Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant

Olivier Michelet, sociologue, travaille sur les grandes évolutions sociologiques et a fondé Sens&Signes il y a 15 ans. Facilitateur en process d’innovation et conférencier, il développe différents outils de prospective pour de grandes entreprises ou instituts d’études. Passionné par les utopies et la place de l’intuition dans nos sociétés, il est responsable de la créativité et de la prospective pour ENGAGE et intervient dans différents programmes de l’ENGAGE University.

– Tu travailles beaucoup sur les utopies, la société actuelle en manque-t-elle ?

Je ne parlerai pas de manque mais d’aversion immédiate et spontanée à l’utopie : aujourd’hui, évoquer l’utopie et à fortiori se réclamer de la longue et riche tradition du courant utopiste (profondément ancré dans la culture française) apparaît incongru, pour ne pas dire totalement disqualifiant, tant ses valeurs se situent en complet décalage avec les valeurs dominantes de notre époque et le nouveau credo : pragmatisme, efficacité, rationalité, rentabilité…

Le mot lui-même pâtit d’un incroyable glissement sémantique, qui l’assimile désormais à de la « rêverie irréaliste, irréalisable », voire irresponsable !

Pourtant, si l’on remonte aux origines, Thomas More, inventeur du mot « utopie » et initiateur du courant utopiste moderne, fut chancelier d’Angleterre et donc, pas seulement un doux rêveur, naïf et déconnecté des réalités de son temps. Plus près de nous, le courant scientiste du XIXème siècle qui a soutenu l’accession de la France à la modernité, son développement industriel et la période des grands travaux d’infrastructure était profondément imprégné des idées de l’utopiste Saint-Simon, elle-même en lien avec les valeurs de progrès du « Siècle des Lumières ».

Récemment, l’utopie fut aux sources du développement d’Internet et Internet, lui-même est aussi source d’utopies (Wikipédia, crowfounding, civic techs…). Enfin, notre époque « disruptive » et en quête de transformation foisonne de réalisations concrètes d’inspiration clairement utopique, que nous ne savons pas toujours discerner.

Nicolas Hulot concluait son passage à « l’Emission politique » par ces mots « Le temps de l’utopie est décrété ! »

– Comment finalement ré-enchanter notre avenir ? L’imagination, l’intuition, semblent centrales dans ton discours. 

Quand on me parle d’avenir, je réponds présentisme : notre rapport au temps est de plus en plus inscrit dans un présent indépassable. Pour le dire vite, dans les sociétés traditionnelles basées sur la transmission par les anciens, c’est le passé qui était valorisé, le futur n’étant envisagé que comme répétition programmée du passé. Dans les sociétés modernes, alors animées par les valeurs de progrès, c’est le futur qui devient porteur de tous les espoirs, le passé obscur et obscurantiste étant à dépasser. Après les cataclysmes du XX ième siècle (guerres mondiales, Shoa, périls atomiques et désormais, impasse environnementale…) les valeurs de progrès ce sont effondrées, ouvrant sur ce que certains ont appelé la post-modernité. Enfin, après la Chute du Mur, on s’est mis à croire à une « fin de l’histoire », marquée par une suprématie indépassable du modèle de démocratie libérale (démocratie + néo-libéralisme).

Quoi qu’il en soit, après société de consommation ou autre société de communication, il semble bien que nous soyons désormais dans la société de l’innovation : nous vivons désormais dans un présent éternel, rythmé par une profusion quotidienne d’innovations technologiques disparates. L’innovation s’avère fortement addictive, mais ne suffit pas à projeter un avenir désirable, ni même porteur de sens. Et récemment les thèses de la collapsologie viennent encore affecter toute possibilité de projection dans le futur. Le progrès est mort, le futur ne vaut guère mieux, place désormais aux utopies concrètes d’aujourd’hui et peut-être, d’après !

– Quelles lectures nous conseillerais-tu, pour nous aider à déchiffrer cette grande complexité ?

Je me dois de citer mes sources : « Présentisme et rapports d’historicité » de François Hartog, qui sous-tend ma réponse précédente. Autre inspiration, Christopher Lasch et notamment son ouvrage prémonitoire : « La culture du narcissisme », datant de 1979 ! Enfin, le récent livre « Happycratie » de Eva Illouz et Edgar Cabanas, qui revisite le courant de la psychologie positive, dont on découvre avec le recul, l’effet lénifiant, anesthésiant, voire carrément aliénant.

– Des raisons de garder vivace en nous l’envie d’agir ?

Le thème de l’intuition que j’ai commencé d’approfondir récemment (et dont je suis loin d’avoir fait le tour !) et qui me passionne par la perspective ouverte sur le développement d’un potentiel individuel jusqu’ici largement sous-exploité. Face au danger annoncé de l’I.A., il se pourrait bien que les facultés intuitives constituent le dernier périmètre de résistance de l’humain, face à la prolifération technologique.

Enfin, j’ai tendance à voir notre époque actuelle, de remise en question profonde et essentielle, comme une répétition de la révolution de 68, qui avaient alors révélé de façon incontestablement prémonitoire tant des problématiques actuelles. Alors, est-ce un effet d’âge ? A travers ceux que j’ai la chance de côtoyer, je fonde une grande confiance dans cette jeune génération (la génération Y, pourtant si souvent décriée), pour réussir, quand leurs aînés ont échoué à concrétiser durablement l’ensemble des aspirations et les utopies, qui avaient alors émergées.

POUR APPROFONDIR

En 1 jour | Lire Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

En 3 jours | Lire Les Utopies réalistes  de Rutger Bergman

POUR AGIR

En quelques heures | Visiter l’écosystème Darwin à Bordeaux

En 10 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University