphose.

Soyons de plus en plus nombreux à oser nous réconcilier, quels que soient notre âge, notre parcours, notre discipline, nos origines, nos intérêts. Portons un autre discours pour inspirer ceux qui, pour de multiples raisons, restent frileux.

Et surtout, passons de l’individuel au collectif pour agir. Osons un nouveau rapport : à soi, aux autres, au monde. Faisons notre coming out humaniste.

La diversité rend plus intelligent : la preuve

« Notre étude le prouve : la diversité enrichit notre pensée. En jouant contre la propension naturelle au conformisme, la diversité ethnique pousse en effet les individus à examiner les faits, à penser plus en profondeur et à développer leur propre opinion. Les résultats de l’étude montrent, au final, que la diversité profite à tous : aux minorités comme à la majorité. »

Sheen S. Levine et David Stark, enseignants-chercheurs à l’Université du Texas et à Columbia, ont mené une étude dont les résultats sont édifiants et parleront beaucoup à une France qu’on décrit de plus en plus souvent – élections à l’appui – comme tentée par le repli sur soi : la diversité « ethnique » rend tout le monde plus intelligent.

L’explication est simple : la diversité met à mal le conformisme, qui représente la défaite de la pensée – pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage d’Alain Finkielkraut… Plus précisément :

« Quand nous sommes entourés de gens « comme nous », nous sommes aisément influencés, nous pouvons plus facilement tomber dans le piège d’idées fausses. A l’inverse, la diversité permet de faire progresser l’esprit critique de chacun. Car elle amène de la « friction cognitive » qui améliore la délibération ».

Face à la tentation du repli sur soi et du communautarisme « chacun dans son coin », ne devrions-nous pas nous battre pour porter des projets radicaux en faveur de la mixité sociale, culturelle et ethnique à l’école ? Faut-il relancer le débat sur la discrimination positive et soutenir des actions en ce sens ?  L’interdisciplinarité n’est-elle pas plus que jamais nécessaire ?

Pour ceux qui ne voudraient pas cliquer, morceaux choisis de l’article du New York Times :

« To study the effects of ethnic and racial diversity, we conducted a series of experiments in which participants competed in groups to find accurate answers to problems. In a situation much like a classroom, we started by presenting each participant individually with information and a task: to calculate accurate prices for simulated stocks. (…) The findings were striking. When participants were in diverse company, their answers were 58 percent more accurate. The prices they chose were much closer to the true values of the stocks. As they spent time interacting in diverse groups, their performance improved.

In homogeneous groups, whether in the United States or in Asia, the opposite happened. When surrounded by others of the same ethnicity or race, participants were more likely to copy others, in the wrong direction. Mistakes spread as participants seemingly put undue trust in others’ answers, mindlessly imitating them. In the diverse groups, across ethnicities and locales, participants were more likely to distinguish between wrong and accurate answers. Diversity brought cognitive friction that enhanced deliberation.

(…) When surrounded by people “like ourselves,” we are easily influenced, more likely to fall for wrong ideas. Diversity prompts better, critical thinking. It contributes to error detection. It keeps us from drifting toward miscalculation.

Our findings suggest that racial and ethnic diversity matter for learning, the core purpose of a university. Increasing diversity is not only a way to let the historically disadvantaged into college, but also to promote sharper thinking for everyone. (…)

Ethnic diversity is like fresh air: It benefits everybody who experiences it. By disrupting conformity it produces a public good. To step back from the goal of diverse classrooms would deprive all students, regardless of their racial or ethnic background, of the opportunity to benefit from the improved cognitive performance that diversity promotes. »

 

Image de Une : capture du site du projet « 7 milliards d’autres » de la Fondation GoodPlanet de Yann Arthus-Bertrand.

Les organisations au coeur de la cité

Le rôle des organisations dans la cité, petites ou grandes est contraint de changer. Trois forces les y conduisent. L’arme digitale, qui supprime toute forme de séparation virtuelle entre l’individu, le citoyen, le consommateur ou un salarié, conduit de fait à supprimer l‘illusion de certains qu’il était possible de vivre en séquence, hyper consommateur d’un côté, ultra social le samedi, hyper libéral le jour de ses impôts, etc., cultivant les contradictions de soi avec la dextérité du zappeur.

Le digital impose une sorte de ré-unification de soi par l’effet des réseaux sociaux. De fait les organisations sont prises dans le même monde, plus possible de tenir deux discours sans risque d’être rattrapé  par la patrouille digitale, plus possible d’agir en contradictions sans risquer l’effet d’image.

Deuxièmement les États ont perdu l’apanage de la souveraineté. Ils n’ont plus la monnaie, pas les taux, pas les dettes, peu les règles. Il leur reste l’ordre public, l’Armée, la police, le droit. La sphère du bien public est en permanence revisitée au nom de l’efficience, de l’impératif de la liberté individuelle devenu supérieur au bien commun, et des contraintes budgétaires. Certes, bien ou mal, cette souveraineté sur les âmes qui s’étiole se cherche de nouveaux maîtres. Les organisations les plus puissantes l’ont bien compris, au cœur de nos vies, fortes d’une puissance financière sans précédent tirée d’une capture de la valeur des réseaux connectés, elles se prennent à rêver de proposer de nouveaux modèles, hommes augmentés et humanoïdes « bienveillants », retour des rêves technicistes, nouvel avatar des croyances dans le progrès technique des grands esprits du 20ieme. De fait, que cela nous plaise ou non, l’espace public est ouvert à ceux qui veulent s’en emparer, bien au delà du politique, bien au delà du marchand, dans une sorte de meta-monde ou tout est désormais entremêlé.

Enfin, troisième force, les sources de croissance, de richesses, de création de demain sont toutes directement traversées par de grands enjeux sociétaux, enjeux des territoires et des cités, dont la réussite collective est souvent la clé d’un bénéfice individuel, dont le gain individuel n’est possible que par des performances collectives. Démographie, santé, transition énergétique et écologique, tout ces impératifs planétaires sont les gisements de nos croissances et activités futures, ils sont collectifs, mais n’ont d’avenir que si chaque pièce du collectif s’empare du sujet. Dans ce contexte, le monde qui vient, qui se construit déjà autour de nous n’est plus multipolaire, mais ultra polaire, au sens où il n’est plus de zone de force qui détermine plus qu’une autre ce que demain sera, quels seront les grands choix économiques et politiques vers lesquels orienter le génie humain. Tout est possible, du pire au meilleur, le pire plus facile que le meilleur parce que les forces du marché non régulées tiennent rarement compte des enjeux « non monétisables », car ce sont les normes et engagements collectifs régulés qui permettent leur monétisation (éducation, santé, écologie, tourisme). Les interdépendances des organisations sont telles que le jeu du progrès est ouvert aux mouvements de forces de chacun. L’effet papillon n’a jamais été aussi possible. Jamais il n’a été aussi possible de provoquer des évolutions par la base, par la mise en jeu de ses valeurs et de ses énergies pour soutenir des projets, des idées, des formes économiques différentes pour porter le changement et s’attaquer, avec ses convictions propres, au grand souci du monde : développer notre bien commun en donnant la main aux individus.

Dans cette optique, seules les organisations qui enverront leurs membres prendre part au cœur de la société qui bouge, se transforme et se bat pour avancer vers un monde nouveau pourront espérer voire une partie de leur idées progresser et faire école. Elles doivent réinventer leur mission, elles doivent proposer une ambition qui dépasse l’atteinte de performance financière pour parler à la cité, pour vivre dans la cité et pour cela elles doivent développer des capillarités actives, sincères et vertueuses avec la société réelle et non pas seulement sous un seul prisme marchand.

Chacun devient porteur malgré lui de ses valeurs, et ne peut espérer y trouver une résonnance que s’il assume d’aller les défendre dans le monde qui bruisse et n’attend pas que d’autres agissent ou parlent pour lui. C’est une révolution copernicienne qui peut donner le meilleur et le pire, le jeu est ouvert, ceux qui ne l’ont pas compris ne joueront plus jamais.

Bonne cause cherche héros. Entreprises, la société vous attend!

Il ne se passe pas un jour sans que l’actualité n’en fournisse de nouveaux exemples : la progression de l’impact des idées de la famille Le Pen sur les mentalités – et dans les urnes – paraît inexorable, celle de la menace terroriste aussi ; l’extrémisme, les replis communautaires et identitaires semblent quotidiennement gagner du terrain dans les esprits.

Dans “La société de la défiance”, tout ce qui fait notre « système » est rejeté, rejet lui-même alimenté par la défiance chaque jour croissante à l’égard des classes politique comme médiatique, traditionnels piliers de la mobilisation collective.

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Ainsi vacille la possibilité-même de valeurs et combats qui nous rassemblent et nous unissent dans un élan commun : comment “engager” les citoyens quand les partis politiques n’inspirent confiance qu’à moins de un Français sur dix (9%), les médias seulement un sur quatre (25% – source : baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, vague de janvier 2015) ?

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Quand les piliers traditionnels de la mobilisation s’effondrent, comment recréer confiance et engagement alors qu’il paraît acquis que la restauration (du gaullisme, de « la République » à papa…) n’aura pas lieu ? Là est la question politique contemporaine, là est le défi essentiel du « vivre ensemble » aujourd’hui. La réponse se trouve dans les entreprises qui, loin des clichés longuement véhiculés sur les esprits franchouillards, inspirent une confiance croissante : près de 50% pour les grandes, plus de 80% dans les PME (Source : CEVIPOF encore).

Aux entrepreneurs et à leurs créations de prendre le relais des politiques et médias traditionnels. A elles et eux de s’engager pour engager, pour mobiliser, autour des causes citoyennes qu’elles voudront et pourront porter. A elles et eux de devenir des porteurs d’identité, de fierté, de combat. Les esprits des Français sont prêts, le tapis rouge est déroulé. 

Vous en doutez ? Vous avez besoin de preuves ? Après une rapide analyse des échecs politiques actuels, voici quelques cas inspirants, issus du 8ème chapitre du livre Spin* de l’agence de communication Spintank – ce livre visant à révéler les nouvelles règles de la communication à l’ère digitale : les entreprises peuvent – et doivent – aujourd’hui “Faire cause commune”.

Quelles causes porter ? Sur quels terrains de légitimité s’appuyer ? Esquisse de réponse.

FAIRE CAUSE COMMUNE

« Les filles n’aiment pas les Meccano ? Chiche ! ». C’est ainsi que GoldieBox a lancé les premiers jeux de construction 100% destinés aux filles. Sur YouTube, son film publicitaire dénonce, sur un ton aussi fun que pédagogique, tous les mécanismes qui, à partir de stéréotypes, éloignent les filles des filières scientifiques. L’entreprise s’inscrit ainsi dans un débat croissant sur l’identité de « genre » et l’égalité des sexes, en préemptant l’un des (nombreux) aspects de la question. Résultat : après des millions de vues, l’entreprise récolte plus de 200 000 € (285 000 $) sur Kickstarter et peut se lancer.

Plus encore, GoldieBlow s’est appuyé sur sa nouvelle communauté pour faire pression sur les distributeurs qui refusaient de référencer leurs produits, avec un message militant : «  L’industrie de la vente est composée d’homme blancs, relativement âgés. Ce sont eux les prescripteurs, qui disent ce que les petites filles aiment ou n’aiment pas » explique Lindsey Shepard, sa directrice commerciale, à Wired. La preuve ?  « Le web est ce qui permet à des entreprises comme la nôtre de dépasser les réactions conservatrices ». Depuis, ses produits sont vendus par les plus grands distributeurs américains, et s’exportent.

POURQUOI

Avec la disparition des grands récits, les vecteurs traditionnels de ce qui faisait société, communauté, identité, sont remis en cause. Le collectif s’est éclaté en collectifs, les valeurs – donc ce qui peut mobiliser – sont plurielles.

La demande de sens reste immense, mais les institutions qui le définissaient et le portaient ont perdu de leur légitimité et de leur pouvoir d’attraction. Ce qui ouvre un boulevard aux entreprises. Premiers moteurs de la vie en société (de consommation), elles sont les premiers acteurs du progrès social – ou de sa régression, c’est selon.

Les entreprises doivent utiliser leur pouvoir pour mobiliser autour de combats tangibles, précis, porteurs de sens. Chaque marque est appelée à s’emparer de sujets qui prouveront sa contribution au progrès. Celles qui sauront raconter leur aventure en mobilisant autour de causes collectives créeront de l’adhésion, car elles porteront une identité positive. A condition de mettre de côté les vagues discours pleins de bonnes intentions, ou les nettoyages à grands coup de green ou de social.

COMMENT

Ecoutez votre époque

Pour définir votre juste cause, observez, écoutez. Les sens sont multiples, nombreuses sont les causes potentiellement mobilisatrices. Elles prennent place dans un contexte sociologique, dans une époque, et répondent à des questionnements précis. En répondant à la quête de sens et de causes de votre époque, vous serez prescripteur de tendances sociales. Parce que vous aurez agi comme des accoucheurs d’esprits et de cœurs.

Choisissez vos combats

A l’ère du web, vous devez oublier la quête du plus petit dénominateur commun, qui vous amènerait vers des discours trop généraux et creux. Nous vivons à l’époque des réseaux et des multi-appartenances : adressez-vous à des communautés choisies, en avance, qui portent un combat naissant, précis, et aidez-les à avancer : vous y recruterez vos meilleurs ambassadeurs.

Prenez la tête d’un mouvement

Un ambassadeur est investi d’une mission. Faites de vos parties prenantes les agents du changement que vous voulez incarner. Leur rétribution est morale, elle n’a pas de prix : grâce à vous, leur contribution au progrès peut être connue par tous ceux qui les entourent. Grâce à vous, vos ambassadeurs acquièrent de la reconnaissance – celle de leurs pairs au premier chef, puis potentiellement bien au-delà. Votre leadership sera le leur, et vice-versa.

Persévérez !

Rome ne s’est pas faite en un jour. Votre contribution au progrès doit avoir le temps de se faire connaître, d’être relayée, de faire boule de neige. Elle doit s’appuyer sur des preuves régulières qui renouvellent, renforcent, l’adhésion et la mobilisation. Fixez à votre cause des objectifs à atteindre, sur lesquels vous rendrez des comptes. En persévérant, vous serez perçus comme légitimes, sincères, tenaces, mus par une authentique vision du monde… et du pouvoir de la faire vivre.

INSPIRATIONS

 « Le secret du leadership est simple : faites ce en quoi vous croyez. Dessinez le futur et allez-y. Les gens vous suivront ».

Seth Godin, Tribes: We Need You to Lead Us

Don, contre-don

Depuis 2009, pendant deux mois d’été, des jeunes d’Ile-de-France se retrouvent sur des chantiers bénévoles pour aider des associations à réaliser des travaux divers. Au programme : huile de coude et concours de peinture. Contre le don de quatre heures de leurs temps, chaque participant reçoit un billet pour « le concert de l’année ». Après les travaux, les stars leur offriront mieux qu’un selfie en les remerciant, sur scène, d’avoir accompli un grand geste de solidarité et de générosité. La marque, elle, porte un élan collectif, et se rapproche des jeunes.

Une quenelle qui a bon goût

Janvier 2014. Le scandale de la « quenelle » bat son plein, le spectacle de Dieudonné est interdit par le Conseil d’Etat. La maison Malartre, spécialiste de la gastronomie lyonnaise, flaire l’occasion de se faire connaître du grand public et lance une campagne de publicité opportune. « Enfin une quenelle sans arrière-goût ». L’audace paye, les résultats ne se font pas attendre : avec seulement quelques panneaux, et une forte reprise, le fabriquant a augmenté sa production de 25% en janvier. Où comment assumer le flux, au service d’une vision de société.

L’émoi du faux, le choc des photos 

Daniel Soares, artiste de rue allemand, a parfaitement saisi le scepticisme qui entoure la communication par l’image et les corps parfaits dévoilés à longueur de rue et de métro par les marques de vêtements. Il lui a suffi d’accoler à une publicité H & M l’image de la barre d’outils de Photoshop pour que ses œuvres fassent le tour du monde : son détournement était porteur de sens. Et il parlait à l’immense communauté des graphistes, utilisateurs quotidiens de Photoshop et de ses artifices… qui se sont révélés, grâce au web, de très efficaces relais de sa postérité.

* Les 8 principes du livre Spin de l’agence Spintank

Le Web pour mobiliser : sans cause, t’as plus rien

Le Pen monte, la menace terroriste aussi. L’extrémisme et l’élan réactionnaire sont là, c’est l’ensemble de notre « système » qui est rejeté ; rejet lui-même alimenté par la défiance chaque jour croissante à l’égard des classes politique comme médiatique, traditionnels piliers de la mobilisation collective, autour des combats qui nous rassemblent et nous unissent dans un élan commun.

 Le billet ci-dessous a été initialement écrit* à l’occasion des élections européennes. Il aurait pu être publié à celle des départementales, il pourrait l’être aux prochaines régionales comme aux municipales…

  • Son diagnostic : « la politique » n’engage plus, plus personne ou presque, dans un élan positif ; or « le politique » reste au coeur de nos passions comme de nos besoins… 
  • Son remède  : redorer le blason de la cause. Et engager les entreprises à… s’engager. Résolument. Sur UNE vision du monde, incarnée dans de la substance, portée par de l’identification…et, surtout, validée par des preuves concrètes de son apport au mieux-être ensemble.

Quelles causes porter ?, là est la question. Et avec elle : sur quels terrains d’expertise et de légitimité l’appuyer ?

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Billet d’origine sur le blog Spintank ( dans la lignée de la 8ème “règle de la communication à l’heure digitale” de son livre “Spin”, jadis portée par votre serviteur : “Faire cause commune”) : http://spintank.fr/2014/06/mobilisation-politique-sur-le-web-la-cause-toujours/

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Le web et les réseaux sociaux présentent un potentiel de mobilisation démocratique sans commune mesure. Et pourtant, l’abstention et le rejet du système politique sont là, et bien là – avec ou sans réseaux sociaux. Aucun bouton de partage, aucune stratégie « virale » sur Facebook ou Twitter n’a sauvé les élections européennes. Les promesses du numérique n’engageraient-elles que ceux qui y croient ?

Le risque d’une « onde de choc » abstentionniste et lepéniste était connu, il s’est réalisé. Les efforts n’ont pourtant pas manqué, plus ou moins heureux.

Facebook et Twitter pour réveiller le Vieux continent ?

Quelques jours avant l’élection européenne, espoir : Facebook annonce qu’il installe en Europe son bouton « Je vote ». Ce bouton que 9 millions d’inscrits auraient utilisé lors des présidentielles aux Etats-Unis, incitant plus de 340 000 Américains à se rendre dans les urnes! Un taux de transformation de près de 4% à faire pâlir d’envie nombre de marketeux…

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Sur un Vieux continent miné par la défiance et le désintérêt à l’égard de la chose publique, il y avait de quoi susciter l’enthousiasme des médias en ligne ; d’autant que Twitter s’était lui aussi joint à la danse citoyenne européenne (en poussant lehashtag #jevote, affiché à quelque 19 000 occurrences les 24 et 25 mai).

Le web n’a pas sauvé la démocratie : où sont passés les Désirs d’Avenir ?

Las : le scenario était déjà écrit, ce qui devait arriver arriva.

Pourquoi le numérique ne sauve-t-il pas une démocratie à l’agonie, lui dont nous attendions tous tant ? Pourquoi les promesses de Désirs d’Avenir n’ont-elles jamais été suivies d’effets en France ? Pourquoi le web, qui réussit àmobiliser des hackers pour des actions de revendication politique, ne parvient-t-il même pas à envoyer les citoyens aux urnes ? Pourquoi la force de frappe qu’offre le numérique ne booste-t-elle pas la participation politique ?

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On n’engage personne avec un monstre froid

Aujourd’hui, c’est acquis : « la politique » n’intéresse plus grand monde en tant que telle. Les principes moraux ne font plus recette, les références aux heures-les-plus-sombres-de-l’histoire laissent de marbre, les institutions passent pour des monstres de plus en plus froids. Or on n’engage personne sur du vide – ou ce qui est perçu comme tel.

L’injonction à aller voter ne peut donc compenser l’absence d’intérêt et/ou de compréhension de l’enjeu d’une élection. Aujourd’hui, la légitimité des partis comme des institutions politiques et des médias « traditionnels » est sapée par le désintérêt et la défiance des citoyens : le problème fondamental n’est pas dans la visibilité, le marketing ; il est dans l’offre, le produit – ou service. Seul, le formidable outil qu’est le numérique ne suffit pas : sans contenu, le contenant ne sert à rien ; sans matière à véhiculer, les tuyaux sont creux.

Oui, les logiques d’affichage de soi propres aux réseaux sociaux et à leurs mécanismes de « viralité » sont des leviers de mobilisation massifs. Encore faut-il être en mesure de les actionner. Encore faut-il activer un intérêt de fond, une vision, une émotion. Pour engager, il faut de la matière : un ressort humain, émotionnel, personnel. Un ressort que « la politique » n’a pas, n’a plus, en tant que telle.

Les géants du numérique, nouveaux acteurs politiques ?

Au lancement des Jeux Olympiques de Sotchi, Google s’est engagé sur le fond, avec une page d’accueil gay-friendly qui s’appuyait sur un extrait de la charte olympique, pour afficher ouvertement son opposition à l’homophobie du gouvernement russe. Cet engagement a pu être perçu comme cynique (Google Play n’avait pas montré un grand empressement à supprimer une application homophobe de son store…), mais il n’était pas dépourvu de risques non plus, vu le caractère stratégique du marché russe pour Google. Il possédait une certaine substance.

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Par ce geste en faveur d’une cause précise, substantielle, Google a mobilisé. Opportuniste peut-être, la firme de Mountain View a engagé des centaines de milliers de personnes, voire des millions, qui ont relayé cette bannière sur Facebook, Twitter, Instagram… (et aussi par e-mail, on l’oublie trop souvent !).

Demain, un bouton « Vote Valls » ?

Aussi « slacktiviste » fut-elle, cette mobilisation fut massive. Google a su détourner l’agenda en sa faveur. Au passage, Eric Schmidt – le président de son conseil d’administration – a même été nommé membre du CIO quelques mois plus tard…

Demain, Facebook, Twitter, Google ou Microsoft iront-ils jusqu’à devenir de véritables acteurs politiques, engagés ? Verra-t-on apparaître des boutons « Vote Valls » ? Rien n’est moins sûr : s’ils prennent position, ces experts des ressorts de la diffusion de messages publics – actions politiques par essence – se positionneront sur du contenu, sur des causes ; ou ils se contenteront d’inciter à voter comme on manifeste dans la rue son opposition au Front national : pour faire joli.

La com’ ne sauvera pas « la » politique

Le web est l’agora d’aujourd’hui. La puissance du réseau est formidable, celle du soft power, qui permet d’influencer les décisions en faisant évoluer les mentalités et les cultures, est fascinante. Mais les échecs des formes traditionnelles de communication politique le montrent bien : on n’active pas un réseau sans cause, on ne le mobilise pas un réseau sans s’appuyer sur une communauté d’intérêt.

La différence entre l’exemple de Google et « la politique » qui ne mobilise pas, est là : on « se bouge », sur le web, pour une cause qui nous tient à cœur, personnellement. Une cause qui participe à l’image qu’on veut envoyer de soi-même. Et encore, cela ne suffit pas à faire passer cet « engagement » dans la « vie réelle » – au contraire même…

Aujourd’hui, manifestement, s’afficher bon citoyen ne suffit pas à donner envie aux autres : « la politique » ne donne pas envie d’aller voter et de le faire savoir. On peut même se poser la question : et si Facebook avait lancé un bouton « Je ne vote pas », quelle fortune aurait-il connu au pays de la quenelle… ?

Tiens, au moment même où j’écris ce billet, j’apprends que Facebook a lancé des stickers « fierté ». Qui, eux, portent certaines causes…

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Via @desgonzo

Sans cause t’as plus rien

Le numérique ne sauvera pas la politique en tant qu’outil de com’, il renouvellera le politique par le biais des causes, personnelles et/ou communautaires, qu’il permet de porter. Et par le pouvoir qu’il donne à chacun d’entre nous, comme le font Avaaz, Change.org ou Powerfoule avec leurs pétitions.

Demain, les référendums seront-ils lancés via Change.org ? Les partis politiques, think-tanks, syndicats et autres porteront-ils leurs idées par des pétitions en ligne ? Tous ces acteurs « traditionnels » seront-ils balayés par la puissance de l’empowerment porté par le mouvement “Ma Voix” lancé par Quitterie de Villepin ? Les corporations vont-elles renaître en tant que telles dans le nouveau champ politique qui se dessine ? Les entreprises vont-elles prendre en politique (dans son sens noble : la chose publique) la place prépondérante qu’elles ont prise dans l’économie ?

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Et vous, quelle pétition avez-vous envie de lancer ? Quelle action de transformation voulez-vous engager ou aider ? C’est le moment, la République n’attend que vous !

Passer d’une logique de coupures à une logique de relations

Chacun peut sentir que le mode actuel de notre développement, le mode actuel de « faire société », nous mène à une impasse, risque de conduire à une mort de la civilisation. Ce sentiment se traduit par une peur croissante du futur, une nostalgie du passé, une montée des replis sur soi individuels et communautaires, une défiance croissante envers les « politiques ».

Notre maison s’écroule…

Il est urgent  d’inventer une nouvelle maison, une nouvelle façon de « faire société ».

Il est urgent d’inventer de nouvelles formes d’économies, en donnant au mot économie son sens plein, premier, d’ecos nomios », la « loi de la maison ».

De nouvelles formes d’économie commencent à  émerger: Economie collaborative, économie sociale et solidaire, économie circulaire.

Leur nom indique leur point commun, leur trait distinctif par rapport à l’économie classique : c’est la relation. L’économie collaborative s’appuie sur des liens entre des personnes ; l’économie circulaire établit des liens entre des produits : entre la fin de vie des uns et la création des autres ; l’économie sociale et solidaire vise à développer les liens sociaux.

On l’entrevoit : ce qui caractérise la nouvelle maison, qui est à inventer et bâtir, c’est la relation.

La logique économique actuelle est de s’appuyer sur des coupures et de créer des coupures de toutes natures.

On le sait, il y a coupure de l’entreprise avec son environnement et avec le long terme, coupure entre le monde de la finance et l’économie réelle, coupure croissante entre les plus riches et les plus pauvres.

Mais les coupures traversent aussi l’individu lui-même.

L’instantané est survalorisé pour les individus comme pour les entreprises. Ils sont de plus en plus coupés du temps nécessaire pour établir une relation qui ne soit pas que virtuelle et pour apprécier pleinement, avec une pleine sensibilité, l’ensemble de l’environnement.

Le monde n’est de plus en plus perçu que par ce qui en est chiffrable, coupé de ce qui est immatériel, qualitatif, de l’ordre de l’humain, pour les individus comme pour les entreprises. Prenons un exemple, particulièrement sensible puisqu’il concerne le regard porté sur les enfants, qui sont les générations futures auxquelles le développement durable est censé porter attention. La tendance est croissante à vouloir les « évaluer » selon des procédures chiffrées aisément informatisables, à ne considérer que le visible et le chiffrable des écarts à une norme de développement ou de performance, dans une coupure d’avec leur histoire spécifique en tant que sujet humain. Cela est source de graves conséquences pour les enfants. Cette coupure d’avec ce qui n’est pas visible et chiffrable affecte de plus en plus de domaines.

La coupure peut même diviser chaque individu. C’est le cas, par exemple, des femmes, divisées entre des enjeux personnels essentiels par la difficulté à concilier la vie professionnelle et la vie familiale. Pour beaucoup, il y a coupure schizophrénique entre les valeurs exigées dans le « business » et les valeurs que chacun a pour conduire sa vie.

L’invitation à s’appuyer sur des relations et à créer des relations est éclairante pour aller vers des futurs souhaitables.

Chercher à favoriser les relations à soi, aux autres, au monde, peut aider chaque innovateur à identifier  la finalité qu’il peut viser pour contribuer, pour sa part, à des futurs souhaitables.

Elle invite, d’une part, à agir pour que chacun puisse être pleinement en relation avec lui-même.

D’autre part, à favoriser les occasions de relations réciproques mutuellement gratifiantes entre les personnes ou les groupes.

Enfin, à favoriser la pleine sensibilité, la pleine relation, avec l’ensemble de l’environnement, non seulement pour ce qui en est mesurable (le CO2 émis, l’énergie, la biodiversité) mais aussi pour ce qui est au delà des chiffres : la sensibilité à la beauté et à l’épaisseur du temps.

Viser l’épanouissement des personnes, la multiplication des relations réciproques gratifiantes entre les personnes ou les groupes, l’accroissement de la sensibilité à l’ensemble de l’environnement, tout celà est en ligne avec les trois piliers du développement durable, mais va au delà. C’est viser un développement économique, non « per se » mais pour l’épanouissement des personnes ; un développement social multipliant les occasions de relations foisonnantes; un développement environnemental, non seulement vers une « préservation » de l’environnement mais vers un plein respect, une pleine appréciation de l’ensemble de ce qui fait notre monde.

Par ailleurs, l’invitation à s’appuyer sur de la relation, sur tous les registres, permet à chaque innovateur de faire émerger de multiples moyens nouveaux, dynamisants, pour mieux réussir dès maintenant.

Elle conduit, par exemple, à ne plus s’appuyer seulement sur des échanges, où chacun est maintenu à distance de l’autre par un contrat, mais à s’appuyer aussi, voire principalement, sur des relations plus fortes, des relations d’alliances, où l’énergie de chacun converge vers une même ambition en lien avec un sens collectif. Elle conduit aussi, notamment, à raisonner avec une logique du « et », non plus du « ou », comme à donner priorité à la dynamisation des flux sur l’optimisation des stocks. L’analyse de la façon dont ont été réussies des innovations exemplaires contributives à un futur souhaitable montre que ces nouveaux modes d’actions sont particulièrement créateurs de dynamiques et permettent de réussir même dans un environnement difficile.

S’appuyer sur de la relation et viser à créer de la relation est un mode d’action où il y a identité de nature entre les moyens utilisés et les finalités poursuivies. Cette « robustesse » est précieuse dans un nouvel environnement définitivement marqué par l’incertitude. Par ailleurs, passer d’une logique de la coupure à une logique des liens est totalement en ligne avec l’évolution de la technologie : la logique de l’Internet, c’est celle des relations. Enfin, cette identité de nature entre les finalités poursuivies et les moyens utilisés permet aussi de ne pas sacrifier le présent à l’aune d’un futur toujours repoussé, de ne pas être coupés par une contradiction entre le présent et le futur.

Cette invitation à une économie de la relation, c’est une invitation à une « économie », une « maison » intelligente et humanisante. Intelligence, inter-ligere, c’est relier. Relier, c’est humaniser.

Philippe Lukacs

Enseigne le management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris

A publié « Stratégie pour un futur souhaitable », Dunod 2008

ENGAGE, Maintenant !

Aujourd’hui plus encore qu’hier, les interactions entre l’entreprise et la cité, les externalités positives et négatives entre les deux sphères, sont de plus en plus poreuses. De surcroît, une grande partie des sources de développement économique viendront de la prise en compte d’enjeux sociétaux, et non plus simplement de la réponse à des attentes individuelles consuméristes. Transition énergétique, villes propres, démographie et vieillissement, santé, technologies et savoirs sont autant de sources de croissance pour les entreprises, fortement dépendantes de la volonté sociétale de prendre en charge des problèmes globaux majeurs que la puissance publique ou le citoyen, seuls, ne savent pas résoudre. Au milieu, le décideur. Soit il essaie de connecter ces mondes, soit il les sépare et (se) disjoint. Ma conviction est que l’on ne peut pas assister aux connexions entre ces mondes sans en tirer les conséquences dans les pratiques de management. C’est le défi qu’il est urgent de relever.

La complexité du monde devrait nous aider. En effet, jamais nous n’avons disposé d’autant d’informations sur n’importe quel sujet technique, scientifique, monétaire, financier, économique… mais jamais il n’a été aussi difficile d’en tirer une connaissance avérée et fiable ! De même, les vérités scientifiques sont régulièrement revues et corrigées parce que les progrès de la science permettent de prendre un sujet sous un angle toujours différent, plus précis ou plus macroscopique. Les exemples sont multiples : controverse sur les OGM, sur l’importance ou non du réchauffement climatique, sur les propriétés vertueuses ou non de la transition énergétique allemande, sur la « révolution américaine » des gaz de schistes, sur le miracle du big data et ses conséquences sur la privacy, sur le potentiel des technologies génétiques et les risques pour notre « humanité », le débat nucléaire, le potentiel et les limites des voitures électriques, les risques ou non de généralisation de la « malbouffe », etc. Chaque semaine ou chaque jour parfois, sortent des analyses techniques plus riches et plus détaillées sur ces sujets. Et pourtant nulle vérité autre que partielle et temporaire n’existe. Tout sujet devient alors politique : il est livré aux convictions et aux croyances personnelles. Il y a toujours un angle selon lequel ce qui est bon pour les uns, pour un lieu ou pour un temps, ne l’est plus pour d’autres, d’autres temps ou d’autres lieux. Et pourtant, il faut décider !

Il y a deux manières de traiter cette complexité. Une première approche consiste à tenter de nier cette interaction. Il s’agit de miser sur une mécanisation absolue des processus, d’instituer une « séquentialisation » des sujets et des personnes. On ne prend pas de risque, on refuse de considérer cet « impondérable » humain sous toutes ses formes. On ramène l’ensemble des paramètres de décision de l’activité aux notions de rentabilité ou de coût. C’est une forme de fuite. Cette approche existe bel et bien. Elle est très fortement impulsée par la financiarisation de nos économies qui impose une perception exclusivement centrée sur la performance à court terme, ce qui ne permet pas ou mal de pondérer les éléments de structuration de la valeur d’une firme, qui, sur la durée, sont très nombreux et plus complexes. Elle présente de nombreux avantages et remporte de nombreux succès. Elle présente aussi des risques de dérives qui sont régulièrement pointés du doigt et qui me semblent averés.

L’autre voie, que je retrouve dans Engage, considère l’impondérable de la subjectivité, comme une richesse, une source permanente de progrès. On peut, en effet, se nourrir de cette interaction permanente de l’imprévisible avec la mécanique de l’entreprise. On y puise les sources d’une préhension plus grande de et dans la vie de la Cité. On ancre l’entreprise plus profondément dans son cœur social, humain. On lui donne ainsi les moyens de se développer de façon plus harmonieuse dans la Cité et d’y puiser les sources de ses développements et activités futures.

Nous sommes ainsi face à deux conceptions de la « souveraineté ». L’une reste très centrée sur une vision mécanique et sérielle des rôles des agents dans nos sociétés. Elle « séquentialise » les positions des uns et des autres – chacun son rôle – et elle pousse à mécaniser en interne les pratiques de management. L’autre a une vision « entropique » de son rôle dans la cité, qui impose d’interagir et, donc, d’ouvrir le jeu. En ouvrant le jeu avec les parties prenantes, on s’oblige progressivement à ouvrir le jeu en management aussi, par principe de cohérence, ou encore de réalité.

Il ne s’agit plus simplement de bien huiler la mécanique mais d’effectuer une translation : de la séquence au passage. Il s’agit, pour le décideur, d’accepter de se faire passeur entre les mondes, passeur de soi, de ses convictions et de ses intuitions, mais aussi, quand cela ne suffit pas, passeur d’interrogations, de contre-messages ! Par un travail permettant la connexion avec les autres mondes, les autres groupes socio-économiques qui construisent nos vies, de proposer d’autres angles d’approches que ceux qui sont habituels.

Pour être passeur, le manager doit fonder son leadership sur ses inspirations et intuitions propres, impondérables s’il en est ! C’est-à-dire pratiquer un leadership qui accepte l’erreur et refuse le dogme ; un leadership qui construit des visions qui prennent le risque de durer plus longtemps que les modes, les faits ou les débats ; un leadership capable de poser des principes au-dessus des métriques de performance usuelle. Parce que ce sont ces principes, valeurs, règles intangibles qui permettront en définitive au décideur de décider en cohérence, sans se désunir, dans la durée, quelle que soit la complexité des sujets. C’est ainsi qu’il passe d’une posture séquentielle à une posture de passeur. Engage fait partie de ces plateformes qui offrent les mélanges permettant de faire ces passages vertueux.

Il est ainsi probable que le grand défi à venir des firmes résidera dans leur capacité à développer des business modèles dits « contributifs », à savoir générer des développements économiques qui portent systématiquement par surcroît des bénéfices sociétaux. Soit parce qu’ils traiteront directement d’enjeux sociétaux (savoirs, vieillissement, transition énergétique), soit parce que leur manière d’exercer leur activité comportera un volant contributif, collaboratif, inclusif, spécifique. Imaginer ces projets et ces chemins est l’un des grands enjeux du futur. Danone le fait quand il essaie de développer des écosystèmes circulaires dans la production de lait en Inde. Les fondations et les mécénats qui se développent sont des illustrations d’une tentation de le faire, mais elles sont encore trop disjointes du cœur d’activité, et c’est ce qui doit progressivement se rapprocher. Ce n’est donc pas suffisant, mais ce sont des exemples qui montrent la voie.

Le risque actuel, avec la financiarisation extrême des économies, c’est de faire croire, au nom de cette notion de performance et de rendement, qu’il n’est qu’une seule façon de diriger, de traiter la complexité : la façon mécaniste, process driven, sans affect ni humanité, celle qui favorise la montée d’une société clivée et froide. N’allons pas croire que seule la rationalité extrême et l’absence de prise en compte de la complexité humaine et sociétale soient les recettes de la réussite ! De nombreuses entreprises possèdent des cultures d’ouverture, de dialogue, d’actionnariat salarié et de partage de la valeur créée qui leur sont propres et qui en font souvent de remarquables succès.

Il existe ainsi réellement un combat dans les organisations entre différents styles de management, un combat dont l’enjeu n’est pas simplement de prendre « les places », mais, plus fondamentalement, de faire advenir ce que sera l’entreprise dans la Cité de demain : sera-t-elle au cœur ou à côté ? Collaboratrice ou cynique ? Séquentielle ou passeuse ? Mécanique ou disruptive ? Innovante ?

L’entreprise, pour reprendre le terme qu’utilise volontiers Bernard Stiegler, est, tout comme la technologie, un « pharmakon »[1]. Outil très efficace de production organisée de richesses, elle peut se perdre dans l’efficacité pure si elle ne se réapproprie pas son rôle et son destin dans une dimension plus large. Elle peut aussi devenir un agent de transformation sociale considérable, si elle pense sa mission au-delà de ses activités, en y intégrant non pas la seule finalité monétaire, mais la méthode et les externalités.

Je pense que c’est l’entreprise passeuse qui pourra apporter le plus de valeur à ses membres et à la société dans son ensemble. Mais pour cela, il faudra non seulement que les dynamiques d’innovation, de rupture et d’ouverture soient renforcées mais que chaque manager décide consciemment quelle entreprise il veut, qu’il s’approprie et assume ce désir pour être en phase avec lui-même. En étant conscient de ce qu’il est, de sa place et du rôle qu’il peut jouer.

Au coté des artistes, enchanteurs de mondes, ouvreurs de vérités et de regards neufs, nous sommes de ceux qui organisent et façonnent le monde réel, bâtisseurs ou serviteurs, c’est selon. Cadres d’entreprises, dirigeants, créateurs d’entreprises, fonctionnaires et hauts fonctionnaires, scientifiques, chercheurs, professions libérales, juristes, avocats, architectes, médecins, commerçants. Le monde fébrile de ceux qui organisent, contrôlent, investissent, déplacent, ferment et relancent, innovent et transforment, s’agitent en tous sens chaque heure que le jour compte pour que ça tourne, encore, encore et encore. Souvent très dignement payés, parfois surchargés d’heures et de pressions, toujours au beau milieu d’un engrenage obscur dont nul n’a de véritable maîtrise, serviteurs de nous-mêmes, ambition, salaire, reconnaissance, diversité, curiosité intellectuelle, désir de faire, conduire, mener, trouver ou capturer. Nous ne faisons rien de mal, somme toute. Mais que faisons-nous de bien pour que le monde réel aille mieux ? Est-ce que ce que nous « faisons bien » suffit ? Je pense qu’in fine, c’est aussi à cela qu’il convient de se raccrocher pour tenter de sortir la tête du quotidien et poser les vrais enjeux. Pour cela, il faut commencer par se réunir, puis il faut s’ouvrir. Engage est une passerelle vers ces mondes à venir. Engage, à ce titre, est nécessaire, maintenant !

– extraits d’un texte à paraitre sur les passeurs de monde.

 

[1] En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire.