Rencontre éclairante avec Emmanuel Davidenkoff, journaliste spécialiste de l’éducation, rédacteur en chef au Monde et auteur du Tsunami numérique (Stock, 2014).

On parle beaucoup de réforme de l’éducation, mais pourquoi au juste ?

Excellente question ! Car les grandes réformes structurantes sont rares. En près de trente ans de journalisme spécialisé, j’en ai vu peu, et celles que j’ai vues ne passionnent pas toujours les foules (création du bac pro, création des IUFM puis des ÉSPÉ pour la formation des enseignants etc.).

Il me semble que le sujet fait recette pour trois raisons essentielles :

  • le sentiment répandu que l’école, dans un pays riche et développé comme le notre, pourrait faire mieux notamment en matière de réduction des inégalités
  • le fait que l’école est à la fois miroir et matrice de notre système politique depuis la Révolution (Condorcet) et la IIIe république (lois Ferry, séparation de l’église et de l’Etat) 
  • l’apparente simplicité d’une matière dont beaucoup de personnes se pensent spécialistes pour avoir fréquenté les bancs de l’école ou pour y avoir des enfants

Quels sont les sujets occultés dans les médias ?

On parle moins, malheureusement, des questions que soulève François Taddéi dans son livre (Apprendre au XXIe siècle) et qui touchent à l’impact des bouleversements considérables et très rapides auxquels la planète – et ceux qui l’habitent – sont confrontés. Cette approche holistique, que François rattache notamment aux Objectifs du développement durable de l’ONU, me semble plus pertinente aujourd’hui.

Polémiquer pendant des semaines, comme l’a fait une partie des acteurs de l’éducation, sur l’usage du mot « prédicat » dans les programmes a quelque chose d’irréel quand on songe à l’ampleur des défis à relever, et à leur urgence.

Quels sont pour vous les principaux changements à opérer ?

Mon métier ne consiste pas à préconiser des changements. Je peux en revanche observer que certains sujets font la Une depuis que je travaille (1990…) ce qui peut laisser supposer que les chantiers restent ouverts. Parmi lesquels le contenu des enseignements (quels savoirs et savoir-faire dans un monde en rapide mutation), la formation initiale et surtout continue des enseignants ; la contribution de l’école à la réduction des inégalités (tout ce qui relève de la politique dite d’éducation prioritaire).

Quel rôle la Tech doit-elle jouer dans cette transformation?

La tech, comme ensemble d’outils, peut permettre d’améliorer ou d’accélérer l’impact de tous les dispositifs pédagogiques, de l’apprentissage par cœur à l’apprentissage par le faire (« learning by doing ») notamment grâce aux FabLab, en passant par l’apprentissage par les pairs (« peer learning ») qui devient potentiellement mondial, ou l’apprentissage par le jeu (« serious game ») bien plus engageant aujourd’hui qu’il ne l’était. La tech est aussi un formidable catalyseur de l’intelligence collective.

Comment former les jeunes aux défis qui les attendent ?

Ces derniers sont technologiques (mutation numérique) mais aussi physiques (le défi environnemental) et philosophiques (toutes les questions éthiques que pose notamment le développement des NBIC et sur lesquelles insiste fortement François).

Pour relever ces défis, il faudra avoir appris des choses, engrangé des connaissances, et avoir appris à apprendre. Ce n’est pas neuf : Montaigne disait déjà préférer les têtes bien faites aux têtes bien pleines ! Aujourd’hui, comme le suggère François Taddei, une tête bien faite ne s’attache pas seulement à répondre à des questions mais à en formuler de nouvelles.

Vous êtes aussi un violoniste de talent, parlez-nous de multi-disciplinarité.

Je vous laisse la responsabilité du « de talent ». Car ce que m’a d’abord appris le violon, ce sont les vertus du travail !

J’ai aussi tiré de mes années d’apprentissage la conviction qu’il n’existe pas un modèle pédagogique qui l’emporte sur les autres mais que le secret d’une éducation complète passe par la variété des mises en situation.

En musique, vous devez répéter, seul, apprendre par coeur, automatiser des gestes ; puis vous allez avancer en cours individuel, comme avec un précepteur, mais aussi en groupe – petit en musique de chambre, important en orchestre – ce qui va vous apprendre l’écoute des autres, la coopération (cf. cette phrase d’un de mes chefs : « Dans un orchestre, nul n’a raison seul contre les autres »). On apprend donc en en faisant. Les matières théoriques, elles, s’enseignent dans des formats comparables à ceux de classes traditionnelles.

Ensuite, il ne viendrait à personne l’idée de séparer plaisir et travail : on fait ses gammes dans l’espoir de jouer Beethoven, pas pour faire ses gammes ; mais on ne peut espérer jouer Beethoven correctement si on n’a pas fait ses gammes…

Enfin, la musique fait entrer deux composantes généralement peu présentes dans le débat sur l’éducation : les sens et le corps. Nous ne sommes pas des êtres uniquement abstraits et cérébraux. Ma conviction est que nous apprenons d’autant mieux que nous sommes sollicités à travers toutes ces dimensions, et dans des formes pédagogiques variées.

 

POUR APPROFONDIR

4 minutes | Relire le discours d’Edgar Morin devant l’UNESCO avec Philippe Bertrand.

Un quart d’heure| Ecouter la prospectiviste Virginie Raisson, une invitation à se saisir des défis du XXIe siècle.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

 

POUR AGIR

2h | Organiser une projection-débat du documentaire « Une idée folle »

3h par mois | Devenir mentor du programme ENGAGE With Refugees

Un week-end | Se transformer au Schumacher College.

Rencontre avec Hamze Ghalebi, jeune responsable politique iranien, arrêté et emprisonné en 2009. Réfugié en France, il rencontre le réseau associatif Singa qu’il présidera pendant deux ans.  Retour sur le début de carrière interrompue par l’exil.

Comment ton arrivée à Paris s’est-elle passée?  

Il faut savoir qu’en Iran, j’ai démarré une carrière politique. Après avoir suivi un Bac+4 en ingénierie électronique puis un master en Sciences Politiques, j’ai dirigé un think tank avant de devenir chef de campagne d’un candidat réformiste à la présidentielle. Une semaine après la crise qui a suivi les élections, j’ai été arrêté et emprisonné.

Quand je suis arrivée en France, il me manquait des choses essentielles.

Une fois traversée la frontière, mes talents de communication étaient considérablement diminués. J’étais incapable de tenir une simple conversation alors qu’un mois plus tôt, en Iran, j’étais speech writter d’un ancien premier ministre. 

Ensuite, j’ai vécu une période de crise identitaire. En Iran j’étais activiste et entrepreneur. Une fois traversée la frontière, je suis devenu « iranien », « réfugié », « immigré ».

Plus encore, je ne me sentais pas appartenir à une société. Je n’appartenais plus à aucun « nous ».

Résultat, je me suis dit que mes compétences, mon réseau et mes expériences ne seraient jamais valorisés. J’ai enchaîné les petits boulots, travaillé dans une station essence.

J’en étais réduit au pragmatisme le plus absolu. La société me proposait juste de survivre. Impossible de me projeter dans l’avenir, de faire des projets.

C’est à ce moment là que tu as découvert SINGA?

J’ai découvert SINGA en essayant de rebondir par la création d’un cabinet de conseil. J’ai rejoint leur incubateur de projets dédié à l’économie de l’exil, FINKELA. J’ai découvert une communauté très diverse, constituée de femmes et d’hommes qui souhaitaient co-construire des choses ensemble. Ils m’ont d’abord proposé de reconstruire mon réseau personnel et professionnel, grâce notamment à différents programmes de mentorat.

Je me suis ensuite présenté à la présidence de SINGA parce que c’étaient à mes yeux la seule organisation capable de sortir de la logique d’assistanat social. Je voulais être sûre que les projets de la communauté allaient continuer de renforcer cette dynamique. J’ai été élu Président pour deux ans. J’ai depuis passé la main, même si je reste membre du conseil d’administration.

Quels ont été pour toi les principaux freins à l’insertion professionnelle ?

Je vous ai parlé de ma crise identitaire et de mes compétences relationnelles diminuées. Mais le principal obstacle, c’est le manque de capital social !

Le plus important ce ne sont finalement pas les compétences techniques, les savoir-être, ou un manque de capital financier. Tout cela peut se reconstruire, plus ou moins rapidement.

Reconstruire son réseau est en revanche incroyablement difficile !

En Iran, je n’avais pas conscience que ce que je construisais passait par un réseau de personnes qui me faisaient confiance et en qui j’avais confiance. Je ne l’ai compris qu’une fois la frontière traversée.

La clé de la réussite selon moi : ne jamais refuser une opportunité d’échange !

Qu’avez-vous mis en place à SINGA pour permettre à chacun de renforcer son capital social ?

Nous créons des opportunités de rencontres entre les publics. Le programme de « Buddy » crée des binômes autour d’un projet professionnel ou d’une passion commune. CALM n’est pas seulement un programme de logement, c’est un accélérateur de rencontres !

Nous avons développé récemment des ateliers de team building à destination des grands groupes. Pendant une journée, un entrepreneur hébergé au sein de notre incubateur présente son projet à une équipe d’une grande entreprise. Ensemble, ils travaillent sur ses défis stratégiques lors d’ateliers d’intelligence collective, d’égal à égal, avec une curiosité réciproque.

C’est le genre de journées qui changent profondément le regard des acteurs du monde économique sur les personnes réfugiées. C’est essentiel.

Pourquoi les programmes de mentorat sont-ils si importants ?

Ce sont deux mentors de SINGA qui ont changé ma vie. Le premier est un couple du réseau d’hébergement « Comme A La Maison ». Elle est avocate fiscaliste, lui chef d’entreprise. Ils m’ont accueilli chez eux pendant 3 mois. Le temps de me conseiller, de me mettre en contact avec leurs proches, de m’ouvrir des portes. J’ai par exemple appris à me présenter dans les milieux financiers (codes, coutumes).

Mon deuxième buddy travaillait dans les relations internationales. On se voyait une fois par semaine pendant 2 ans, au début pour parler de mon projet professionnel. Rapidement, nous sommes devenus amis. Maintenant, lorsque nous discutons, nous sommes deux experts. Dès qu’il rédige un article, c’est à moi qu’il l‘envoie pour le challenger.

La force des relations de mentorship, c’est que l’on crée rapidement un lien de confiance réciproque.

Je crois que les gens qui ont assez d’expérience professionnelle et qui ont bien réussi dans leur milieu auront grand plaisir à construire une relation de mentorat. Maintenant, je suis aussi mentor dans le réseau SINGA. Quel plaisir de sentir que tu peux apporter quelque chose avec simplement 20-30min de ton temps par semaine ! Ce n’est pas un investissement énorme pour une gratification immédiate : permettre à quelqu’un de réaliser ses rêves.

Et l’on ne sait jamais sur quoi cette relation va déboucher !  Prenez le cas de mon binôme, nous sommes en train de lancer un business ensemble !

Et les initiatives comme le disque « Les Voix de l’Exil », qu’apportent-elles?

En France, si tu es réfugiés, les gens ne t’écoutent pas, même si tu as des compétences à leur offrir. Le constat est dur, mais c’est ce que je ressens.

Lorsque j’ai développé mon entreprise de conseil en investissements, je ne voulais pas dire que j’étais réfugié.

La seule solution finalement pour être entendu est d’accepter l’image de misérabilisme associée au statut de réfugié. Quand tu es victime on t’écoute. Sauf que tu n’es pas pris au sérieux.

Nous avons besoin de ce type de projets pour montrer au plus grand nombre que les personnes réfugiées ont des talents, peuvent apporter à la société française. Il est essentiel de changer le regard.

 

POUR APPROFONDIR

7 minutes | Pour déconstruire les préjugés sur l’asile avec Alice Barbe, co-fondatrice de SINGA France.

En 1 heure | Regarder la websérie « Waynak » pour découvrir les initiatives qui répondent à la « crise » des réfugiés.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

POUR AGIR

3h par mois | Accompagner une personne réfugiée en rejoignant le programme de mentorat ENGAGE with Refugees.

Une demi-journée | Animer un temps d’intelligence collective avec des entrepreneurs hébergés au sein de l’incubateur FINKELA.

Un week-end ou 3 mois | Accueillir chez soi une personne réfugiée, avec Comme A La Maison by SINGA.