Alexandre Rambaud est Maître de Conférence et co-responsable de la chaire « comptabilité écologique » à Agro-Paris Tech, et chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED). Il interviendra le 13 avril de 12h à 13h dans le cadre de notre défi Biodiversité pour une Conférence Action sur la thématique « Biodiversité et comptabilité : un langage commun ? »

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis maître de Conférences à AgroParis Tech, chercheur au Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED) et chercheur associé à l’université Paris-Dauphine, co-directeur de la chaire Comptabilité Écologique et du département « Économie et Société » du Collège des Bernardins. Je viens également d’être nommé Fellow à l’institut des Bacheliers et je suis membre de la commission Climat et Finance Durable de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF)..

 

Pour commencer, qu’est-ce qui vous a amené à porter la vision d’une révolution comptable ?

J’ai commencé comme chercheur en mathématiques, avant de m’orienter en économie de l’environnement. J’ai ensuite été séduit par les travaux de Jacques Richard et j’ai réalisé une thèse sur la comptabilité socio-environnementale. C’est lui qui a réussi à me montrer que la comptabilité n’était pas juste un outil technique, qu’elle cachait une vraie compréhension sociologique et politique du monde et que c’était un moyen d’action extraordinaire. Lorsqu’il a commencé à travailler sur le modèle CARE, cela m’a passionné et j’ai apporté ma touche de mathématicien.

 

“ La comptabilité n’est pas juste un outil technique, elle cache une vraie compréhension sociologique et politique du monde et c’est un moyen d’action extraordinaire. ” 

 

Justement, quel est votre rôle dans la création de la méthode CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) ?

J’ai apporté un esprit de modélisation et de connexion vraiment forte avec l’économie. Le but de ce modèle n’est pas juste de développer une énième méthode de reporting, mais d’avoir une réflexion de fond sur la connexion entre les normes comptables et l’économie, ainsi que sur les conséquences de la mise en place d’un tel modèle sur l’écologie.

J’ai donc aidé Jacques Richard sur la théorisation et la structuration de CARE, et j’ai pris le relai sur le développement opérationnel du modèle.

 

Comment définiriez-vous ce modèle CARE ? En quoi est-il adapté aux enjeux écologiques actuels et à venir ?

Le modèle CARE provient d’une analyse critique de la comptabilité financière et des connaissances actuelles des sciences écologiques.

Actuellement, les modèles de comptabilité tendent majoritairement vers des orientations néoclassiques. Ils ne considèrent le capital humain et naturel que lorsque la nature et l’homme sont intrinsèquement productifs. De plus, le marché est considéré comme omniscient, ce qui revient à réduire tout problème à la recherche d’une valeur de marché, y compris pour ce qu’on appelle les externalités (sociales et environnementales). La comptabilité est donc utilisée uniquement pour permettre aux actionnaires de valoriser leur valeur actionnariale, notamment en intériorisant ces externalités pour corriger les différences de marché.

Ces pratiques nous mènent à gérer les problèmes environnementaux, comme le dérèglement climatique, avec des analyses coût/bénéfices (ou risques/opportunités) qui ne sont pas compatibles avec le niveau d’exigence scientifique et écologique de préservation de l’environnement. C’est notamment le cas des approches qui considèrent la nature comme une fournisseuse de services écosystémiques. Depuis les années 70, de nombreux travaux scientifiques ont démontré que la maximisation de ces analyses coût/bénéfices peuvent conduire à l’extermination de populations naturelles et ne s’alignent jamais avec le niveau de résilience des écosystèmes.

 

Actuellement, les modèles de comptabilité tendent majoritairement vers des orientations néoclassiques. Ils ne considèrent le capital humain et naturel que lorsque la nature et l’homme sont intrinsèquement productifs. ” 

 

C’est donc ici que se révèle la spécificité de l’approche CARE ?

Tout à fait, en opposition à ces approches néo-classiques, le modèle CARE propose de définir la durabilité comme la préservation de ce à quoi l’on tient. C’est collectivement et en faisant appel à la science que l’on détermine les entités capitales qu’il faut préserver, comme le climat, et par quelles activités on y arrive. Pour cela, il faut que l’économie et la comptabilité internalisent et pilotent au mieux les coûts nécessaires pour permettre la préservation de ces entités.

Pour prendre l’exemple du dérèglement climatique, lorsqu’une entreprise émet des gaz à effet de serre, elle emprunte le climat et doit donc le rembourser en l’état. Pour gérer son endettement, elle doit réduire son impact sur le climat et mettre en place des activités de préservation qui visent à contribuer à la stabilité climatique. Cela implique une compréhension de la structuration des coûts de préservation et d’évitement, et de ce qu’est la stabilité climatique.

Le modèle CARE structure donc en interne des dettes vis-à-vis d’entités capitales, comme le climat, et des coûts liés à ces dettes. Cela permet aux décideurs d’avoir une relecture de leur modèle d’affaire et d’obtenir des informations structurelles qui peuvent les aider à assurer la préservation de tous les capitaux.

 

“ Le modèle CARE propose de définir la durabilité comme la préservation de ce à quoi l’on tient. C’est collectivement et en faisant appel à la science que l’on détermine les entités capitales qu’il faut préserver, comme le climat, et par quelles activités on y arrive. ” 

 

N’y a-t-il pas un risque de recourir systématiquement à la compensation pour recouvrir ses dettes extra-financières ?

Tout dépend de ce que l’on entend par compensation. Pour reprendre l’exemple du climat, tout doit être analysé sous l’angle suivant : est-ce que l’action que l’on mène garantit la préservation climatique ? Si l’on s’intéresse aux puits de carbone, il faut qu’ils reposent sur une base scientifique, avec une sécurisation du stockage. Pour donner un ordre d’idée, les coûts attenant pour stocker une tonne de carbone avec garantie et sécurisation de stockage s’élèvent à environ mille euros la tonne.

 

Vous prônez un alignement du capital financier avec le capital humain et le capital naturel, pouvez-vous nous en dire plus ?

Lorsque des acteurs (actionnaires, propriétaires, fournisseurs) apportent du capital à une entreprise, ils font une avance en argent : c’est ce que l’on appelle le capital financier. Tous les apporteurs sont traités au même niveau et la comptabilité sert à savoir ce qui a été fait avec cet argent. Ce que le modèle CARE dit, c’est qu’il faut conserver ce mécanisme et l’étendre aux autres avances (en climat, en sols, en écosystèmes) afin qu’elles soient remboursées en état et sans hiérarchie. Il s’agit donc d’une continuité du système comptable qui existe déjà dans de nombreuses entreprises.

 

Si l’on prend l’exemple du capital humain, qu’est-ce que cela implique concrètement ?

Dans le modèle CARE, chaque être humain qui travaille pour une entreprise est une entité capitale. Le salaire n’existe pas comme tel car il est déconstruit. Une partie sert à garantir la préservation de l’être humain et correspond à ce qu’on appelle le salaire décent. Le reste représente des charges liées à l’obtention de certaines compétences ou à un coût d’accès à la personne, qui ne sont plus liées aux enjeux de préservation du capital humain.

Une entreprise doit donc verser un salaire au moins supérieur au salaire décent pour préserver ses capitaux humains et ne pas s’endetter auprès de ces entités. Cette approche permet également de comprendre comment est alloué l’argent dans la gestion des capitaux humains, entre salaire décent et autres charges.

 

Dans le cas d’un chef d’entreprise qui s’intéresse au modèle CARE, quelle démarche doit-il suivre pour le mettre en place ? Quels vont être les changements dans le fonctionnement de son entreprise ?

Il y a déjà de nombreuses entreprises qui mettent en place ce modèle, des TPE jusqu’aux grandes multinationales. Cela peut se structurer soit sous la forme de programmes de recherches (il faut passer par la chaire Comptabilité écologique), soit sous la forme de développement R&D (il faut passer par des cabinets spécialisés comme ComptaDurable).

Nous allons lancer en avril une association qui permettra de fédérer les professionnels (institutionnels et ONG) qui sont intéressés par le modèle. Elle contiendra le centre méthodologique de CARE et servira également de guichet d’accueil pour les entreprises qui souhaitent mettre en place le modèle, afin de leur orienter au mieux vers les bons acteurs. L’idée est de fonctionner en écosystème et en projets collaboratifs.

 

Nous travaillons beaucoup sur les imaginaires et l’écriture de nouveaux récits chez ENGAGE. À quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Si déjà il y avait la possibilité de reconnaître les dettes vis-à-vis des êtres humains et de la nature, ce serait énorme. Ce serait une clé importante pour résoudre les enjeux de durabilité.

Dominique Bourg est philosophe, professeur à l’université de Lausanne et président du conseil scientifique de la fondation Zoein. Il interviendra le 23 mars dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne, directeur de la revue La pensée écologique aux Presses universitaires de France et président du conseil scientifique de la fondation Zoein.

 

Vous écrivez qu’il faut réduire les inégalités sociales si l’on veut réussir notre transition écologique. Qu’entendez-vous par là ?

C’est comme le recto et le verso d’une feuille de papier, ou les deux côtés d’une même médaille. En fait, les inégalités sociales ont toujours été des inégalités environnementales. Les inégalités sociales sont essentiellement des inégalités quant à l’accès aux ressources. Aujourd’hui, qu’est-ce qui détruit le système Terre ? Ce sont les flux de matières et les flux d’énergies …

Sur la question climatique, les chiffres d’Oxfam sont édifiants : les 10% les plus riches, à l’échelle de la planète, émettent 50% des GES et les 50% les plus pauvres en émettent 10% – on ne peut donc en aucun cas distinguer inégalités sociales et inégalités environnementales.

Si nous considérons le contexte français récent, pensons aux Gilets Jaunes … Réguler par les taxes, notamment la taxe carbone, est très pénalisant pour les précaires énergétiques, c’est-à-dire les 7 millions de personnes qui dépensent au moins 10% de leur revenu pour produire leur chauffage et leur eau chaude. Les hauts revenus peuvent encaisser les taxes et ne changer en rien leurs comportements.

Le discours écologique doit être aussi un discours social.

 

Mais c’est autant la question de la répartition de la richesse et du capital que celle de la lutte contre l’exclusion ou la pauvreté ?

Cela va ensemble. Le problème de l’écologie est aujourd’hui celui de la richesse matérielle, qui se mesure en énergies et en flux de matières … Celle-là est destructrice. Ce n’est pas une question d’idéologie, nous allons être obligés de la réduire. Et donc de la réduire en priorité chez ceux qui possèdent le plus.

 

Vous prônez donc la décroissance ? 

Personne n’est vraiment au clair sur cette question … Mais ce qui est clair, en revanche, notamment dans le rapport de l’Agence Européenne pour l’Environnement, sorti le 11 janvier dernier, c’est que nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale, c’est à dire en fait le volume matériel énergétique de nos économies, donc le volume de nos économies qui sont liées à la production d’objets et d’infrastructures.

Ces productions d’objets et d’infrastructures doivent être réduites de manière drastique. Ce n’est certes pas drôle à entendre mais c’est ainsi. Il s’agit donc d’une décroissance en termes de flux de matières et en termes de flux d’énergies. Maintenant, cela induit-il une décroissance en termes de PIB ? C’est plus compliqué.

Le découplage de la consommation d’énergétique et de la production d’objets et d’infrastructures ne fonctionne pas, c’est un leurre. Depuis le début des années 2000, les flux de matières croissent plus vite que le PIB et la consommation d’énergie va croissante. Nous ne pourrons pas modifier cet état de fait. Il faut donc réduire la production d’objets et d’infrastructures.

La question de la redistribution est aussi centrale. Aux États-Unis, l’essentiel de la croissance dans les dernières décennies a profité à 1% de la population. La croissance du PIB ne débouche donc plus sur aucune amélioration globale et justement répartie des conditions de vie.  Ce n’est pas que la croissance ne suffit pas, c’est que sa redistribution fait défaut.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, on remarque que ce qui a fonctionné pendant cette période – croissance du PIB, réduction des inégalités, accroissement du sentiment de bien-être – n’est plus opérant. La croissance n’implique plus le plein emploi et encore moins l’amélioration du sentiment de bien-être. Le débat sur la croissance et la décroissance s’en retrouve, de fait, nuancé.

Ne pouvons-nous pas concentrer nos efforts sur le développement d’activités ‘humanocentrées’ ? Des activités centrées sur la santé, la culture, la relation entre les individus ? Celles-ci sont très peu consommatrices de matières et d’énergies. Donc ne parlons pas de croissance et de décroissance en général, dépassons cette approche duale.

Une décroissance des flux de matières n’induit pas une décroissance tous azimuts. Pourrons-nous compenser cette décroissance-là, nécessaire, par d’autres formes de croissance ? Nous le verrons, la fin n’étant pas la croissance en soi, mais de vivre mieux, de disposer d’activités qui donnent sens, etc. C’est loin d’être impossible. C’est ce qu’il faut rechercher. Reste à en inventer le modèle économique…

 

“ Nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale. La question de la redistribution est également centrale. ” 

 

Après l’économie, tentons une approche plus sociologique. Sentez-vous aujourd’hui un mouvement profond de retour à la nature ? Qui nous sortirait de la séparation homme-nature qui semble régir notre société depuis 50 ans ?

Mais depuis beaucoup plus longtemps. La séparation homme-nature est le résultat de la civilisation mécanique née aux 16ème et 17ème siècles. Cette séparation s’impose ensuite très vite dans les imaginaires même si elle prend plus de temps à s’imposer sur un plan empirique, pratique. Elle apparait cependant nettement au moment de la révolution industrielle, puis explose après-guerre et notamment dans l’agriculture. Une explosion de l’artificialisation mais aussi des infrastructures qui affirme cette espèce d’écran entre l’humanité et la nature. Nous en sommes encore là aujourd’hui.

On voit aujourd’hui grandir une sensibilité inverse que l’on retrouve par exemple dans le livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, ou encore dans L’homme chevreuil de Geoffroy Delorme.

Cette sensibilité nouvelle est aussi liée à l’évolution de notre savoir. Autant la science classique disait « je suis neutre et indifférent » autant aujourd’hui la sensibilité et le savoir peuvent se rejoindre.  Je vous invite à lire Etre un chêne de Laurent Tillon qui témoigne de l’évolution de nos connaissances sur les écosystèmes.

La permaculture en est un bon exemple, qui mêle nos inspirations, en l’occurrence les pratiques des aborigènes, et l’intégration de nos savoirs sur les écosystèmes et sur la complémentarité entre les plantes. Nous nous éloignons donc de l’idéal de modernité qui a forgé nos imaginaires et nos sociétés. On assiste à une réforme de nos sensibilités liée à une refonte du savoir.

 

Ce mouvement est-il profond ? Purement occidental ?

La question est très complexe car seule la civilisation occidentale a opéré cette espèce de coupure avec la nature. Pourtant toutes les civilisations se sont empêtrées dans cette modernité et dans la course technologique.

Prenez l’exemple de l’Inde ou de la Chine. Deux pays profondément spirituels et en même-temps, très occidentalisés. Dans ces deux pays, l’autoritarisme ou le populisme compliquent aussi l’expression de la sensibilité.

 

Nous avons abordé la question des inégalités sociales, la question économique, les questions de croissance … Un autre domaine me paraît fondamental, celui de la démocratie. Vous prônez la désobéissance civile. Vous semblez aussi valider une forme d’autorité en matière environnementale ? Ne sont-ce pas deux injonctions contradictoires ?

Je ne promeus absolument pas l’autoritarisme. Nous sommes entrés dans la phase 2 de l’anthropocène, nous subissons l’effet boomerang de 70 années de destruction de notre environnement.

Nous avons bâti nos sociétés dans une logique de croissance qui devait servir le plus grand nombre. Ce système montre des limites criantes, et nous devons aujourd’hui inventer une économie plus juste et plus qualitative, ce que nous ne savons pas encore faire.

Les institutions ont été construites pour bâtir et défendre ce modèle. Elles n’ont pas été conçues pour défendre des intérêts de long terme.Cette phase de transition dans laquelle nous sommes appelle plus de démocratie. Il faut susciter l’envie de cette transition. La dynamique autoritaire ne fonctionnera pas. Il faut au contraire générer de la participation.

Nous sommes entrés depuis 2018 dans une dynamique de bascule culturelle. Une enquête de 2019, actualisé en juin 2020 de l’Obsoco et de l’ADEME, montre que 55% des français pensent que nous n’échapperons pas à la sobriété. C’est énorme. Culturellement, nous avons déjà basculé.

Aussi, le temps citoyen et le temps politique ne sont pas les mêmes. Le temps politique est plus lent. Nous pouvons penser toutefois que la bascule se fera aussi prochainement sur un plan politique. Certes il faut accélérer cette bascule pour avoir une chance de rester dans la limite des 2 degrés.

 

Pourquoi, dès lors, prônez-vous la désobéissance civile ? Pour cette nécessaire accélération justement  ?

Je publie en mai prochain aux Puf avec une doctorante et un doctorant de l’université de Lausanne un livre qui s’appelle Désobéir pour la Terre. Je prône donc effectivement la désobéissance civile. Mais comprenons-nous bien, j’entends la désobéissance civile comme une attitude qui contraint le droit et les politiques à avancer plus vite. Elle ne s’oppose pas à la démocratie, elle en est une expression.

Nous voulons placer le système juridique face à ses contradictions pour le contraindre à aller plus vite.

C’est d’ailleurs ce qu’avait fait le juge Paul Magnaud, au début du 20ème siècle, en refusant de condamner une jeune femme qui avait volé un pain pour sauver sa fille de 4 ans de la famine. Il avait mis la société face à ses contradictions. La société s’est employée, dans les décennies qui ont suivi, à éradiquer l’extrême pauvreté, pour que l’on ne crève plus de faim en France, ce qui est malheureusement en train de revenir aujourd’hui…

C’est ça la désobéissance. Ce n’est pas renoncer à la loi, c’est obliger le système à se réformer plus rapidement, pour que les contradictions se réduisent plus rapidement.

 

La désobéissance civile, ce n’est pas renoncer à la loi, mais d’obliger le système à se reformer plus rapidement. ” 

 

Tout cela nécessite de changer notre regard sur le monde, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, au monde. Diriez-vous que cette transition est spirituelle ?

Absolument. Pour moi cette question de la spiritualité est fondamentale. Pour le dire rapidement, toutes les sociétés ont proposé un idéal de réalisation de soi : le salut chez les Chrétiens, l’éveil chez les Bouddhistes, un idéal révolutionnaire chez Staline, certes, un peu hypocrite. Un idéal lié à une certain conception de l’avenir, à un invisible aussi.

Chez nous, le consumérisme s’est imposé. Devenir pleinement humain est devenu synonyme de consommation. Nous savons aujourd’hui que cela ne nous rend pas heureux.

Cela ne signifie pas qu’il faut aller vivre dans un pré à quatre pattes, mais cette consommation n’est pas le chemin de notre épanouissement. Accumuler encore et toujours plus ne résoudra rien. Aujourd’hui nous tâtonnons encore. Mais nous pouvons renouer avec le vivant, nous pouvons inventer de nouvelles relations avec l’autre et avec le vivant. Inventer ensemble un nouvel avenir.

 

Nous travaillons beaucoup sur les imaginaires chez ENGAGE, sur l’écriture de nouveaux récits. À quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Pour le symboliser de manière un peu rapide, imaginons des villes européennes qui tournent le dos aux grandes mégapoles. Avec une plus grande et juste répartition de la population sur les territoires. Imaginons une revitalisation des villes moyennes avec des infrastructures très discrètes, des ilots arborés, une biodiversité qui réinvestit la ville …

Des villes qui tournent le dos aux grandes mégalopoles asiatiques et leurs dizaines de millions d’habitants, bétonnées, sillonnées par des voitures autonomes, traversées par les 5, 6, 7G …

Mon choix est clair et je crois que nous pouvons choisir d’incarner un autre idéal en Europe.

Marine Calmet est avocate de formation, juriste en droit de l’environnement et des peuples autochtones, et présidente de l’association Wild Legal, un programme juridique pour la transition et les Droits de la Nature. Elle interviendra le 9 février lors de la Conférence-Action du Défi Biodiversité d’ENGAGE sur la thématique « Quel droit pour le vivant ? ». Pour s’inscrire, cliquez ici.

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis avocate de formation. J’exerce en tant que juriste pour des associations qui ont pour mission la préservation de la nature en leur fournissant des conseils et en les accompagnant vers un modèle de plaidoyer pour la reconnaissance du crime d’écocide.

En 2019, j’ai fondé l’association Wild Legal qui est à la fois une école et un incubateur de nouvelles actions en justice pour la reconnaissance des droits de la nature. Nous incubons des campagnes tout en formant les étudiants juristes et le grand public à ces questions-là par le biais de simulation de procès. Cette année, nous incubons une procédure pour crime d’écocide contre l’industrie Alteo, responsable de la pollution aux boues rouges au large de Marseille. Les étudiants se projettent sur ce cas dans la situation où le crime d’écocide serait reconnu dans le droit français, et réfléchissent aux actions que l’on pourrait mener vis-à-vis des gros pollueurs face à la destruction de la nature. Nous mettons ensuite à disposition des associations que nous accompagnons les résultats de ces travaux, et organisons des conférences et des ateliers pour sensibiliser le grand public.

 

En tant que juriste, tu adoptes plutôt une posture de militante ou une posture d’accompagnatrice ?

J’adopte une double posture. Il y a des sujets sur lesquels je suis très militante, comme l’extractivisme. Je suis notamment porte-parole du collectif Or de question en Guyane qui lutte contre les mines d’or industrielles.

J’ai également la casquette ‘accompagnement et formation’ sur les droits de la nature au grand public et aux entreprises car je suis convaincue que cette transition passe par eux. Nous imaginons ensemble à quoi pourrait ressembler la reconnaissance des droits de la nature dans leur travail au quotidien. Nous nous interrogeons sur les nouveaux modèles de société qui pourraient émerger afin de combiner les droits de la nature, les droits humains et d’autres intérêts qui gravitent autour comme le droit des entreprises.

Nous soutenons également des initiatives citoyennes comme la Convention Citoyenne pour le Climat avec qui nous travaillons. Nous leur fournissons le travail produit par Wild Legal sur ces sujets et les accompagnons dans la création d’un plaidoyer citoyen notamment auprès des instances politiques en exerçant du lobbying sur ces notions juridiques.

 

Que penses-tu de l’avis rendu par le ministère sur « l’affaire du siècle » ?

J’étais à l’origine dans l’association Notre affaire à tous créée en 2015, qui a initié « L’Affaire du siècle » aux côtés de Greenpeace France, Oxfam France et la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l’homme. En 2018, nous avons porté cette campagne juridique dans l’idée que non seulement les manquements de l’État soient reconnus mais qu’il soit également obligé à agir.

Malheureusement, l’avis rendu par le ministère début janvier nous permet d’anticiper la décision du juge qui sera bientôt rendue et qui va sans doute se limiter à la simple constatation de la carence de l’État, sans obligation d’action derrière.

Il faut cependant voir ce procès comme un message fort envoyé au gouvernement, mettre en perspective ce jugement qui résonne avec beaucoup d’initiatives comme la Convention Citoyenne pour le Climat montrant une vraie remise en question de la politique environnementale.

 

“ L’avis rendu sur ‘L’affaire du siècle’ est un message fort envoyé au gouvernement, cela montre une vraie remise en question de la politique environnementale  ” 

 

Que penses-tu de la place grandissante des mesures de compensations ?

Il y a beaucoup de domaines dans lesquels ces mesures ne sont pas suffisantes. Par exemple dans le milieu minier, on ne peut pas détruire des forêts et tenter de recréer des écosystèmes d’une richesse incroyable comme celui de la forêt Amazonienne.

Cela témoigne de notre relation ambigüe à la nature, où l’on considère que l’Homme aurait un pouvoir de création similaire à celui de la nature et qu’il pourrait se substituer aux processus naturels. Mais c’est faux, nous ne pourrons jamais compenser à l’identique ce qu’a produit la nature.

Nous devons répondre à la problématique de la destruction de la nature en amont et avec la philosophie des droits de la nature avec laquelle sont incompatibles les mesures de compensation. En effet, dans la Déclaration Universelle des droits la Terre-Mère, la nature a des droits intrinsèques : celui de ne pas être détruite, de suivre ses cycles vitaux, ne pas subir de la pollution… Ce n’est pas compatible avec l’idée que l’Homme peut se substituer aux mécanismes de la nature, il peut juste y participer.

 

L’Homme ne peut pas se substituer aux processus naturels et recréer à l’identique ce qu’il détruit dans la nature.  ” 

 

Peux-tu nous en dire plus sur la Déclaration Universelle des droits de la Terre-Mère ?

La Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère a été formulée à la Conférence mondiale des peuples contre le changement climatique, en 2010, dans laquelle les droits intrinsèques de la communauté du vivant sont reconnus.

Dans cette déclaration, l’humain constate et annonce les droits des individus humains et non humains. La Terre est un être vivant composé d’autres entités intimement liées entre elles, dont fait partie l’être humain, qui a des responsabilités face aux droits inhérents de la Terre-Mère en tant que membre de cette communauté du vivant. Ce texte cherche donc à trouver un mode de cohabitation, tirée des sagesses autochtones qui vivent en symbiose avec la nature.

Cette déclaration sert de texte fondateur aux associations qui travaillent sur la reconnaissance des droits de la nature.

 

Quels conseils donnerais-tu as une entreprise pour se préparer à cette question du droit de la nature

Tout d’abord il est fondamental de se former sur ces sujets et d’acquérir assez de connaissances pour mener une réflexion. Une fois qu’on a pris conscience de ces nouvelles théories sur les droits de la nature, il faut se poser la question : à quel degré, dans mon entreprise, je prends en considération les intérêts de la nature et comment maintenant je peux les intégrer dans mes décisions ? C’est-à-dire qu’il faut réfléchir à la façon de passer d’une activité anthropocentrée à une activité qui soit bio-centrée, afin d’avoir un impact neutre ou positif sur le vivant.

Nous observons une augmentation des réglementations pour limiter l’impact environnemental qui sont vues aujourd’hui comme des contraintes et des freins pour les entreprises. Alors que si l’on se place dans un changement de paradigme, la responsabilité de l’entreprise n’est pas seulement de faire du profit et de satisfaire ses clients, mais de remplir sa mission qui est celle de préserver la nature dans laquelle nous vivons et de laquelle nous dépendons..

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterais vivre dans une société qui s’est interrogée sur ces questions, une société où les droits de la nature sont reconnus et intégrées dans nos lois. J’aimerais que l’on s’adapte aux lois naturelles et voir l’émergence d’une forme de sagesse qui se nourrit des connaissances scientifiques que l’on a sur la nature, des connaissances ancestrales et empiriques.

Je pense notamment à l’œuvre Ecotopia, d’Ernest Callenbach, où la société créée est respectueuse de la nature, moderne et libre, qui vit de ce savoir sur le vivant et qui l’enrichit. Nous devons tendre vers plus de savoirs, vers une valorisation de cette recherche, et mettre la science au cœur de nos décisions, sans tomber dans une vision religieuse ou animiste.

Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia, acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.

 

L’ambition de PIkaia est d’accompagner “la métamorphose et la résilience des organisations”, pourquoi est-ce indispensable aujourd’hui ? 

Ce qui est assez intéressant c’est que cette formulation-là a été choisie il y a trois ans, et aujourd’hui tout le monde parle de résilience. Le constat que l’on fait, c’est que la stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. Il faut se rendre à l’évidence : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’interdépendance radicale où tout est interconnecté, que ce soit au sein de la sphère économique, mais aussi au sein des relations entre l’économie et le vivant, et entre les différents acteurs du vivant. Cela suppose de réfléchir fondamentalement à ce que cela signifie de créer de la valeur dans ce monde-là, et inévitablement travailler sur la question de la raison d’être des entreprises : pourquoi sont-elles là ? À quoi sert leur modèle économique ? Qu’est-ce qu’elles apportent par leurs activités ?

Le deuxième enjeu qui se pose est de déterminer comment les entreprises peuvent continuer d’exercer cette raison d’être compte tenu des changements qui s’opèrent. Cela revient à se concentrer sur l’essentiel, à être capable d’identifier ce qui ne doit pas changer et surtout à accepter ce qui doit changer. Le monde se transforme, et l’entreprise doit suivre la dynamique.

Par ailleurs, dans des périodes d’incertitude ou d’instabilité, la plasticité évolutive, autrement dit la capacité à s’adapter, est primordiale. D’autres capacités s’avèrent indispensables : la capacité à identifier des ressources qui n’étaient pas assez prises en compte jusqu’ici et qui vont devenir essentielles, la capacité à coopérer au sein d’écosystèmes économiques… Il faut opérer un retour aux sources de l’évolution, au sens biologique du terme. Quand Darwin écrivait « survival of the fittest », ce n’est pas la survie du plus apte, mais la survie du plus adaptable. Aujourd’hui c’est la capacité à s’adapter au changement qui est prioritaire.

 

« La stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. »

 

Quels sont les principaux leviers de cette métamorphose pour les organisations ?

Le premier levier en interne est l’identification des ressources sur lesquelles l’entreprise va pouvoir s’appuyer pour s’appuyer pour effectuer cette métamorphose. Il s’agit souvent de ressources immatérielles, de compétences, de relations de confiance… Les ressources immatérielles sont vraiment la clé : l’accès à l’information, la compétence, la manière dont l’entreprise va constituer, ou non, un noeud dans un réseau d’acteurs…

Un autre levier correspond à l’identification des gisements de coopération, c’est-à-dire de se demander de qui l’entreprise dépend, qui dépend d’elle, avec qui elle coopère déjà et avec qui elle aurait intérêt à coopérer.

 

De ton point de vue, quelle serait la nouvelle définition de la valeur qu’il faudrait développer ?

Pour moi, on parlerait de valeur nette, en intégrant les externalités dans le modèle économique. L’externalité va devenir un concept de plus en plus clé : une externalité n’en est une que si on n’en a pas conscience et aujourd’hui, l’entreprise est amenée à se rendre compte de ses externalités. Si elle ne le fait pas elle-même, d’autres se chargeront de le faire ce qui veut dire que la société n’accepte plus que les entreprises fassent peser des coûts cachés sur leurs clients voire sur l’ensemble de la société. L’objectif est de réintégrer les externalités dans le modèle économique et faire en sorte de débarrasser l’écosystème client, la société au sens large, du fardeau de ses externalités. 

D’autre part, l’identification de la valeur créée par l’entreprise par le biais de ses externalités positives est essentielle car il faut également que ça soit une opportunité d’un point de vue économique pour cette dernière. Très souvent, on va chercher à corriger les externalités négatives sans identifier les externalités positives ou sans regarder comment créer des modèles économiques qui pourraient générer plus d’externalités positives entraînant une notion de partage équitable de la valeur. Il est normal qu’une entreprise bénéficie d’une part de la valeur qu’elle a créée.

 

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de perma-économie que tu as développé ?

Il s’agit de l’application et l’extension des principes de la permaculture à l’économie au sens large. La permaculture se résume par l’idée qu’on ne nourrit pas la plante, on nourrit le sol. Autrement dit, on prépare les récoltes futures tout en travaillant sur la récolte présente. Il existe une notion constante d’enrichissement du sol en tant que facteur de production. On travaille donc avec la biodiversité, qu’on accueille et qu’on fait en sorte de développer et de régénérer sur ce sol pour qu’il soit de plus en plus riche et de plus en plus apte à supporter les récoltes futures. Le concept de sol étendu au sens large dans l’économie en général, c’est la société, les humains, la biosphère. L’idée est d’avoir une économie qui, tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social, de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité.

 

« La perma-économique, c’est l’idée d’avoir une économie qui,
tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social,
de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité. »

 

Penses-tu que les collaborateur.rice.s des organisations ont aujourd’hui la possibilité d’accélérer la transition de leur organisation ?

Les salarié.e.s sont détenteur.rice.s de compétences qui ne sont pas valorisées au sein d’une entreprise. Saisissons l’occasion d’identifier, de recenser et de valoriser ces compétences qui peuvent être des compétences techniques, des compétences-métier, des savoir-êtres, des compétences naturalistes…

Virginie Raisson-Victor, cofondatrice du Lépac, laboratoire indépendant de recherche en géopolitique et prospective dont les travaux portent sur la transition et ses enjeux. Depuis octobre 2020, elle préside le GIEC des Pays-de-la-Loire.

Jérôme Cohen, fondateur d’Engage, dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.

Ensemble, ils lancent la Convention21, inspirée de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui offrira l’opportunité aux représentant.e.s de 150 entreprises françaises tirées au sort de formuler leurs recommandations pour décarboner l’économie, régénérer la biosphère et mettre en œuvre une économie éco-compatible.

 

Pourquoi se lancer dans cette aventure aujourd’hui  ?

V.RV : Il me semble que l’élément déclencheur, c’est l’accélération de l’Histoire à laquelle nous assistons. Manifestations des jeunes pour le climat ; déclarations d’urgence climatique par de nombreuses villes ; lancement du Pacte vert européen ; progression de l’ambition carbone de nombreux États ; Convention citoyenne pour le climat : depuis deux ans, on voit bien que toutes les parties s’engagent pour ralentir le réchauffement climatique. De la même façon, de nombreux dirigeants se sont mobilisés en ce sens. À ce jour pourtant, il n’existe pas réellement d’engagement commun ni de feuille de route partagée des entreprises pour collectivement décarboner l’économie, régénérer la biodiversité et mettre en œuvre une économie compatible avec les limites planétaires. C’est donc en faisant ce constat qu’il nous est apparu important d’imaginer un processus qui permette aux entreprises de s’aligner à leur tour sur ces ambitions.

Aussitôt, un deuxième constat s’est imposé : alors que l’entreprise est une entité multipartite, son engagement reste, le plus souvent, dépendant de la décision de ses dirigeants ou de ses actionnaires. Pour améliorer l’efficacité de ses engagements, il nous paraissait également utile de faciliter un dialogue constructif entre les parties constituantes de l’entreprise.

J.C : J’ajouterais que si les entreprises ont été contributrices au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité, elles ont aujourd’hui une formidable opportunité de contribuer à son sauvetage et à sa régénération.  En réalité d’ailleurs, ce n’est plus une option : poussées par les régulateurs, les financiers et les consommateurs, elles sont même « attendues ».

 

Pourquoi avoir lancé cette initiative tous les deux ?

V.RV : Au-delà des valeurs que nous partageons et d’une même vision humaniste, je dirais que notre association repose d’abord sur une conviction commune : la culpabilisation n’est pas le bon moteur pour engager l’action et faire changer les choses. Face à l’urgence, c’est le souci d’efficacité qui doit primer.

Ensuite, notre force est peut-être aussi de ne disposer pour agir que de nos savoirs sur les enjeux écosystémiques et de notre expérience avec les entreprises. N‘étant membres d’aucun parti, groupe ou syndicat, nous ne sommes liés à aucun intérêt spécifique et ne représentons en effet que nous-mêmes. Or pour mener ce genre d’entreprise, cette liberté est précieuse !

J.C : Les valeurs et la vision partagées bien sûr, ainsi que notre volonté commune de passer de la prise de conscience à l’action. Nous constatons, Virginie et moi, une vraie volonté de changement voire de transformation, au sein des entreprises, mais aussi des blocages, que nous essayons, à notre niveau, d’aider à lever. Cette même sensibilité et ces constats partagés nous ont beaucoup rapprochés.

 

Quelle est l’ambition de la Convention21 ?

V.RV : Globalement, c’est évidemment de permettre aux entreprises de dépasser les obstacles qui, aujourd’hui, s’opposent à la mise en œuvre d’actions efficaces face au changement climatique et au recul du vivant. Or pour relever ce défi, plusieurs conditions doivent être réunies. C’est l’ambition de la Convention21.

Faciliter les échanges en fait partie. Il nous semble en effet qu’en France, le débat reste très cloisonné puisque scientifiques, élus, dirigeants d’entreprises, associations, citoyens et investisseurs dialoguent en réalité assez peu ensemble, chacun attendant de l’autre qu’il s’engage davantage. Organiser un processus qui organise des discussions entre toutes des parties prenantes nous semblait donc être une étape nécessaire pour faire émerger de nouveaux leviers de transformation.

J.C : Je sens parfois une vraie frustration chez les dirigeants comme chez les collaborateurs, celle de ne pas pouvoir réconcilier leurs aspirations et leurs responsabilités. J’ai aussi l’espoir que la Convention21 contribue à ce rapprochement.

 

Les entreprises vont-elles accepter de travailler ensemble  ?

J.C : C’est une question fondamentale. Les entreprises ont aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’ouvrir, de trouver des moyens de faire alliance pour travailler sur une cause qui dépasse leurs intérêts propres.

Elles ont, je pense, tout à gagner à s’inspirer d’autres secteurs d’activité, d’autres pratiques. Nous le constatons avec le Défi biodiversité que nous avons lancé cette année : cela fonctionne !

V.RV : Je ne sais pas à quel niveau les entreprises accepteront de collaborer. Mais en attendant qu’elles le décident, le soutien apporté au projet par plusieurs associations d’entreprises me semble déjà de très bon augure qu’il s’agisse du C3D, de l’ORSE, d’Orée, d’IMPACT France, d’Entreprendre, de Germe, de DRO ou du CJD : les voir converger facilement vers le même objectif est un bon présage pour la réussite du projet.

 

Justement, pour vous la Convention21 sera une réussite si… ?

V.RV : Pour moi, la Convention21 sera une réussite si nous réussissons à instaurer un vrai dialogue entre les parties et à dépasser les idées reçues pour, enfin, réconcilier l’intérêt général et l’intérêt particulier, le long terme et le court terme.

J.C : La réussite résidera aussi dans notre capacité à augmenter la prise de conscience sur ses enjeux et, comme l’a dit Virginie, à faire naitre un véritable dialogue entre les parties prenantes du monde économique. Mais nous voulons également parvenir à des mesures et des actions concrètes qui soient véritablement appropriées par l’ensemble des protagonistes de l’entreprise et permettent de faire changer les choses, profondément.

 

Quels sont vos futurs désirables ?

J.C : Je rêve d’une société dans laquelle les personnes qui ont des savoirs, des connaissances, des expériences voire des intérêts différents réussissent de nouveau à construire ensemble.

V.RV : Un futur désirable, c’est le récit d’un futur qui donne envie aux jeunes d’y plonger et d’y être actifs. Nous traversons une période particulièrement anxiogène qui ferme plus de portes qu’elle en ouvre. Autrement dit, une période vraiment peu engageante pour les étudiants ou pour ceux qui arrivent sur le marché du travail. Pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! Que la Convention21 permette de produire un récit qui leur donne envie d’y croire et de se mobiliser serait donc à mon sens une grande réussite.

 

Pour en savoir plus sur la Convention21, rendez-vous sur le site internet www.convention21.fr

Alain Renaudin est président-fondateur de NewCorp, cabinet de conseil à la croisée des chemins entre stratégies de communication et stratégies d’opinion. Passionné par le développement durable et le biomimétisme, il fonde en 2015 Biomim’expo, le grand rendez-vous des acteurs et parties prenantes du biomimétisme et des approches bio-inspirées.

 

Peux-tu présenter ton parcours et tes aspirations ?

Ancien directeur général adjoint de l’IFOP, j’ai passé une partie de ma carrière à sonder l’opinion publique sur beaucoup de sujets en m’intéressant plus spécifiquement aux enjeux de société et de mutation. Je me suis intéressé à la façon dont on peut essayer de comprendre et suivre le monde d’aujourd’hui pour mieux l’anticiper et y participer, et comment les grandes entreprises et les pouvoirs publics peuvent mieux lire l’opinion publique et comprendre ce qu’elle attend d’eux. Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe.

En 2002, suite au sommet de Johannesburg, j’ai développé l’Observatoire du Développement Durable au sein de l’Ifop, qui était une grande consultation pour appréhender ce que les citoyens comprenaient de cette notion, et comment ils évaluaient son adéquation avec une centaine de grands acteurs, comme L’Oréal ou encore Leclerc. Nous avons pu observer une convergence autour du sujet du développement durable, avec l’évolution des réglementations, les nouvelles lois NRE pour que les entreprises cotées rendent compte. Je suis devenu progressivement référent dans cet univers, travaillant avec des groupes industriels, des associations, des sphères politiques.

Défricheur de ces courants d’opinion, je pars du postulat que la société civile est le moteur de la transition et que l’entreprise est le nouvel acteur politique de par sa capacité à créer de l’impact. On peut d’ailleurs constater que la sphère privée est aujourd’hui plus motrice que la sphère publique sur des sujets comme la biodiversité. L’entreprise doit se réguler pour son intérêt propre, pour réconcilier enjeux écologiques et économiques. Plus cet intérêt rationnel sera puissant, plus l’effet de levier sera important.

 

« Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe. La société civile est le moteur de la transition et l’entreprise le nouvel acteur politique. »

 

La question du biomimétisme est de plus en plus mise en avant aujourd’hui, pourquoi ?

En 2010, NewCorp Conseil, le cabinet de conseil que j’ai fondé, est consulté pour un projet de création d’un réseau de fédérateurs autour du biomimétisme, parti de la réhabilitation de quartiers militaires. Le Ceebios, centre d’études et d’expertises en biomimétisme, s’est alors construit autour de cette idée de fonder une association regroupant des acteurs pluridisciplinaires autour de cette thématique. Je me suis plongé dans cette notion de biomimétisme qui pour moi permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». La bio-inspiration est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable. On s’éloigne de la conception anthropocentrée, car bien des réponses résident dans la nature.

Cette approche est de plus en plus en résonnance avec le monde qui nous entoure et avec ses attentes. On connait de mieux en mieux le vivant, et plus on le connait, plus on souhaite en apprendre. Ce changement de regard permet de s’orienter vers la recherche de solutions pour vivre mieux. Nos enjeux sont de plus en plus fondamentaux. La redécouverte de la nature et de nos écosystèmes comme solution au développement durable prend tout son sens.

 

« Le biomimétisme permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». C’est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable »

 

Pourrais-tu me citer des innovations emblématiques du biomimétisme ?

On trouve beaucoup d’initiatives de groupes industriels privés, comme au sein de la recherche avancée de L’Oréal. Le biomimétisme arrive comme nouveau chemin pour trouver des alternatives au service des enjeux de recherche mais aussi de RSE et de développement durable. L’Oréal a été jusqu’à créer une équipe championne du biomimétisme au sein de sa recherche avancée, pour définir une méthodologie et des axes de recherche bien précis. C’est parce que la RSE et la recherche ont décidé de travailler ensemble que le chemin du biomimétisme émerge.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la tendance à trouver des substituts aux produits chimiques notamment pour l’agriculture, avec une chimie réinventée et bio-inspirée au service de la propulsion de substituts aux produits de synthèses phytosanitaires utilisés dans l’agriculture conventionnelle.

Je citerais ainsi la dispersion de phéromone comme substitut aux pesticides. Le biomimétisme propose des alternatives durables aux voies traditionnelles.

 

Biomim’expo, le rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées que tu as créé, est partenaire du Défi Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi cette synergie ?

J’aime les initiatives qui encouragent plus qu’elles ne sanctionnent. Il faut aider et accompagner les projets. Le Défi Biodiversité porté par ENGAGE permet d’accélérer une envie de transformation des entreprises et permet d’aider à faire grandir et passer des caps. Le monde d’après a déjà commencé et il adviendra de ce qu’on décide de faire grandir aujourd’hui.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

J’aimerais un monde dans lequel on s’intéresse plus aux forêts qui poussent qu’aux arbres qui tombent. Il faut s’intéresser au positif, la critique doit être constructive. Dans ce monde, les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais des Hommes qui disent oui. Nous manquons de leadership aujourd’hui sur ces sujets, il y a beaucoup d’initiatives individuelles dans la société civile mais nous avons besoin de visions.

Je souhaiterais également que l’humanité redécouvre sa communauté de destin et son projet collectif, car les frontières nationalistes n’auraient plus de sens. Dans les œuvres de science-fiction, lorsqu’un enjeu guette le monde, il y a souvent un gouvernement mondial qui se met en place, et c’est cette idée de destin collectif et non plus individuel et patriotique que j’aimerais voir émerger.

 

« J’aimerais un monde où les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais qui disent oui.
Nous avons besoin de leadership et de visions sur ces sujets »

 

Une œuvre d’art qui représente ta vision ?

Je pense à l’initiative de l’Orchestre National de France durant le confinement où les musiciens ont enregistré une symphonie à distance.

Je suis captivé par la capacité qu’ont les musiciens de créer à plusieurs une harmonie d’une ampleur qui nous dépasse, qui dépasse la somme des individus qui la compose. C’est fascinant de voir ce que l’on peut produire et créer collectivement et la résonance que cela peut avoir.

 

 

Kalina Raskin est la directrice générale du Ceebios, le centre national d’études et d’expertise dans le domaine du biomimétisme. Son profil transversal qui mêle ingénierie physico-chimique et biologie est le résultat de son appétence pour les sciences et sa volonté d’agir pour la transition écologique. Elle a d’abord contribué au développement du biomimétisme en France au sein de l’ONG Biomimicry Europa et de Paris Région Entreprises. Depuis 2014, elle dirige le Ceebios avec l’ambition de déployer le biomimétisme pour accélérer la transition des acteurs privés et publics.

On entend parler de biomimétisme dans les nouvelles solutions qui s’offrent aux entreprises dans le cadre de la transition écologique, peux-tu nous en dire plus ?

Il faut d’abord distinguer la bioinspiration et le biomimétisme. La bioinspiration, comme son nom l’indique, c’est s’inspirer du vivant pour l’innovation, au sens très large du terme, tant pour les produits, que pour les procédés de fabrication voire pour l’organisation générale de la société et des structures. Cependant, la bioinspiration n’est ni nécessairement scientifique, ni nécessairement durable. On la trouve par exemple dans l’art – imiter des formes, s’inspirer du vivant pour des raisons artistiques et esthétiques. Il a donc fallu définir à l’international les différents mots qui caractérisent les différentes sous-catégories de la bioinspiration. Dans ce cadre, la biomimétique correspond à l’approche scientifique de la bioinspiration dans les problématiques purement techniques.

Le biomimétisme est l’approche scientifique qui inclut la notion de durabilité et garantit la prise en compte des enjeux de transition écologique. Il repose sur le principe selon lequel au cours de l’évolution, par essai-erreur, les espèces vivantes ont progressivement acquis la capacité à s’adapter au mieux à leur environnement. Cela se traduit par des performances techniques, comme des capacités d’adhésion, des capacités de moindre résistance à l’air par exemple. L’objectif du biomimétisme est d’atteindre ces performances et ces aboutissements dans les conditions propices à la durabilité telles que l’on les entrevoit dans le vivant, qui fonctionne grâce aux énergies renouvelables, à des matériaux entièrement recyclables, à une gestion extrêmement efficace de l’information, à des consommations énergétiques optimisées…

Au-delà d’imiter une performance technique du système, le biomimétisme prend en considération le système dans son ensemble et toute sa capacité à atteindre un certain niveau d’optimisation par rapport à des flux de matière, d’énergie ou d’informations. C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

Quels sont les intérêts pour les acteurs économiques d’adopter une démarche qui s’inscrit dans le biomimétisme ?

Des enquêtes ont été menées pour comprendre les différents attraits du biomimétisme pour les acteurs économiques, au-delà d’une affirmation empirique. On peut en citer trois principaux.

En premier lieu, la créativité des approches inscrites dans le biomimétisme permet aux différents secteurs de sortir de leurs sentiers battus. En l’occurrence, quand on est ingénieur automobile, on a rarement l’habitude de faire appel à la biologie. Même dans le secteur de la cosmétique, qui comprend a priori des biochimistes et des biophysiciens, il est rare de sortir du cadre imposé par les études suivies et les premières années de carrière pour changer de regard.

Ensuite, les intérêts pour les acteurs économiques comprennent bien sûr des enjeux de performance, purement techniques, qui leur permettent de se démarquer de la concurrence dans des industries où l’on peut avoir fait le tour de ce qui marche, ou pas, en proposant des solutions alternatives.

Enfin, et surtout, il y a cette volonté de faire converger, comme je le disais précédemment, à la fois la performance d’innovation mais aussi les critères de transition écologique et de durabilité qui s’imposent à tous les acteurs de l’économie, particulièrement aux industriels.

“ C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

 

Est-ce que cette approche peut être transposée à tous les secteurs ?

Globalement, le biomimétisme est un transfert de connaissances de la biologie vers d’autres disciplines. A partir du moment où ces disciplines sont représentées dans un secteur industriel, potentiellement tout le secteur industriel pourra bénéficier à terme d’idées et de solutions issues de la bioinspiration, du biomimétisme. Que ce soit le secteur aéronautique, le secteur automobile, le secteur des transports au sens large du terme, de la construction, de l’agroalimentaire, des cosmétiques, de la santé, de l’énergie… Toutes ces grandes industries sont aujourd’hui représentées dans le collectif d’acteurs réunis autour du Ceebios et sont ceux qui manifestent à l’échelle nationale ou internationale le plus souvent leur intérêt pour le sujet. 

Aussi, dans les projets inscrits dans une démarche en biomimétisme, on reste principalement sur des segments de type produit, plus que sur des enjeux organisationnels, tout simplement parce qu’on a plus de connaissances techniques et scientifiques sur des enjeux produit – les matériaux, la chimie, les capteurs, les senseurs. Il existe moins de travaux consolidés sur tous les aspects organisationnels, c’est-à-dire ce qu’on pourrait apprendre de l’organisation d’un système biologique, d’un groupe d’espèces ou d’un écosystème naturel. Peu de travaux font le pont entre les sciences de l’écologie et les sciences humaines et sociales ou les sciences économiques. On reste encore trop souvent dans le champ de la métaphore : il faut fonctionner en cycle, il faut faire de l’économie circulaire comme les écosystèmes naturels, il faut avoir des hiérarchies potentiellement horizontales, adopter des stratégies de pollinisation comme les abeilles… Mais car cela reste abstrait et les analogies ne sont pas toujours les bonnes. En France, des travaux académiques tels que ceux menés par Paul Boulanger, co-fondateur de Pikaia, contribuent au développement du biomimétisme organisationnel.

Le biomimétisme est-il accessible à tous types d’organisations ?

En termes de catégories d’organisations, du fait des efforts importants de recherche et développement à mettre en oeuvre, ce sont souvent les plus gros acteurs qui peuvent s’approprier et s’engager dans ces démarches. A l’autre extrême, il y a aussi beaucoup de start-up dont l’ensemble du développement est d’abord lié à une approche en biomimétisme. Ce que l’on souhaite et ce que l’on commence à voir apparaître, c’est de pouvoir faire émerger ces projets et ces innovations en co-développement, pour faire en sorte que tout le tissu de PME et d’ETI bénéficie de ce qu’auront développé les grands groupes ou les start-up.

Le biomimétisme est-il synonyme de préservation de la biodiversité ?

Ce qui est fascinant avec le biomimétisme, c’est que c’est un très grand appel à la conservation de la biodiversité. La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés. On observe un changement de regard des entreprises sur la biodiversité, qui veulent de plus en plus participer à sa conservation. 

Eel Energy a par exemple développé une hydrolienne ondulante pour capter l’énergie des vagues, dont la morphologie est inspirée par l’ondulation de l’anguille. On sort du modèle “hachoir” des hydroliennes conventionnelles, ce qui limite largement l’impact direct sur la biodiversité.
Un autre exemple basé sur les fonds marins comprend tous les acteurs, comme Seaboost, qui travaillent aujourd’hui sur les récifs artificiels par biomimétisme. Ils cherchent à comprendre l’organisation des écosystèmes marins pour pouvoir bâtir des récifs qui peuvent accueillir et restaurer la biodiversité. 

Suez – Zones Humides ARTificielles (ZHART) a été développé sous le nom de Zones Libellule

Dans le même esprit, Suez a développé des zones humides artificielles : ils ont observé ces écosystèmes pour comprendre le fonctionnement de ses éléments – la faune, la flore, et même les microorganismes. Ils l’ont alors reproduit et ont provoqué la création d’une zone humide en aval des stations d’épuration. On appelle ces zones des zones libellules : elles permettent de faire de la captation des micropolluants qui ne sont pas retenus par les stations d’épuration. Les co-bénéfices sont nombreux : ça restaure la biodiversité, ça restaure les zones humides qui sont évidemment très menacées, et puis c’est aussi plus agréable pour les riverains que des installations industrielles classiques. 

“La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés

 

Quelle est ta vision du rôle des entreprises dans la transition actuelle ? 

Je pense que la biodiversité commence à être intégrée de manière de plus en plus ambitieuse dans les stratégies de RSE, mais pas encore de manière récurrente. On sent néanmoins une évolution très positive et très favorable chez beaucoup d’entreprises, y compris les très grandes. 

Il ne faut pas négliger le fait que ces entreprises sont dirigées par des hommes et des femmes qui ont des valeurs, des convictions, et qui ont envie de changement et d’en être les porteurs. Les salariés aspirent eux aussi à des choses nouvelles, dont la jeune génération qui arrive et qui n’a plus envie de cautionner des attitudes qui ne sont plus des attitudes responsables. 

Je pense donc que les entreprises sont poussées par des forces intérieures qui s’ajoutent aux contraintes commerciales et économiques, notamment à travers les nouvelles demandes des consommateurs.
Nous par exemple, en interne dans notre PME, nous réfléchissons à un système qui permettrait aux salariés des entreprises de consacrer une partie de leur temps à la transition écologique, qu’elle soit pour le bien commun ou pour leur propre préparation aux changements à venir. Au-delà des contributions des entreprises, qui devraient d’ailleurs toutes être des entreprises à mission, il me paraît primordial de réfléchir à des modèles alternatifs de relations au travail pour que chacun puisse dégager du temps pour la transition écologique et pour le bien commun

Quels serait ton futur désirable dans les années à venir ?

Mon futur désirable, c’est une nouvelle alliance d’Homo Sapiens avec le reste du vivant, une resynchronisation avec les grands cycles naturels.
C’est recréer un émerveillement collectif vis-à-vis du vivant, qui passe à mon sens par l’éducation au sens large du terme, en commençant par les plus jeunes. J’ai la chance d’avoir deux enfants qui ont spontanément une appétence et un intérêt pour le vivant, ce qui est assez souvent le cas des enfants. Malheureusement, ça se perd avec le temps, surtout pour les familles qui vivent en milieu urbain. Recréer cette connexion dès le plus jeune âge avec le vivant est fondamental, et je vois dans le biomimétisme une opportunité pour changer de regard. 

On a l’habitude d’emmener des ingénieurs, des dirigeants et des décideurs en balade, qu’elle soit en forêt ou au Muséum national d’Histoire naturelle. On profite de ces occasions pour leur faire regarder le vivant d’un point de vue différent, au-delà du décor agréable qu’il offre. On les invite à porter un autre regard sur la compréhension des phénomènes qui sont sous leurs yeux, et souvent il y a cette étincelle qui se produit dans leur regard qui traduit ce changement de rapport au vivant et cette fascination pour un système qu’ils ont totalement négligé ou qui faisait partie du décor.
Ce futur désirable, c’est un futur de reconnexion individuelle au vivant.

Reza Deghati est un photographe et photo-reporter iranien. Exilé de son pays depuis 1981, il a sillonné plus de cent pays, photographiant les guerres, les révolutions et les catastrophes humaines. Publié dans les plus grands médias internationaux, il est aujourd’hui l’un des reporters-photographes les plus reconnus au monde. Il est à l’initiative de nombreux projets humanitaires, voués notamment à la formation des enfants et des femmes aux métiers de la communication et de l’information.

 

Comment as-tu traversé la période de confinement ?

D’un point de vue personnel, je vis plutôt bien cette période. Dans chaque malheur, il y a des moments de bonheur. Pour moi, cela a été de me trouver pendant deux mois en famille, ce qui n’était pas arrivé depuis quarante ans. Je n’avais jamais autant vu mes enfants !

Professionnellement, la crise remet en question mes projets. Depuis un an, nous préparions avec les Nations Unies de grands projets au Tchad, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Sénégal. Évidemment, tout est tombé à l’eau.
C’est donc pour moi un moment pour réfléchir à ce qui est essentiel, à ce que je souhaite continuer à faire ou pas après. J’ai d’ailleurs récemment décliné des propositions de projets car je n’arrive pas encore à me projeter dans l’avenir, dans l’après-coronavirus. Ma pensée est encore ancrée dans un système pré-coronavirus, système que nous devons changer.

 

Sagesse, Afghanistan © Reza

 

De ton point de vue d’artiste, qu’est-ce que la crise dit de notre rapport au monde ?

La crise nous montre comment nous sommes rentrés dans un système, une machine infernale, sans garder du temps, de l’énergie et de la volonté pour nous arrêter et réfléchir au sens de nos actions.

Dans mes conférences, j’utilise souvent l’image du Titanic. Nous, Occidentaux, vivons dans un Titanic avec, en haut, des passagers de première classe dans leurs grands restaurants, et en bas, les machinistes qui font fonctionner le paquebot. Il y a aussi nous, les journalistes et les humanitaires qui, de temps en temps, plongeons dans l’océan pour voir ce qu’il se passe sous la coque. Ce que nous voyons, c’est un monde à feu et à sang. Des embarcations de fortune qui prennent l’eau, des familles accrochées à un bout de bois flottant.
Nous remontons sur le Titanic avec nos témoignages, nos photographies et nos interviews, et nous alertons les passagers : « Attention ! Nous voguons sur un océan de feu et de sang. » Mais le bruit de la fête et du concert couvre nos cris. Pourtant, si nous crions, ce n’est pas seulement pour aider les gens d’en bas, mais pour prévenir les passagers que si nous continuons dans cette direction, le bateau-lui aussi va prendre feu et sombrer.

La crise du coronavirus, c’est un peu ce moment où l’on arrête le grand bruit de la fête pour méditer et écouter ce qui se passe dans le monde. Si chacun d’entre nous ne prend pas ce temps-là et s’en retourne à ses activités, nous courrons à la catastrophe.

 


Innocence blessée © Reza

“ Nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

 

Tu travailles beaucoup sur les questions de solidarité à l’international, en Afghanistan, en Iran, en Afrique, dans les camps de réfugiés dont on parle moins aujourd’hui. Si la crise a créé de nouvelles solidarités locales, ne nous renferme-t-elle pas aussi sur nos frontières ?

Ce que nous vivons maintenant, je l’ai déjà vécu depuis 40 ans dans les pays en guerre. A la différence que contrairement aux guerres conventionnelles marquées par le bruit assourdissant des engins de combat, nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

Dans ce genre de situation, l’individu a deux réactions. D’abord, se renfermer sur lui-même pour se protéger. Ensuite, et très vite, il forme des solidarités collectives avec ses voisins voire avec de parfaits inconnus.

A l’échelle internationale, nous sommes aujourd’hui dans la première phase de panique généralisée où l’on s’occupe de soi-même et de son entourage direct. Mais nous réalisons aussi que nous vivions jusqu’ici dans un système concurrentiel, individualiste et hypocrite, reposant sur des théories économiques, qui est finalement peu adapté à l’être humain. On commence à comprendre l’importance de l’humain et du collectif. Je crois donc que la solidarité internationale n’en sera que plus forte demain.

D’ailleurs, le confinement permet aussi le retour à la famille que les impératifs économiques et politiques avaient peu à peu effacé. Nous réalisons que, contrairement à ce que nous disent les théories néolibérales, la plus petite unité de la société n’est pas l’individu mais bien la famille.

 

“ Les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir.

 

Quel est le rôle des artistes dans cette période ?

La question m’évoque le souvenir d’une discussion avec Massoud, commandant de la résistance afghane durant la guerre d’Afghanistan. Nous parlions de poésie et de littérature et un supérieur était venu voir Massoud pour lui demander de se concentrer sur les urgences du moment. Ce dernier lui avait répondu : « Si on ne s’occupe pas de littérature, pourquoi fait-on la guerre ? ».

 


Massoud, guerrier de la paix © Reza

 

Je suis convaincu que les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir. Il nous faut créer des mouvements communautaires et des think tank d’artistes pour nous donner les moyens de continuer à travailler.
Pour les artistes, la crise en cours est aussi une opportunité pour faire évoluer nos pratiques. Pour nous demander comment les écrans et le numérique d’une part, et le local d’autre part, peuvent nous aider à répendre l’art partout. Pour nous aider à prendre de la hauteur par rapport à nos projets, à prendre plus de temps pour réfléchir à ce que nous faisons. Autrement, les peintres ne peindront plus que des bâtiments et les journalistes ne photographieront plus que des mariages.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Mon souhait le plus cher est que nous allions vers plus d’empathie et de solidarité.

 


Les enfants photographes © Reza

 

Découvrir les travaux de Reza.

Gilles Bœuf est un biologiste reconnu en France et à l’international, expert des sujets de biodiversité. Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, il fut président du Muséum national d’Histoire naturelle et professeur invité au Collège de France.

Comment vis-tu la période actuelle ?

Je suis révolté contre ceux qui me disent « on ne savait pas ». Nous observons depuis des années de plus en plus d’épidémies, liées à une maltraitance du vivant. Le coronavirus n’est ni une punition divine, ni une revanche de la nature. C’est une nouvelle alerte, et peut-être la dernière ! Ce qui est clair, c’est que si nous ne changeons pas, si nous repartons comme avant, nous nous dirigeons encore plus vite vers des problèmes gigantesques.

 

“ Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant.

 

Comment mieux comprendre l’intrication entre les questions du vivant, climatiques et aujourd’hui sanitaires ?

Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant, nous sommes consommateurs du vivant, nous sommes coopérateurs avec le vivant. Admettre déjà cela changera notre relation au vivant.

Le lien entre la question climatique, celle du vivant et les enjeux sanitaires, est que plus le climat change rapidement, plus les virus se développent près de zones habitées par les hommes et plus les risques d’épidémies augmentent.
Et non seulement le changement climatique affecte le vivant, mais le vivant, en s’adaptant aux changements, affecte aussi le climat. Si on coupe une forêt, on perturbe le cycle de l’eau et il n’y plus de pluie. Si on surpêche, l’océan n’est plus capable de stocker le CO2.

 

Nous sommes et allons être de plus en plus nombreux à vivre en ville. Crois-tu à une ville durable et respectueuse du vivant ?

J’ai envie d’y croire ! Il est clair que nous ne développerons pas demain à Paris une agriculture urbaine permettant l’autonomie alimentaire de la ville. Mais si nous visions déjà de combler 10% des besoins, les urbains verraient ce qu’est le vivant. Ils verraient par exemple que la tomate n’est pas là entre novembre et mai, ce qui nous permettrait de revenir à la saisonnalité.
Ensuite, il faut verticaliser la ville pour éviter au maximum l’artificialisation des sols. Sous quelles conditions ? Je suis sûr qu’en faisant collaborer des écologues et des architectes, nous trouverons des solutions.

 

“ Engager un écologue au sein de chaque entreprise.

 

Du côté des entreprises, on observe aussi une prise de conscience de l’impact environnemental des activités en termes d’émissions de CO2. Mais comment mesurer son impact sur la biodiversité ?

Le premier élément pour concilier activités économiques et biodiversité, c’est de s’intéresser à l’aménagement du foncier. Nombre d’entreprises ont l’opportunité de laisser des espaces sauvages.

Le problème avec les métriques de la biodiversité, c’est qu’elles sont infiniment plus compliquées qu’un calcul des émissions de C02. C’est un vrai problème pour nous écologues.
Il vaudrait mieux avoir une approche au cas par cas en engageant des écologues au sein de chaque entreprise. Ils aideraient par exemple à préserver certaines fonctionnalités essentielles du vivant en identifiant les keystone species qui, par la qualité, le nombre et l’importance des liens qu’elles entretiennent avec leur habitat et les autres espèces, organisent les écosystèmes et sont essentiels à leur fonctionnement.
Ces écologues auraient une fonction de conseil et aideraient les entreprises à appliquer au mieux la formule « Éviter, réduire, compenser » qui est aujourd’hui peu ou pas intégrée.

 

“ Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix.

 

Es-tu partisan d’une comptabilité intégrant la dimension biodiversité ?

Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix. Je m’insurge à l’idée qu’un thon rouge à une valeur nulle jusqu’au moment où il est pêché et vaut subitement un million d’euros. On ne peut pas continuer comme cela.
Ce que l’on peut mesurer par contre, c’est le coût de l’inaction, c’est-à-dire la valeur financière générée par les services écosystémiques rendus gratuitement par la nature, et que nous perdrons si nous laissons les écosystèmes mourir. Des travaux ont par exemple été fait sur le coût économique que représentera la destruction des forêts ou l’extinction des abeilles.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Je souhaite voir émerger une société de la sobriété, dans le sens où enfin, nous prendrons en considération des choses qui ne sont pas liées à l’argent. Et surtout une société de justice sociale, car sans justice sociale, nous n’arriverons à rien.

François Gemenne est chercheur en science politique, et spécialiste en géopolitique de l’environnement. Il s’intéresse notamment aux effets du changement climatique sur les dynamiques migratoires. 

 

Comment vis-tu la crise sanitaire en cours ?

Avec beaucoup d’anxiété et d’inquiétude pour la suite. Difficile pour moi de céder à l’optimisme de la réinvention post coronavirus… Je pense que notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. Ce que veut la plupart des gens, c’est juste retrouver le monde d’avant. On risque donc d’être moins susceptibles d’accepter des contraintes environnementales à l’avenir.

 

“ Notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. 

 

Jean Viard nous disait que la crise du coronavirus nous fait prendre conscience de l’existence d’un futur. Partages-tu cette idée ?

Je suis plutôt d’accord, mais je suis incapable, comme beaucoup de gens, d’imaginer à quoi ce futur pourrait ressembler. Et de manière naturelle, on a plutôt tendance à se tourner vers ce que l’on connait déjà plutôt que de sauter dans l’inconnu. Je pense donc qu’on risque malheureusement de rentrer dans une période de repli sur soi, un parfait terreau pour les nationalismes.

 

Que penses-tu de l’impact de la crise sanitaire sur les dynamiques migratoires ?

Le flux migratoire lié au coronavirus représente plusieurs millions d’individus. C’est sans précédent. On parle ici de migrations intra-étatiques, avec un processus de fuite des urbains vers les campagnes, mais aussi de migrations interétatiques, avec par exemple le départ de certains Italiens vers l’Afrique.

Certaines dynamiques pourraient d’ailleurs potentiellement s’inscrire dans le temps long. De manière générale, les gens vont avoir de plus en plus tendance à s’isoler les uns des autres, par sécurité, ce qui va transformer durablement les modes de vie. Par exemple, on peut penser que beaucoup vont désormais privilégier les modes de transport individuels plutôt que les transports en commun. Reste à savoir si ce sera la voiture ou le vélo…

 

“ Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.

 

Malgré tout, ne penses-tu pas que cette crise permet une certaine prise de conscience ? 

La vertu pédagogique de cette crise est de nous démontrer, en temps réel, l’impact des activités humaines sur l’environnement. Mais en faisant le lien entre crise sanitaire et crise environnementale, le risque est qu’on en arrive à une opposition binaire entre Homme est Nature du type « ce sera nous ou elle ». L’enjeu de la crise deviendrait alors de reprendre la main sur le virus, sur la nature, et de gagner. Il faut faire attention à la tentation de naturalisation du virus, à l’idée que le virus serait un signal que nous envoie la Terre. C’est une idée dangereuse.

Ce sur quoi on doit prendre appui, ce sont plutôt tous les mécanismes de solidarité que l’on voit se développer dans la société. Ils nous montrent que nous sommes prêts et capables de tout arrêter pour sauver une petite partie de la population, qu’importe le coût économique.

L’enjeu est maintenant de déployer cette solidarité citoyenne pour inclure les victimes présentes et à venir du dérèglement climatique. Avec deux obstacles majeurs : les plus touchés par les changements climatiques ne sont pas les personnes âgées mais les jeunes, et ce ne sont pas nos voisins mais des habitants d’autres pays.

 

Que penses-tu des mesures de relance économique qui vont parfois à l’encontre des des normes environnementales ?

C’est un message terrible qui nous est envoyé. Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.
En réalité, ce n’est qu’une excuse utilisée par certains lobbies et certains gouvernements pour se débarrasser de toute contrainte. Si l’on tombe dans leur piège, j’ai peur qu’on ne revienne pas au monde d’avant mais au monde d’il y a 15 ans. Que le maigre édifice de petits pas que l’on avait bâti s’effondre comme un château de cartes.

 

“ Reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun.

 

A l’échelle internationale, quel sera pour toi le rebond politique de la crise ?

Il y a un risque que l’Europe sorte de la crise en lambeaux. Encore une fois, elle a montré son incapacité à prendre des décisions communes face à la crise, reléguant aux nations le choix des mesures à prendre.
Aujourd’hui, d’après des sondages, 52% des Italiens sont favorables à une sortie de l’Union Européenne. Le Green New Deal, qui avait été adopté avant la crise, n’a été signé que par dix pays membres. C’est un vrai plan de sortie de crise, mais la moitié de l’Europe n’en veut pas à l’heure actuelle.

 

Si tu avais un espoir de futur désirable, à quoi ressemblerait-il ?

Que nous puissions reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun. Retrouver un certain sens de la solidarité en s’appuyant sur ce qu’il se passe aujourd’hui, et le projeter au-delà de nos frontières.
Et pour l’Union Européenne, mettre en place le Green New Deal qui est, je pense, le plan de sortie de crise dont nous avons collectivement besoin.

 

Loïc Blondiaux est professeur de sciences politiques, et travaille depuis quinze ans sur les sujets de démocratie participative. Il est aussi membre du comité de gouvernance de la Convention Citoyenne pour le Climat.

 

Peux-tu nous rappeler comment est née la Convention Citoyenne pour le Climat ?

La Convention Citoyenne pour le Climat (CCC) a une histoire plurielle et complexe.
Sur le temps long, elle s’inscrit dans la suite d’un certain nombre d’expériences démocratiques ayant eu lieu au Canada, en Irlande, en Islande, et qui ont permis d’envisager la possibilité que des assemblées citoyennes tirées au sort puissent participer au processus constitutionnel ou législatif.
Sur le temps court, la CCC s’ancre dans le contexte de la crise des Gilets Jaunes et dans leur demande de plus de démocratie et de participation citoyenne. L’idée concrète de cette CCC est née d’un texte porté début 2019 par un collectif de citoyens et chercheurs intéressés par l’innovation démocratique, les Gilets Citoyens.
Mais dès 2017, avec la Fondation Nicolas Hulot, nous avions proposé une Assemblée Citoyenne du futur, une réforme constitutionnelle visant à doter la cinquième République d’une troisième assemblée composée en partie de citoyens tirés au sort, qui aurait eu pour vocation de porter les intérêts de long terme dans le processus législatif.
Enfin, la CCC s’inscrit aussi dans le cadre d’un projet de réforme constitutionnelle, aujourd’hui interrompu, pour transformer le Conseil Économique, Social et Environnemental en Chambre de la Participation Citoyenne.

Finalement, la Convention Citoyenne pour le Climat est le creuset de toutes ces idées, initiatives et influences variées.

 

“ Ce dont souffre la démocratie participative, c’est d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. 

 

Après six mois d’expérimentation de la CCC, quelles sont tes premières conclusions ?

A propos de la Convention, nous pourrions reprendre l’expression consacrée de Mark Twain “Nous ne savions pas que c’était impossible, alors nous l’avons fait”. Au sens où il était clairement déraisonnable de penser qu’un groupe de citoyens tirés au sort pourraient produire, en quelques mois, et sous la forme d’articles de lois, des propositions visant à réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Cette mission quasiment impossible est pourtant en passe de réussir.

Évidemment, la crise du Coronavirus a affecté tout le processus et nous empêche de nous projeter dans les résultats de la convention. A l’heure actuelle, ce que nous avons observé, c’est qu’un collectif de 150 citoyens tirés au sort, avec une visée effective de diversité sociologique, est parfaitement capable de s’engager dans un processus exigeant, de s’approprier des enjeux habituellement considérés comme trop complexes pour être confiés à des non experts, et de formuler des propositions pertinentes et pour certaines radicales, afin de faire advenir la transition écologique.

Évidemment, ces propositions avaient déjà été réfléchies par des experts et des acteurs de la société civile, mais les citoyens ont su les sélectionner en fondant leurs arbitrages sur deux principaux critères : leurs effets sur les émissions de gaz à effet de serre et l’impératif de justice sociale.

 

Qu’est-ce que le Coronavirus change dans le processus de la CCC ?

Le confinement interdit la réunion physique qui est une condition de l’efficacité du travail des citoyens et de la légitimité de leurs travaux. Le processus est donc pour l’instant en suspens.

Un autre problème est la complexité forte à intégrer les informations nouvelles liées à la crise du coronavirus dans les travaux effectués depuis six mois, alors même que les citoyens n’ont plus la possibilité de se réunir physiquement pour débattre.

Malgré les difficultés du présent, je veux insister sur l’incroyable niveau d’engagement et d’implication de ces 150 citoyens. Même en confinement, ils continent à réfléchir, à s’informer, à avancer sur des thèmes transversaux. Nous sommes tous impressionnés par la qualité des délibérations citoyennes.

Les travaux continuent d’ailleurs en ce moment. Jeudi et vendredi derniers les citoyens étaient prêts de 130, connectés en ligne via zoom, à réfléchir ensemble à la rédaction d’une message commun destiné à la population et à l’exécutif. Nous expérimentons la possibilité d’une délibération en ligne et celle-ci semble désormais possible techniquement, sans conséquence majeure sur la qualité du travail démocratique, ce qui est une bonne nouvelle.

 

“ Il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. 

 

Penses-tu qu’il y aura un avant et un après la CCC ?

Oui, dans l’hypothèse où les propositions citoyennes peuvent dans le processus législatif ou dans l’organisation d’un référendum obligatoire.
Jusqu’à aujourd’hui, l’exécutif a plutôt évoqué un référendum consultatif, ce qui me paraît très insuffisant. Ce dont souffre la démocratie participative, c’est justement d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. Elle a aujourd’hui besoin d’institutionnalisation pour que, demain, la délibération des citoyens tirés au sort soit un critère clé de légitimation des décisions politiques.

Avec l’arrivée du Coronavirus, l’incertitude sur l’état futur des économies et des sociétés ne nous permet pas de savoir ce que sera la place des impératif écologique et démocratique dans les mois à venir. L’écologie et la démocratie risquent d’être les grandes perdantes de la période en cours, si nous ne nous mobilisons pas pour les défendre. Nous sommes dans un moment de grande incertitude où tout se joue.
Attention, il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. A travers nos réflexions, nos propositions, notre capacité à ne pas succomber à la tentation du retour en arrière, ni aux sirènes de l’autoritarisme. Nous sommes déjà collectivement en train de fabriquer l’après.

 

“ Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir. ” 

 

Tu parles du référendum comme un moyen efficace pour arbitrer sur les propositions de la CCC. Ne penses-tu pas que ce mode de décision sondagier risque de nier la démocratie ?

Tout dépend du point de vue que l’on porte sur le référendum. Certains y voient un déni de démocratie, du fait de leur caractère plébiscitaire. Je suis personnellement de l’avis de Cristina Lafont qui explique dans Democracy Without Shortcuts que l’idéal démocratique exige que le plus grand nombre puisse participer au processus de décision collective. Il me semble que le référendum est un instrument démocratique par excellence lorsqu’il est précédé d’une vraie délibération collective, et lorsque le vote n’est pas présenté sous une forme binaire (oui ou non) mais sous une forme plus complexe, à l’image du référendum sur le traité constitutionnel européen.

 

Que pouvons-nous faire à l’échelle individuelle et collective pour que la crise en cours ne nous mène pas à un retour au « monde d’avant » ?

A l’échelle individuelle, pour les personnes confinées, ce temps doit aider à prendre du recul par rapport à ses propres croyances et à son mode de vie. En quelque sorte, retrouver l’otium des latins, ce temps libre voué au repos, à la méditation et aux loisirs studieux, un temps hors du monde indissociable de la « vie bonne ». Il me semble de ce point de vue que, même si nous ne sommes pas en première ligne dans la lutte contre le coronavirus comme le sont tous ceux qui dans les hôpitaux, les ehpad, les chaînes de production et de distribution de biens essentiels et les services publics sont en train d’assurer notre survie, nous autres confinés pouvons contribuer à ne pas reproduire les comportements qui nous ont amené là où nous en sommes. Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir.

D’un point de vue collectif, il faut que les adversaires du retour à « l’avant » se rassemblent, s’organisent et développent des imaginaires capables d’affronter, sinon d’empêcher empêcher les effondrements à venir. Alors même que nous ne pouvons pas nous rencontrer ou nous réunir physiquement, c’est aujourd’hui plus que jamais que nous devons faire de la politique. La politique est notre seule voie de sortie pour sauver le monde. Et j’emploie le mot politique au sens large : s’engager dans des structures de solidarités, des associations, des mouvements politiques, mais aussi produire des idées politiques, élaborer des programmes, concevoir des stratégies d’influence ou de prise de pouvoir.

 

“ Nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. ” 

 

Avons-nous besoin de radicalité ?

Oui, nous devons redevenir radicaux. A la fois radicaux dans le sens de la lutte contre nos adversaires qui sont bien réels et particulièrement dangereux. Et radicaux dans le sens d’un retour à nos racines, non pas sur le mode du terroir ou de la nation, mais sur la base de l’axiome selon lequel nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. L’individu libre et sans attaches, capable de s’émanciper de toute contrainte naturelle et de vivre sans s’associer, est une fiction que l’idéologie néo-libérale a consacré, mais qui reste une fiction. D’ailleurs, la crise sanitaire actuelle nous rappelle que nous devons nos existences individuelles à des systèmes de protection sociale inventés au XIXe siècle et dont la destruction menace chacun d’entre nous.
Nous devons nous concentrer sur ces deux objectifs qui sont, je pense, conciliables : d’une part la protection de nos systèmes de solidarité, structurés à l’échelle nationale, et d’autre part la préservation de nos écosystèmes naturels. Et cela exclut largement l’idée selon laquelle le marché va se substituer à tout le reste…

 

“ L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. ” 

 

Si tu devais définir tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils et comment s’inscriraient-il dans le présent ?

Je ne pense pas que l’on puisse se projeter dans le « monde de l’après » sur un mode purement utopique. Évidemment, il nous faut un imaginaire, mais ça n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. En essayant de ne pas s’effondrer, en ne renonçant pas, en ne cherchant pas la fuite individuelle, en restant attentif aux autres dans le moment présent, en prêtant attention au monde qui nous entoure, en redécouvrant le sens de notre « résonance » au monde, comme nous le suggère Harmut Rosa.

Dans cette optique, je vais donner un conseil de lecture : Générations Collapsonautes, naviguer par temps d’effondrement de Yves Citton. L’auteur y relie les réflexions des collapsologistes à d’autres clefs de lecture, d’autres références. C’est absolument formidable ! Il nous explique par exemple comment, alors que nous parlons d’un potentiel effondrement futur, une immense majorité de vivants sur Terre, humains et non humains confondus, vivent aujourd’hui cet effondrement au présent et développent des savoir-faire, des savoir-être, des stratégies de résilience dont nous pouvons nous inspirer dès aujourd’hui.

Virginie Raisson-Victor, cofondatrice du Lépac, laboratoire indépendant de recherche en géopolitique et prospective dont les travaux portent sur la transition et ses enjeux. Depuis octobre 2020, elle préside le GIEC des Pays-de-la-Loire.

Jérôme Cohen, fondateur d’Engage, dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.

 

Ensemble, ils lancent la Convention21, inspirée de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui offrira l’opportunité aux représentant.e.s de 150 entreprises françaises tirées au sort de formuler leurs recommandations pour décarboner l’économie, régénérer la biosphère et mettre en œuvre une économie éco-compatible.

Pourquoi se lancer dans cette aventure aujourd’hui ?

V.RV : Il me semble que l’élément déclencheur, c’est l’accélération de l’Histoire à laquelle nous assistons. Manifestations des jeunes pour le climat ; déclarations d’urgence climatique par de nombreuses villes ; lancement du Pacte vert européen ; progression de l’ambition carbone de nombreux États ; Convention citoyenne pour le climat : depuis deux ans, on voit bien que toutes les parties s’engagent pour ralentir le réchauffement climatique. De la même façon, de nombreux dirigeants se sont mobilisés en ce sens. À ce jour pourtant, il n’existe pas réellement d’engagement commun ni de feuille de route partagée des entreprises pour collectivement décarboner l’économie, régénérer la biodiversité et mettre en œuvre une économie compatible avec les limites planétaires. C’est donc en faisant ce constat qu’il nous est apparu important d’imaginer un processus qui permette aux entreprises de s’aligner à leur tour sur ces ambitions.

Aussitôt, un deuxième constat s’est imposé : alors que l’entreprise est une entité multipartite, son engagement reste, le plus souvent, dépendant de la décision de ses dirigeants ou de ses actionnaires. Pour améliorer l’efficacité de ses engagements, il nous paraissait également utile de faciliter un dialogue constructif entre les parties constituantes de l’entreprise.

J.C J’ajouterais que si les entreprises ont été contributrices au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité, elles ont aujourd’hui une formidable opportunité de contribuer à son sauvetage et à sa régénération. En réalité d’ailleurs, ce n’est plus une option : poussées par les régulateurs, les financiers et les consommateurs, elles sont même « attendues ».

Pourquoi avoir lancé cette initiative tous les deux ?

V.RV : Au-delà des valeurs que nous partageons et d’une même vision humaniste, je dirais que notre association repose d’abord sur une conviction commune : la culpabilisation n’est pas le bon moteur pour engager l’action et faire changer les choses. Face à l’urgence, c’est le souci d’efficacité qui doit primer.

Ensuite, notre force est peut-être aussi de ne disposer pour agir que de nos savoirs sur les enjeux écosystémiques et de notre expérience avec les entreprises. N‘étant membres d’aucun parti, groupe ou syndicat, nous ne sommes liés à aucun intérêt spécifique et ne représentons en effet que nous-mêmes. Or pour mener ce genre d’entreprise, cette liberté est précieuse !

J.C : Les valeurs et la vision partagées bien sûr, ainsi que notre volonté commune de passer de la prise de conscience à l’action. Nous constatons, Virginie et moi, une vraie volonté de changement voire de transformation, au sein des entreprises, mais aussi des blocages, que nous essayons, à notre niveau, d’aider à lever. Cette même sensibilité et ces constats partagés nous ont beaucoup rapprochés.

Quelle est l’ambition de la Convention21 ?

V.RV : Globalement, c’est évidemment de permettre aux entreprises de dépasser les obstacles qui, aujourd’hui, s’opposent à la mise en œuvre d’actions efficaces face au changement climatique et au recul du vivant. Or pour relever ce défi, plusieurs conditions doivent être réunies. C’est l’ambition de la Convention21.

Faciliter les échanges en fait partie. Il nous semble en effet qu’en France, le débat reste très cloisonné puisque scientifiques, élus, dirigeants d’entreprises, associations, citoyens et investisseurs dialoguent en réalité assez peu ensemble, chacun attendant de l’autre qu’il s’engage davantage. Organiser un processus qui organise des discussions entre toutes des parties prenantes nous semblait donc être une étape nécessaire pour faire émerger de nouveaux leviers de transformation.

J.C : Je sens parfois une vraie frustration chez les dirigeants comme chez les collaborateurs, celle de ne pas pouvoir réconcilier leurs aspirations et leurs responsabilités. J’ai aussi l’espoir que la Convention21 contribue à ce rapprochement.

Les entreprises vont-elles accepter de travailler ensemble ?

J.C : C’est une question fondamentale. Les entreprises ont aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’ouvrir, de trouver des moyens de faire alliance pour travailler sur une cause qui dépasse leurs intérêts propres.

Elles ont, je pense, tout à gagner à s’inspirer d’autres secteurs d’activité, d’autres pratiques. Nous le constatons avec le Défi biodiversité que nous avons lancé cette année : cela fonctionne !

V.RV : Je ne sais pas à quel niveau les entreprises accepteront de collaborer. Mais en attendant qu’elles le décident, le soutien apporté au projet par plusieurs associations d’entreprises me semble déjà de très bon augure qu’il s’agisse du C3D, de l’ORSE, d’Orée, d’IMPACT France, d’Entreprendre, de Germe, de DRO ou du CJD : les voir converger facilement vers le même objectif est un bon présage pour la réussite du projet.

Justement, pour vous la Convention21 sera une réussite si… ?

V.RV : Pour moi, la Convention21 sera une réussite si nous réussissons à instaurer un vrai dialogue entre les parties et à dépasser les idées reçues pour, enfin, réconcilier l’intérêt général et l’intérêt particulier, le long terme et le court terme.

J.C : La réussite résidera aussi dans notre capacité à augmenter la prise de conscience sur ses enjeux et, comme l’a dit Virginie, à faire naitre un véritable dialogue entre les parties prenantes du monde économique. Mais nous voulons également parvenir à des mesures et des actions concrètes qui soient véritablement appropriées par l’ensemble des protagonistes de l’entreprise et permettent de faire changer les choses, profondément.

Quels sont vos futurs désirables ?

J.C : Je rêve d’une société dans laquelle les personnes qui ont des savoirs, des connaissances, des expériences voire des intérêts différents réussissent de nouveau à construire ensemble.

V.RV : Un futur désirable, c’est le récit d’un futur qui donne envie aux jeunes d’y plonger et d’y être actifs. Nous traversons une période particulièrement anxiogène qui ferme plus de portes qu’elle en ouvre. Autrement dit, une période vraiment peu engageante pour les étudiants ou pour ceux qui arrivent sur le marché du travail. Pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! Que la Convention21 permette de produire un récit qui leur donne envie d’y croire et de se mobiliser serait donc à mon sens une grande réussite.

En savoir plus sur la Convention21 

ENGAGE a récemment lancé le Défi Biodiversité qui consiste à accompagner la transformation de 10 entreprises de petite taille en alliées de la biodiversité. Jérôme Cohen, fondateur d’ENGAGE, nous décrit sa vision.

 

Est-il trop tard pour réagir ? Devons-nous céder à la tristesse ou au catastrophisme ? Non, car les systèmes terrestres ou marins ont une forte capacité de régénérescence. Non, car face à l’effondrement de la biodiversité – à titre d’exemple, 80% des insectes ont disparu en 30 ans en France et en Europe ; le WWF faisait par ailleurs état en 2018 dans son rapport Planète Vivante de la disparition de 60% des populations d’espèces de vertébrés sauvages – il est finalement trop tard pour perdre espoir. L’ampleur du phénomène nous condamne à l’action.

 

« L’ampleur du phénomène nous condamne à l’action. »

 

Alors, comment agir justement ? En tant que citoyen, en s’investissant dans les nombreuses initiatives de recherche participatives, dans les associations qui s’emploient à travailler sur la biodiversité à l’échelle de leurs territoires. En arbitrant dans ses actes de consommation. En votant bien sûr aussi. Nous savons tous cela.

Un autre territoire d’action paraît tout aussi fondamental aujourd’hui, celui de l’entreprise. Car si les entreprises constituent l’une des causes de cet appauvrissement édifiant de la biodiversité, elles peuvent aussi participer à sa redynamisation. Comment produire, distribuer sans piller les ressources ? Comment développer une activité respectueuse de l’Homme et de la nature ?

Le défi qui leur est lancé est de taille puisqu’il invite à une refonte des produits, des systèmes de production, de commercialisation, d’organisation. Mais avons-nous le choix lorsque les clients, les salariés, les régulateurs, les financeurs ont désormais pris conscience de la situation et demandent constamment plus de changement ? Avons-nous le choix lorsque de ces ressources dépendent souvent leur activité même ?

 

« Economie circulaire, perma-économie, économie symbiotique, bio-mimétisme, participent à la réinvention de nos modèles ».

 

Heureusement, des approches nouvelles existent, de plus en plus documentées, testées, permettant de questionner les modèles, d’identifier les zones d’action, de mesurer l’impact généré et les progrès effectués. Economie circulaire, perma-économie, économie symbiotique, bio-mimétisme, participent à cette réinvention de nos modèles et à cette recherche de nouvelles solutions qu’il s’agit de tester, d’adapter, secteur par secteur, entreprise par entreprise, car beaucoup de solutions seront modulées selon l’entité, le territoire.

Prenons exemple sur certains rôles modèles, comme 1083, qui a choisi de produire en France, la matière la plus concurrentielle, le jean, dans le deuxième secteur industriel le plus polluant, la mode. Prenons exemple sur Ecosia, moteur de recherche qui ambitionne de multiplier la prise de conscience autour de l’enjeu du vivant et de participer à la régénérescence des écosystèmes en finançant des projets concrets d’agroforesterie notamment. Agissons donc en créant de nouvelles entreprises inspiratrices, et agissons aussi et surtout à la transformation des entreprises existantes, petites ou grandes, qui constituent le cœur du problème et de sa résolution.

 

« Nous reconnecter à notre source, à nos racines, que nous parlions ici de l’Homme ou des organisations que nous avons créées. N’est-ce pas le plus beau des défis? »

 

 

Testons, en réunissant les acteurs dans toute leur diversité – entreprises, territoires, ONG, chercheurs, citoyens – car les solutions nécessitent un partage des connaissances et des intelligences, et c’est collectivement que nous initierons des changements à la hauteur de l’enjeu.

Ce qui nous est demandé est finalement de nous reconnecter à notre source, à nos racines, que nous parlions ici de l’Homme ou des organisations que nous avons créées. N’est-ce pas le plus beau des défis ?

 

En savoir plus sur le Défi Biodiversité 

Jean Viard est sociologue et directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris. D’un grand éclectisme, il s’intéresse à l’aménagement du territoire, à l’agriculture, aux temps sociaux (vacances, 35 heures), à la mobilité, à la question migratoire et aux comportements politiques. Il fut conseiller municipal à Marseille de 2008 à 2014, et candidat LREM  pour les législatives 2017 dans le Vaucluse.

 

Qu’est-ce que la crise du Coronavirus a changé dans ta vie ?

Je vis dans le sud du Luberon, dans une vielle ferme. On peut dire que j’ai des conditions optimales de survie, sans aucun problème matériel. Après, j’ai des choses qui me manquent, comme ma petite fille qui ne comprend pas pourquoi son grand-père ne la prend plus dans les bras. Et sortir aussi, car je suis un être profondément social.
Cela ne m’empêche pas de rester actif. En ces temps de crise, cela relève de ma responsabilité.
Je donne des entretiens, j’ai une chronique tous les matins sur France Info. C’est ma manière de faire de la sociologie. Une sociologie de terrain, à chaud.

On est face à une rupture très profonde, et le débat va se jouer sur la question de la souveraineté. ” 

 

Qu’est-ce que la crise du Coronavirus dit de notre société ?

C’est une crise totalement imprévue, énorme, et qui nous impacte tous. Cette période va nous marquer à vie, on la racontera à nos enfants, et on craindra qu’elle se répète. Et en même temps c’est une expérience commune à trois milliards d’hommes. Pour moi, c’est donc un bouleversement du même ordre qu’une guerre mondiale, même si c’est incomparable en termes de nombre de morts.
On est à la fin d’un cycle politique ouvert par Reagan et Thatcher dans les années 1980. Avec la fin de la Guerre Froide, le capitalisme avait battu le communisme et était devenu le modèle unique. On a ainsi accepté une économie de flux tendu qui cherche la minimisation des coûts de production. L’économie avant tout.

Mais la fin de cette période approche, et la crise de 2008 en était déjà une première répétition. Tout le monde voyait bien que le système de fonctionnait plus très bien, mais les mécontentements se sont surtout exprimés dans des populismes peu fertiles.
Aujourd’hui, avec la crise du Coronavirus, on observe un retour soudain des frontières, physiques et économiques. Malgré les grands discours sur notre économie libérale interconnectée, sur l’Europe et le marché unique, on voit bien qu’en période de crise, chaque pays conserve ses ressources. On est donc face à une rupture très profonde, et le débat va se jouer sur la question de la souveraineté. Face aux populismes, va-t-on réussir à utiliser les milliards sur la table pour infléchir l’évolution économique de notre société vers un modèle plus écologique ? L’opportunité est là. Le tout est d’arriver à s’en saisir.

C’est sur ce même enjeu que repose l’avenir de l’Europe. Si l’Europe arrive à se doter des quatre souverainetés fondamentales, l’alimentation, la santé, l’éducation et le militaire, alors on peut envisager la construction d’un « New Deal » vert européen. Sinon ce sera l’échec de l’Union Européenne et les souverainetés deviendront nationales.

Nous avions besoin d’une rupture pour changer d’époque et entrer dans un nouveau cycle, celui de la guerre contre le réchauffement climatique et la destruction de l’environnement.

 

A l’échelle de la France, quels impacts cette crise peut-elle avoir en termes d’impact social et d’inégalités sociales ?

Toute crise met en lumières des écarts sociaux au sein de la société. Cette crise du Coronavirus montre de manière limpide qu’il y a trois grands groupes dans la société française : les employés des bureaux qui peuvent travailler depuis chez eux, les petites mains des services, de la santé et du commerce qui sont obligé de travailler, et les travailleurs de la production industrielle qui sont à l’arrêt. Et on voit que la dynamique de bureaucratisation du réel touche aussi le milieu hospitalier : on a mis des normes partout jusqu’à en oublier les soins.
Quel groupe souffre le plus ? Difficile à dire. Je pense qu’au-delà de ces catégories, ceux qui souffrent le plus sont les personnes les plus isolées.

Mais il est possible que la crise mène à des évolutions positives. Ce qu’on appelle péjorativement, et à tort, les « petits métiers », vont avoir des arguments pour revendiquer des revalorisations de leurs métiers. Après, peut-on arriver à une débureaucratisation de la société ? Ce n’est pas sûr.

 

Es-tu plutôt optimiste ou pessimiste sur l’après-coronavirus ?

C’est dur à dire, mais nous avions besoin d’une rupture pour changer d’époque et entrer dans un nouveau cycle, celui de la guerre contre le réchauffement climatique et la destruction de l’environnement.
Avec la crise sanitaire et le confinement qui en découle, on réalise que si nous changeons nos modes de vie collectivement, à l’échelle planétaire, notre potentiel d’impact est énorme. Va-t-on réussir à penser cet épisode comme une première escarmouche pour un nouveau rapport à la nature ? Réaliser en quelque sorte que Descartes a perdu face à Rousseau, que l’homme doit négocier avec la nature ? Tout dépend de notre capacité à changer d’appui et à nous rassembler sous un nouveau contrat.
On a en tout cas l’opportunité d’entrer dans une période de grande ouverture. Et cela donne beaucoup d’espoir. C’est terrible de dire cela alors que des dizaines milliers de gens sont en train de mourir du virus, mais nous sommes dans une époque charnière où l’histoire peut s’ouvrir.

“ On avait perdu le futur. Aujourd’hui, on a l’opportunité de le retrouver. ” 

 

Chez ENGAGE on aime parler de futurs désirables. Si tu devais imaginer les tiens, à quoi ressembleraient-ils ?

Je suis convaincu que cette période va nous apprendre des choses. Qu’elle va nous aider à changer nos comportements. Aujourd’hui, on trie ses poubelles tout en sachant qu’au fond, ce n’est pas cela qui va changer le monde. Mais si nos actions individuelles s’inscrivent dans un phénomène d’échelle mondiale, on y retrouve du sens. Engager la bataille climatique peut nous redonner de l’espoir. On avait perdu le futur. Aujourd’hui, on a l’opportunité de le retrouver.

 

 

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Ferdinand Richter est Responsable France d’Ecosia, le célèbre moteur de recherche qui plante des arbres. Nous l’interrogeons sur sa vision d’Ecosia, de l’état de la biodiversité et de ses futurs désirables…

 

Peux-tu te présenter et expliquer ton rôle au sein d’Ecosia ?

Je suis responsable France d’Ecosia, je m’occupe donc de toutes les activités d’Ecosia en France, et surtout la partie « éveil et conscience ». Mon rôle consiste donc à faire avancer la conscience de notre communauté d’utilisateurs au-delà de la simple utilisation du moteur de recherche.
Je suis donc un touche-à-tout, et mes missions vont de l’accompagnement de la communauté à la recherche de partenariats en passant par l’organisation de conférences ou d’action de lobbying sur les sujets d’agroforesterie ou de permaculture par exemple.

 

On pense souvent à Ecosia comme un outil de compensation carbone. Ce que tu nous décris semble montrer que la mission que vous vous donnez est bien plus large. Quelle sont donc les actions concrètes que vous mettez en place ?

Pour moi, Ecosia n’est pas un outil de compensation. Nous ne sommes pas dans la croyance qu’il suffit de compenser pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.
Au-delà de planter des arbres, notre mission est de régénérer les écosystèmes. L’arbre est un outil qui permet, notamment dans les zones les plus fortement touchées par le réchauffement climatique ou les plus fortement exploitées, d’aider la nature à se régénérer tout en réinstallant des économies locales liées aux techniques d’agroforesterie, de permaculture, de forêts comestibles, etc.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Ecosia est avant tout un outil pour régénérer les écosystèmes et les économies locales, et non un concurrent de Google.

Nous travaillons aussi sur la protection des écosystèmes qui existent encore avec des actions très variées, par exemple en luttant contre l’extinction des chimpanzés, ou contre les feux de forêts et la technique du brulis.

 

Pour toi, pour régénérer le vivant, il faut passer par le citoyen ? par les entreprises ? par les ONG ?

Le message que l’on porte, c’est que chacun, à son niveau, doit faire avancer les choses. Et c’est très dur, car les effets macroéconomiques des actions individuelles sont difficilement mesurables. Ce que l’on montre avec Ecosia, c’est que l’utilisation d’un outil gratuit, un mini-geste, peut avoir un impact positif et conséquent sur les écosystèmes : plus de 80 millions d’arbres plantés.

 

Cela ne donne-t-il pas l’impression qu’on peut changer le monde d’un simple clic en restant derrière son ordinateur ?

Non, il faut voir Ecosia comme un site internet que les utilisateurs consultent quotidiennement, ce qui nous permet de leur proposer une vision, un chemin. Si demain, on diffuse une vidéo qui montre que la moitié de l’équipe Ecosia fait des actions de désobéissance civile pacifiques avec Extinction Rébellion, on a une chance que 15 millions de personnes la voient. Le fait qu’Ecosia soit un outil utile pour les gens nous donne la légitimité de les inviter à faire un pas de plus. C’est pour cela que nous revendiquons de nombreux engagements sur la désobéissance civile, sur l’énergie, sur la déconsommation, etc.

 

Vous travaillez avec les entreprises ?

La particularité d’Ecosia, c’est que c’est un outil gratuit, donc une entreprise peut installer Ecosia sans même qu’on le sache et faire sa part. Le problème, c’est que les entreprises ont l’habitude d’avoir des outils payants. Elles ne comprennent pas pourquoi on leur offre une solution gratuite.
Deuxièmement, les entreprises veulent souvent utiliser Ecosia pour leur communication RSE, ce qui peut s’avérer problématique. L’intention est-elle d’aller au bout de la démarche écologique, ou juste de s’acheter une bonne conscience ? Nous connaissons malheureusement souvent la réponse.

 

Pourquoi Ecosia est-il partenaire du Défi Biodiversité ? Pourquoi trouves-tu ce Défi intéressant ?

Le nom résume assez bien le « pourquoi » : la biodiversité est un enjeu crucial, peut-être plus que certains autres plus populaires comme celui du climat. La biodiversité est plus complexe et difficile à comprendre, mais elle nous offre une approche beaucoup plus systémique du problème environnemental. Il est primordial que les entreprises comprennent qu’elles font partie d’un écosystème, qu’elles réfléchissent au-delà de leur logo et de leur marque.
Et le mot « défi » est intéressant car il faut s’autoriser à nous challenger. Il ne faut pas adopter une posture qui considère les entreprises comme des gamins auxquels il faut tout expliquer. Les entreprises sont au fait des problèmes et des solutions, il faut maintenant les pousser à se lancer !
Mais « défi » signifie aussi que si les entreprises ne bougent pas maintenant, les conséquences vont leur tomber dessus de façon beaucoup plus lourde. Car les gens qui s’engagent aujourd’hui à leurs côtés sont aussi prêts à mener des actions plus radicales pour faire bouger les lignes. Le Défi Biodiversité, c’est l’une des dernières mains tendues aux entreprises.

 

Justement, que penses-tu de la posture actuelle des entreprises face aux enjeux environnementaux ?

En prenant du recul, malgré tous les progrès que l’on fait, je suis un peu perdu. Malgré l’emballement actuel autour de la plantation d’arbres, je n’ai pas l’impression que l’on comprenne vraiment l’enjeu. Il serait très simple de continuer comme cela, et de se dire qu’on a quand même fait des efforts, que les lignes ont un peu bougé. Personnellement, j’ai besoin d’être honnête avec moi-même, et je me rends compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je sens que je dois renouveler mon discours.

 

Si tu devais imaginer un futur désirable, à quoi ressemblerait-il ?

Un futur où l’on se fait moins ch*** ! Quand je regarde ce que la société nous propose actuellement, il n’y a pas grand-chose qui me fait rêver. La sur-rationalisation de l’être humain et du vivant, qui atteint son paroxysme les entreprises uniquement guidées par la recherche de profits, ça aboutit à un monde où on s’ennuie. Je vois à quel point certaines personnes ont une capacité à s’éclater dans cette vie, qui se reconnectent avec une sorte de folie. J’aimerais voir advenir un joyeux bordel général !
L’arrogance de l’être humain vis-à-vis de la nature, c’est bon, on l’a expérimentée, on l’a vécue. Maintenant on veut autre chose. Laissons-nous surprendre ! Acceptons notre incapacité à contrôler l’avenir. Qu’adviendrait-il si on apprenait aux gamins à s’amuser, à s’éclater dans la diversité ? Soyons assez fou pour oser ne pas les mettre dans des cases et voir ce qu’il se passe.

Gilles Bœuf est un biologiste reconnu en France et à l’international et expert des sujets de biodiversité. Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, il fut président du Muséum national d’Histoire naturelle et professeur invité au Collège de France.

 

A tes yeux, quelle est la situation de la biodiversité en France ?

La situation de la biodiversité en France n’est ni meilleure ni moins bonne qu’ailleurs. De manière générale, on observe en Europe un effondrement du vivant et de la biodiversité, et ce depuis le Moyen Age. A partir de l’invention de l’agriculture et de l’élevage, les peuples européens ont commencé à impacter leur environnement et la biodiversité, notamment avec la déforestation et la dissémination des espèces animales domestiques.
Malheureusement, notre impact sur la biodiversité s’est accéléré depuis les années 1950 avec le développement de l’usage intensif des engrais, insecticides et pesticides. On parle « d’accélération anthropocène ». Les insectes sont les plus concernés : en vingt-sept ans, les trois quarts des populations européennes ont disparu. Pour les oiseaux, c’est un tiers des populations européennes qui a disparu en quinze ans.

On dit qu’en France, la surface des forêts est actuellement en expansion. C’est faux ?

La taille des forêts augmente en effet mais en termes de biodiversité, les forêts sont considérablement moins riches.
En réalité, depuis les grandes déforestations du XIXe siècle, toutes les grandes forêts primaires françaises ont disparu, même si depuis, on a pu régénérer certaines zones bien protégées et ainsi créer de véritables hotspots de biodiversité.

Tu dresses un tableau assez noir et anxiogène de l’état de la biodiversité…

Je ne suis pas du tout collapsologue et je ne cherche pas à faire peur aux gens. J’enseigne en médicine, en agronomie et vétérinaire : je ne vais pas passer mon temps à dire que c’est foutu ! Mon travail est seulement d’exposer les faits aux gens.
Ce que je dis, c’est que nous avons pris un chemin, sinon angoissant, du moins préoccupant, et qu’il faut redresser la barre. Nous pouvons la redresser et il faut la redresser maintenant ! Nous n’avons pas le temps d’attendre une nouvelle génération.

Donc tout n’est pas foutu ?

Pas du tout. On me présente parfois comme un écologue optimiste, à tort ou à raison. En fait, pour moi, il est trop tard pour être pessimiste. D’un autre côté, il est vrai que les systèmes politiques ne prennent pas vraiment le pouls de la situation. Ils ne comprennent pas que si l’on passe à côté des défis du climat et de la biodiversité, on n’arrivera à rien d’autre.

Les écosystèmes peuvent-ils se régénérer ?

Les écosystèmes ont une résilience certaine qui leur permet de se régénérer. De ce point de vue, « l’effet réserve » fonctionne plutôt bien : dans une réserve, la diversité biologique et la quantité de biomasse est préservée, ce qui rend le milieu beaucoup plus résilient aux changements. Ce phénomène est d’autant plus visible dans les milieux marins. Dans les endroits où l’on a arrêté de pêcher, les écosystèmes peuvent se régénérer en 3 ans. C’est tout à fait extraordinaire !

Mais attention, on a beau parler sans arrêt de résilience, il ne faut pas oublier qu’il ne peut y avoir de résilience si l’écosystème est mort. En artificialisant les espaces, on a fragilisé voire complètement détruit des écosystèmes, ce qui pose un problème à la fois pour la biodiversité mais aussi pour nous autres, humains, qui dépendons entièrement des milieux naturels. Prenons l’exemple des fortes pluies saisonnières en France. Si elles causent aujourd’hui d’avantages de dégâts qu’auparavant, c’est non seulement à cause du changement climatique, mais aussi et surtout car les eaux ne peuvent plus s’infiltrer dans les sols que nous avons altérés et dégradés. Le drame, c’est que le changement climatique cache le problème de la destruction des écosystèmes qui est la première raison de l’effondrement du vivant.

Ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est le « shift », c’est-à-dire le point de non-retour où un écosystème est tellement dégradé qu’il se transforme en un autre écosystème, moins riche en termes de biodiversité, et ce de manière définitive. Par exemple, sur le littoral atlantique français, la disparition d’espèces clés dans la chaîne alimentaire fait qu’on ne trouve aujourd’hui plus que des moules sur les rochers. Un autre défi auquel nous faisons face est celui des effets du changement climatique qui vont impacter les milieux protégés. Par exemple, dans les eaux atlantiques françaises, on observe que le plancton migre de quarante-sept kilomètres vers le Nord par an. Nous devons prendre acte de ces changements inéluctables et adapter nos méthodes de préservation.

En tant que citoyen, comment peut-on contribuer à la régénérescence des écosystèmes ?

Il faut que les citoyens prennent part au changement. Je crois beaucoup en la force du participatif : récolter des données, participer à leur exploitation, en discuter entre citoyens et agir.
D’abord, au niveau individuel et associatif, il faut participer au maximum à la prise de conscience, au partage de l’information et à la lutte contre tous les scepticismes. Ensuite, il faut contribuer aux effets réserves en luttant contre tous ceux qui veulent détruire les réserves, construire de nouvelles routes, lignes de TGV et aéroports partout. Le territoire est assez aménagé comme cela ! Dans les milieux agricoles, il faut se battre contre la monoculture et diffuser la polyculture. En ville, il faut se mobiliser pour favoriser la verticalité à l’étalement urbain. Tout le monde peut contribuer : rien qu’à Paris, on recense plus de mille espèces de plantes, soit un septième des espèces présentes en France. Du côté des entreprises, il faut explorer les pistes de la bio-inspiration et du biomimétisme et prendre conscience que le business est impossible dans un monde insoutenable.

Tu parles de biomimétisme et de bio-inspiration, c’est-à-dire s’inspirer de la nature pour développer de nouveau systèmes productifs. Cela peut-il contribuer à régénérer les écosystèmes ?

Il est possible répondre à nos problèmes par des solutions basées sur la nature. De manière plus fondamentale, il ne faut jamais faire de profit sur la destruction du capital naturel. J’ai beaucoup d’espoir de ce côté-là. Les dirigeants d’entreprises veulent être fiers de leurs boites. Les meilleurs d’entre eux ont compris qu’aujourd’hui, pour recruter et fidéliser des collaborateurs, il faut leur donner des activités qui ont du sens. Ce qui est alarmant, c’est qu’aujourd’hui, nos capacités de nuisances et de destruction des écosystèmes vont plus vite que notre prise de conscience.

Chez ENGAGE, on aime parler de futurs désirables. A quoi ressemblent les tiens ?

Pour moi, un futur désirable est d’abord un futur où l’on met fin à l’usage des pesticides et insecticides chimiques, ce qui est vraiment jouable. Un futur où l’on arrête de gaspiller, de polluer et de détruire.