Virginie Raisson-Victor est chercheuse-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins Sans Frontière. Forte de son expertise sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision sur l’entreprise résiliente dans une période de complexité due à la crise sanitaire.

 

Comment qualifierais-tu ton métier de prospectiviste ?

Déjà, il faut rappeler que la prospective ne consiste pas à prédire le futur, mais plutôt à redonner des clés de compréhension et des moyens d’action à un individu, une entreprise, une communauté, pour infléchir des tendances vers un futur souhaitable. L’idée, c’est donc de comprendre l’interaction entre l’Homme et son environnement au sens large et d’en décrypter les mécanismes systémiques pour ensuite établir des scénarios et permettre aux acteurs d’orienter leurs actions, décisions ou stratégies.

Depuis quelques années cependant, l’exercice devient particulièrement difficile car la complexité de notre « système monde » s’est sensiblement accrue. Les coronavirus en sont des illustrations puisqu’ils associent dans un même système notre régime alimentaire, l’urbanisation, la déforestation, l’élevage industriel, le tourisme, le transport aérien, les systèmes de santé, la transparence, etc. Par conséquent, la difficulté consiste à déterminer où et comment agir pour être efficace.

 

Pour pouvoir agir efficacement justement, quels sont pour toi les enjeux majeurs à saisir ?

Il me semble que nous sommes face aujourd’hui à un problème de calendriers et d’indicateurs. Les calendriers, ce sont ceux des crises sociales et sanitaires qui exigent d’apporter des réponses immédiates et d’être également très rapidement efficace. De la même façon, le calendrier des entreprises procède du temps court des bilans et rendus de comptes. Vient ensuite le calendrier des politiques publiques qui s’aligne sur la durée du mandat des élus exigeant d’eux d’afficher des résultats sous 3 à 5 ans. Enfin, il y a le calendrier du climat et de la biodiversité dont l’unité de mesure est à minima la décennie, plutôt davantage. Résultat : au moment des arbitrages, le court terme l’emporte toujours sur le long terme et il est donc très difficile d’intégrer la contrainte climat dans les paramètres de décision… sauf à changer d’indicateurs dans les rendus de compte.

Aujourd’hui, les indicateurs qui structurent les politiques publiques mesurent surtout l’emploi (taux de chômage) et la croissance (PIB). On ne juge pas les élus sur les émissions de CO2 évitées ou la préservation des écosystèmes mais sur l’évolution du niveau de vie. Quant au principe de précaution, il ne s’applique que si la santé est en jeu. De la même façon, la qualité d’un chef d’entreprise se mesure en compétitivité, en amortissement et en dividendes. Pas en ressources économisées ni en contribution à l’intérêt général.

Pour sortir de ces mécanismes qui opposent long terme et court terme, niveau de vie et climat, compétitivité et intérêt général, il conviendrait donc de revoir ensemble les mécanismes de gouvernance, les modes d’arbitrages et les indicateurs de performance pour les ajuster à la complexité du monde et à la contrainte environnementale. 

En même temps, il convient également de construire un récit collectif qui associe l’ensemble des parties prenantes, c’est à dire les citoyens-consommateurs, les entreprises et les pouvoirs publics. C’est le seul moyen d’amorcer une dynamique de changement systémique et positif. Les réactions hostiles aux propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat en sont une illustration qui montre que la transition n’aura pas lieu sans l’assentiment des entreprises. De la même façon, à défaut de vision et de récit collectif, l’État se limite à arbitrer entre des intérêts divergents au lieu d’être le promoteur de l’intérêt général.

 

 « La réconciliation entre le court et long terme et la construction d’un récit collectif
sont des enjeux majeurs dans notre contexte actuel »

 

Aujourd’hui on parle beaucoup de résilience, qui est aujourd’hui, à mes yeux galvaudée, car il sous-tend souvent l’idée d’un retour à la situation initiale, ce qui n’est pas souhaitable. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

A l’origine, la résilience est une notion apparue en physique des matériaux, et qui a ensuite été reprise dans le champ de la psychologie. Et dans les deux cas, elle désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose de nouveau à partir d’une rupture, d’un choc ou d’une crise. La résilience renvoie donc bien à un état nouveau et non à la capacité de résister et de retrouver son état initial. Pourtant, c’est souvent ainsi qu’on l’utilise en confondant résilience et robustesse. Mais contrairement à la notion de robustesse, la résilience qu’il nous faut développer aujourd’hui pour relever le défi environnemental et la crise sociale exige de nos sociétés certains renoncements pour libérer l’imagination, l’innovation, la recherche et l’exploration.

 

« La résilience désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose
de nouveau à partir d’une crise. C’est une source d’innovation infinie »

 

On peut également faire une analogie avec le processus de deuil. Ici on parlerait du deuil d’un modèle économique et de croissance qui n’est plus tenable.

Dans le deuil, il y a cinq étapes. La première étape est celle du choc et du déni, que l’on a, je crois, dépassé collectivement. Le deuxième stade, c’est celui de la colère. La colère des classes moyennes ou des Gilets jaunes par exemple, face au recul (réel ou relatif) de leur niveau de vie. Une colère qui s’inscrit aussi en arrière-plan de la progression du populisme ou du complotisme. La troisième phase, c’est celle du marchandage qui tente de différer le renoncement, ou d’en négocier les termes. Là, on pense davantage au marchandage des entreprises et des lobbies qui s’efforcent de résister aux nouvelles normes et contraintes sociales et environnementales. La quatrième phase, potentiellement la plus longue est celle de la dépression. Celle, par exemple, des jeunes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant dans un contexte environnemental dégradé. Celle de tous ceux qui renoncent à aller voter et qui s’accommodent du dépit. Pour finir, la cinquième et dernière phase est celle de l’acceptation et de la reconstruction. Celle de la résilience.

Mais le problème, c’est que les différents acteurs de la transition ne sont pas tous au même niveau du processus de deuil. Il reste à espérer que la crise de la covid facilite le renoncement de ceux qui résistent encore au changement en même temps qu’elle donne des ailes et de la place à ceux qui, en étant plus avancés dans le processus, ont les moyens d’être force de proposition. C’est le cas de certaines entreprises qui ont déjà changé de statut, de fonctionnement voire de modèle économique

 

Comment qualifierais-tu justement la responsabilité des entreprises, qui ne sont pas toutes au même stade de la résilience ?

Il me semble que leur responsabilité procède au moins de trois choses.
D’abord, de la connaissance. Une connaissance aujourd’hui largement accessible à tous. Donc il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de ce que l’on sait des interactions entre l’homme et son environnement.
Ensuite, du droit, sous la forme de normes et de règlementations. Or il est certain que le droit va continuer d’évoluer, notamment dans le sillage de la loi PACTE qui, d’ici quelques années, pourrait devenir plus contraignante sur les questions de mission et de responsabilité.
Enfin, il y a la responsabilité sociétale, que revendique et défend de plus en plus la société civile (salariés, consommateurs, citoyens, associations, watchdogs, mouvements pour la jeunesse…) jusqu’à s’emparer du permis d’exploiter (licence to operate) à la faveur de campagnes eco-citoyennes, de pétition, d’occupation de terrain, de rébellion, etc.

Maintenant, dans certains cas, il peut apparaître que certaines activités ne sont désormais plus compatibles avec l’intérêt général et la responsabilité qu’elle engage. C’est le cas des centrales à charbon dont on doit programmer la fermeture. Plus largement, on peut redouter que des secteurs d’activités soient lourdement impactés par la transition. Pour autant, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. À la faveur d’autres transitions dans le passé, de très nombreuses activités et métiers ont disparu. On ne trouve plus aujourd’hui d’allumeurs de réverbères, d’opératrices téléphoniques ou de poinçonneurs dans le métro. De la même manière, la transition numérique accomplie depuis 20 ans, et sans consentement préalable, a transformé certaines activités et déplacé l’emploi. Pourquoi serait-ce moins acceptable si c’est le climat et l’environnement qui l’imposent ?

Autrement dit, la véritable responsabilité de l’entreprise aujourd’hui, c’est de désinvestir sans délais des secteurs, capitaux ou activités qu’elle sait toxiques ou prédateurs, et d’investir dans d’autres, qui permettent de concilier création de valeurs et intérêt général. Ainsi, elles donneraient tout son sens à la notion de résilience.

 

« La transition numérique a fait disparaitre de nombreux métiers et activités…
Pourquoi serait-ce moins acceptable au nom du climat ? »

 

Tu vas intervenir lors des ENGAGE CALLS Corporate, quel message souhaites-tu transmettre aux dirigeant.e.s et manageur.euse.s ?

Puisque le changement de paradigme économique, écologique et sociétale est irrémédiable, pourquoi ne pas s’en saisir au plus vite pour se donner la chance de réussir, d’être robuste à l’avenir qui vient, d’être attractif auprès des talents et ajusté aux exigences des jeunes générations.

 

Quel serait le premier pas pour se lancer dans cette transition ?

La réponse n’est pas universelle, cela va dépendre des freins des dirigeant.e.s. et de la situation de l’entreprise. Mais partout il y a des leviers de mise en mouvement : il faut trouver le bon levier et accepter de se faire accompagner pour réussir cette transition.

 

Chloé Grabli, fondatrice de Mensch Collective, est spécialiste de l’intelligence collective, et intervenante au sein du programme Transformation de l’ENGAGE University. Elle nous présente ici les raisons de l’explosion des démarches participatives au sein des entreprises.

 

Comment qualifierais-tu ton métier ?

Mon métier consiste à intervenir dans des situations complexes, nouvelles, dans lesquelles le décideur accepte de ne pas savoir et a besoin de l’autre. Et dans la crise dans laquelle nous sommes, synonyme d’incertitude, ces situations se multiplient. Je mets en place des dispositifs qui permettent à un collectif de répondre à une question pour laquelle le décideur n’a plus de réponse suffisamment claire. Chacun apporte sa subjectivité, mais aussi son expérience concrète pour apporter une réponse plus juste et plus complète. Cette méthode nécessite d’accepter de se faire transformer par la pensée de l’autre. Elle crée aussi un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort et une responsabilité vis-à-vis des décisions qui sont prises.

Ce n’est certainement pas une question de mode mais un outil fondamental pour décider en période d’incertitude et de complexité.

 

‘On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.’

 

Une soif de participation semble monter dans la société civile, ressens-tu la même tendance en entreprise ?

Il n’y a pas une seule réponse à cette question. Cela dépend beaucoup de l’entreprise dans laquelle on travaille, de ce qu’elle vise, et de ses propres motivations.
On dit souvent que l’on travaille pour trois motivations fondamentales : gagner sa vie, contribuer au monde et se développer personnellement. Chacun recherche et essaie de trouver un équilibre entre ces trois dimensions. Ce que je constate aujourd’hui, c’est la multiplication des profils de slasheurs, de personnes qui cumulent les métiers, car trouver cet équilibre dans un seul métier, une seule organisation, est extrêmement difficile.
De nombreuses études sociologiques ont montré que le mal-être au travail, la souffrance voire le burn-out émanaient de systèmes malsains que nous avons créés. On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.

Le succès de l’engagement et de la participation est donc étroitement corrélé à l’ambition, à la raison d’être de l’entreprise, pour reprendre une terminologie à la mode. La participation, pour qu’elle soit efficace et non déceptive demande aussi la pleine transparence et la sincérité des instances gouvernantes. La consultation n’est pas une démarche de séduction auprès des collaborateurs, mais sincère et utile qui aide le dirigeant à décider, car ce rôle lui incombe toujours et pleinement.

 

On parle beaucoup de l’engagement des collaborateurs. Que mets-tu derrière cette notion ?

L’engagement, c’est passer de « c’est ton problème » à « c’est notre problème ». Par exemple pendant longtemps, la stratégie d’une Business Unit restait du ressort de son dirigeant. Aujourd’hui, elle peut devenir un objet commun, co-construit avec tous les collaborateurs, qui sont plus conscients des enjeux concrets, plus au cœur de l’écosystème, que le dirigeant. Cela apporte de la pertinence, de la cohérence et à terme de l’engagement.

 

A quelle œuvre d’art te fait penser ton métier ?

Je pense à l’Atelier des Lumières. Car déjà c’est une expérience. Il y a de la résonance, des correspondances entre les arts visuels et la musique. Les hypnotiseurs diraient que nos sens sont saturés et que l’expérience nous subjugue. Je trouve que l’on expérimente aussi cette sensation dans certains ateliers d’intelligence collective, où l’on peut ressentir ce même éclat, cette sensation de résonance, de vibration, c’est du moins ce que je recherche.

A l’Atelier des Lumières, je trouve que le spectateur devient acteur, c’est cela aussi la promesse de l’engagement et de l’intelligence collective, chacun devient acteur de son destin et participe à une aventure plus grande que lui.

 

‘Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée
avec un autre différent de moi.’

 

Enfin, comment qualifierais-tu tes futurs désirables ?

Ils sont très liés à la connexion des différences, des diversités. Nous sommes de plus en plus connectés à des personnes qui nous ressemblent, ce qui nous appauvrit. Je suis particulièrement sensible à l’inclusion intergénérationnelle par exemple.

Je souhaiterais aussi que l’humanité se remette à penser, à accepter le débat. J’ai l’impression que l’on se perd dans la pensée unique ou dans des débats stériles ou caricaturaux, ce qui finalement revient au même.
Et bien-sûr, je rajouterais une grosse pincée de plaisir, un retour à la joie.

Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée avec un autre différent de moi.