Interview Pierre-Etienne Franc, VP Air Liquide

Pierre-Etienne Franc, quelles sont vos nouvelles responsabilités au sein du Groupe Air Liquide ?
Je prends la responsabilité de structurer les marchés de l’hydrogène ouverts par la transition énergétique et de m’assurer qu’Air liquide y soit favorablement positionné.

L’hydrogène est donc au cœur de la transition environnementale ? On parle de « chaînon manquant » ?
La transition énergétique, dans sa composante physique, est d’abord un double renforcement : renforcement de la part du renouvelable dans le mix et renforcement par conséquence du rôle de la fée électricité dans la distribution de cette énergie dans les secteurs qui en ont besoin.

La fée électricité a deux baguettes : la baguette de la distribution en réseaux – le fil et la batterie – et la baguette de l’hydrogène, l’autre vecteur de stockage et de distribution d’énergie efficace quand le réseau n’est pas suffisant.

Vous définissez l’électricité comme un concurrent ou comme un allier dans la transition ?
L’électricité est de fait le vecteur principal qui permettra avec l’hydrogène de se passer un jour des énergies fossiles.

Le groupe Air Liquide, et en particulier l’activité que vous dirigez, peuvent être un symbole des nouvelles responsabilités sociétales de l’entreprise dans la cité ?
L’ouverture de ces marchés est un engagement plus ambitieux que de nature parce que nous sommes au cœur du système productif construit sur le dernier siècle et demi pour servir un modèle de croissance matériel et intensif.

Il s’agit d’en changer sans que cela ne se fasse au détriment du bien commun. L’objectif est de refonder un système productif différent, soutenable, probablement plus distribué, dans lequel le rôle des technologies devient très central, et donc nécessite des investissements initiaux élevés et risqués. Ceux-ci ne sont pas réalisables sans un consensus collectif qui permettrait d’atteindre des niveaux de coûts compétitifs, ni sans que les entreprises y mettent les moyens. Elles le feront uniquement à condition que les engagements de politique publique soient déterminés et globaux pour éviter un isolement vertueux mais non compétitif.

Dans cette optique, il est dans l’intérêt des entreprises dont les activités servent directement ou indirectement le bien commun – et c’est le cas de l’énergie – d’être associée très en amont au débat public et collectif sur les bons choix de façon à ce que les décisions réglementaires et de politiques publiques soient informées. Le monde connecté impose dans ce dialogue une grande transparence qui génère en retour une plus grande clarté des débats et aussi une meilleure capacité des parties prenantes à tester les solutions. Les entreprises doivent rentrer dans ce jeu si nous voulons que les meilleures solutions soient prises.

Vous faites partie d’Engage depuis sa création, le Groupe Air Liquide en est partenaire, pourquoi ?
Engage incarne dans son style très transversal, très ouvert, très positif, la démarche qui doit permettre de construire des solutions intelligentes, humaines, durables pour nos grands problèmes actuels. Engage élargit le regard de nos collaborateurs et nous impose en retour de mieux expliquer et comprendre les enjeux et les freins des idées que nous souhaitons faire avancer, dans le cas présent, la transition énergétique.

Du jardinage à l’agriculture, les nouveaux contours d’une ville durable

Dans des centres urbains denses et de moins en moins respirables, stressants, la mutation rapide des pratiques de jardinage, sous toutes leurs formes, modifie non seulement l’aspect esthétique en ville mais également la qualité de la vie.

La pollution atmosphérique est la troisième cause de mortalité en France, selon une étude publiée en juin 2016 par Santé publique France. Si les politiques peinent à prendre des décisions pour réduire la circulation des centres urbains ou orienter des stratégies individuelles et entrepreneuriales qui réduiraient les émissions à la source, les citoyens, eux se sont organisés depuis maintenant 20 ans, pour créer des espaces de respiration, occuper les lieux les plus divers et y installer des végétaux. Car là où il y a du végétal, il y a de l’oxygène et surtout une volonté humaine de laisser la vie s’exprimer, une respiration exister.

Tout a commencé avec quelques jardins partagés, associations d’habitants qui ont récupéré des friches urbaines pour jardiner. Avec plus de 120 espaces dans Paris intra-muros et une politique publique dédiée, cet engouement ne s’est pas démenti. Au-delà du jardinage, ces expériences ont démontré la qualité du lien social, l’inventivité des démarches collectives (projections cinématographiques en extérieur, installation d’oeuvres d’art, accueil des habitants chaque semaine…). Plus récemment, se sont installés des ruchers sur les toits, des composts collectifs dans les copropriétés, des poulaillers urbains. Ils sont venus compléter les bois, les vergers, les vignes et toutes les initiatives ponctuelles, transportables ou de partage (incredible edible).

Fantasme véhiculé des Etats-Unis ou réalité de ferme-usine, l’idée de l’agriculture urbaine au sens de produire localement des aliments en ville, est une solution régulièrement évoquée. Avec la végétalisation verticale, ce sont les dernières marges d’une ville saturée qui sont exploitées pour introduire du vivant, du végétal et donc dans le même temps du lien social et de l’humain.

L’agriculture urbaine ne va pas nourrir la population d’une mégapole, car elle s’avère aujourd’hui peu rentable, stratégie de niche, mais sa grande qualité est de mettre en lien de nouveaux porteurs de projets et d’introduire encore plus de surfaces végétales en ville. Elle pose la question en France de l’occupation des toits. Déjà transformés les décennies précédentes en toits-terrasses, ils pourraient désormais se transformer progressivement en landes, prairies, potagers ou qui sait, vergers, forêts ? Ils répondent au besoin d’espace planté, de renouveau végétal, de nature à proximité. Ils pourraient être une source d’oxygène indispensable pour respirer en ville demain. Mais ces espaces seront-ils suffisants ?  Restera-t-il des friches, des réservoirs naturels de vivant, au sens défini par Gilles Clément de « Terrain abandonné. Laissé à sa libre évolution. Site d’accueil des espèces pionnières. La friche est toujours jeune, instable et riche » (Gilles Clément, Louis Jones, Une écologie humaniste, Aubanel, p. 225) ?

Des solutions existent, utopiques, révolutionnaires pourraient dire certains, contre la saturation. Créer du vide, de l’espace dans la portion publique, du vivant sur des trottoirs, des rainures dans le macadam, de l’herbe entre les pavés, des jardins en lieu et place de voitures, des jardins comme nécessité publique, comme lieu de circulation et non plus comme lieux de loisirs enfermés derrière des grilles.

Car chaque parcelle durable gagnée ne produira pas de la nourriture pour les habitants des villes, mais chaque parcelle de végétal créée offrira aux générations futures un peu plus de chance de respirer.

Pour aller plus loin :

Droits photo AIA Architectes, MOA Emmaüs Habitat, Paysagiste Champ Libre.

Avons-nous envie de vivre en 2030 ?

Par Lucas Delattre, intervenant à l’Engage University

Le monde va-t-il mieux ou court-il à sa perte ? Chacun d’entre nous pressent confusément que les deux hypothèses sont aussi vraies l’une que l’autre. « Now is the greatest time to be alive », écrit Barack Obama dans le magazine Wired (octobre 2016). « This is the most dangerous time for our planet », écrit pour sa part Stephen Hawking dans le Guardian du 1er décembre 2016. Le célèbre astrophysicien britannique envisage sérieusement une prochaine extinction de notre espèce : « je ne pense pas, dit-il, que nous survivrons encore 1 000 ans sans devoir nous échapper de notre fragile planète ».

Que retenir de ces contradictions ? Le bouillonnement créatif qui n’a jamais paru si vibrionnant, l’intelligence individuelle et collective qui se déploie partout et à tous les niveaux, l’économie en réseaux qui multiplie les initiatives et permet à toutes les bonnes idées et à toutes les bonnes volontés de se rencontrer et d’œuvrer ensemble ?

Ou plutôt les nuages de toutes sortes qui s’accumulent à l’horizon ? A commencer par le dépérissement de la planète lié au réchauffement climatique et qui se traduit notamment par un gravissime recul de la biodiversité sur terre et dans les mers. Sans parler de l’actualité internationale en 2016 : regain des nationalismes agressifs un peu partout, montée de la xénophobie, de l’intolérance religieuse meurtrière et des peurs de toutes sortes, perte de vitesse des systèmes coopératifs basés sur le droit.

Comment sortirons-nous de ces contradictions ? Question purement rhétorique quand on sait par exemple que la Chine est en 2016 tout à la fois le premier pollueur de la planète et le premier laboratoire d’énergies vertes. On vivra donc très certainement pour longtemps encore dans de sévères paradoxes…

La mode, illustration de l’essoufflement de notre modèle

Il n’empêche qu’on a le droit d’espérer que la notion de « progrès » n’est pas morte. Prenons l’exemple apparemment anodin de la mode mais qui est un secteur économique de premier plan. Je recommande d’écouter un TedTalk de Rachel Arthur, une journaliste britannique spécialisée dans la mode et la technologie. Cette conférence prononcée en octobre 2016 délivre un message simple : la mode doit effectuer un passage nécessaire « de la frivolité à la soutenabilité » (« from frivolity to sustainabiliy »). 

Voici le constat de base de Rachel Arthur :

– La mode est la seconde industrie la plus polluante sur terre après le pétrole.
– Elle produit 10 % des émissions de carbone sur terre.
– Elle utilise 1/4 des produits chimiques consommés chaque année dans le monde.
– Elle est la seconde activité la plus vorace en eau après l’agriculture (on utilise 20 000 litres d’eau pour une seule paire de jeans et un seul T-shirt).
– Depuis l’an 2000, on produit 60 % de vêtements en plus (100 milliards de produits), dont 3/5 finissent à la décharge dans l’année qui suit.

La mode n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de l’essoufflement de notre modèle. Et si l’avenir s’élabore sous nos yeux grâce aux nouvelles technologies, priorité à celles qui peuvent aider à sortir de l’impasse.

Google vient d’annoncer que sa consommation d’énergie, équivalente à celle de la ville de San Francisco chaque année, proviendra à 100 % d’énergies renouvelables à partir de 2017.

On a envie de se dire que oui, naturellement, toute innovation technologique est au service d’une amélioration de la condition humaine. Mais on n’en est pas tout à fait sûr, du moins pas à 100 %. Certes, on progresse dans tous les domaines de la science et de la médecine. De nombreux chercheurs dans le domaine du bio-mimétisme s’inspirent de plus en plus du vivant et cherchent à reproduire à l’identique les matériaux qui s’épuisent (un exemple : le cuir). Dans l’alimentation, on va sans doute parvenir à réduire la surconsommation de viande animale, co-responsable de la dégradation de la planète.

La valeur, aujourd’hui, se concentre dans la maîtrise des réseaux d’information (ou de désinformation) et de communication

Même si la confusion et le chaos dominent le monde tel que nous l’observons chaque jour, on sent bien que le XXIe siècle cherche à inventer de nouveaux modèles de développement humain. Les initiatives telles qu’Engage s’ajoutent à des milliers d’autres pour envisager d’autres façons de progresser et d’adapter l’humanité à un mode d’existence plus équilibré, plus sensé, plus harmonieux.

Mais ce qui ne cesse de me frapper, c’est à quel point l’immense intelligence humaine disponible (et déjà l’intelligence artificielle) concentre son énergie sur des objectifs dérisoires. La valeur, aujourd’hui, se concentre dans la maîtrise des réseaux d’information (ou de désinformation) et de communication. « Dans tous les domaines, nous sortons de cent cinquante ans de société industrielle. La fabrication des biens a été remplacée par la modification, voire par la manipulation des esprits, comme on l’a vu lors de l’élection américaine, avec un Donald Trump porté par une partie des réseaux sociaux » (Alain Touraine dans Le Monde du 2 décembre 2016).

Au cœur de notre économie et de nos sociétés, il y a désormais l’observation sophistiquée des comportements individuels, pour une efficacité toujours plus grande des outils du marketing. Les acteurs du marché sont à la poursuite d’un idéal indépassable qui peut se résumer en quelques mots très simples : « vendre le bon produit à la bonne personne, au bon moment et au bon endroit ». Cela ne me semble malheureusement pas suffisant pour contribuer à l’élévation de l’esprit, à la diffusion de la culture, à une vie vraiment meilleure.

Nous ne sommes plus à l’âge des grandes utopies politiques et personne n’a vraiment envie de croire à des alternatives à l’économie de marché. La liberté, l’entreprise, tout le monde y tient et tout le monde sait que notre développement futur ne peut pas être un modèle « administré ». On sait aussi que le capitalisme, tout compte fait, a permis à des millions de gens de sortir de la pauvreté dans le monde.

Mais l’échafaudage global manque singulièrement d’attrait. On ne peut avoir une « envie de futur » sans y apercevoir, comme nous invite à le faire Barack Obama, plus de qualités humaines, plus de participation, plus d’épanouissement individuel et collectif… N’y a-t-il que des adaptations individuelles au changement ? On est tenté de le penser tant nos vies plus ou moins minuscules sont riches et très souvent belles, mais on est un peu consterné quand même. On ne sait plus trop comment faire pour y arriver, mais on est encore bien loin d’une « société de confiance », même si on a abandonné tout idéal de « lendemains qui chantent ».

Pour aller plus loin :

  • Découvrez le projet Engage with Refugees
  • Jouez à  #Visionary, le quiz online d’Engage pour mieux comprendre le monde et s’engager
  • Jouez à « 2026, et vous le futur, vous le voyez comment ? »

ETHIQUE : tentons le vrai

Un chasseur de tête me racontait son entretien avec le directeur marketing d’un groupe international de produits de grande consommation. Non, ses enfants ne mangeraient jamais les produits qu’il vend. Non, il ne démissionnerait pas, malgré ses doutes, malgré ses griefs, car ses frais sont importants et son salaire ronflant.

Il ne s’agit pas de juger ni de dénoncer, mais de comprendre comment casser ce schéma qui creuse la séparation entre l’Homme et sa fonction, entre le père et le salarié. Dans les entreprises évidemment, en politique certainement, dans notre vie personnelle.

Platon écrit que pour rendre les organisations éthiques, il ne faut pas inculquer des normes sociales, mais aider les personnes à découvrir par elles-mêmes la réalité du bien, du beau et du vrai.

Il ne s’agit pas d’établir des normes donc, mais de s’appuyer sur les personnes. Et c’est ici que l’éthique peut nous aider, même si le mot peut déstabiliser lorsqu’il se teinte de moralisme ou nous décourager lorsqu’il revient ab nauseam dans des discours sans effet.

L’éthique comme seule capable de reconstruire en profondeur ce qui a été détruit : le lien*, la cohérence.

Chacun d’entre nous est alternativement une citoyenne, un salarié, une mère, un consommateur, une électrice. Pourtant ces séquences de nos vies ne font plus que rarement système et déchirent notre être pour lui enlever son unité fondamentale. Il s’agit de replacer l’éthique comme fil et comme projet de vie pour redonner à la vie justement sa cohérence.

De quelle éthique parle-t-on ?

De l’éthique politique tout d’abord,LEP de l’éthique de nos politiques, incapables souvent de dépasser leurs intérêts et de changer les principes de gouvernance, seuls préalables réels à une réorientation des décisions vers le bien commun. Revoir cette tirade sublime de Jean Gabin dans le film de Jacques Audiard Le Président vaut plus que bien des discours.

Visionner la scène de l’assemblée nationale.

 

De l’éthique des entreprises et de leurs dirigeants ensuite, qui chantent parfois haut leurs valeurs personnelles alors que les structures qu’ils dirigent n’évoluent pas : quête de croissance, pression des actionnaires, emprisonnement dans un système qui ne veut pas lâcher. Les paramètres sont multiples qui bloquent encore et encore toute réforme réelle.

De l’éthique personnelle surtout, car derrière les dirigeantes, les décideurs, les salariées en position de changer les choses, il y a des femmes et des hommes en manque voire en quête de cohérence. La norme revient aujourd’hui à accepter des distorsions parfois abyssales entre nos propres valeurs et ce que notre fonction nous impose.

De l’éthique personnelle encore car chacun ressent bien les distorsions entre certains de ses comportements ou de ses choix de consommateur et ses convictions intimes. Par manque de temps, de moyens, de connaissance certainement.

C’est bien au niveau des personnes qu’il faut premièrement faire levier.

En utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui pour accompagner ceux qui le souhaitent ou faire pression sur les plus résistants. Car quelques soient ses responsabilités, chaque personne peut avoir un impact.

De nombreuses organisations y travaillent. Elles ont pour beaucoup dépassé l’affrontement stérile pour favoriser un accompagnement constructif ou une dénonciation efficiente.

Certaines, comme l’Art de Vivre, promeuvent la méditation de pleine conscience pour faciliter, dans les entreprises, la réconciliation des collaborateurs, avec eux-mêmes et avec leurs pairs. D’autres comme Ethique sur l’étiquette condamnent les agissements des grandes sociétés textiles et les incitent à changer leurs modes de fonctionnement. Foodwatch, né en Allemagne et présent en France depuis deux ans, dénonce les produits alimentaires dangereux pour la santé. E-boycott, fraîchement lancé, appelle à des campagnes de boycott sur le web et invite les entreprises à répondre aux questions des signataires.

Se réconcilier donc, individuellement, pour ensuite retisser collectivement une société du lien, reconstruire une économie plus sage et plus humaine. C’est de cette nécessité que nous parlerons et sur ces solutions que nous travaillerons lors des prochains Engage Days, Ethique : tenter le vrai, du 6 au 9 octobre, en compagnie de ceux qui construisent cette transition.

jem 

Pour suivre et aider les organisations citées :

Art of living                                       Je m’engage

Foodwatch                                        Je m’engage

Ethique sur l’étiquette                    Je m’engage

E-Boycott                                          Je m’engage

Transparency International          Je me renseigne

Conseil de lecture : Impliquons-nous, dialogue manifeste entre Edgar Morin, le philosophe artiste et Michelangelo Pistoleto, l’artiste philosophe ; discussion passionnante sur la nécessité de s’impliquer pour rebâtir une nouvelle société, dialogue sensible entre éthique et esthétique.

Conseil cinématograhique : Le Président, est un film français réalisé par Henri Verneuil, sorti en 1961, adapté du roman éponyme de Georges Simenon, et dialogué par Michel Audiard.

*Charles Eisenstein, éditorialiste américain, donne un exemple certes anecdotique mais parlant dans un livre publié en 2011, the sacred economy, très justement traduit par ‘l’économie du lien’ en allemand : Au Guatémala, un père conduisant son fils chez le docteur ne dira pas mon fils est malade mais ma famille est malade ; ce n’est pas un fleuve qu’il s’agira de dépolluer, mais l’environnement tout entier.

Inventer un nouveau rapport au monde

Il faut tout changer, probablement. Repenser notre système politique, notre système économique, nos médias, notre rapport au vivant. Pourtant cette injonction, qui sonne pour beaucoup comme une évidence, est aussi la voie la plus rapide vers le découragement et le renoncement.

Si tout doit être changé, nous n’y arriverons pas

Comment croire que nous pourrons simultanément refonder notre démocratie malade, nos industries qui détruisent le vivant, un système économique financiarisé toujours incapable de comprendre les impacts catastrophiques de certaines décisions court-termistes ? Pourtant aucune réponse partielle ne saura être efficace.

Dans un monde globalisé, mon impact est mineur et les autres décident pour moi, mal

Ce sont encore les autres qui décident, en fonction d’intérêts qui, manifestement, ne sont pas les nôtres. Après José Manuel Barroso et son recrutement par Goldman Sachs, comment croire aux bonnes gouvernances européennes ? Après le florilège de réponses opportunistes, abjectes aux derniers attentats, comment croire que cette classe politique a un début de solution ?

Je veux de nouveaux dirigeants politiques, une réforme de notre système démocratique qui appartient manifestement au passé. Pourtant notre démocratie ne me proposera rien en 2017 et nous repartirons pour cinq ans de rustines.
Je veux de nouvelles entreprises plus responsables. Pourtant, malgré les discours bien intentionnés de certains dirigeants de multinationales, j’ai la sensation acide que l’on ne nous tient pas un discours de vérité. Les rayons des supermarchés regorgent de produits sur-emballés non nécessaires, les cimentiers avides sont prêts à tout pour garder leurs marges et continuent à agir, en toute impunité.
Je veux de nouveaux médias qui prennent le temps de l’analyse, de l’explication. Pourtant, même les chaînes nationales tombent dans le panneau de l’hyper-réactivité et participent à la surenchère émotionnelle.

Je veux comprendre. Je veux être écouté. Je veux participer…vœu pieux. Combien de fois avons-nous tenu ou entendu ce discours fataliste ?

Il faut y croire malgré les revers, nos doutes et nos peines, sortir de l’émotionnel pour agir en connaissance et en conscience

C’est aujourd’hui qu’il faut agir. Nous devons faire basculer au plus vite notre système du bon côté, car le temps s’accélère. Combattre le solutionisme hâtif, les recettes court-termistes, opportunistes, gonflées aux hormones.

Rester lucide car la situation est extrême et ces premières lignes montrent qu’il est difficile pour chacun d’entre nous de ne pas participer à la surenchère émotionnelle.
Agir aussi pour retrouver un certain optimisme. Privilégier l’action comme moyen de résistance en se disant que d’autres voies sont nécessairement possibles.

C’est pour cela nous avons créé l’Engage University, car agir nécessite de savoir, de maîtriser les bons outils et de se préparer soi-même au changement.
C’est pour cela que nous créons Engage Futur, pour que des jeunes de 13 à 17 ans acquièrent eux aussi les connaissances, expérimentent de nouvelles pratiques et développent les moyens de s’engager dans le monde qu’ils construiront.
C’est pour cela que nous avons créé Engage, car nous ne transformerons les choses qu’en agissant concrètement et en nous transformant nous-même.

Photo: femmes tendent des miroirs aux militaires en Ukraine.

S’engager dans un monde devenu « ultra-polaire »

Deux forces conduisent les entreprises à une plus grande intervention dans la vie de la Cité : le repositionnement de la sphère du bien public pilotée par les Etats et l’importance des marchés futurs tirés par des enjeux sociétaux collectifs ; et l’avènement du digital qui accentue et accélère cette dynamique.

La sphère du bien public est revisitée au nom de l’efficience, des contraintes budgétaires et de l’impératif individuel vécu souvent comme primant sur le bien commun. Ce repli relatif de la souveraineté de la puissance publique sur le collectif créé un appel d’air. Les grandes entreprises digitales les plus puissantes l’ont bien compris, installées au cœur de nos vies, assises sur la valeur des réseaux connectés. Elles rêvent désormais ouvertement de nouveaux modèles technicistes, hommes augmentés et humanoïdes « bienveillants », autant d’utopies nouvelles, retour des lumières sans l’homme ? Ces initiatives disent en creux que l’espace public est ouvert à ceux qui veulent le prendre, au delà du politique, au delà du marchand, dans un monde où tout est entremêlé. La multipolarité des formes de pouvoirs et de souverainetés qui s’instaure présente ainsi une opportunité de reconnaître et redéfinir différemment la valeur des ambitions collectives, ou un risque de désocialisation de nos mondes, le jeu est très ouvert.

Cette dynamique est renforcée par le fait que de nombreuses sources de croissance futures résultent d’enjeux sociétaux, dont les bénéfices individuels et les potentiels de marché sont dépendants de dynamiques collectives (Démographie maitrisée, Education et santé, transition écologique). Pour faire advenir ces marchés durables, puissants moteurs de croissance, les entreprises et la cité doivent définir ensemble des trajectoires communes. L’individu et les organisations sont convoqués à co-créer les conditions d’un futur collectif pour lequel eux seuls deviennent maîtres de leurs allégeances.

L’arme digitale accélère le processus, en ce qu’elle impose progressivement à chacun de « s’ex-poser ». Le digital renforce la transparence. Ce processus est particulièrement à l’œuvre pour les organisations, il rend chaque jour plus difficile une maîtrise absolue de ce que l’entreprise offre à voir, dire ou penser. Il y  eu notamment quelques exemples durant les évènements de la COP21 de sociétés prises au piège du double jeu des intentions et des actes, sanctionnées au fil des sessions par le prix Pinocchio des « amis de la terre » parce que désormais tout se sait et se répand plus vite et plus fort et les enjeux d’image sont considérables.

Deux postures sont certes possibles, le repli pour ne rien offrir au monde connecté ou l’engagement pour être « dans le jeu » du monde. La deuxième permet d’exister dans le monde, de défendre ses positions et d’essayer de peser sur son cours. Cela impose en revanche pour l’entreprise une « consistence » au sens anglais du terme, car l’entreprise devient partie prenante d’une dynamique sociétale plus large qu’elle, y interagissant malgré elle quoi qu’elle fasse, parce que la société est entrée dans les murs par le digital qui s’infiltre partout.

Le monde devient ainsi ultra-polaire, au sens où tous les acteurs semblent désormais convoqués à proposer des solutions pour nos enjeux collectifs, le digital aplanissant les signaux usuels de valeurs. L’affaiblissement relatif des producteurs de normes (le politique, le scientifique) qui permettaient d’orienter le jeu du marché génère une diversité qui peut tourner à la cacophonie. La trajectoire du futur est ainsi très ouverte. L’effet papillon n’a jamais été aussi prégnant. Seules les organisations et forces collectives qui mobiliseront leurs membres au cœur de la société pourront espérer voire une partie de leur idées progresser et faire école.

Elles doivent ainsi réinventer leur mission, proposer une ambition qui dépasse l’horizon de la performance pour parler et vivre dans et avec la cité. Elles doivent développer des capillarités actives et vertueuses avec la société réelle, possiblement au-delà du seul prisme de la performance financière. Chacun peut être porteur de ses valeurs et chercher leur résonance dans le monde qui bruisse. C’est une révolution copernicienne qui peut donner le meilleur et le pire. Le jeu est ouvert à tous ceux qui veulent jouer.

Cette insurrection qui vient!

Bernie Sanders, #Nuit Debout, Podemos… Une insurrection semble poindre, contre un système, contre les élites dirigeantes, et surtout contre des modes de gouvernance jugés dépassés. Jusqu’où et pour quoi changer, telle est la question.

L’histoire est moqueuse. Au Brésil, la droite conservatrice, corrompue et mafieuse, veut renverser Dilma Roussef, certainement pas exempte de tout reproche, mais symbole de la revanche des classes populaires brésiliennes.

Au même moment, un vent nouveau souffle dans le monde. Même sans projet de société lisible, le mouvement #NuitDebout, tient et grandit, jour après jour et se mondialise dans un #GlobalDebout qui rassemble tous les mécontentements de la jeunesse. Aux Etats-Unis, face au phénomène Trump, la poussée de Bernie Sanders, le sénateur du Vermont a redonné au « socialisme » le droit de cité au pays du maccarthysme. Et ce, malgré sa défaite annoncée face à Hillary Clinton dans le camp Démocrate.

Un formidable laboratoire démocratique

Pour revenir en France, on voit les primaires citoyennes se multiplier – primaire.org, La primaire des Français, et de nouveaux mouvements politiques issus de la société civile bourgeonnent, à l’image des Zèbres d’Alexandre Jardin, de #MAVOIX (@mavoix2017), ou de Baztille, tous aidés par de nouveaux outils qui facilitent la participation et l’intelligence collective, comme par exemple Stig.

Pour quels résultats ? Là n’est pas la question. Ces initiatives sont un formidable laboratoire démocratique. Ils préparent l’avenir et annoncent l’obsolescence des modes de fonctionnement de notre vieux système politique, mettent un pied dans la porte. Surtout ils revendiquent une nouvelle façon de gouverner, participative, ascendante et montrent les vertus possibles d’un web collaboratif politique. Leur rôle est en cela fondamental.

Analysant cette vague de contestation et de remise en cause de nos vieux partis politiques, Jacques Attali pronostique dans l’Express l’élection à la présidentielle 2017 d’un inconnu sorti du web ! Sans vouloir jouer aux oracles, un point de bascule apparaît à l’horizon. Les contours d’une nouvelle société se dessinent chaque jour plus clairement qui nécessite et induit un changement de nos modes de gouvernance.

Un système qui renforce ses travers

Cette perspective désirable se heurte pourtant à deux écueils qu’il s’agit de regarder en face. Tout d’abord, le système résiste. Les politiques se protègent en votant des lois qui retardent leur chute et étouffent le changement : loi dite de « modernisation des règles applicables à l’élection présidentielle » qui réduit le temps de parole des petits candidats ; loi sur la surveillance internationale, abondamment commentée et critiquée, notamment sur la Quadrature du net.

Le système, loin de programmer son autodestruction, renforce ses travers pour continuer à exister. Le constat est souvent similaire dans le monde de l’entreprise. Les évolutions sont longues, se heurtent de toute part à la résistance au changement et sont souvent fragiles car dépendantes de la volonté de son leader, par essence révocable.

Ensuite, il ne suffit pas d’exprimer son mécontentement, même si ce cri libérateur constitue une étape. Il s’agit d’échanger puis de proposer pour construire dans une démarche inclusive. Les choses se compliquent bien sûr. Comment inspirer et rassembler autour de solutions complexes pour trouver un consensus qui ne soit pas mou ?

La nécessité d’une insurrection citoyenne collective, pragmatique et positive

C’est là précisément que débute le vrai combat. Et il n’est pas facile, comme le montre le blocage institutionnel en Espagne avec Podemos, où de nouvelles élections sont convoquées. Loin des idéologies qui divisent et des anciens modes de gouvernance qui clivent, cette « insurrection » citoyenne (*) ne réussira que si elle est collective, pragmatique et positive.

Continuons à discuter et à nous tenir droit, jour et nuit, pour bâtir sans exclure et surtout engageons-nous concrètement et pacifiquement dans la construction d’un nouveau modèle que nous jugerions plus efficace et plus juste.

C’est l’ambition des Engage Days qui se tiendront du 3 au 5 juin sur le thème des nouvelles gouvernances individuelles et collectives. Rencontrer et débattre avec ceux qui pensent les nouveaux modes de gouvernances, aider ceux qui les mettent concrètement en œuvre. Découvrir aussi les nouvelles pratiques de développement de soi, car aucun changement durable ne se fera sans une remise en question de notre propre relation à nous-même et aux autres.

Tenons-nous debout pour profiter du vent qui se lève.

Recoder la République!

Né à la fin des années 1990 avec le mouvement des Zapatistas au Mexique, l’activisme en ligne a trouvé son point d’orgue historique avec les révolutions arabes de 2010-2011. Depuis les hackers tunisiens jusqu’aux jeunes activistes techno égyptiens tels que Asmaa Mahfouz, dont la page Facebook fut le déclencheur de la manifestation anti-régime du 25 janvier sur la place Tahrir, les réseaux numériques ont démontré leur capacité à provoquer l’étincelle qui allume la mèche.

Internet est le messager, pas la cause

Bien sûr, sans mécontentement économique et social profond, il n’y a pas de révolution: Internet est le messager, pas la cause. Mais c’est un vecteur de coordination terriblement puissant car très peu coûteux et extrêmement facile à utiliser. C’est là l’erreur d’un auteur comme Evgeny Morozov qui, dans Net Delusion, écrivait qu’Internet allait renforcer le contrôle des esprits.

Certes, il y a désormais plus d’une soixantaine de pays qui ont des unités de cyber-surveillance, y compris des pays d’Afrique subsaharienne utilisant d’ailleurs parfois des technologies occidentales. Mais la réalité historique des dictatures modernes, de la RDA à la Chine maoïste, a toujours été la capacité à mailler de réseaux d’informateurs très denses les populations sous leur contrôle. La nouveauté, c’est que celles-ci ont désormais également accès à leur propre réseau dense et low-cost de coordination. L’asymétrie se réduit entre le pouvoir central et une multitude qui peut désormais se coordonner en un réseau concurrent. Ironie de l’histoire: le livre de Morozov est sorti précisément quand  les nouveaux révolutionnaires d’Egypte ont obtenu la tête de Moubarak.

Dans le monde industrialisé et démocratique, où les alternances politiques se règlent par le vote, ces réseaux en ligne ont pris naturellement leur place dans le jeu démocratique. Aux Etats-Unis, MoveOn.org, puissant organisateur de l’aile progressiste du Parti Démocrate, a su perfectionner l’art du marketing CRM (« Customer Relationship Management ») en ligne pour animer sa base de 8 millions de membres.

De la démocratie directe et des apps

Grâce à Internet, le mouvement Occupy a pu s’établir – à son extension maximale – dans 950 villes sur plus de 80 pays en à peine quelques années – un exploit impensable avant l’avènement des réseaux sociaux. Au niveau local, l’idée de plateforme de données urbaines qui permettent aux municipalités de mieux échanger avec ses concitoyens – parfois dans les deux sens – fait son chemin tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Ces tentatives de démocratie directe au niveau local se doublent de mouvements et d’applications au niveau national. Elles ont pour bénéfice de renouveler l’engagement citoyen. Mais ces initiatives modernes peuvent se heurter aux limitations de la démocratie directe, identifiées initialement par Platon il y a 2500 ans. Ce n’est pas un hasard si la démocratie représentative s’est imposée dans le monde occidental. Dans les sociétés industrielles, la spécialisation du savoir est devenue une nécessité. Comment chaque individu peut-il faire le bon choix pour la collectivité quand on n’a ni le temps ni les outils conceptuels pour bien décider ?

Or, c’est précisément de la résolution de cette question par les moyens numériques et par le code que peut naître une deuxième révolution démocratique, aussi profonde que celle qui a émergé au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France à la fin du 18e siècle et a fini par triompher avec la chute du Mur, en 1989.

#CodeImpot en France et « Hack the Budget » en Finlande

Les premiers signaux faibles apparaissent. En France, des éléments du code civil ont été transposés par un développeur sur GitHub, une plateforme internationale d’échange de code, pour mieux comprendre les évolutions des textes. L’initiative du hackathon #CodeImpot dans le cadre d’Etalab a permis de rendre disponible le code source du calculateur des impôts utilisé par la Direction générale des finances publiques – et de tester de nouvelles applications pour mieux comprendre l’impact fiscal au niveau de l’individu ou de la collectivité, et même faire passer de 3 semaines à 23 minutes le temps de calcul d’une simulation fiscale. En Finlande, l’initiative « Hack the Budget » pourrait aller encore plus loin en faisant intervenir designers et économistes afin de modéliser et simuler encore plus précisément les impacts des choix budgétaires nationaux.

Tout reste à construire, mais les prémisses sont là. Vivant dans le code, ces modèles ne sont plus enfermés dans la parole d’un homme ou idolâtrés par le biais d’un livre comme l’ont été les grandes idéologies. Leurs prédictions seront constamment confrontées à la réalité, comme cela l’est déjà dans le nouveau marketing en ligne qui retrouve en fait le modèle de la méthode scientifique expérimentale : aucune vérité ne peut être admise d’autorité, toute hypothèse doit être testée. Lignes de code vivants dans des serveurs, ces modèles seront disponibles aux Etats et aux partis mais aussi aux associations et à chaque citoyen, exactement de la même façon. Mis à disposition sous format ‘Open Source’, ils se déploieront en pleine transparence et traçabilité. Enfin, ils finiront par renverser le modèle de l’action partisane, trop souvent organisé sous le mode top-down de leaders soutenus par des dogmes. Ils seront déployés dans la forme démocratique que représente le réseau universel. C’est ce réseau logiciel qui portera tous les outils conceptuels, en particulier les modèles simulant l’action, qui manquaient au citoyen dans la vision aristocratique de Platon.

Au cœur du réseau, il y aura un nouveau type d’activiste : un activiste-chercheur, agissant dans le cadre d’équipes pluridisciplinaires. Il ne cherchera pas à diffuser un nouveau dogme. Il contribuera à la fabrication d’outils pour la multitude, dans l’obsession du résultat concret et la recherche de la vérité. Si cette transformation va jusqu’au bout, c’est bien notre manière de penser l’engagement citoyen qui sera ‘disrupté’ dans une ou deux générations.

Faisons valser le siècle!

La situation est préoccupante, bien sûr, qui le nierait ? Nous avons une chance cependant, celle de vivre au cœur d’un moment de réinvention. L’Engage University a été créée pour donner à chacun l’opportunité et les capacités d’imaginer et de construire ce monde qui vient. Par Jérôme Cohen, fondateur, Engage – Engage University.

« Il est nécessaire d’envisager une transformation d’envergure planétaire qui exige des changements profonds dans notre façon d’agir et de penser ».

Dans un court dialogue, publié chez Actes Sud, Edgar Morin, philosophe de la métamorphose, et Michelangelo Pistoletto, artiste italien précurseur de l’Arte Povera, qui dénonçait, dès l’après-guerre, l’opulence de la société industrielle, appellent à l’engagement.

« Impliquons-nous », le titre synthétise le propos : pour ces deux intellectuels, il est grand temps de dépasser l’indignation pour agir. Ce dialogue, d’autant plus passionnant que ces deux penseurs font œuvre de beaucoup de pédagogie, souligne les vertus de l’interdisciplinarité : un changement d’envergure n’arrivera que si les disciplines se rencontrent, se nourrissent et nous permettent de dépasser des réponses techniciennes.

A l’heure où les défis que nous rencontrons mêlent les questions économiques, environnementales, technologiques, culturelles, politiques, les réponses se doivent
d’être inclusives, décloisonnées, en un mot multidisciplinaires. La réinvention de notre système nécessite de mutualiser les savoirs, de rapprocher les expertises et de favoriser la rencontre des compétences.

L’enjeu est de taille : repenser notre modèle de société. Il requiert l’écriture d’un nouveau récit, capable d’inspirer une prise de conscience individuelle et collective, pour déclencher un changement généralisé des pratiques.

S’impliquer et agir, mais collectivement

Redonner du sens, redonner un sens et l’envie à chacun d’entre nous de contribuer, en exprimant ses compétences, ses talents et ses convictions.

Pas seul, surtout, ce serait inefficace. Non, l’heure est à l’union ! Nous avons aujourd’hui les outils pour nous unir, pour agir collectivement, faire savoir, faire pression. Nous ne serons en mesure de provoquer le changement que si nous inventons les espaces pour nous « empuissanter ». La métamorphose de notre système viendra de chacun d’entre nous, elle ne viendra pas d’en haut.

S’appuyer sur les personnes donc, pour accélérer le changement, mais aussi inclure les organisations, les entreprises, publiques ou privées, petites ou grandes. Il faut les inviter à entrer dans cette danse, car elles ont un rôle majeur à jouer. Les encourager à se replacer au cœur de la cité, tout d’abord, en étant conscientes de leurs responsabilités sociétales. Les inciter à changer leurs pratiques managériales ensuite, pour permettre à leurs collaborateurs de retrouver du sens et une réelle motivation. C’est à travers et avec les femmes et les hommes qui la composent que les organisations évolueront vers le mieux. Encore faut-il réussir à définir un objectif qui rassemble les collaborateurs, l’organisation et la société dans son ensemble.

Relier les technologies et le bien commun

C’est pour donner à chacun l’opportunité et les capacités d’imaginer et de construire ce monde qui vient que nous ouvrons l’Engage University. Nous voulons permettre à chacun, d’où qu’il vienne, quel que soit son parcours et ses responsabilités – décideur d’entreprise, indépendant, entrepreneur, membre d’administration, artiste, enseignant, de s’impliquer et d’agir.

Nous voulons permettre à tous de mieux comprendre les logiques émergentes, d’acquérir les outils qui, en nous reliant aux autres, accroissent notre impact, et enfin donner des pistes pour un meilleur accomplissement de soi.

Seule une approche croisée est aujourd’hui à même de nous apporter une vision et des réponses à la hauteur des enjeux : apprendre à décrypter les mondes en mouvement ; comprendre la nécessité de relier les technologies et le bien commun ; mesurer l’ampleur des solutions que le dérèglement climatique nécessite ; analyser les nouvelles gouvernances individuelles et collectives ; comprendre pourquoi les organisations ont tout intérêt à tenter le vrai.

La chance de vivre au cœur d’un moment de réinvention

Encore ne suffit-il pas de comprendre bien sûr, mais de faire. Les sessions proposeront des temps d’apprentissage mais aussi des ateliers participatifs, des rencontres avec des acteurs inspirants, des moments de création et des plages d’expérimentation de nouvelles pratiques. Elles permettront aussi aux participants de travailler sur leurs propres projets, en s’appuyant sur des outils d’intelligence collective et en bénéficiant du savoir de promotions interdisciplinaires et de l’aide de la communauté Engage. Faire dialoguer l’innovation, la géopolitique, la danse, une fresque du climat, la technologie, des rites de passage, l’intelligence collective, le marketing éthique…

La situation est préoccupante, bien sûr, qui le nierait ? Nous avons une chance cependant, celle de vivre au cœur d’un moment de réinvention. Toutes les époques n’ont pas eu cette opportunité. Se développer, s’allier à l’autre et construire collectivement des présents désirables. Des mots, répondront les Cassandre, mais qu’il s’agit désormais d’incarner dans des pratiques et des actions. Faisons valser le siècle qui vient.

Faisons notre coming out humaniste

Nous sommes nombreux à désirer l’optimisme. Nous ne sommes pas naïfs mais volontaristes. Nous avons fait le deuil de l’indignation, nous désirons être des acteurs du changement, créer et participer au monde qui vient.

Encore faut-il passer du désir à l’action. Comment se rassembler, faire masse pour que ce changement attendu se réalise enfin ?

« Une seule solution : l’uberisation », scandent en cœur les apôtres de la révolution digitale. Hacker la démocratie, uberiser la présidentielle : le numérique – sa transparence, ses plateformes et ses capacités de connexion de tous avec tous – présente en effet bien des promesses. De l’éducation à la santé, l’innovation est une nécessité et, bien utilisées, les technologies sont un levier essentiel du progrès.

Les sirènes de silicium

Mais ne nous laissons pas hypnotiser par les sirènes de silicium de l’accélération technologique. En voulant résoudre nos problèmes, bien des chantres de la technologie libératrice ne font que renforcer un système dont nous ne voulons plus, camouflés derrière leurs bonnes intentions et leur soi-disant « économie collaborative ». Pire, leur nouveau paradigme renforce les inégalités, un anthropomorphisme passéiste et le mythe de l’homme tout puissant.

Cette innovation là reproduit et renforce nos travers. Les nouvelles technologies contribueront au changement : à condition de replacer l’humain au centre. Que faire alors et comment le faire ? Car c’est là tout l’enjeu, faire. Comment faire pour continuer à avancer en réconciliant progrès et bien commun ? Comment faire pour que ce désir de changement systémique aboutisse et ne tourne pas en frustration ?

« Ne t’attaque pas au système, démode-le »

« Ne t’attaque pas au système, démode-le », l’injonction récente de Bernard Werber fait mouche. Même si la tentation insurrectionnelle et l’envie légitime de renversement nous titillent, programmons simplement son obsolescence. Cheminons sur la voie d’une nouvelle aventure collective. Avançons en tâtonnant, par itérations, avec agilité.

Nous avons la connaissance à portée de main, nous avons les outils pour nous rassembler et agir. Nous sommes de plus en plus nombreux à en avoir l’envie et l’espoir. Nous avons grandi dans un système aujourd’hui dépassé, nous devons avoir le courage d’en changer, collectivement. Le courage de nous mettre en danger, de remettre en question notre confort de pensée et probablement notre confort matériel. Au fond, n’avons nous pas envie de nous aventurer loin d’un système vacillant, d’embrasser l’inconnu quand le connu est souvent synonyme de destruction, d’appauvrissement et de consumérisme ?

Une danse joyeuse, une valse à trois temps

Nous devons aujourd’hui inventer et inspirer un nouveau récit collectif pour rendre nos futurs désirables et les incarner au présent. Une danse joyeuse, une valse à trois temps, voilà ce qu’il nous faut, car le binaire a prouvé ses limites. Cessons d’opposer, nous voulons un nouveau rapport à l’autre et au monde.

Invitons au bal toutes les parties, toutes les organisations, sans jugement mais sans complaisance, pour les pousser à oser le vrai. Le changement n’aura lieu que si les organisations, publiques et privées, petites et grandes, entrent dans la danse et mettent leur puissance au service de la « vie bonne » comme disaient les philosophes.

L’entreprise a tout à y gagner. D’ailleurs, elle semble presque enfin comprendre, de ci, de là, la nécessité de renouer avec l’humanisme. Elle ne fonctionnera que si ses collaborateurs s’y sentent alignés avec ce qu’ils sont profondément et développent leurs talents en son sein. Faire se rejoindre personne et fonction.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques

Cassons nos égoïsmes car c’est d’abord à ceux qui sont loin de nous, géographiquement et temporellement, que nous devons penser. Les effets du dérèglement climatique et plus généralement du dérèglement de notre modèle touchent d’abord l’autre : d’autres géographies, les prochaines générations. « La première règle avant d’agir consiste à se mettre à la place de l’autre, nulle vraie recherche du bien commun ne sera possible hors de là », disait l’Abbé Pierre, dont les combats sont plus actuels que jamais.

Mais l’autre est déjà en nous. De notre agriculture industrielle à la délocalisation de nos outils de production, de nos modes de consommation aux lointaines plantations de coton, tout est lié qui nous détruit jusque dans notre chair. Admettons-le et cette proximité accélèrera notre mise en action.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques : personne ne le fera à notre place et le système n’inventera pas seul sa propre métamorphose.

Soyons de plus en plus nombreux à oser nous réconcilier, quels que soient notre âge, notre parcours, notre discipline, nos origines, nos intérêts. Portons un autre discours pour inspirer ceux qui, pour de multiples raisons, restent frileux.

Et surtout, passons de l’individuel au collectif pour agir. Osons un nouveau rapport : à soi, aux autres, au monde. Faisons notre coming out humaniste.

COMPRENDRE POUR AGIR : POURQUOI NOUS CREONS L’ENGAGE UNIVERSITY

Il y a urgence à agir. Notre modèle vacille.

Chacun peut aujourd’hui devenir acteur du monde qui se construit. Il est temps de briser les silos qui ne fonctionnent plus, à l’ère où tout est imbriqué. Notre monde complexe, il faut pouvoir l’aborder et le comprendre dans sa globalité, de façon systémique.

Nous créons l’Engage University pour permettre à chacun de mieux décrypter la complexité.

Pour que chacun, d’où qu’il vienne, puisse bénéficier des outils théoriques et pratiques lui permettant d’agir.

Pour que nous puissions nous aider mutuellement, entre alumni et trouver, grâce à l’apport de celui qui est différent, des solutions nouvelles.

Pour que nous ayons tous l’opportunité d’apporter nos compétences, nos savoirs, nos énergies à des projets porteurs de solutions pertinentes, à la hauteur des enjeux.

Pour que nous puissions, en nous projetant vers l’avenir, conjuguer humanisme et technologie, et construire collectivement une alternative désirable.

Pour que tous, quels que soient nos profils, nos âges, nos parcours – collaborateurs d’entreprises et de start-ups, membres d’administrations, artistes, indépendants, nous puissions ensemble nous réapproprier et construire les présents dans lesquels nous désirons vivre, par la réflexion croisée et par l’action collective.

MIEUX COMPRENDRE POUR MIEUX AGIR. L’ENGAGE UNIVERSITY OUVRE SES PORTES EN AVRIL.

 

L’économie symbiotique

L’économie symbiotique montre qu’une économie régénératrice est possible. Que nous pouvons inverser la tendance actuelle et restaurer les écosystèmes naturels tout en favorisant les liens sociaux et sans compromettre une rentabilité économique, même si celle-ci ne répond plus aux exigences des marchés financiers. Cela grâce à l’intelligence.

La théorie de l’économie symbiotique a émergée après presqu’une dizaine d’années de recherche et d’observation des nouvelles logiques économiques par Isabelle Delannoy, ingénieur agronome et experte du développement durable. Elle s’est intéressée aux solutions mises en place par des entrepreneurs, des collectivités territoriales, des citoyens, quelques soient les domaines ou les champs d’activité, qui leur apportait à la fois des plus-values économiques tout en restaurant les écosystèmes ou en permettant une diminution structurelle de l’atteinte aux écosystèmes. On y retrouve les applications des concepts de l’économie collaborative, de l’économie circulaire, de l’économie de fonctionnalité, de l’économie sociale et solidaire, les modes de production basés sur l’ingénierie écologique, sur l’agro-écologie, sur les smart grids… Ils couvrent l’ensemble du champ des activités humaines et ils sont apparus dans le monde entier, de façon non concertée, sous tous les climats, dans des contextes ruraux comme urbains, sous toutes les cultures, dans des pays pauvres comme riches, et quel que soit le régime politique.

Le modèle de l’économie symbiotique tente à partir de cette analyse empirique, une théorie intégrative de ces approches et permet de les unifier en une seule logique économique. Six principes se sont dégagés auxquels répondent ensemble ces nouvelles logiques, et qui permettent quand réunis d’instaurer une économie symbiotique et régénératrice.

  1. Inclusion dans les cycles de la planète
  2. Utilisation des services rendus par les écosystèmes
  3. Parcimonie
  4. Collaborations
  5. Relocalisation
  6. Diversification

La force de l’économie symbiotique est d’être une pensée systémique et fractale qui peut se développer tant au niveau macro – un grand territoire ou une grande entreprise – , qu’au niveau micro à partir d’initiatives très locales. Aujourd’hui il s’agit de passer de la théorie à la pratique, car il y a encore peu d’endroits où les six principes sont réunis et où la régénération est en marche. Comment manier ce modèle en pratique ? Quel design pour implémenter l’économie symbiotique ? Par où commencer ? Avec qui ? Quelques questions pour un présent désirable…

La diversité rend plus intelligent : la preuve

« Notre étude le prouve : la diversité enrichit notre pensée. En jouant contre la propension naturelle au conformisme, la diversité ethnique pousse en effet les individus à examiner les faits, à penser plus en profondeur et à développer leur propre opinion. Les résultats de l’étude montrent, au final, que la diversité profite à tous : aux minorités comme à la majorité. »

Sheen S. Levine et David Stark, enseignants-chercheurs à l’Université du Texas et à Columbia, ont mené une étude dont les résultats sont édifiants et parleront beaucoup à une France qu’on décrit de plus en plus souvent – élections à l’appui – comme tentée par le repli sur soi : la diversité « ethnique » rend tout le monde plus intelligent.

L’explication est simple : la diversité met à mal le conformisme, qui représente la défaite de la pensée – pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage d’Alain Finkielkraut… Plus précisément :

« Quand nous sommes entourés de gens « comme nous », nous sommes aisément influencés, nous pouvons plus facilement tomber dans le piège d’idées fausses. A l’inverse, la diversité permet de faire progresser l’esprit critique de chacun. Car elle amène de la « friction cognitive » qui améliore la délibération ».

Face à la tentation du repli sur soi et du communautarisme « chacun dans son coin », ne devrions-nous pas nous battre pour porter des projets radicaux en faveur de la mixité sociale, culturelle et ethnique à l’école ? Faut-il relancer le débat sur la discrimination positive et soutenir des actions en ce sens ?  L’interdisciplinarité n’est-elle pas plus que jamais nécessaire ?

Pour ceux qui ne voudraient pas cliquer, morceaux choisis de l’article du New York Times :

« To study the effects of ethnic and racial diversity, we conducted a series of experiments in which participants competed in groups to find accurate answers to problems. In a situation much like a classroom, we started by presenting each participant individually with information and a task: to calculate accurate prices for simulated stocks. (…) The findings were striking. When participants were in diverse company, their answers were 58 percent more accurate. The prices they chose were much closer to the true values of the stocks. As they spent time interacting in diverse groups, their performance improved.

In homogeneous groups, whether in the United States or in Asia, the opposite happened. When surrounded by others of the same ethnicity or race, participants were more likely to copy others, in the wrong direction. Mistakes spread as participants seemingly put undue trust in others’ answers, mindlessly imitating them. In the diverse groups, across ethnicities and locales, participants were more likely to distinguish between wrong and accurate answers. Diversity brought cognitive friction that enhanced deliberation.

(…) When surrounded by people “like ourselves,” we are easily influenced, more likely to fall for wrong ideas. Diversity prompts better, critical thinking. It contributes to error detection. It keeps us from drifting toward miscalculation.

Our findings suggest that racial and ethnic diversity matter for learning, the core purpose of a university. Increasing diversity is not only a way to let the historically disadvantaged into college, but also to promote sharper thinking for everyone. (…)

Ethnic diversity is like fresh air: It benefits everybody who experiences it. By disrupting conformity it produces a public good. To step back from the goal of diverse classrooms would deprive all students, regardless of their racial or ethnic background, of the opportunity to benefit from the improved cognitive performance that diversity promotes. »

 

Image de Une : capture du site du projet « 7 milliards d’autres » de la Fondation GoodPlanet de Yann Arthus-Bertrand.