Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia, acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.

 

L’ambition de PIkaia est d’accompagner “la métamorphose et la résilience des organisations”, pourquoi est-ce indispensable aujourd’hui ? 

Ce qui est assez intéressant c’est que cette formulation-là a été choisie il y a trois ans, et aujourd’hui tout le monde parle de résilience. Le constat que l’on fait, c’est que la stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. Il faut se rendre à l’évidence : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’interdépendance radicale où tout est interconnecté, que ce soit au sein de la sphère économique, mais aussi au sein des relations entre l’économie et le vivant, et entre les différents acteurs du vivant. Cela suppose de réfléchir fondamentalement à ce que cela signifie de créer de la valeur dans ce monde-là, et inévitablement travailler sur la question de la raison d’être des entreprises : pourquoi sont-elles là ? À quoi sert leur modèle économique ? Qu’est-ce qu’elles apportent par leurs activités ?

Le deuxième enjeu qui se pose est de déterminer comment les entreprises peuvent continuer d’exercer cette raison d’être compte tenu des changements qui s’opèrent. Cela revient à se concentrer sur l’essentiel, à être capable d’identifier ce qui ne doit pas changer et surtout à accepter ce qui doit changer. Le monde se transforme, et l’entreprise doit suivre la dynamique.

Par ailleurs, dans des périodes d’incertitude ou d’instabilité, la plasticité évolutive, autrement dit la capacité à s’adapter, est primordiale. D’autres capacités s’avèrent indispensables : la capacité à identifier des ressources qui n’étaient pas assez prises en compte jusqu’ici et qui vont devenir essentielles, la capacité à coopérer au sein d’écosystèmes économiques… Il faut opérer un retour aux sources de l’évolution, au sens biologique du terme. Quand Darwin écrivait « survival of the fittest », ce n’est pas la survie du plus apte, mais la survie du plus adaptable. Aujourd’hui c’est la capacité à s’adapter au changement qui est prioritaire.

 

« La stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. »

 

Quels sont les principaux leviers de cette métamorphose pour les organisations ?

Le premier levier en interne est l’identification des ressources sur lesquelles l’entreprise va pouvoir s’appuyer pour s’appuyer pour effectuer cette métamorphose. Il s’agit souvent de ressources immatérielles, de compétences, de relations de confiance… Les ressources immatérielles sont vraiment la clé : l’accès à l’information, la compétence, la manière dont l’entreprise va constituer, ou non, un noeud dans un réseau d’acteurs…

Un autre levier correspond à l’identification des gisements de coopération, c’est-à-dire de se demander de qui l’entreprise dépend, qui dépend d’elle, avec qui elle coopère déjà et avec qui elle aurait intérêt à coopérer.

 

De ton point de vue, quelle serait la nouvelle définition de la valeur qu’il faudrait développer ?

Pour moi, on parlerait de valeur nette, en intégrant les externalités dans le modèle économique. L’externalité va devenir un concept de plus en plus clé : une externalité n’en est une que si on n’en a pas conscience et aujourd’hui, l’entreprise est amenée à se rendre compte de ses externalités. Si elle ne le fait pas elle-même, d’autres se chargeront de le faire ce qui veut dire que la société n’accepte plus que les entreprises fassent peser des coûts cachés sur leurs clients voire sur l’ensemble de la société. L’objectif est de réintégrer les externalités dans le modèle économique et faire en sorte de débarrasser l’écosystème client, la société au sens large, du fardeau de ses externalités. 

D’autre part, l’identification de la valeur créée par l’entreprise par le biais de ses externalités positives est essentielle car il faut également que ça soit une opportunité d’un point de vue économique pour cette dernière. Très souvent, on va chercher à corriger les externalités négatives sans identifier les externalités positives ou sans regarder comment créer des modèles économiques qui pourraient générer plus d’externalités positives entraînant une notion de partage équitable de la valeur. Il est normal qu’une entreprise bénéficie d’une part de la valeur qu’elle a créée.

 

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de perma-économie que tu as développé ?

Il s’agit de l’application et l’extension des principes de la permaculture à l’économie au sens large. La permaculture se résume par l’idée qu’on ne nourrit pas la plante, on nourrit le sol. Autrement dit, on prépare les récoltes futures tout en travaillant sur la récolte présente. Il existe une notion constante d’enrichissement du sol en tant que facteur de production. On travaille donc avec la biodiversité, qu’on accueille et qu’on fait en sorte de développer et de régénérer sur ce sol pour qu’il soit de plus en plus riche et de plus en plus apte à supporter les récoltes futures. Le concept de sol étendu au sens large dans l’économie en général, c’est la société, les humains, la biosphère. L’idée est d’avoir une économie qui, tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social, de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité.

 

« La perma-économique, c’est l’idée d’avoir une économie qui,
tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social,
de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité. »

 

Penses-tu que les collaborateur.rice.s des organisations ont aujourd’hui la possibilité d’accélérer la transition de leur organisation ?

Les salarié.e.s sont détenteur.rice.s de compétences qui ne sont pas valorisées au sein d’une entreprise. Saisissons l’occasion d’identifier, de recenser et de valoriser ces compétences qui peuvent être des compétences techniques, des compétences-métier, des savoir-êtres, des compétences naturalistes…

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en leadership et se focalise sur l’émergence de nouvelles méthodes de management mieux adaptées pour accompagner la réinvention des entreprises et les transitions capables de faire naître un monde plus harmonieux. Il interviendra lors du Programme Transformation sur la thématique « Agir dans le système : leadership et gouvernance ».

 

Qu’est-ce que le leadership conscient ?

Ce que j’appelle les leaders conscient.e.s, ce sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, notamment des problématiques auxquelles s’attelle ENGAGE, qu’il s’agisse des changements climatiques, des changements inter-organisationnels, des changements engendrés par le digital et le numérique, des changements en termes d’impacts sociétaux… On peut être un.e leader conscient.e au sein d’organisations à but-lucratif mais aussi dans toutes les autres : les gouvernements, toutes les instances institutionnelles liées aux collectivités, toutes les organisations du secteur associatif au sens large…

Un.e leader conscient.e est conscient.e à la fois des enjeux externes, et aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations. C’est une prise de conscience qui doit être double. Nous devons être conscient.e de ce qui se joue en nous pour amener de la conscience dans nos relations interpersonnelles au sein du travail.

 

Les leaders conscient.e.s sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, à la fois des enjeux externes mais aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations.” 

 

D’où vient le leadership conscient ? 

Je pense au mouvement né dans les années 70-80 aux Etats-Unis, le Conscious Capitalism. Il a été initié par des entrepreneurs avec l’objectif d’une meilleure prise en compte des parties prenantes de leurs propres activités entrepreneuriales, quelle qu’en soit la taille, et agir avec elles de manière à avoir un impact positif. Ce mouvement s’inspire de la philosophie du mouvement intégral dont le but est de développer une vision écosystémique de l’ensemble des enjeux auxquels sont confronté.e.s les managers au moment d’une prise de décision pour son organisation.

Cela fait écho à la loi Pacte d’avril 2019 : maintenant toute entreprise peut se donner une mission et s’organiser pour que cette mission devienne le fil rouge qui confère du sens à son activité économique. Désormais en France, au-delà de la cristallisation de l’Économie Sociale et Solidaire, on observe un mouvement formalisé d’entreprises à missions. Plusieurs centaines d’entreprises se sont attribuées une “raison d’être”. Par ailleurs, le label B-Corp, qui va encore plus loin en manière de responsabilité des entreprises, en témoigne aussi : plus d’une centaine de sociétés sont labellisées B-Corp en France et plus de 3500 dans le monde. Ces mouvements sont porteurs d’espoir et contribuent aussi à ce que j’appelle le leadership conscient.

 

En temps d’incertitude, comment rebondit un leader conscient par rapport à un leader « lambda » ?

La question est la suivante : comment passer d’une attitude de réaction à une posture proactive ? Le terme anglais « responsibility » résume bien cette idée : un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude. Un.e manager sera plus à même d’être en capacité de répondre à une situation s’il ou elle a conscience de ses implications à différents niveaux. Si non, il ou elle se laissera bousculer et déstabiliser par les événements ou les non-événements.

Il faut aussi être conscient.e de la façon dont nos mécanismes intérieurs jouent, sans quoi on adopte une posture réactive qui peut être contre-productive dans ses relations intra et inter-professionnelles.

L’idée c’est de développer une forme de conscience duale qui nous permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action. Plus on est conscient de ces enjeux, plus on sera à même de prendre des décisions justes consciemment qui auront un impact profitable à la fois pour soi, pour ses équipes et pour son écosystème dans son ensemble.

 

Un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude en développant une forme de conscience duale qui permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action” 

 

Qu’est-ce qui fait le déclic qu’on passe d’un leadership ‘classique’ à un leadership conscient ?

Un leader conscient doit être capable de rassembler toutes ses formes d’intelligence. En France, on met beaucoup d’emphase sur l’intelligence cognitive, rationnelle, intellectuelle.

Il existe aussi l’intelligence physique : être conscient de sa posture, l’adapter selon les personnes avec qui on interagit. Il faut pouvoir s’observer en même temps que l’on agit.

On parle aussi beaucoup d’intelligence émotionnelle : c’est la conscience de ce qui se joue en soi. Cela passe par la manière dont on accueille ses émotions et dont on est capable de les utiliser pour qu’elles deviennent un moteur qui guide nos actions de la bonne manière, avec bon sens et cohérence.

Un autre niveau encore est celui de l’intelligence naturelle : comment se connecter aux enjeux climatiques alors que la plupart du temps nous sommes déconnectés de ce qui nous relie intrinsèquement à la nature ? Nous avons beaucoup à apprendre des populations indigènes ou tribales dans la manière dont elles sont complètement intégrées à leur cosmogonie, et donc elles ne font pas cette différence entre ce qu’on a tendance à appeler l’environnement et nous mêmes. Cette distinction rend difficile la conciliation et l’acceptation de ces enjeux en nous

 

Même si l’on n’est pas manager, avons-nous intérêt à nous inspirer des compétences et de la posture du leader conscient ? 

Bien sûr, parce que nous sommes tou.te.s des potentiel.le.s leaders ! La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde. Cela passe peut-être par l’accompagnement par le dialogue avec ses pairs, avec des professionnels de l’accompagnement, avec des collectifs comme ENGAGE où nous allons rencontrer des gens qui nous offrent un accès à de nouvelles perspectives.

 

La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde.” 

 

Pourquoi faut-il plus de leaders conscient.e.s ? 

On entend parler de plus en plus du besoin de transformation des organisations, des entreprises, de l’Etat, évoqué par le Programme Transformation d’ENGAGE. Le coeur de cette transformation se situe au niveau des managers et par extension des collaborateur.rice.s : c’est une logique inside-out. Nous devons devenir conscient.e.s de la manière dont nous devons nous transformer en tant que responsable pour pouvoir aussi initier cette transformation positive au sein de son écosystème direct. Il faut comprendre toutes les phases de la transformation et accepter que le temps joue un rôle particulier dans la transformation. Paradoxalement, la transformation est un processus qui prend du temps, et qui est perpétuel. A l’instar du vivant : on dit que le corps humain se renouvelle en sept ans. En sept ans, chacune de nos cellules s’est entièrement régénérée. La transformation fait partie de la vie, et un.e leader doit en être conscient.e car elle nous impacte inévitablement en tant qu’individus et en tant que collectifs.

Émilie Kovacs est journaliste. Elle a collaboré à de nombreux titres de presse écrite et web : 20Minutes, LeParisien.fr, Marketing Magazine, CBNEWS, Stratégies… En 2016, elle fonde le média en ligne EKOPO pour parler d’économie positive et responsable, en pratiquant un journalisme de solutions. Elle s’intéresse aux innovations qui contribuent au progrès sociétal, en particulier à la transition écologique.

 

Tu as fondé Ekopo, quelle est son ambition ?

J’ai créé Ekopo en 2016 parce que j’avais envie de parler de la transition liée au développement durable, de cette révolution en cours, mais également de ses enjeux dans la société et dans l’économie. Je trouvais que les médias abordaient cette question uniquement sous le prisme de l’environnement, d’une façon politique, et qu’il manquait une vision économique du développement durable.

Parce qu’économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire, je souhaitais convaincre ceux qui l’étaient moins, économistes ou dirigeants d’entreprises notamment. L’économie peut être positive, peut être responsable et c’est ce que je voulais démontrer en interrogeant des théoriciens, universitaires et intellectuels qui mettent en avant de nouveaux modèles mais aussi des entreprises engagées d’un point de vue social, sociétal et environnemental, qui prennent des initiatives pour apporter des solutions et peuvent constituer des sources d’inspiration.

Économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire : l’économie peut être positive et responsable.” 

 

C’est ce qu’on appelle le journalisme de solutions ou d’impact ? 

C’est effectivement un autre style de journalisme qu’on peut qualifier de journalisme de solutions ou d’impact. Avec l’évolution des médias, l’information en temps réelle, mais aussi l’arrivée d’Internet, des fakenews ou de l’infobésité, l’information est devenue plus anxiogène et sa fiabilité a été remise en cause. Il s’agit aujourd’hui aussi de réconcilier les citoyens avec le monde des médias.

Beaucoup de citoyens ou d’entreprises se mobilisent, font, agissent et c’est eux que je souhaite valoriser. Ce type d’information est essentiel pour équilibrer le paysage médiatique, pour inspirer d’autres individus ou des entreprises, pour les engager. C’est ce cercle vertueux que je souhaite initier.

L’objectif de ce journalisme est d’exposer une ou plusieurs solutions, des faits et des actions qui peuvent contribuer à la résolution d’un problème. Évidemment, en tant que journalistes, nous devons veiller à la pertinence, à la fiabilité des solutions présentées.

Le journalisme de solutions nécessite souvent d’interroger des experts, des instituts, des entreprises, etc. Il s’agit aussi d’un journaliste d’enquête, d’investigation.

Ce journalisme était encore balbutiant il y a quelques années, lorsque je me suis lancée. C’est pour cela que j’ai considéré comme nécessaire d’écrire un livre sur le sujet en 2018. Il s’intitule « Journalisme de solutions : ou révolution de l’information » et traite de cette nouvelle façon de concevoir l’information.

 

Sens-tu un intérêt grandissant pour cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui, ce journalisme intéresse et l’intérêt à son égard ne fait qu’augmenter. Dans le dernier hors-série de CB News, un article relate par exemple la façon dont la PQR a rivalisé d’imagination pour être utile à ses communautés de lecteurs durant la crise du coronavirus. La crise sanitaire a constitué un accélérateur. En France on peut citer Nice-Matin, Le Journal Toulousain, The Conversation, Usbek & Rica, et d’autres encore…

 

Comment ce journalisme peut-il éviter de tomber dans le panneau du social washing, du solutionisme, en particulier technologique. Comment s’assurer du véritable impact des initiatives présentées et de leurs réelles externalités, positives ou négatives ?

L’objectif est de contribuer à mettre en avant des informations constructives vérifiées, de parler à la fois du problème mais également des solutions qui peuvent s’offrir. Ce n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique tout aussi rigoureuse que n’importe quelle autre forme de journalisme. Nous sommes loin du feel good ou du monde des bisounours.

Aller chercher ces solutions est une formidable façon d’innover dans nos métiers. Cela nous permet de nous réinventer, nous avons l’opportunité de pousser à l’action, d’avoir un rôle d’acteur au service de la société. Les médias ne peuvent plus être de simples transmetteurs d’informations, sans être engagés et sans prendre leur part de responsabilités dans la transition que nous vivons.

Le journalisme de solution n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique rigoureuse qui met en avant une information constructive vérifiée.” 

 

ENGAGE lancera en 2021 son nouveau défi sur la thématique « Information et démocratie ». Pour toi, quels sont les grands enjeux des médias aujourd’hui ? 

Pour moi, le grand défi des médias, c’est d’être engagé et responsable. Nous avons une véritable responsabilité dans la vérification des informations et contribuer à une prise de conscience qui respecte l‘intelligence et cultive la curiosité des citoyens.
Il faut aller plus loin dans notre façon de traiter l’actualité, que les médias puissent parler de la transition en cours et d’initiatives positives. Nous devons aussi, je crois, contribuer à redonner confiance aux citoyens, confiance dans leur capacité à être acteurs, moteurs de la réinvention

 

Un journalisme de solutions, qui s’engage, ne prend-il pas le risque de la subjectivité ? 

Le journalisme de solution expose des faits et met en avant des initiatives pour apporter une information constructive. Nous voulons montrer une autre économie, circulaire, vertueuse et moins linéaire. Nous voulons exposer des alternatives moins connues qui permettraient de préserver le bien-être humain, l’environnement etc. L’information pour qu’elle soit constructive doit être vérifiée, permettre l’analyse du lecteur, sans prendre parti.

 

Comment décrirais-tu ton/ tes futur désirables ? 

Dans mes futurs désirables, les citoyens s’informent auprès des bonnes sources et les médias font leur part dans cette transition environnemental et sociétal que nous sommes est en train de mener. J’aimerais une large prise de conscience sur le fait que l’écologie n’est pas un parti politique, mais que nous sommes à la fin d’une ère capitaliste trop individualiste. Que l’on favorise le développement d’une société plus solidaire, d’une économie qui s’appuie sur des logiques circulaires, solidaires.
Pour cela, il faut que les médias prennent eux aussi des risques et se transforment.

Les journalistes ont l’opportunité d’être citoyens, acteurs du changement, en prenant leur part de responsabilité dans la transition environnementale et sociale ” 

 

Pour aller plus loin :
Quelques exemples de médias de solutions et d’impact : The Conversation, Usbek & Rica, Socialter, Sparknews, So Good, Reporters d’espoirs

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, journaliste, blogueur, entrepreneur et « éleveur de robots ». En 2017, il lance « Flint » une expérience collaborative entre humains et robots ayant pour objectif de nous sortir de notre bulle d’informations dans laquelle nous enferment nos habitudes et les algorithmes et ainsi reprendre le contrôle de notre information.

 

À tes yeux, quel est l’enjeu majeur de notre rapport à l’information aujourd’hui ? 

Si nous nous basons sur ce qui s’est passé ces derniers mois, nous nous rendons compte qu’à chaque événement, nous faisons face à une tempête de surinformation et de désinformation très perturbante. Cela nous empêche de réellement appréhender la réalité et la complexité des problèmes traité et trouver des solutions.

Un des enjeux principaux  face à ce chaos d’information c’est celui du temps. Essayer de démêler le vrai du faux, décider à qui on fait confiance ou pas, ça prend énormément de temps, temps qui n’est pas consacré à la recherche de solutions. Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

Aujourd’hui, l’enjeu majeur des acteurs de l’information n’est plus seulement d’informer mais surtout de nous aider à mieux interpréter l’information que nous recevons de toutes parts, et plus seulement via les médias traditionnels. Nous sommes bombardés d’informations souvent contradictoires, et il faut donc que nous apprenions à mieux interpréter l’information et à mieux s’armer pour savoir quoi en faire. Cela passe par un travail sur notre esprit critique mais aussi par le développement d’outils technologiques qui nous aident à gagner du temps et à faire le tri.

“Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

 

Comment la technologie peut-elle nous aider à traiter l’info-obésité à laquelle nous faisons face ? 

La technologie peut faire ressortir les informations qui sont de qualité, intéressantes et utiles par rapport à des informations qui ne servent à rien, qui parfois ne sont que de la polémique qui sera oubliée le lendemain. Nous vivons un peu dans le monde de Dory (personnage du film Le monde de Némo qui à une mémoire à très court terme), dans lequel nous passons d’un sujet à l’autre sans arriver à garder en mémoire les débats qui ont précédé et donc à construire une réflexion sur la globalité et sur le long terme sur un sujet. 

La technologie peut nous aider à faire le tri dans toutes ces informations contradictoires, et c’est bien plus complexe que d’opposer “fake news” et “vraies news”. Des outils peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à  mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée… C’est tout un travail d’identification et de traçabilité de l’information, pour reprendre un terme utilisé en agroalimentaire.

 

“Des outils comme Flint peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée…”

 

Peux-tu nous parler du robot Flint que tu as créé ?

Flint c’est exactement ça : Flint utilise l’intelligence artificielle incarnée par des robots, mêlée à l’intelligence humaine par le biais d’un entraînement de ces robots et d’une interaction régulière avec eux pour mieux faire face à la surinformation et à la désinformation. Flint aide à gagner du temps en faisant une sélection d’articles, de vidéos de qualité et personnalisés. L’objectif n’est pas seulement de nous protéger de la masse d’informations, car on a tendance à parler principalement de ses aspects négatifs, mais aussi d’en profiter. C’est une chance incroyable : nous avons accès à tellement de sources d’informations qu’il y a des opportunités extraordinaires qui nous permettent d’aborder ensemble la complexité du monde pour collectivement trouver des solutions.

L’objectif de Flint est de nous aider à devenir visionnaire du monde et des solutions à trouver, et visionnaire aussi de nos secteurs d’activité quand on est un acteur, décideur ou un militant. Un autre objectif est d’essayer de livrer des ressources qui permettent d’aller un peu plus loin dans l’interprétation de l’information pour mieux développer l’esprit critique et notre capacité à faire face aux informations contradictoires.

 

Comment perpétuer le débat dans un monde noyé dans des informations de qualité variable ? 

C’est une vraie problématique : on entend souvent que le débat est devenu impossible. Je ne sais pas ce qu’il en était avant, mais comme aujourd’hui le débat est plus global et plus interconnecté, ça devient assez cacophonique. La nature même des réseaux sur lesquels se passent les débats, que ce soient les plateaux-télé et les réseaux sociaux notamment, les rend encore plus inaudibles parce que ces plateformes favorisent la rapidité du traitement de l’information.

Le problème avec le débat c’est la manière dont on l’aborde. Je pense qu’il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde. Il faudrait être très intellectuel pour comprendre la complexité du monde, ce qui la rend inaccessible à la majorité de la population, moi y compris, qui n’a pas le temps de réfléchir à tout ça. Le débat doit nous servir à aborder la complexité collectivement, chercher à mieux comprendre les problématiques tout en se respectant pour trouver des issues. Il faut qu’on ait une approche beaucoup plus tournée vers les solutions et vers des débats constructifs, sachant qu’il n’y a pas de vérité. Pour réfléchir et pour débattre, il faut savoir s’appuyer sur les données à peu près exactes et objectives. Toute donnée peut être interprétée de différentes manières, alors nous devrions faire en sorte d’au moins asseoir chaque débat sur une sélection de données objectives sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord, sinon il n’y a pas de débat possible.

 

“Il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde.”

 

Quel souhait aimerais-tu voir exaucé par rapport à notre façon d’envisager la technologie et le progrès plus généralement ? 

Je pense qu’on a une approche parfois négative de la technologie et du progrès car on dit que c’est ce qui a créé le dérèglement climatique, que ça nous a rendu isolés… La technologie comme tout outil doit avoir ses règles pour qu’il n’y ait pas d’abus. Toute nouvelle technologie doit générer des règles d’usage. Je pense que l’approche de la technologie doit se faire en termes d’usage, car les nouvelles découvertes de la science sont toujours des progrès. La question est celle du rapport entre science et conscience:  doit-on tous se cloner pour devenir immortels ? Sûrement pas. Mais est-ce que cela veut dire qu’il ne faut pas explorer la technologie du clonage ?  C’est une autre question. Il y a une vraie différence entre le développement de la science et la manière dont on l’utilise. La technologie n’a jamais été mauvaise en soi, ce sont l’usage qu’on en fait et la manière dont on la fabrique qui sont les clés. Il faut créer de vrais débats de société basés sur de vraies connaissances pour mieux éduquer, et il faut militer pour une plus grande transparence et une plus grande démocratisation dans l’évolution des technologies, ce qui n’a pas été le cas de ces dernières années.

Alain Renaudin est président-fondateur de NewCorp, cabinet de conseil à la croisée des chemins entre stratégies de communication et stratégies d’opinion. Passionné par le développement durable et le biomimétisme, il fonde en 2015 Biomim’expo, le grand rendez-vous des acteurs et parties prenantes du biomimétisme et des approches bio-inspirées.

 

Peux-tu présenter ton parcours et tes aspirations ?

Ancien directeur général adjoint de l’IFOP, j’ai passé une partie de ma carrière à sonder l’opinion publique sur beaucoup de sujets en m’intéressant plus spécifiquement aux enjeux de société et de mutation. Je me suis intéressé à la façon dont on peut essayer de comprendre et suivre le monde d’aujourd’hui pour mieux l’anticiper et y participer, et comment les grandes entreprises et les pouvoirs publics peuvent mieux lire l’opinion publique et comprendre ce qu’elle attend d’eux. Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe.

En 2002, suite au sommet de Johannesburg, j’ai développé l’Observatoire du Développement Durable au sein de l’Ifop, qui était une grande consultation pour appréhender ce que les citoyens comprenaient de cette notion, et comment ils évaluaient son adéquation avec une centaine de grands acteurs, comme L’Oréal ou encore Leclerc. Nous avons pu observer une convergence autour du sujet du développement durable, avec l’évolution des réglementations, les nouvelles lois NRE pour que les entreprises cotées rendent compte. Je suis devenu progressivement référent dans cet univers, travaillant avec des groupes industriels, des associations, des sphères politiques.

Défricheur de ces courants d’opinion, je pars du postulat que la société civile est le moteur de la transition et que l’entreprise est le nouvel acteur politique de par sa capacité à créer de l’impact. On peut d’ailleurs constater que la sphère privée est aujourd’hui plus motrice que la sphère publique sur des sujets comme la biodiversité. L’entreprise doit se réguler pour son intérêt propre, pour réconcilier enjeux écologiques et économiques. Plus cet intérêt rationnel sera puissant, plus l’effet de levier sera important.

 

« Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe. La société civile est le moteur de la transition et l’entreprise le nouvel acteur politique. »

 

La question du biomimétisme est de plus en plus mise en avant aujourd’hui, pourquoi ?

En 2010, NewCorp Conseil, le cabinet de conseil que j’ai fondé, est consulté pour un projet de création d’un réseau de fédérateurs autour du biomimétisme, parti de la réhabilitation de quartiers militaires. Le Ceebios, centre d’études et d’expertises en biomimétisme, s’est alors construit autour de cette idée de fonder une association regroupant des acteurs pluridisciplinaires autour de cette thématique. Je me suis plongé dans cette notion de biomimétisme qui pour moi permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». La bio-inspiration est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable. On s’éloigne de la conception anthropocentrée, car bien des réponses résident dans la nature.

Cette approche est de plus en plus en résonnance avec le monde qui nous entoure et avec ses attentes. On connait de mieux en mieux le vivant, et plus on le connait, plus on souhaite en apprendre. Ce changement de regard permet de s’orienter vers la recherche de solutions pour vivre mieux. Nos enjeux sont de plus en plus fondamentaux. La redécouverte de la nature et de nos écosystèmes comme solution au développement durable prend tout son sens.

 

« Le biomimétisme permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». C’est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable »

 

Pourrais-tu me citer des innovations emblématiques du biomimétisme ?

On trouve beaucoup d’initiatives de groupes industriels privés, comme au sein de la recherche avancée de L’Oréal. Le biomimétisme arrive comme nouveau chemin pour trouver des alternatives au service des enjeux de recherche mais aussi de RSE et de développement durable. L’Oréal a été jusqu’à créer une équipe championne du biomimétisme au sein de sa recherche avancée, pour définir une méthodologie et des axes de recherche bien précis. C’est parce que la RSE et la recherche ont décidé de travailler ensemble que le chemin du biomimétisme émerge.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la tendance à trouver des substituts aux produits chimiques notamment pour l’agriculture, avec une chimie réinventée et bio-inspirée au service de la propulsion de substituts aux produits de synthèses phytosanitaires utilisés dans l’agriculture conventionnelle.

Je citerais ainsi la dispersion de phéromone comme substitut aux pesticides. Le biomimétisme propose des alternatives durables aux voies traditionnelles.

 

Biomim’expo, le rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées que tu as créé, est partenaire du Défi Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi cette synergie ?

J’aime les initiatives qui encouragent plus qu’elles ne sanctionnent. Il faut aider et accompagner les projets. Le Défi Biodiversité porté par ENGAGE permet d’accélérer une envie de transformation des entreprises et permet d’aider à faire grandir et passer des caps. Le monde d’après a déjà commencé et il adviendra de ce qu’on décide de faire grandir aujourd’hui.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

J’aimerais un monde dans lequel on s’intéresse plus aux forêts qui poussent qu’aux arbres qui tombent. Il faut s’intéresser au positif, la critique doit être constructive. Dans ce monde, les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais des Hommes qui disent oui. Nous manquons de leadership aujourd’hui sur ces sujets, il y a beaucoup d’initiatives individuelles dans la société civile mais nous avons besoin de visions.

Je souhaiterais également que l’humanité redécouvre sa communauté de destin et son projet collectif, car les frontières nationalistes n’auraient plus de sens. Dans les œuvres de science-fiction, lorsqu’un enjeu guette le monde, il y a souvent un gouvernement mondial qui se met en place, et c’est cette idée de destin collectif et non plus individuel et patriotique que j’aimerais voir émerger.

 

« J’aimerais un monde où les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais qui disent oui.
Nous avons besoin de leadership et de visions sur ces sujets »

 

Une œuvre d’art qui représente ta vision ?

Je pense à l’initiative de l’Orchestre National de France durant le confinement où les musiciens ont enregistré une symphonie à distance.

Je suis captivé par la capacité qu’ont les musiciens de créer à plusieurs une harmonie d’une ampleur qui nous dépasse, qui dépasse la somme des individus qui la compose. C’est fascinant de voir ce que l’on peut produire et créer collectivement et la résonance que cela peut avoir.