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La COP21 : un paradoxe.

Le métier des diplomates, c’est de rédiger et de passer des accords internationaux. De ce point de vue, il convient de féliciter la diplomatie française : c’est en effet un véritable tour de force que d’avoir réussi que 195 pays, des plus pauvres aux plus riches, des plus petits au plus grands, acceptent – par consensus – un texte concernant le changement climatique. Il est vrai que l’accord n’entrera en vigueur qu’après que 55 pays comptant pour au moins 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre l’ait signé (la nuance est subtile), mais tout de même : si l’on compare, sur le plan purement technique, l’issue de la réunion de Copenhague en 2009 (COP15), où 26 pays, à l’initiative des USA et la Chine, avaient décidé en catastrophe, la dernière nuit, de rédiger et de ratifier un texte (l’Europe ne faisait pas partie de ce groupe d’Etats !) où l’on trouve l’allusion aux 2°C de réchauffement qu’il conviendrait de ne pas dépasser et celle au Fonds Vert pour le climat de 100 milliards d’euros par an pour financer l’adaptation aux changements des pays en développement , et celle de la COP21, où le ministre des Affaires Etrangères français, d’un petit coup de marteau, déclenche l’enthousiasme de l’ensemble des représentants mondiaux, on ne peut que saluer le savoir-faire de la diplomatie française.

Le paradoxe, c’est que cet enthousiasme a en fait salué … un constat d’échec. C’est ce qu’exprime avec on ne peut plus clarté le point 17 du préambule de l’Accord, reproduit ici in extenso – il en vaut la peine, car il faut le relire plusieurs fois pour se convaincre … qu’il dit bien ce qu’il dit :

La Conférence des Parties « note avec préoccupation que les niveaux des émissions globales de gaz à effet de serre en 2025 et 2030 estimés sur la base des contributions prévues déterminées au niveau national ne sont pas compatibles avec des scénarios au moindre coût prévoyant une hausse de la température de 2 °C, mais se traduisent par un niveau prévisible d’émissions de 55 gigatonnes en 2030, et note également que des efforts de réduction des émissions beaucoup plus importants que ceux associés aux contributions prévues déterminées au niveau national seront nécessaires pour contenir l’élévation de la température de la planète en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels en ramenant les émissions à 40 gigatonnes ou en dessous de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels en ramenant les émissions à un niveau devant être défini dans le rapport spécial mentionné au paragraphe 21 ci-après. »

Petite explication de texte.

Rappelons que, d’après le dernier rapport du GIEC, deux conditions sont requises pour tenir l’objectif des 2°C : i) stabiliser rapidement nos émissions, puis ii) les diminuer de sorte que leur total, à partir d’aujourd’hui, ne dépasse pas en gros 1000 milliards de tonnes de carbone (GtC). C’est le budget restant. Evidemment, plus nous tardons à réduire nos émissions, plus leur réduction devra être rapide par la suite, puisque le budget total est fixé.

La formulation un peu lourde « contributions prévues déterminées au niveau national » désigne officiellement les engagements volontaires des différents Etats. La formule est consacrée (en anglais : INDC, Intended Nationally Determined Contributions).

Le texte dit que les INDC conduisent à une augmentation des émissions en 2030 (puisqu’elles sont de 50 GtC aujourd’hui) : la première condition ne sera donc pas satisfaite (il faudrait ramener les émissions à 40 GtC en 2030) – a fortiori s’il fallait limiter le réchauffement à 1,5°C ! En conséquence, les efforts de réduction au delà de 2030 devront être « beaucoup plus importants » si l’on veut tenir le budget global… On s’en convainc aisément. La perspective de 1,5°C n’est pas chiffrée, il est demandé au GIEC de faire une étude spécifique (point 21 de l’Accord).

On peut s’étonner qu’il soit fait référence, dans l’Accord, à un réchauffement moindre que celui mentionné à Copenhague. La raison en est que les Etats insulaires, ceux qui menacent de disparaitre purement et simplement à cause de la montée du niveau des mers, voulaient faire valoir que l’objectif des 2°C était déjà trop élevé pour eux. C’est là qu’on perçoit tout le savoir faire des rédacteurs : on a fait mention des 1,5°C, non pour dire qu’il fallait chercher à l’obtenir, mais pour remarquer, ce que Monsieur de La Palice aurait sans doute pu formuler lui-même, que ce serait encore plus difficile que les 2°C ! L’essentiel, c’est que cela a permis que l’Accord soit adopté!

Résumons : l’Accord de Paris contribue à créer un cadre international dans lequel des actions climatiques peuvent venir se loger. Ce cadre est meilleur que le précédent : en particulier, il abolit la distinction entre pays développés et pays en voie de développement, distinction devenue caduque lorsqu’il apparait, par exemple, que la Chine est devenu le principal émetteur de gaz à efffet de serre.

La corbeille est donc belle, mais elle ne contient rien de nouveau, et, s’agissant de la réduction des émissions et/ou de l’adaptation au changement climatique, elle est vide.

Variations autour de l’engagement à l’usage des Engagés

S’engager c’est quoi ?

S’attacher à une cause qui nous tient au corps et interroge notre cœur. C’est une réflexion, une pensée, un mouvement intérieur qui me pousse à agir pour résoudre ce qui m’émeut, m’agite. C’est choisir, prendre parti et le dire. S’inscrire dans une recherche permanente car mon envie de changement sera aussi insatiable que mes questionnements sur la société, sur l’autre et sur moi.

C’est aussi une manière de résoudre l’absurdité d’un système qui ne me convient plus. Une envie profonde d’accompagner le changement de modèle que je souhaite voir advenir.

S’engager, c’est se faire la douce promesse d’entreprendre mes journées en me disant que tout reste à construire, que je veux aller au bout des choses et de mes intuitions.

Selon Sartre, l’engagement est inhérent à chacun, c’est un état de fait, «je ne peux pas ne pas être engagé». Pourtant je crois qu’il faut considérer l’acte de s’engager comme un élan précieux, individuel, lié presque automatiquement à une prise de conscience. Las de constats cafardeux qui pourraient justifier mon inaction, je veux faire non pas pour être mais pour traverser profondément, motiver ma présence au monde et «vivre en existant».

Un engagement précipite dans l’existence comme principe. Exister ça veut dire faire en prenant en compte l’autre qui n’a pas été placé à mes cotés par hasard.

Cet autre qui est une réponse à un engagement à long terme. Car une fois répondu aux sempiternels pourquoi, vient l’inexorable question du comment.

Par une action collective les idées grandissent en arborescence ; on ne défonce pas un mur seul. Il n’est pas rare que par un souci de résistance les causes nous unissent et les constats nous rassemblent. Ce qui est plus compliqué c’est d’appliquer une solution qui conviennent à tous. C’est pourtant comme cela que nous inventerons un modèle plus juste, moins excluant. Il ne faut plus attendre de nos dirigeants qu’ils changent notre quotidien mais bien prendre le pouvoir en faisant. L’engagement est une des portes qu’il faut absolument se permettre d’ouvrir.

S’engager c’est un refus et un partage, c’est un moyen puissant. L’engagement est en nous mais il faut l’activer pour qu’il existe vraiment. Il faut faire pour qu’advienne un changement. C’est un acte fort, politique et bienveillant.

Et toi tu t’engages quand ?

Bonne cause cherche héros. Entreprises, la société vous attend!

Il ne se passe pas un jour sans que l’actualité n’en fournisse de nouveaux exemples : la progression de l’impact des idées de la famille Le Pen sur les mentalités – et dans les urnes – paraît inexorable, celle de la menace terroriste aussi ; l’extrémisme, les replis communautaires et identitaires semblent quotidiennement gagner du terrain dans les esprits.

Dans “La société de la défiance”, tout ce qui fait notre « système » est rejeté, rejet lui-même alimenté par la défiance chaque jour croissante à l’égard des classes politique comme médiatique, traditionnels piliers de la mobilisation collective.

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Ainsi vacille la possibilité-même de valeurs et combats qui nous rassemblent et nous unissent dans un élan commun : comment “engager” les citoyens quand les partis politiques n’inspirent confiance qu’à moins de un Français sur dix (9%), les médias seulement un sur quatre (25% – source : baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, vague de janvier 2015) ?

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Quand les piliers traditionnels de la mobilisation s’effondrent, comment recréer confiance et engagement alors qu’il paraît acquis que la restauration (du gaullisme, de « la République » à papa…) n’aura pas lieu ? Là est la question politique contemporaine, là est le défi essentiel du « vivre ensemble » aujourd’hui. La réponse se trouve dans les entreprises qui, loin des clichés longuement véhiculés sur les esprits franchouillards, inspirent une confiance croissante : près de 50% pour les grandes, plus de 80% dans les PME (Source : CEVIPOF encore).

Aux entrepreneurs et à leurs créations de prendre le relais des politiques et médias traditionnels. A elles et eux de s’engager pour engager, pour mobiliser, autour des causes citoyennes qu’elles voudront et pourront porter. A elles et eux de devenir des porteurs d’identité, de fierté, de combat. Les esprits des Français sont prêts, le tapis rouge est déroulé. 

Vous en doutez ? Vous avez besoin de preuves ? Après une rapide analyse des échecs politiques actuels, voici quelques cas inspirants, issus du 8ème chapitre du livre Spin* de l’agence de communication Spintank – ce livre visant à révéler les nouvelles règles de la communication à l’ère digitale : les entreprises peuvent – et doivent – aujourd’hui “Faire cause commune”.

Quelles causes porter ? Sur quels terrains de légitimité s’appuyer ? Esquisse de réponse.

FAIRE CAUSE COMMUNE

« Les filles n’aiment pas les Meccano ? Chiche ! ». C’est ainsi que GoldieBox a lancé les premiers jeux de construction 100% destinés aux filles. Sur YouTube, son film publicitaire dénonce, sur un ton aussi fun que pédagogique, tous les mécanismes qui, à partir de stéréotypes, éloignent les filles des filières scientifiques. L’entreprise s’inscrit ainsi dans un débat croissant sur l’identité de « genre » et l’égalité des sexes, en préemptant l’un des (nombreux) aspects de la question. Résultat : après des millions de vues, l’entreprise récolte plus de 200 000 € (285 000 $) sur Kickstarter et peut se lancer.

Plus encore, GoldieBlow s’est appuyé sur sa nouvelle communauté pour faire pression sur les distributeurs qui refusaient de référencer leurs produits, avec un message militant : «  L’industrie de la vente est composée d’homme blancs, relativement âgés. Ce sont eux les prescripteurs, qui disent ce que les petites filles aiment ou n’aiment pas » explique Lindsey Shepard, sa directrice commerciale, à Wired. La preuve ?  « Le web est ce qui permet à des entreprises comme la nôtre de dépasser les réactions conservatrices ». Depuis, ses produits sont vendus par les plus grands distributeurs américains, et s’exportent.

POURQUOI

Avec la disparition des grands récits, les vecteurs traditionnels de ce qui faisait société, communauté, identité, sont remis en cause. Le collectif s’est éclaté en collectifs, les valeurs – donc ce qui peut mobiliser – sont plurielles.

La demande de sens reste immense, mais les institutions qui le définissaient et le portaient ont perdu de leur légitimité et de leur pouvoir d’attraction. Ce qui ouvre un boulevard aux entreprises. Premiers moteurs de la vie en société (de consommation), elles sont les premiers acteurs du progrès social – ou de sa régression, c’est selon.

Les entreprises doivent utiliser leur pouvoir pour mobiliser autour de combats tangibles, précis, porteurs de sens. Chaque marque est appelée à s’emparer de sujets qui prouveront sa contribution au progrès. Celles qui sauront raconter leur aventure en mobilisant autour de causes collectives créeront de l’adhésion, car elles porteront une identité positive. A condition de mettre de côté les vagues discours pleins de bonnes intentions, ou les nettoyages à grands coup de green ou de social.

COMMENT

Ecoutez votre époque

Pour définir votre juste cause, observez, écoutez. Les sens sont multiples, nombreuses sont les causes potentiellement mobilisatrices. Elles prennent place dans un contexte sociologique, dans une époque, et répondent à des questionnements précis. En répondant à la quête de sens et de causes de votre époque, vous serez prescripteur de tendances sociales. Parce que vous aurez agi comme des accoucheurs d’esprits et de cœurs.

Choisissez vos combats

A l’ère du web, vous devez oublier la quête du plus petit dénominateur commun, qui vous amènerait vers des discours trop généraux et creux. Nous vivons à l’époque des réseaux et des multi-appartenances : adressez-vous à des communautés choisies, en avance, qui portent un combat naissant, précis, et aidez-les à avancer : vous y recruterez vos meilleurs ambassadeurs.

Prenez la tête d’un mouvement

Un ambassadeur est investi d’une mission. Faites de vos parties prenantes les agents du changement que vous voulez incarner. Leur rétribution est morale, elle n’a pas de prix : grâce à vous, leur contribution au progrès peut être connue par tous ceux qui les entourent. Grâce à vous, vos ambassadeurs acquièrent de la reconnaissance – celle de leurs pairs au premier chef, puis potentiellement bien au-delà. Votre leadership sera le leur, et vice-versa.

Persévérez !

Rome ne s’est pas faite en un jour. Votre contribution au progrès doit avoir le temps de se faire connaître, d’être relayée, de faire boule de neige. Elle doit s’appuyer sur des preuves régulières qui renouvellent, renforcent, l’adhésion et la mobilisation. Fixez à votre cause des objectifs à atteindre, sur lesquels vous rendrez des comptes. En persévérant, vous serez perçus comme légitimes, sincères, tenaces, mus par une authentique vision du monde… et du pouvoir de la faire vivre.

INSPIRATIONS

 « Le secret du leadership est simple : faites ce en quoi vous croyez. Dessinez le futur et allez-y. Les gens vous suivront ».

Seth Godin, Tribes: We Need You to Lead Us

Don, contre-don

Depuis 2009, pendant deux mois d’été, des jeunes d’Ile-de-France se retrouvent sur des chantiers bénévoles pour aider des associations à réaliser des travaux divers. Au programme : huile de coude et concours de peinture. Contre le don de quatre heures de leurs temps, chaque participant reçoit un billet pour « le concert de l’année ». Après les travaux, les stars leur offriront mieux qu’un selfie en les remerciant, sur scène, d’avoir accompli un grand geste de solidarité et de générosité. La marque, elle, porte un élan collectif, et se rapproche des jeunes.

Une quenelle qui a bon goût

Janvier 2014. Le scandale de la « quenelle » bat son plein, le spectacle de Dieudonné est interdit par le Conseil d’Etat. La maison Malartre, spécialiste de la gastronomie lyonnaise, flaire l’occasion de se faire connaître du grand public et lance une campagne de publicité opportune. « Enfin une quenelle sans arrière-goût ». L’audace paye, les résultats ne se font pas attendre : avec seulement quelques panneaux, et une forte reprise, le fabriquant a augmenté sa production de 25% en janvier. Où comment assumer le flux, au service d’une vision de société.

L’émoi du faux, le choc des photos 

Daniel Soares, artiste de rue allemand, a parfaitement saisi le scepticisme qui entoure la communication par l’image et les corps parfaits dévoilés à longueur de rue et de métro par les marques de vêtements. Il lui a suffi d’accoler à une publicité H & M l’image de la barre d’outils de Photoshop pour que ses œuvres fassent le tour du monde : son détournement était porteur de sens. Et il parlait à l’immense communauté des graphistes, utilisateurs quotidiens de Photoshop et de ses artifices… qui se sont révélés, grâce au web, de très efficaces relais de sa postérité.

* Les 8 principes du livre Spin de l’agence Spintank

Le Web pour mobiliser : sans cause, t’as plus rien

Le Pen monte, la menace terroriste aussi. L’extrémisme et l’élan réactionnaire sont là, c’est l’ensemble de notre « système » qui est rejeté ; rejet lui-même alimenté par la défiance chaque jour croissante à l’égard des classes politique comme médiatique, traditionnels piliers de la mobilisation collective, autour des combats qui nous rassemblent et nous unissent dans un élan commun.

 Le billet ci-dessous a été initialement écrit* à l’occasion des élections européennes. Il aurait pu être publié à celle des départementales, il pourrait l’être aux prochaines régionales comme aux municipales…

  • Son diagnostic : « la politique » n’engage plus, plus personne ou presque, dans un élan positif ; or « le politique » reste au coeur de nos passions comme de nos besoins… 
  • Son remède  : redorer le blason de la cause. Et engager les entreprises à… s’engager. Résolument. Sur UNE vision du monde, incarnée dans de la substance, portée par de l’identification…et, surtout, validée par des preuves concrètes de son apport au mieux-être ensemble.

Quelles causes porter ?, là est la question. Et avec elle : sur quels terrains d’expertise et de légitimité l’appuyer ?

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Billet d’origine sur le blog Spintank ( dans la lignée de la 8ème “règle de la communication à l’heure digitale” de son livre “Spin”, jadis portée par votre serviteur : “Faire cause commune”) : http://spintank.fr/2014/06/mobilisation-politique-sur-le-web-la-cause-toujours/

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Le web et les réseaux sociaux présentent un potentiel de mobilisation démocratique sans commune mesure. Et pourtant, l’abstention et le rejet du système politique sont là, et bien là – avec ou sans réseaux sociaux. Aucun bouton de partage, aucune stratégie « virale » sur Facebook ou Twitter n’a sauvé les élections européennes. Les promesses du numérique n’engageraient-elles que ceux qui y croient ?

Le risque d’une « onde de choc » abstentionniste et lepéniste était connu, il s’est réalisé. Les efforts n’ont pourtant pas manqué, plus ou moins heureux.

Facebook et Twitter pour réveiller le Vieux continent ?

Quelques jours avant l’élection européenne, espoir : Facebook annonce qu’il installe en Europe son bouton « Je vote ». Ce bouton que 9 millions d’inscrits auraient utilisé lors des présidentielles aux Etats-Unis, incitant plus de 340 000 Américains à se rendre dans les urnes! Un taux de transformation de près de 4% à faire pâlir d’envie nombre de marketeux…

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Sur un Vieux continent miné par la défiance et le désintérêt à l’égard de la chose publique, il y avait de quoi susciter l’enthousiasme des médias en ligne ; d’autant que Twitter s’était lui aussi joint à la danse citoyenne européenne (en poussant lehashtag #jevote, affiché à quelque 19 000 occurrences les 24 et 25 mai).

Le web n’a pas sauvé la démocratie : où sont passés les Désirs d’Avenir ?

Las : le scenario était déjà écrit, ce qui devait arriver arriva.

Pourquoi le numérique ne sauve-t-il pas une démocratie à l’agonie, lui dont nous attendions tous tant ? Pourquoi les promesses de Désirs d’Avenir n’ont-elles jamais été suivies d’effets en France ? Pourquoi le web, qui réussit àmobiliser des hackers pour des actions de revendication politique, ne parvient-t-il même pas à envoyer les citoyens aux urnes ? Pourquoi la force de frappe qu’offre le numérique ne booste-t-elle pas la participation politique ?

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On n’engage personne avec un monstre froid

Aujourd’hui, c’est acquis : « la politique » n’intéresse plus grand monde en tant que telle. Les principes moraux ne font plus recette, les références aux heures-les-plus-sombres-de-l’histoire laissent de marbre, les institutions passent pour des monstres de plus en plus froids. Or on n’engage personne sur du vide – ou ce qui est perçu comme tel.

L’injonction à aller voter ne peut donc compenser l’absence d’intérêt et/ou de compréhension de l’enjeu d’une élection. Aujourd’hui, la légitimité des partis comme des institutions politiques et des médias « traditionnels » est sapée par le désintérêt et la défiance des citoyens : le problème fondamental n’est pas dans la visibilité, le marketing ; il est dans l’offre, le produit – ou service. Seul, le formidable outil qu’est le numérique ne suffit pas : sans contenu, le contenant ne sert à rien ; sans matière à véhiculer, les tuyaux sont creux.

Oui, les logiques d’affichage de soi propres aux réseaux sociaux et à leurs mécanismes de « viralité » sont des leviers de mobilisation massifs. Encore faut-il être en mesure de les actionner. Encore faut-il activer un intérêt de fond, une vision, une émotion. Pour engager, il faut de la matière : un ressort humain, émotionnel, personnel. Un ressort que « la politique » n’a pas, n’a plus, en tant que telle.

Les géants du numérique, nouveaux acteurs politiques ?

Au lancement des Jeux Olympiques de Sotchi, Google s’est engagé sur le fond, avec une page d’accueil gay-friendly qui s’appuyait sur un extrait de la charte olympique, pour afficher ouvertement son opposition à l’homophobie du gouvernement russe. Cet engagement a pu être perçu comme cynique (Google Play n’avait pas montré un grand empressement à supprimer une application homophobe de son store…), mais il n’était pas dépourvu de risques non plus, vu le caractère stratégique du marché russe pour Google. Il possédait une certaine substance.

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Par ce geste en faveur d’une cause précise, substantielle, Google a mobilisé. Opportuniste peut-être, la firme de Mountain View a engagé des centaines de milliers de personnes, voire des millions, qui ont relayé cette bannière sur Facebook, Twitter, Instagram… (et aussi par e-mail, on l’oublie trop souvent !).

Demain, un bouton « Vote Valls » ?

Aussi « slacktiviste » fut-elle, cette mobilisation fut massive. Google a su détourner l’agenda en sa faveur. Au passage, Eric Schmidt – le président de son conseil d’administration – a même été nommé membre du CIO quelques mois plus tard…

Demain, Facebook, Twitter, Google ou Microsoft iront-ils jusqu’à devenir de véritables acteurs politiques, engagés ? Verra-t-on apparaître des boutons « Vote Valls » ? Rien n’est moins sûr : s’ils prennent position, ces experts des ressorts de la diffusion de messages publics – actions politiques par essence – se positionneront sur du contenu, sur des causes ; ou ils se contenteront d’inciter à voter comme on manifeste dans la rue son opposition au Front national : pour faire joli.

La com’ ne sauvera pas « la » politique

Le web est l’agora d’aujourd’hui. La puissance du réseau est formidable, celle du soft power, qui permet d’influencer les décisions en faisant évoluer les mentalités et les cultures, est fascinante. Mais les échecs des formes traditionnelles de communication politique le montrent bien : on n’active pas un réseau sans cause, on ne le mobilise pas un réseau sans s’appuyer sur une communauté d’intérêt.

La différence entre l’exemple de Google et « la politique » qui ne mobilise pas, est là : on « se bouge », sur le web, pour une cause qui nous tient à cœur, personnellement. Une cause qui participe à l’image qu’on veut envoyer de soi-même. Et encore, cela ne suffit pas à faire passer cet « engagement » dans la « vie réelle » – au contraire même…

Aujourd’hui, manifestement, s’afficher bon citoyen ne suffit pas à donner envie aux autres : « la politique » ne donne pas envie d’aller voter et de le faire savoir. On peut même se poser la question : et si Facebook avait lancé un bouton « Je ne vote pas », quelle fortune aurait-il connu au pays de la quenelle… ?

Tiens, au moment même où j’écris ce billet, j’apprends que Facebook a lancé des stickers « fierté ». Qui, eux, portent certaines causes…

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Via @desgonzo

Sans cause t’as plus rien

Le numérique ne sauvera pas la politique en tant qu’outil de com’, il renouvellera le politique par le biais des causes, personnelles et/ou communautaires, qu’il permet de porter. Et par le pouvoir qu’il donne à chacun d’entre nous, comme le font Avaaz, Change.org ou Powerfoule avec leurs pétitions.

Demain, les référendums seront-ils lancés via Change.org ? Les partis politiques, think-tanks, syndicats et autres porteront-ils leurs idées par des pétitions en ligne ? Tous ces acteurs « traditionnels » seront-ils balayés par la puissance de l’empowerment porté par le mouvement “Ma Voix” lancé par Quitterie de Villepin ? Les corporations vont-elles renaître en tant que telles dans le nouveau champ politique qui se dessine ? Les entreprises vont-elles prendre en politique (dans son sens noble : la chose publique) la place prépondérante qu’elles ont prise dans l’économie ?

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Et vous, quelle pétition avez-vous envie de lancer ? Quelle action de transformation voulez-vous engager ou aider ? C’est le moment, la République n’attend que vous !

L’engagement à l’âge de la révolution digitale (1/2)

Comment contribuer à « changer » les choses ? Par où commencer ?

Les modèles « classiques » de l’engagement reflètent une organisation pyramidale propre aux vieilles sociétés industrielles. Qu’il s’agisse des partis politiques ou du travail admirable de nombreuses associations caritatives, le plus souvent le haut de la pyramide réfléchit et la base s’active. C’est un socle nécessaire pour l’action collective. Mais que faire lorsque l’on veut donner plus que son argent, ou son vote ? Que l’on veut participer aussi en exprimant son talent, sa réflexion analytique ou ses idées créatrices? Que l’on veut aussi savoir si ce que l’on fait permet effectivement de changer les choses ?

La révolution digitale ouvre de nouvelles pistes pour répondre à ces questions.

Les modes d’organisation issues de l’innovation numériques créent de nouveaux modèles d’intelligence et d’action collective. Ils permettent à chacun de pouvoir participer, de s’engager tout en établissant un rapport égalitaire avec les créateurs de l’organisation. La gestion du travail est bouleversée : c’est le modèle de l’organisation  « aplatie » de l’Open Source, théorisée par Yochai Benkler du Berkman Center for Internet & Society à l’université de Harvard. C’est le modèle de développement de Linux ou de Wikipédia. A la différence des firmes traditionnelles ou des mécanismes classiques de marché, ces modes types « open source » possèdent des avantages spécifique.

Chacun apporte son travail selon son talent et sa disponibilité, ce qui donne accès à une diversité plus forte d’intelligences et de ressources. Chaque contributeur n’intervient que pour des activités qui soit le motivent réellement, soit correspondent à son domaine de compétence : le recrutement se fait par auto-régulation, réduisant les couts de sélection. Il pourra en aller de même dans l’engagement social, ou chacun apporte son talent et ses compétences propres dans le cadre d’initiatives qui partagent avec les entreprises privées, en particulier les start-up, des besoins souvent similaires – recherche de mentors, questions sur la pertinence du positionnement, les moyens de convaincre des donateurs ou des investisseurs, le cadre juridique, la difficulté à trouver des équipes etc…

Le contributeur n’intervient que lorsqu’il est disponible pour le projet collectif. D’un point de vue économique, il s’agit de la mise à disposition d’une « capacité » de travail qui serait par ailleurs non utilisée – par exemple pour Linux, du temps libre d’ingénieur informaticien, après accomplissement de son travail salarié. La « rémunération » par le projet collectif du contributeur ne se fait pas via une contrepartie matérielle ou monétaire, mais dans un aspect plus intangible : parfois la possibilité de se bâtir une réputation d’agent efficace dans le cadre d’un réseau estimé de contributeurs ; le plus souvent, aider un projet collectif qui tient à cœur le contributeur. La rémunération est altruiste. Ce point est fondamental : il permet l’intervention d’un nombre important des contributeurs, chacun apportant un quantum d’effort correspondant à son temps de « capacité de travail » sinon non utilisé. Ce nombre finit par pallier l’absence d’employés à temps plein. Linux, dans les OS, ou Wikipédia, dans les encyclopédies sont des projets qui n’ont rien à envier aujourd’hui à leurs compétiteurs privés.

Le cout de l’organisation est réduit à l’essentiel grâce à une coordination des actions réglée par le logiciel mis en ligne. Il définit le quantum d’effort (telle fonction à coder, tel article à écrire) correspondant à la capacité de travail mis à disposition par le contributeur. C’est par une plateforme en ligne que peut se gérer l’apport du nombre associé à la spécialisation des tâches. L’organisation des initiatives sociétales pourraient grandement profiter de ce qui fait la force ici d’un Wikipédia ou d’un Linux, ailleurs d’un Quirky ou d’un Kickstarter. Ce dernier point permet de plus de réduire les frictions humaines ou les jeux de pouvoir dans l’organisation du projet. Le logiciel force à écrire les algorithmes, c’est-à-dire définir en amont les règles de décision. L’arbitraire subjectif de tel ou tel dirigeant, avec le risque d’une vue partiale, cède donc le pas à l’objectivité de la règle établie.

Voilà comment la révolution digitale peut transformer l’engagement social. Derrière la technique se cache en fait une révolution de l’organisation de l’intelligence collective, déjà en cours.

Mais il n’y a pas que les modes d’organisations qui sont en train de se bouleverser. Notre culture elle-même est en train de changer.  Là encore, une nouvelle révolution est à venir pour la société, et donc pour l’engagement social.

C’est ce que nous découvrirons dans un prochain post.

S’engager collectivement

S’engager parce qu’il n’est pas trop tard. Parce que nous en avons aujourd’hui les moyens, parce que la technologie facilite les conditions de l’engagement.

S’engager pour des causes, pour une cause. Défendre des valeurs, une idée, une vision.

S’engager pour refaçonner notre quotidien et notre modèle de société. S’engager parce que nous en avons la possibilité. S’engager parce que dans le monde qui se profile, nous en aurons probablement le temps.

S’engager avec d’autres, car notre action sera plus efficace si elle est collective. S’engager avec d’autres car notre action sera plus riche et enthousiasmante si elle se nourrit de multiples regards et de diverses expériences.

S’engager en portant une idée ou un projet. S’engager en contribuant à une idée ou à un projet.

S’engager pour découvrir son talent.

S’engager comme l’on peut, comme l’on est. Apporter ce que l’on peut, ce que l’on est. Avec ses doutes, ses espoirs et ses envies.

Participer, inventer, agir.

ENGAGE, Maintenant !

Aujourd’hui plus encore qu’hier, les interactions entre l’entreprise et la cité, les externalités positives et négatives entre les deux sphères, sont de plus en plus poreuses. De surcroît, une grande partie des sources de développement économique viendront de la prise en compte d’enjeux sociétaux, et non plus simplement de la réponse à des attentes individuelles consuméristes. Transition énergétique, villes propres, démographie et vieillissement, santé, technologies et savoirs sont autant de sources de croissance pour les entreprises, fortement dépendantes de la volonté sociétale de prendre en charge des problèmes globaux majeurs que la puissance publique ou le citoyen, seuls, ne savent pas résoudre. Au milieu, le décideur. Soit il essaie de connecter ces mondes, soit il les sépare et (se) disjoint. Ma conviction est que l’on ne peut pas assister aux connexions entre ces mondes sans en tirer les conséquences dans les pratiques de management. C’est le défi qu’il est urgent de relever.

La complexité du monde devrait nous aider. En effet, jamais nous n’avons disposé d’autant d’informations sur n’importe quel sujet technique, scientifique, monétaire, financier, économique… mais jamais il n’a été aussi difficile d’en tirer une connaissance avérée et fiable ! De même, les vérités scientifiques sont régulièrement revues et corrigées parce que les progrès de la science permettent de prendre un sujet sous un angle toujours différent, plus précis ou plus macroscopique. Les exemples sont multiples : controverse sur les OGM, sur l’importance ou non du réchauffement climatique, sur les propriétés vertueuses ou non de la transition énergétique allemande, sur la « révolution américaine » des gaz de schistes, sur le miracle du big data et ses conséquences sur la privacy, sur le potentiel des technologies génétiques et les risques pour notre « humanité », le débat nucléaire, le potentiel et les limites des voitures électriques, les risques ou non de généralisation de la « malbouffe », etc. Chaque semaine ou chaque jour parfois, sortent des analyses techniques plus riches et plus détaillées sur ces sujets. Et pourtant nulle vérité autre que partielle et temporaire n’existe. Tout sujet devient alors politique : il est livré aux convictions et aux croyances personnelles. Il y a toujours un angle selon lequel ce qui est bon pour les uns, pour un lieu ou pour un temps, ne l’est plus pour d’autres, d’autres temps ou d’autres lieux. Et pourtant, il faut décider !

Il y a deux manières de traiter cette complexité. Une première approche consiste à tenter de nier cette interaction. Il s’agit de miser sur une mécanisation absolue des processus, d’instituer une « séquentialisation » des sujets et des personnes. On ne prend pas de risque, on refuse de considérer cet « impondérable » humain sous toutes ses formes. On ramène l’ensemble des paramètres de décision de l’activité aux notions de rentabilité ou de coût. C’est une forme de fuite. Cette approche existe bel et bien. Elle est très fortement impulsée par la financiarisation de nos économies qui impose une perception exclusivement centrée sur la performance à court terme, ce qui ne permet pas ou mal de pondérer les éléments de structuration de la valeur d’une firme, qui, sur la durée, sont très nombreux et plus complexes. Elle présente de nombreux avantages et remporte de nombreux succès. Elle présente aussi des risques de dérives qui sont régulièrement pointés du doigt et qui me semblent averés.

L’autre voie, que je retrouve dans Engage, considère l’impondérable de la subjectivité, comme une richesse, une source permanente de progrès. On peut, en effet, se nourrir de cette interaction permanente de l’imprévisible avec la mécanique de l’entreprise. On y puise les sources d’une préhension plus grande de et dans la vie de la Cité. On ancre l’entreprise plus profondément dans son cœur social, humain. On lui donne ainsi les moyens de se développer de façon plus harmonieuse dans la Cité et d’y puiser les sources de ses développements et activités futures.

Nous sommes ainsi face à deux conceptions de la « souveraineté ». L’une reste très centrée sur une vision mécanique et sérielle des rôles des agents dans nos sociétés. Elle « séquentialise » les positions des uns et des autres – chacun son rôle – et elle pousse à mécaniser en interne les pratiques de management. L’autre a une vision « entropique » de son rôle dans la cité, qui impose d’interagir et, donc, d’ouvrir le jeu. En ouvrant le jeu avec les parties prenantes, on s’oblige progressivement à ouvrir le jeu en management aussi, par principe de cohérence, ou encore de réalité.

Il ne s’agit plus simplement de bien huiler la mécanique mais d’effectuer une translation : de la séquence au passage. Il s’agit, pour le décideur, d’accepter de se faire passeur entre les mondes, passeur de soi, de ses convictions et de ses intuitions, mais aussi, quand cela ne suffit pas, passeur d’interrogations, de contre-messages ! Par un travail permettant la connexion avec les autres mondes, les autres groupes socio-économiques qui construisent nos vies, de proposer d’autres angles d’approches que ceux qui sont habituels.

Pour être passeur, le manager doit fonder son leadership sur ses inspirations et intuitions propres, impondérables s’il en est ! C’est-à-dire pratiquer un leadership qui accepte l’erreur et refuse le dogme ; un leadership qui construit des visions qui prennent le risque de durer plus longtemps que les modes, les faits ou les débats ; un leadership capable de poser des principes au-dessus des métriques de performance usuelle. Parce que ce sont ces principes, valeurs, règles intangibles qui permettront en définitive au décideur de décider en cohérence, sans se désunir, dans la durée, quelle que soit la complexité des sujets. C’est ainsi qu’il passe d’une posture séquentielle à une posture de passeur. Engage fait partie de ces plateformes qui offrent les mélanges permettant de faire ces passages vertueux.

Il est ainsi probable que le grand défi à venir des firmes résidera dans leur capacité à développer des business modèles dits « contributifs », à savoir générer des développements économiques qui portent systématiquement par surcroît des bénéfices sociétaux. Soit parce qu’ils traiteront directement d’enjeux sociétaux (savoirs, vieillissement, transition énergétique), soit parce que leur manière d’exercer leur activité comportera un volant contributif, collaboratif, inclusif, spécifique. Imaginer ces projets et ces chemins est l’un des grands enjeux du futur. Danone le fait quand il essaie de développer des écosystèmes circulaires dans la production de lait en Inde. Les fondations et les mécénats qui se développent sont des illustrations d’une tentation de le faire, mais elles sont encore trop disjointes du cœur d’activité, et c’est ce qui doit progressivement se rapprocher. Ce n’est donc pas suffisant, mais ce sont des exemples qui montrent la voie.

Le risque actuel, avec la financiarisation extrême des économies, c’est de faire croire, au nom de cette notion de performance et de rendement, qu’il n’est qu’une seule façon de diriger, de traiter la complexité : la façon mécaniste, process driven, sans affect ni humanité, celle qui favorise la montée d’une société clivée et froide. N’allons pas croire que seule la rationalité extrême et l’absence de prise en compte de la complexité humaine et sociétale soient les recettes de la réussite ! De nombreuses entreprises possèdent des cultures d’ouverture, de dialogue, d’actionnariat salarié et de partage de la valeur créée qui leur sont propres et qui en font souvent de remarquables succès.

Il existe ainsi réellement un combat dans les organisations entre différents styles de management, un combat dont l’enjeu n’est pas simplement de prendre « les places », mais, plus fondamentalement, de faire advenir ce que sera l’entreprise dans la Cité de demain : sera-t-elle au cœur ou à côté ? Collaboratrice ou cynique ? Séquentielle ou passeuse ? Mécanique ou disruptive ? Innovante ?

L’entreprise, pour reprendre le terme qu’utilise volontiers Bernard Stiegler, est, tout comme la technologie, un « pharmakon »[1]. Outil très efficace de production organisée de richesses, elle peut se perdre dans l’efficacité pure si elle ne se réapproprie pas son rôle et son destin dans une dimension plus large. Elle peut aussi devenir un agent de transformation sociale considérable, si elle pense sa mission au-delà de ses activités, en y intégrant non pas la seule finalité monétaire, mais la méthode et les externalités.

Je pense que c’est l’entreprise passeuse qui pourra apporter le plus de valeur à ses membres et à la société dans son ensemble. Mais pour cela, il faudra non seulement que les dynamiques d’innovation, de rupture et d’ouverture soient renforcées mais que chaque manager décide consciemment quelle entreprise il veut, qu’il s’approprie et assume ce désir pour être en phase avec lui-même. En étant conscient de ce qu’il est, de sa place et du rôle qu’il peut jouer.

Au coté des artistes, enchanteurs de mondes, ouvreurs de vérités et de regards neufs, nous sommes de ceux qui organisent et façonnent le monde réel, bâtisseurs ou serviteurs, c’est selon. Cadres d’entreprises, dirigeants, créateurs d’entreprises, fonctionnaires et hauts fonctionnaires, scientifiques, chercheurs, professions libérales, juristes, avocats, architectes, médecins, commerçants. Le monde fébrile de ceux qui organisent, contrôlent, investissent, déplacent, ferment et relancent, innovent et transforment, s’agitent en tous sens chaque heure que le jour compte pour que ça tourne, encore, encore et encore. Souvent très dignement payés, parfois surchargés d’heures et de pressions, toujours au beau milieu d’un engrenage obscur dont nul n’a de véritable maîtrise, serviteurs de nous-mêmes, ambition, salaire, reconnaissance, diversité, curiosité intellectuelle, désir de faire, conduire, mener, trouver ou capturer. Nous ne faisons rien de mal, somme toute. Mais que faisons-nous de bien pour que le monde réel aille mieux ? Est-ce que ce que nous « faisons bien » suffit ? Je pense qu’in fine, c’est aussi à cela qu’il convient de se raccrocher pour tenter de sortir la tête du quotidien et poser les vrais enjeux. Pour cela, il faut commencer par se réunir, puis il faut s’ouvrir. Engage est une passerelle vers ces mondes à venir. Engage, à ce titre, est nécessaire, maintenant !

– extraits d’un texte à paraitre sur les passeurs de monde.

 

[1] En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire.