Elargir la notion de (ce qui est) capital

Bruno Roche est chef économiste du groupe Mars. Il nous parlera de l’économie de la mutualité et de la possibilité d’inventer d’autres modèles pour les entreprises afin de les mettre au service du bien commun et de ce qui compte vraiment.

 

Vous êtes sur le point de lancer la Fondation de l’Économie de la Mutualité. D’où vous est venu ce projet ?

Je me souviens que dès 2006, le président du Conseil d’Administration du groupe Mars challengeait son comité exécutif car il ne souhaitait pas augmenter le niveau des profits afin de ne pas fragiliser la chaîne de valeur et éviter, en augmentant les marges, de créer un appel d’air pour la concurrence. Sa vision n n’était pas philanthropique mais pragmatique : quel est le juste niveau de profit pour maximiser la performance et faire prospérer mon entreprise et son écosystème ?

A l’époque, nous nous sommes rendu compte que cette question passionnante n’avait jamais été étudiée dans la littérature économique. Nous avons alors cherché à savoir s’il serait possible de créer un modèle économique non pas basé uniquement sur la maximisation des profits des actionnaires et sur les rapports de force, mais un modèle fondé sur des rapports de réciprocité et sur une vision plus large du capital : financier mais aussi naturel, humain et social.

 

“ les capitaux non financiers sont à la fois mesurables, relativement simples, et actionnables.

 

Au bout de quatre ans de recherche nous sommes arrivés à un constat clair : oui, les capitaux non financiers sont à la fois mesurables, relativement simples, et actionnables. C’est-à-dire qu’il est possible au niveau du management de mettre en place des actions concrètes pour créer du capital humain, social, naturel, de la même manière que l’on a sait créer des marques et des produits.

Nous avons démontré que lorsqu’on augmente les capitaux non-financiers dans l’écosystème de l’entreprise, sa performance financière augmente aussi. Nous avions mis le doigt sur une innovation managériale !

 

“ Ce qui est au centre, c’est la raison d’être.

 

Comment est-il possible de mesurer ces capitaux ?

D’abord, nous travaillons avec les entreprises pour déterminer leur raison d’être et comprendre comment, à l’échelle locale, cette raison d’être peut permettre de régler un problème dans l’écosystème. Nous les aidons ensuite à identifier les points de tension dans leur écosystème ainsi que les parties prenantes qui peuvent jouer un rôle positif. Enfin, nous aidons les entreprises à mettre en place des actions concrètes pour régler le point de tension identifier et ainsi générer du capital à la fois social, humain, naturel et financier.

Le message que nous essayons de faire passer aux entreprises est qu’elles ne sont pas le centre de leur écosystème. Ce qui est au centre, c’est la raison d’être. De fait, le rôle de l’entreprise n’est pas de dominer son écosystème mais de l’organiser.

Prenons à titre d’exemple Royal Canin, l’une des entreprises du groupe Mars, avec 4 milliards de dollars de chiffre d’affaire et un modèle fondé sur la recommandation des produits par les vétérinaires, les dresseurs, les vendeurs animaliers. Nous avons mesuré des déficits de capital social et de capital humain dans l’écosystème, par exemple un déficit de confiance entre les éleveurs et les vétérinaires. Une fois ces points de tension identifiés, il est assez facile de mettre en place des mesures concrètes pour y remédier.

 

“ L’entreprise qui se décentre et dont la raison d’être est au service des autres, avec humilité, est un idéal vers lequel il faut tendre.

 

Comment être sûr que ces initiatives ne soient pas du socialwashing ou du greenwashing ?

Il est clair que si la raison d’être supérieure n’est pas alignée avec les outils de gestions, alors on créé une tension au sein de l’entreprise qui peut d’ailleurs nuire à l’efficacité économique. C’est pour cela qu’il est essentiel de proposer un nouveau mode de construction du profit, qui intègre les externalités positives et négatives et qui permette de transformer la vision globale qu’a l’entreprise de ses activités.

 

Quels seraient les futurs désirables de l’entreprise ?

Je crois que la beauté est dans le chemin, un chemin fait d’humilité et d’apprentissage. On dit d’un être humain qu’il est plus sein et fécond quand il se décentre. C’est aussi valable pour l’entreprise : l’entreprise qui se décentre et dont la raison d’être est au service des autres, avec humilité, est un idéal vers lequel il faut tendre. Les équations de création de valeur seront beaucoup plus simples et harmonieuses quand les entreprises auront cessé de croire qu’elles sont au centre d’un écosystème qu’elles doivent dominer.

 

 

 

Reprenons le pouvoir sur le numérique

Claude Tesorier est ingénieure de formation. En 2013 elle fonde Magic Makers, des ateliers pour apprendre aux enfants de 6 à 15 ans à coder, et plus largement pour aider les citoyens à comprendre le monde numérique que nous habitons.

 

Pourquoi est-il important de questionner notre rapport au numérique aujourd’hui ?

Le numérique est en train de transformer profondément la société. Au XIXe siècle, la révolution industrielle, qui a automatisé le travail mécanique, a eu un impact phénoménal sur la démographie. Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’une autre révolution, numérique, qui automatise le travail intellectuel, et il est très difficile d’en prévoir l’issue.
Ce qui est certain, c’est que ça bouge et qu’on ne peut pas faire abstraction de ce bouleversement de la société. Ceux qui disent « Je ne comprends pas, c’est trop compliqué, ce n’est pas mon problème. » prennent le risque de subir le numérique.

 

“ Un enfant qui a réussi à créer quelque chose avec du code n’aura plus jamais le même rapport avec les machines.

 

D’où t’es venue la volonté d’initier les jeunes au numérique avec Magic Makers ?

Il y a vingt ans, j’ai eu la chance de faire une école d’ingénieur et d’apprendre à programmer, et j’ai réalisé que très peu de gens étaient éduqué sur ce sujet. L’apprentissage du code n’a jamais été une fin en soi. Pour moi, c’est un outil pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et essayer de rester en maîtrise.

Un enfant qui a réussi à créer quelque chose avec du code n’aura plus jamais le même rapport avec les machines. De là vient l’ambition de Magic Makers : donner aux jeunes le pouvoir sur la technologie, c’est à dire leur montrer par l’expérimentation que le code est un support de créativité qui peut aider à résoudre des problèmes. C’est aussi leur présenter le numérique non pas comme une réalité qui s’impose à nos vies et que nous subissons, mais comme un outil que nous pouvons décider d’utiliser à notre guise et qui peut nous aider à créer des choses qui n’existent pas.

Nous vivons une époque fascinante. D’un côté, grâce à internet, nous avons aujourd’hui la capacité de nous connecter à distance les uns aux autres, et d’accéder à quantité d’informations et de connaissances de manière instantanée. D’un autre côté, nos outils numériques sont aux mains d’une poignée d’entreprises dont les décisions ont un impact considérable sur les sociétés. Et ce sans aucun impératif démocratique ni aucune régulation des objectifs poursuivis par ces entités. Comprendre conceptuellement et concrètement les ‘dessous’ du numérique est à mes yeux fondamental.

 

 

“ Comprendre le numérique mais aussi de développer les soft skills dont nous avons tous besoin.

 

Concrètement, qu’est-ce que Magic Makers ?

Magic Makers est une entreprise qui propose des ateliers extrascolaires, du primaire au lycée.
L’idée est née du constat qu’il est très difficile d’apprendre à coder à l’âge adulte, et que nos capacités d’apprentissage sont beaucoup plus importantes quand on est jeune. Apprendre à coder aux jeunes de manière simple et ludique, c’est leur offrir l’incroyable sensation de créer, un besoin fondamental chez les enfants.

Les ateliers Magic Makers permettent aux enfants à la fois de s’approprier la logique et la rigueur, mais aussi de développer leur créativité, leur capacité à se tromper et à apprendre, et le travail de groupe. Les ateliers permettent de comprendre le numérique mais aussi de développer les soft skills dont nous avons tous besoin.

 

“ Nous devrions ralentir et nous concentrer sur l’essentiel c’est-à-dire la connexion aux autres, à la vie, à ce qui entoure dans le temps présent.

 

Te poses-tu la question de la fracture numérique et des inégalités qu’elle peut entrainer ?

Nous n’avons pas encore réussi à trouver le modèle économique qui nous permettrait d’offrir durablement des ateliers inclusifs de qualité. Nous avons monté une association qui nous permet d’offrir des ateliers à des jeunes défavorisés, en partenariat avec des associations locales, mais cela ne représente pas encore une part assez signifiante de notre activité. Et nous proposons aussi des formations de professeurs ou d’animateurs périscolaires qui, à plus long terme, permettront d’avoir un impact plus conséquent.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

A quelque chose de beaucoup plus simple aujourd’hui. Nous sommes sur-sollicités, habitués à courir, alors que nous devrions ralentir et nous concentrer sur l’essentiel c’est-à-dire la connexion aux autres, à la vie, à ce qui entoure dans le temps présent.
J’espère que le confinement a permis à un grand nombre de personnes de ralentir leur rythme et que cette nouvelle façon de vivre pourra s’ancrer dans le temps.

 

Entreprise : s’accrocher à ses convictions

Pierre-Etienne Franc est Directeur des activité Hydrogène Energie chez Air Liquide, numéro 2 mondial des gaz industriels. Après vingt-cinq ans de carrière dans le groupe industriel, il est aujourd’hui responsable de l’ensemble des activités liées aux systèmes hydrogène. Il est aussi membre fondateur et secrétaire du Conseil de l’Hydrogène qui rassemble les ambassadeurs du développement de l’hydrogène au sein la transition énergétique.

 

Qu’est-ce que la crise du Covid 19 a changé dans la sphère économique ?

D’abord, comme durant la crise des Subprimes, la crise actuelle nous rappelle l’importance de la diversité des acteurs économiques, permettant une meilleure résilience de la société face aux chocs, ainsi que la nécessité de collaboration entre ses acteurs.

Prenons l’exemple de la production de respirateurs. A Air Liquide, nous étions la seule entreprise à produire des respirateurs sur le territoire français. L’État nous a sollicité en urgence pour multiplier par cinquante la production, ce dont nous étions incapables seuls. Nous avons engagé un rapprochement avec d’autres grands acteurs de la production de série, Valeo, Peugeot et Schneider. La collaboration entre ces grands groupes industriels, qui travaillent dans des secteurs différents et qui n’ont pas l’habitude des partenariats, a finalement permis de mettre en marche la dynamique attendue.

 


10 000 respirateurs en 50 jours pour sauver des vies

 

Ce qui différentie la période actuelle à la crise de 2008, c’est qu’aujourd’hui, on fait beaucoup plus de lien entre la crise sanitaire et des enjeux plus larges, sociétaux et environnementaux. De fait, il n’y pas un seul plan de relance qui ne comporte pas une part tournée vers les enjeux de transition énergétique.

“ Dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions.

 

Malgré des politiques de réduction drastique des coûts, notamment dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile ou du tourisme, toutes les grandes entreprises cherchent à maintenir dans leurs agendas des grands objectifs stratégiques de long terme. Pourquoi ? Car dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions. Ce sont des moyens pour garder le cap et tenir la distance.

Les entreprises qui ne croient pas en quelque chose de plus grand que les marchés avancent vers un monde très instable, qu’elles subissent totalement.  Il s’agit de passer d’un monde fortement tiré par les logiques de marchés, à un monde d’après dont les besoins sociétaux inspirent les décisions stratégiques beaucoup plus nettement. C’est en tout cas ma conviction profonde.

 

Comment concilier les enjeux de long terme avec les urgences du court terme ?

C’est la grande difficulté : on ne peut évidemment se payer des visions à long terme que si l’on réussit à tenir les exigences opérationnelles et financières du court terme.
D’aucuns souhaiteraient ainsi une transition immédiate d’un système à un autre, par exemple d’une économie fossile à une économie neutre en carbone. Le problème de cette stratégie souvent dite de l’effondrement, c’est qu’elle ne mobilisera jamais les entreprises qui sont pourtant les acteurs centraux de la transition, par les technologies, les moyens financiers, la capacité de se mobiliser dans toutes les géographies et localement.

 

“ Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

 

A quoi ressemble ton entreprise désirable ?

C’est une entreprise à la fois performante et dont le chemin de performance sert aussi des intérêts plus grands qu’elle. Une entreprise qui a pris conscience, dans l’ensemble de sa stratégie, de tous les tenants et aboutissants de sa chaine de valeur vis-à-vis des enjeux de bien commun.

Je suis convaincu que l’entreprise qui ne suit que des ratios de performance sera fortement bousculée par les marchés financiers eux-mêmes dans quelques années – et cela a déjà commencé. Les financiers ne voudront plus investir dans des entreprises qui n’ont pas mesuré l’impact possible sur leur activité d’un effondrement des énergies fossiles lié à des chocs externes ou à des retournements politiques. Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

Le défi du manager de demain est donc d’intégrer les externalités positives et négatives à l’élaboration de sa stratégie, et de démontrer comment les bénéfices d’aujourd’hui générés par des activités fossiles par exemple doivent permette d’investir plus chaque année plus dans les modèles propres de demain.

 

Quelle est la place du politique dans la transition écologique des entreprises ?

L’entreprise ne peut pas avancer seule. Pour mettre en place des plans de neutralité carbone ambitieux, il est essentiel d’ouvrir un dialogue tripartite entre l’entreprise, les politiques publiques et les financiers.

A Air Liquide, pour pousser le développement des systèmes hydrogène, nous avons par exemple essayer de fédérer les acteurs mondiaux de tous les grands secteurs concernés autour d’une vision collective de long terme, partagée au plus haut niveau, en créant un Conseil de l’Hydrogène.

 


Le conseil de l’hydrogène

 

Nous avons ensuite développé une ambition sur le rôle que l’hydrogène pouvait jouer dans la transition énergétique, nous l’avons structurée, quantifiée et expliquée. Progressivement cette vision a été reprise, challengée, retravaillée puis appropriée par la plupart des grands think tank de l’énergie et de la transition. C’est ainsi progressivement devenu un sujet fédérateur, et les politiques et les financiers ont commencé à s’y intéresser. Cette dynamique vertueuse permet maintenant d’engager des secteurs entiers sur des trajectoires inédites !

C’est peut-être cela que doit viser ce que vous appelez un management éclairé (quoi qu’on ne sait que bien plus tard si l’on a été éclairé ou pas…) : rechercher à l’extérieur de sa zone de confort des sources d’inspiration pour consolider des convictions indépendantes des effets de crises et pouvoir ainsi proposer des ambitions qui soient capables de porter les énergies au-delà des crises.

Aujourd’hui, quand nous parlons aux marchés financiers, nous discutons autant des sujets de long terme que des performances à court terme. Si nous avions des résultats à court terme sans objectifs à long terme, l’engagement des actionnaires serait probablement plus passif. Mais si nous n’avions que des objectifs de long terme merveilleux sans performance intrinsèque à court terme, les actionnaires ne nous suivraient certainement pas non plus !

Et si nous osions devenir grands ?

Judith Grumbach est réalisatrice de documentaires, passionnée par le sujet de l’éducation. Après son premier film, Une idée folle, elle vient de réaliser Devenir Grand. Une immersion dans la vie de trois classes aussi ordinaires qu’extraordinaires, de trois niveaux différents, primaire, collège et lycée, dans trois régions de France.

  

Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à l’éducation ? Pourquoi est-ce un sujet essentiel à yeux ?

J’ai commencé à m’intéresser au sujet de l’éducation à partir des attentats de janvier 2015. Cet événement, sans être directement lié à l’éducation, a provoqué chez moi un déclic. Je me suis dit « je ne sers à rien », dans le sens où je n’avais pas d’action positive sur le monde qui m’entoure. J’avais l’impression, comme beaucoup de mes concitoyens, que le monde marchait sur la tête. Pour le transformer, il m’a semblé qu’il fallait commencer par le début : l’école.

Un mois plus tard, par un hasard merveilleux, j’ai été appelée par l’association Ashoka, un grand réseau d’innovation sociale, pour me proposer d’aller filmer des écoles pas tout à fait comme les autres. L’objectif était au départ de faire de courtes vidéos institutionnelles.

En découvrant ces classes, je me suis d’abord dit « si l’école c’est comme ça, je veux bien y retourner demain. », alors que je l’avais moi-même quittée en courant. Je me suis dit que si j’avais été dans des classes comme celles-ci j’aurais probablement gagné 10 ans en termes de confiance et de connaissance de soi.

Je suis rentrée de ce tournage avec 26h de rushs en me disant qu’il fallait absolument en faire un film. Je ne pouvais pas raconter tout ce que j’avais vu en quatre vidéos de trois minutes. Ashoka a accepté, et c’était le début de l’aventure d’Une idée folle.

 

Ta démarche est originale dans le sens où tu regardes l’éducation au prisme des solutions, et pas au prisme des problèmes comme c’est souvent le cas…

Il arrive qu’on me reproche de ne pas montrer les problèmes de l’éducation en France. Il est évident qu’il faut aussi des films pour montrer ce qui dysfonctionne, et qu’il faut dénoncer le manque de moyens humains et matériels. Mais il est pour moi fondamental de montrer ce qui marche, de montrer les tentatives et les expériences, pour donner des idées et inspirer les enseignants qui se sentent seuls et démunis.

Des classes où, en plus d’apprendre à lire, à écrire et à compter, on apprend aussi à se connaître, à gérer ses émotions, à communiquer avec les autres, à avoir de l’empathie, à coopérer. La spécificité de ces classes, que je trouve essentielle, c’est qu’elles permettent d’apprendre à se construire en tant qu’individu, avec toutes ses différences et ses spécificités, tout en apprenant à faire partie d’un collectif.

Ce sont aussi des écoles où les élèves arrivent le matin en courant, des écoles où la relation entre enseignants et élèves est extrêmement importante. Le mot « amour », qui est pourtant totalement tabou sur le sujet de l’éducation, est celui qui me permet de décrire au mieux ce que j’ai vu. Je pense que ces enseignants sont merveilleux parce qu’ils aiment profondément leurs élèves, et les élèves se sentent bien à l’école en grande partie parce qu’ils aiment leurs enseignants. Cette relation, c’est pour moi la grande oubliée des débats sur l’éducation.

 

Quelle est ta vision du débat sur l’éducation en France ?

Le débat sur l’éducation en France est très technique, très politique, c’est un diktat du temps court. Le temps du politique n’est absolument pas le temps de l’éducation. C’est aussi un débat d’une violence inouïe. Je rêve d’un débat où l’on oserait poser plus de questions que l’on ne trouve de reponses, dans lequel on n’aurait pas de certitudes, dans lequel on pourrait se parler sans s’insulter. Un débat collectif et constructif qui inclurait tous les acteurs de la communauté éducative. C’est à cela que j’aimerais que mes films contribuent : créer les conversations que l’on a besoin d’avoir sur les sujets d’éducation. C’est d’ailleurs pour cela que je ne vois pas la diffusion TV du film comme une finalité. Dès que ce sera possible, nous organiserons des projections citoyennes partout en France pour susciter de l’espoir, de l’inspiration et ouvrir des conversations.

 

Après Une idée folle, pourquoi avoir voulu pousser plus loin l’aventure sur le sujet de l’éducation ?

Une idée folle était une sorte de manifeste, un plaidoyer pour une école différente. Pour le second film, j’ai vraiment voulu m’immerger au cœur de la vie de trois classes pendant un an. J’ai voulu montrer trois classes aussi ordinaires qu’extraordinaires, et comment enseignants et élèves, malgré les difficultés, grandissent ensemble à l’école.

Je voulais aussi montrer qu’il existe des initiatives formidables au sein de l’éducation nationale, et rendre hommage aux enseignants, à leur courage, leur créativité, leur engagement, alors même qu’un grand nombre d’entre eux se sentent démunis, découragés, parfois même méprisés par les institutions et la société.

 Ce que tous ces enseignants ont en commun, c’est le fait de se remettre en question en permanence. Ils essaient de répondre au contexte et aux besoins de leurs élèves du mieux possible. Sans dogmatisme, sans avoir de méthodes miracles. Ils cherchent des idées partout.

 

Et contrairement à ton premier film, où tu étais partie à la rencontre d’écoles publiques et privées, dans Devenir Grand tu as fait le choix de te concentrer sur trois écoles publiques. Pourquoi ?

Même si je sais qu’il existe de nombreuses initiatives très intéressantes dans le privé, je crois que si l’on veut véritablement transformer l’éducation en France, il faut évidemment transformer l’école publique. Il faut montrer qu’il est possible de faire des choses au sein de l’école publique, et y compris là où c’est le plus difficile, notamment dans les zones d’éducation prioritaires. Je voulais que les enseignants qui vivent ces situations-là puissent se reconnaitre et reconnaitre leurs élèves.

 Ce deuxième film, c’est donc à la fois l’envie de réalisatrice de raconter une autre histoire, et l’envie stratégique d’être plus utile au débat.

 

C’est quoi pour toi l’école de demain ?

L’école de demain, c’est une école qui s’intéresse au monde qui l’entoure et au monde qui va lui succéder. Une école qui n’est pas déconnectée de la réalité, aussi bien des enjeux écologiques, sociaux et technologiques que de la vie des élèves. Une école dans laquelle la relation est fondamentale. Une école qui permet aux enseignants comme aux élèves de se former tout au long de leur vie. Et surtout une école qui permet à tous de se sentir bien.

 

Avec le confinement lié au Coronavirus et les écoles fermées, la continuité de l’enseignement passe par l’accompagnement des parents, l’adaptation des enseignants, et l’usage des outils technologiques (quand cela est possible). Qu’est-ce que cela t’inspire ? Est-ce cela aussi l’école de demain ? 

La période terrible que l’on traverse a une vertu : nous obliger à appuyer sur pause et à regarder l’école en face. Les parents vont comprendre ce que signifie « faire école », réaliser que c’est extrêmement difficile et, j’espère, accorder plus de reconnaissance aux enseignants. Les enseignants sont obligés de remettre en question leurs pratiques et de trouver des solutions avec les outils technologiques, plus ou moins efficaces, mis à leur disposition. On ne peut pas faire son cours devant un écran comme on le fait devant sa classe. 

Ce qui est intéressant dans ce confinement, c’est tout ce que les enseignants inventent à côté. Je connais par exemple un enseignant qui a créé un journal de confinement collectif, en ligne, où ses élèves peuvent partager ce qu’ils sont en train de vivre. C’est une façon géniale de les engager dans l’écriture et de garder un contact avec eux. Là encore, la relation élève-enseignant est au cœur du dispositif. e l’idée.

 Nous devons aussi bien garder à l’esprit que la fracture numérique renforce dramatiquement les inégalités. Les élèves en difficultés scolairement et socialement sont ceux pour qui c’est aussi le plus difficile de garder le lien avec l’école, alors que c’est ceux qui en ont le plus besoin. Nous devons avoir une réflexion pour éviter que ces élèves-là ne soient pas pénalisés.

 

Chez ENGAGE, on essaye d’inventer des futurs désirables. Si tu devais imaginer tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils ?

Un futur désirable est un futur où l’on est se sent tous bien, avec nous-mêmes, avec les autres, avec notre environnement. Où l’on se sent tous responsables du monde qui nous entoure. Un futur où l’expression « citoyen engagé » devient finalement un pléonasme.

D’ailleurs, pour moi, l’interrelation entre la construction de l’individu et du collectif, que j’ai observée dans les classes durant le tournage du film, est un modèle, une parfaite métaphore, de la société que je voudrais voir advenir. 

 

 

 

Photographies extraites du film Devenir Grand

Bien s’informer, c’est bon pour pour la santé

Benoît Raphaël est journaliste, blogueur, entrepreneur et désormais « éleveur de robots ». Expert en innovation digitale et média, il a lancé Flint, une expérience collaborative entre humains et robots qui nous permet de mieux nous informer à l’aide de l’intelligence artificielle.
Anne-Sophie Novel est journaliste et auteure, spécialiste des questions d’environnement et de climat. Elle vient de réaliser le film documentaire Les médias, le monde et moi qui interroge notre rapport aux médias et la manière dont l’information peut nous relier autrement au monde.
Tous deux convaincus du besoin d’ouvrir un débat sur notre responsabilité individuelle et collective vis-à-vis de l’information, ils lancent, en mars 2020, la première édition du festival #BienS’informer, deux jours pour repenser notre rapport à l’information.

 

D’où t’est venue l’envie de parler d’information et du besoin de mieux s’informer ?

Benoît Raphaël : Tout est parti d’un besoin personnel. J’avais le sentiment de m’enfermer malgré moi dans les mêmes informations. Je me rendais compte que le monde changeait autour de moi, très vite, et que j’avais besoin d’être à l’écoute de ces changements, mais je manquais de temps. Et les outils que j’utilisais alors pour trier de l’information n’étaient pas satisfaisants.

On s’est alors lancé le pari de créer un assistant qui comprendrait, comme pourrait le faire un humain, mes intérêts et qui irait chercher l’information à ma place. On a créé Flint, une intelligence artificielle permettant de faire de la veille d’information : des newsletters personnalisées contenant une information de qualité pour sortir des sentiers battus.

Anne-Sophie Novel : Avec Benoît, on partage la même vision du rapport à l’information, que l’on compare à notre rapport à l’alimentation. Mon grand rêve est de lancer une dynamique du type « SlowFood » mais autour de l’information. Après le film Les médias, le monde et moi, je voulais trouver une manière innovante et attrayante de sensibiliser les gens à leurs rapports aux réseaux sociaux, aux flux d’informations, et à la façon dont ils peuvent reprendre la main sur tout cela. De là est né le festival #BienS’informer, un évènement où pourraient se réunir des acteurs qui s’intéressent à cette problématique.

Mais attention, quand on dit « Slow » on ne parle pas uniquement de moins consommer. C’est d’abord rapprocher les producteurs et les consommateurs d’information afin de reconstruire le lien de confiance. Ralentir fait partie des solutions, mais ce n’est pas la seule.

 

Concrètement, quel est le problème dans notre rapport à l’information aujourd’hui ?

Benoît Raphaël : En fait, on comprend aujourd’hui que l’on s’informe mal de la même manière que l’on a compris il y a 20 ans que l’on mangeait mal. En creusant, on se rend compte que le mal de l’industrie de l’information est encore plus important que ce que l’on imaginait, que les problèmes sont à la fois liés au système même qui produit et distribue l’information, et à nos habitudes de consommation de l’information.

L’information de qualité est vitale pour notre démocratie. Alors que les choix de sociétés devraient s’appuyer sur les faits, notre système politique nous incite à voter en écoutant nos émotions. Faute de consensus, nous avons tendance à sacraliser l’opinion, voire à retravailler ou sélectionner les faits pour les adapter à nos opinions. Dans le monde des médias, on a coutume de dire que « les faits sont sacrés mais les opinions sont libres ». Aujourd’hui, à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, on a plutôt l’impression que « les opinions sont sacrées mais les faits sont libres ».

Dans toute société, les faits constituent le contrat social, le socle commun qui permet de prendre des décisions. Faute de formation, d’accompagnement et de règlementation, l’information devient une prison pour nos esprits et pour la démocratie. L’enjeu aujourd’hui est donc de reconstruire un contrat social autour du fait.

 

De quels leviers dispose-t-on pour reconstruire le contrat social ?

Anne-Sophie Novel : Les efforts doivent venir de toute part. Du côté des journalistes, il y a un profond travail d’introspection à faire sur leur fonctionnement, leurs habitudes, les erreurs qu’ils ont faites. En parallèle, le public doit comprendre que les conditions de travail des journalistes se sont compliquées et que changer ses habitudes prend du temps. A partir de là, il doit réfléchir à la façon dont il consomme l’information. Car, on ne s’en rend pas compte, mais on a tous des habitudes consommation de l’information très variées, et cela pose de nombreuses questions sur la façon dont on fait société.

Benoît Raphaël : Je suis convaincu que la prise de conscience doit être citoyenne. En organisant le festival #BienS’informer, on a rassemblé des scientifiques, des juristes, des enseignants, des historiens et des citoyens. On s’est rendu compte que l’information est un sujet qui passionne les gens, qui suscite de vrais débats. La vérité, le fait, la légitimité du journalisme ou du scientifique, sont autant de concepts qui méritent d’être questionnés. L’information n’est plus seulement un métier, c’est un bien commun.

Pour faire face à la démultiplication des faits bruts, des sources, et à l’horizontalité croissante de l’information, une piste envisagée est de renforcer les pratiques journalistiques en s’inspirant des méthodologies scientifiques ou juridiques.

Anne-Sophie Novel : Cette approche est intéressante dans le sens où le rapport à l’information et aux notions de « fait » et de « vérité » est différent selon son métier ou de sa spécialité.

Si l’on prend par exemple la question très controversée du nucléaire, l’ingénieur me dira que le nucléaire émet moins de CO2 donc qu’il est mieux que les autres sources d’énergie, le climatologue me parlera de l’évolution des températures et de ses conséquences sur le refroidissement des centrales, une association me parlera de l’impact sur les générations futures et de l’enfouissement des déchets. C’est en mettant ces visions bout-à-bout, en les analysant et en les confrontant, que le journaliste est censé dessiner une image de la réalité. Par les temps qui courent, il est crucial que d’autres professions nous aident à adopter des méthodes d’analyse différentes pour considérer les sujets.

C’est d’ailleurs ce que le journaliste fait déjà, en croisant les témoignages, en choisissant un angle. Le problème c’est que l’évolution de nos conditions de travail, de l’espace dont on dispose, et la mutation des supports, ne nous permet plus d’avoir une approche aussi complexe.

Comment répondre aux nouveaux enjeux du métier de journaliste ?

Anne-Sophie Novel : Dans mon livre Les médias, le monde et nous, je fais un tour d’horizon des initiatives qui peuvent être mises en place dans la profession, et qui sont déjà initiées dans certaines rédactions : prendre du temps, renouer avec les faits, renouer avec le public, bâtir avec lui des stratégies économiques, organiser des évènements pour passer de l’information avec des formats plus inspirants. De nombreuses pistes existent déjà, même si aucune ne me satisfait pleinement. C’est en combinant ces possibilités, en prototypant, que chacun peut trouver sa manière de réinventer le rapport à l’information.

Par ailleurs, je propose aussi au public de travailler sa pleine conscience. On a tous conscience que ce n’est pas la même chose de lire le Figaro ou l’Humanité, mais j’invite les gens à pousser cette conscience à un autre niveau en s’informant sur le métier de journaliste, les formats utilisés, les intérêts sous-jacents. En somme, développer ses réflexes d’auto-défense intellectuelle, de sens critique.

 

A l’échelle individuelle, que pouvons-nous faire pour commencer à mieux nous informer dès maintenant ?

Anne-Sophie Novel : Je vous propose un petit régime informationnel de 21 jours. Pendant les cinq premiers jours, vous coupez tout et vous vous mettez à l’écoute de vos sensations et de vos émotions. Une sensation de manque et de vide ? Un sentiment de calme et d’apaisement ? Puis, petit-à-petit, vous réintroduisez des médias pour découvrir des choses dont vous n’avez pas l’habitude. Au bout des 21 jours, à l’aide des notes que vous avez prises, vous pouvez composer vos nouvelles habitudes.

L’idée est de faire un bilan de ses habitudes informationnelles. Beaucoup de gens se sentent débordés sans prendre conscience qu’ils ont mis en place des habitudes qui, parfois, se révèlent néfastes. L’exemple type : de nombreuses personnes critiquent la chaîne BFM.TV mais continuent de la regarder. Reprendre la main, c’est arrêter de subir. Les gens savent le faire, ils n’en ont juste pas conscience.

 

Benoît Raphaël : Si j’ai monté Flint, c’est que je pense que l’intelligence artificielle (je préfère parler « d’intelligence augmentée ») est un outil qui peut nous aider à mieux nous informer. Avec des outils intelligents, on peut analyser des données brutes qui, sans eux, seraient trop complexes. L’important, c’est de garder en tête que l’intelligence artificielle n’est qu’un outil, et de s’assurer que les robots ne deviennent jamais des boîtes noires qui nous dictent ce que l’on doit faire.

Pour nos robots Flint, on a créé des indicateurs qui permettent de mieux comprendre le comportement des robots, et on fait beaucoup de pédagogie. Surtout, pour élever nos robots, on possède une batterie de données, plusieurs millions de contenus archivés issus de 30 000 experts sélectionnés sur Twitter dans une base sécurisée, auxquels on a ajoute de la donnée maitrisée (via les clients et utilisateurs experts que nous accompagnons).

Anne-Sophie Novel : L’I.A. est un sujet qui génère beaucoup de crispations. L’approche de Benoit est pour l’instant l’une de celle que je trouve les plus intéressantes car elle nous permet de garder la main sur la machine et d’en faire un compagnon pour aller plus loin. Comme toujours, c’est un nouvel outil auquel on peut faire faire ce que l’on veut. L’I.A peut à la fois nous aider à trier l’information et y voir plus clair, et générer des fake news et des deep fakes pour manipuler les gens.

Personnellement, j’ai aussi besoin d’espaces de conversation et d’échange. Le risque avec l’I.A., c’est de créer un monde où chacun a son petit robot sur mesure, alors que je crois que les médias doivent aussi être des sphères qui rassemblent et qui ouvre des espaces de conversation et d’écoute. C’est en préservant des espaces de rencontre dans les quartiers, les cafés et les petits villages qu’on arrivera à maintenir la démocratie. Et la presse fait partie de ces espaces.

En somme, je suis pour prendre le meilleur des deux côtés : du papier pour prendre le temps d’échanger et converser, et de l’I.A. pour y voir clair et pour grappiller de l’info en fonction de ses besoins et de ses usages.

Chez ENGAGE, on essaye d’inventer, de créer des futurs désirables. Si tu devais imaginer tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils ?

Anne-Sophie Novel : Un futur fait d’écrans et d’I.A. ne me fait pas du tout rêver. Comme j’en parlais à l’instant, on ressent tous le besoin de se rencontrer, de converser, d’échanger et, plus largement, de se reconnecter au vivant, à la nature, au territoire. Mon futur désirable est un futur où l’on assume notre modernité tout en gardant les pieds sur terre, bien ancrés.

Benoît Raphaël : Ce que j’aimerais, c’est qu’Elon Musk et tous ses amis s’en aillent vivre sur Mars. (rires) Ils laissent tous les gens cools sur la Terre, la planète se reconstruit petit à petit, et on reprend du bon temps. La Terre devient un éden, un havre de paix pour tous les vivants

 

 

Photographies extraites du festival #BienS’informer

Benoît Raphaël : j’ai besoin d’être bousculé

Benoît Raphaël, spécialiste des médias, est le fondateur de Flint, IA qui nous aide à sortir de nos bulles informationnelles. Benoît, nouveau ENGAGE Citizen, est intervenant à l’ENGAGE University dans le programme Transformation. 

– Tu viens de t’installer à ENGAGE City, pourquoi? Qu’y cherches-tu? Qu’y trouves-tu?

Je cherchais un lieu pour installer l’école des robots Flint, où je me sente chez moi mais qui fasse aussi partie d’un projet plus large et collectif, où je pourrais croiser des personnalités inspirantes, des projets ou des organisations parfois très éloignées de ce que je ferais, mais qui partageraient la même énergie. Je voulais croiser de gens qui auraient d’autres métiers, d’autres approches, artistiques, scientifiques, politiques, technologiques… et qui me sortiraient de ma bulle. Je cherchais aussi un lieu vivant, ouvert, convivial, où je puisse organiser des événements, faire se croiser des communautés différentes.

– Et quelle résonance avec ENGAGE et l’ENGAGE University ?

L’envie de construire un futur positif, parce que même si je fais partie des optimistes, l’état du monde me fait un peu flipper. Je ne suis pas vraiment un militant, plutôt un créatif qui a envie de faire avancer les choses sur la base de valeurs mais surtout jamais sur des idées reçues ou des parti-pris. C’est ce que je retrouve chez Engage : c’est la différence qui nous enrichit. Un carrefour d’idées, d’approches et de pratiques très différentes, qui n’oublient jamais le pouvoir disruptif de l’art et de la fête.

– Comment cela s’inscrit-il dans le projet que tu portes, Flint ?

L’objectif de Flint est de nous rendre plus autonome face à l’information et face aux algorithmes, qui façonnent notre rapport à nous-même et aux autres. C’est une école pour robots, mais aussi une école pour humains. Flint s’inscrit donc parfaitement dans le cadre de ce campus en construction qu’est ENGAGE City.

– Finalement, de quoi avons-nous besoin aujourd’hui, en tant qu’individu, en tant que société?

Sortir de notre bulle avant tout, reprendre le contrôle de notre vie, vivre selon nos valeurs, nos rêves et nos intuitions profondes, ne pas avoir peur de la contradiction ni de la complexité, sans pour autant céder au relativisme. Et puis, surtout beaucoup d’amour, s’occuper des gens qu’on aime et qu’on respecte.

– Un mot pour exprimer ton état d’esprit?

Je suis convaincu que l’on ne s’accomplit qu’en acceptant de se remettre en question sans jamais lâcher ses convictions. J’ai envie de faire le pari de l’humilité et de la bienveillance. Je suis venu ici pour être bousculé mais aussi pour passer du bon temps !

POUR APPROFONDIR

En quelques minutes | découvrir Flint

En 2 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

Recoder la République!

Né à la fin des années 1990 avec le mouvement des Zapatistas au Mexique, l’activisme en ligne a trouvé son point d’orgue historique avec les révolutions arabes de 2010-2011. Depuis les hackers tunisiens jusqu’aux jeunes activistes techno égyptiens tels que Asmaa Mahfouz, dont la page Facebook fut le déclencheur de la manifestation anti-régime du 25 janvier sur la place Tahrir, les réseaux numériques ont démontré leur capacité à provoquer l’étincelle qui allume la mèche.

Internet est le messager, pas la cause

Bien sûr, sans mécontentement économique et social profond, il n’y a pas de révolution: Internet est le messager, pas la cause. Mais c’est un vecteur de coordination terriblement puissant car très peu coûteux et extrêmement facile à utiliser. C’est là l’erreur d’un auteur comme Evgeny Morozov qui, dans Net Delusion, écrivait qu’Internet allait renforcer le contrôle des esprits.

Certes, il y a désormais plus d’une soixantaine de pays qui ont des unités de cyber-surveillance, y compris des pays d’Afrique subsaharienne utilisant d’ailleurs parfois des technologies occidentales. Mais la réalité historique des dictatures modernes, de la RDA à la Chine maoïste, a toujours été la capacité à mailler de réseaux d’informateurs très denses les populations sous leur contrôle. La nouveauté, c’est que celles-ci ont désormais également accès à leur propre réseau dense et low-cost de coordination. L’asymétrie se réduit entre le pouvoir central et une multitude qui peut désormais se coordonner en un réseau concurrent. Ironie de l’histoire: le livre de Morozov est sorti précisément quand  les nouveaux révolutionnaires d’Egypte ont obtenu la tête de Moubarak.

Dans le monde industrialisé et démocratique, où les alternances politiques se règlent par le vote, ces réseaux en ligne ont pris naturellement leur place dans le jeu démocratique. Aux Etats-Unis, MoveOn.org, puissant organisateur de l’aile progressiste du Parti Démocrate, a su perfectionner l’art du marketing CRM (« Customer Relationship Management ») en ligne pour animer sa base de 8 millions de membres.

De la démocratie directe et des apps

Grâce à Internet, le mouvement Occupy a pu s’établir – à son extension maximale – dans 950 villes sur plus de 80 pays en à peine quelques années – un exploit impensable avant l’avènement des réseaux sociaux. Au niveau local, l’idée de plateforme de données urbaines qui permettent aux municipalités de mieux échanger avec ses concitoyens – parfois dans les deux sens – fait son chemin tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Ces tentatives de démocratie directe au niveau local se doublent de mouvements et d’applications au niveau national. Elles ont pour bénéfice de renouveler l’engagement citoyen. Mais ces initiatives modernes peuvent se heurter aux limitations de la démocratie directe, identifiées initialement par Platon il y a 2500 ans. Ce n’est pas un hasard si la démocratie représentative s’est imposée dans le monde occidental. Dans les sociétés industrielles, la spécialisation du savoir est devenue une nécessité. Comment chaque individu peut-il faire le bon choix pour la collectivité quand on n’a ni le temps ni les outils conceptuels pour bien décider ?

Or, c’est précisément de la résolution de cette question par les moyens numériques et par le code que peut naître une deuxième révolution démocratique, aussi profonde que celle qui a émergé au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France à la fin du 18e siècle et a fini par triompher avec la chute du Mur, en 1989.

#CodeImpot en France et « Hack the Budget » en Finlande

Les premiers signaux faibles apparaissent. En France, des éléments du code civil ont été transposés par un développeur sur GitHub, une plateforme internationale d’échange de code, pour mieux comprendre les évolutions des textes. L’initiative du hackathon #CodeImpot dans le cadre d’Etalab a permis de rendre disponible le code source du calculateur des impôts utilisé par la Direction générale des finances publiques – et de tester de nouvelles applications pour mieux comprendre l’impact fiscal au niveau de l’individu ou de la collectivité, et même faire passer de 3 semaines à 23 minutes le temps de calcul d’une simulation fiscale. En Finlande, l’initiative « Hack the Budget » pourrait aller encore plus loin en faisant intervenir designers et économistes afin de modéliser et simuler encore plus précisément les impacts des choix budgétaires nationaux.

Tout reste à construire, mais les prémisses sont là. Vivant dans le code, ces modèles ne sont plus enfermés dans la parole d’un homme ou idolâtrés par le biais d’un livre comme l’ont été les grandes idéologies. Leurs prédictions seront constamment confrontées à la réalité, comme cela l’est déjà dans le nouveau marketing en ligne qui retrouve en fait le modèle de la méthode scientifique expérimentale : aucune vérité ne peut être admise d’autorité, toute hypothèse doit être testée. Lignes de code vivants dans des serveurs, ces modèles seront disponibles aux Etats et aux partis mais aussi aux associations et à chaque citoyen, exactement de la même façon. Mis à disposition sous format ‘Open Source’, ils se déploieront en pleine transparence et traçabilité. Enfin, ils finiront par renverser le modèle de l’action partisane, trop souvent organisé sous le mode top-down de leaders soutenus par des dogmes. Ils seront déployés dans la forme démocratique que représente le réseau universel. C’est ce réseau logiciel qui portera tous les outils conceptuels, en particulier les modèles simulant l’action, qui manquaient au citoyen dans la vision aristocratique de Platon.

Au cœur du réseau, il y aura un nouveau type d’activiste : un activiste-chercheur, agissant dans le cadre d’équipes pluridisciplinaires. Il ne cherchera pas à diffuser un nouveau dogme. Il contribuera à la fabrication d’outils pour la multitude, dans l’obsession du résultat concret et la recherche de la vérité. Si cette transformation va jusqu’au bout, c’est bien notre manière de penser l’engagement citoyen qui sera ‘disrupté’ dans une ou deux générations.