S’engager dans un monde devenu « ultra-polaire »

Deux forces conduisent les entreprises à une plus grande intervention dans la vie de la Cité : le repositionnement de la sphère du bien public pilotée par les Etats et l’importance des marchés futurs tirés par des enjeux sociétaux collectifs ; et l’avènement du digital qui accentue et accélère cette dynamique.

La sphère du bien public est revisitée au nom de l’efficience, des contraintes budgétaires et de l’impératif individuel vécu souvent comme primant sur le bien commun. Ce repli relatif de la souveraineté de la puissance publique sur le collectif créé un appel d’air. Les grandes entreprises digitales les plus puissantes l’ont bien compris, installées au cœur de nos vies, assises sur la valeur des réseaux connectés. Elles rêvent désormais ouvertement de nouveaux modèles technicistes, hommes augmentés et humanoïdes « bienveillants », autant d’utopies nouvelles, retour des lumières sans l’homme ? Ces initiatives disent en creux que l’espace public est ouvert à ceux qui veulent le prendre, au delà du politique, au delà du marchand, dans un monde où tout est entremêlé. La multipolarité des formes de pouvoirs et de souverainetés qui s’instaure présente ainsi une opportunité de reconnaître et redéfinir différemment la valeur des ambitions collectives, ou un risque de désocialisation de nos mondes, le jeu est très ouvert.

Cette dynamique est renforcée par le fait que de nombreuses sources de croissance futures résultent d’enjeux sociétaux, dont les bénéfices individuels et les potentiels de marché sont dépendants de dynamiques collectives (Démographie maitrisée, Education et santé, transition écologique). Pour faire advenir ces marchés durables, puissants moteurs de croissance, les entreprises et la cité doivent définir ensemble des trajectoires communes. L’individu et les organisations sont convoqués à co-créer les conditions d’un futur collectif pour lequel eux seuls deviennent maîtres de leurs allégeances.

L’arme digitale accélère le processus, en ce qu’elle impose progressivement à chacun de « s’ex-poser ». Le digital renforce la transparence. Ce processus est particulièrement à l’œuvre pour les organisations, il rend chaque jour plus difficile une maîtrise absolue de ce que l’entreprise offre à voir, dire ou penser. Il y  eu notamment quelques exemples durant les évènements de la COP21 de sociétés prises au piège du double jeu des intentions et des actes, sanctionnées au fil des sessions par le prix Pinocchio des « amis de la terre » parce que désormais tout se sait et se répand plus vite et plus fort et les enjeux d’image sont considérables.

Deux postures sont certes possibles, le repli pour ne rien offrir au monde connecté ou l’engagement pour être « dans le jeu » du monde. La deuxième permet d’exister dans le monde, de défendre ses positions et d’essayer de peser sur son cours. Cela impose en revanche pour l’entreprise une « consistence » au sens anglais du terme, car l’entreprise devient partie prenante d’une dynamique sociétale plus large qu’elle, y interagissant malgré elle quoi qu’elle fasse, parce que la société est entrée dans les murs par le digital qui s’infiltre partout.

Le monde devient ainsi ultra-polaire, au sens où tous les acteurs semblent désormais convoqués à proposer des solutions pour nos enjeux collectifs, le digital aplanissant les signaux usuels de valeurs. L’affaiblissement relatif des producteurs de normes (le politique, le scientifique) qui permettaient d’orienter le jeu du marché génère une diversité qui peut tourner à la cacophonie. La trajectoire du futur est ainsi très ouverte. L’effet papillon n’a jamais été aussi prégnant. Seules les organisations et forces collectives qui mobiliseront leurs membres au cœur de la société pourront espérer voire une partie de leur idées progresser et faire école.

Elles doivent ainsi réinventer leur mission, proposer une ambition qui dépasse l’horizon de la performance pour parler et vivre dans et avec la cité. Elles doivent développer des capillarités actives et vertueuses avec la société réelle, possiblement au-delà du seul prisme de la performance financière. Chacun peut être porteur de ses valeurs et chercher leur résonance dans le monde qui bruisse. C’est une révolution copernicienne qui peut donner le meilleur et le pire. Le jeu est ouvert à tous ceux qui veulent jouer.

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