Julia Cattin dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. En tant que dirigeante, elle participe à l’aventure du Grand Défi des entreprises pour la planète.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Julia Cattin et je dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. Nous fabriquons des diables, chariots, gerbeurs, et autres solutions de manutention. Nous possédons deux usines, une en Bourgogne et une en Normandie.

Vous avez rejoint l’aventure du Grand Défi, pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

Le Grand Défi, ce sont les représentants d’une centaine d’entreprises, tirées au sort, de différentes géographies, tailles et secteurs d’activité qui se réunissent une fois par mois pendant six mois pour formaliser des mesures visant à accélérer la transition écologique de l’économie et des entreprises.
Durant chaque session, nous nous nourrissons des interventions de scientifiques, chefs d’entreprises ou grands témoins, qui nous sensibilisent aux enjeux environnementaux et à leur impact sur l’économie. Nous travaillons également lors de sessions d’intelligence collective, notamment sur les propositions que nous présenterons au mois de décembre à Paris.

Pourquoi était-il important pour vous de rejoindre cette initiative ?

Lorsque j’ai reçu le courrier, j’étais heureuse et étonnée d’avoir la chance de participer à cette initiative. Il y a un an environ, j’ai compris que l’industrie allait complètement se transformer, Le Grand Défi est donc arrivé au bon moment.
Il est indispensable que les entreprises comprennent la nécessité d’agir et soient capables de mesurer l’ampleur de la réponse attendue.

Le Grand Défi est soutenu par une dynamique participative. En quoi est-ce important pour vous ?

Nous pourrions attendre que la loi nous impose les choses, mais cela serait trop long. Cette dimension participative nous permet de nous emparer très vite du sujet. Elle permet également de donner du poids aux mesures que nous recommandons : elles auront d’autant plus d’impact si nous sommes un maximum à nous engager à les appliquer.

Les 16 et 17 septembre avait lieu la troisième session du Grand Défi, vous êtes donc arrivés à la moitié de la phase délibérative. Quels enseignements tirez-vous de ces premières sessions ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la notion de renoncement. Nous avons tendance à faire tout ce qui est à notre portée pour arriver à atteindre ce que nous souhaitons. Pourtant, à l’avenir, nous allons délibérément devoir nous dire “je pourrais faire cela, mais pour la planète, je vais y renoncer”. Si nous n’appliquons pas cette règle, les choses vont se faire plus tard, mais très brutalement.

À titre personnel, quelles seraient les grandes mesures à adopter d’urgence pour faire contribuer votre entreprise à la résolution des grands enjeux environnementaux et sociaux ?

Nous réfléchissons actuellement à l’emballage de nos produits. Ils sont emballés dans du plastique en raison de leur volume et des chocs qu’ils pourraient recevoir lors du transport. Nous avons longtemps cherché une alternative, la solution du carton a été envisagée avant d’être abandonnée car peu adaptée. Aujourd’hui, nous observons la situation autrement et nous nous interrogeons sur la réelle utilité d’emballer. Au vu de l’utilisation que nos clients font de nos produits, ces derniers sont automatiquement rayés dès le premier jour. Ainsi, est-il vraiment nécessaire de les protéger d’éventuelles rayures liées au transport ? Cette option pourrait être retenue, mais elle nécessite une certaine sensibilisation auprès de nos distributeurs et clients finaux.

Et aujourd’hui, dans quel état d’esprit êtes-vous face à la situation environnementale ?

Faire face aux enjeux environnementaux n’est pas simple pour un dirigeant. Je suis parfois amenée à me demander s’il existe une réelle possibilité de transformer le business.
Vu l’urgence de la situation, j’estime que nous devrions consacrer 90% du temps à changer les choses. Mais la réalité est toute autre : je suis tellement prise par mon activité et les autres enjeux qui en découlent, que seul 10% de mon temps est dédié à chercher des pistes d’action. Parfois, cela donne envie de tout arrêter et d’allouer mon temps entier pour la cause. Heureusement, des gens autour de moi me rappellent qu’il faut que je m’accroche, que je serai plus efficace à ma place, à sensibiliser d’autres personnes dans mon milieu et à tenter de changer mon modèle.

Pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Je suis convaincue qu’une partie de la solution réside dans le très local. Je suis moi même située sur un territoire assez isolé des grands axes et je trouve que chacun vit de son côté. C’est assez regrettable que nous ne soyons pas capables de créer davantage de liens.
Là où pendant longtemps nous avons prôné la mondialisation et la spécialisation, je pense qu’il est désormais indispensable de savoir coopérer et de conjuguer différents savoir-faire. Il est incroyable de constater à quel point la difficulté fait tomber la notion de risque et engendre de la créativité. Par exemple, avec la multiplication par dix des prix du gaz, nous avons commencé à mettre en place des collectifs locaux. Nous nous sommes réunis avec les autres acteurs économiques de la zone industrielle pour envisager la création d’un parc solaire.

Le MOOC « Relever le défi du vivant » sortira le 7 novembre prochain. Les inscriptions sont ouvertes. Rencontre avec Philippe Grandcolas et Véronique Dham, deux de ses intervenants. 

Philippe Grandcolas est directeur  adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement, l’un des 10 instituts du CNRS qui regroupe près de 70 laboratoires dans le domaine de l’écologie et de l’environnement. 

Véronique Dham est la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité.

 

Pouvez-vous vous présenter ?

PG : Je suis directeur adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement. Mon domaine de prédilection est l’évolution des insectes, ce qui m’a amené à observer l’environnement dans un certain nombre de pays du sud et à avoir une idée des politiques publiques menées dans ces pays.

J’ai également fondé et développé pendant 10 ans un laboratoire associé au MNHN. Il regroupait 200 scientifiques et travaillait sur des aspects très variés de la biodiversité.

VD : Je suis la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité. J’ai créé en 2005 le métier de conseil en biodiversité en France. Aujourd’hui, je suis spécialisée sur le sujet de la biodiversité, quand d’autres acteurs du conseil interviennent sur le carbone, l’économie circulaire, etc…

 

Comment définiriez-vous la biodiversité ?

PG : C’est la diversité du vivant qui évolue et interagit à toutes les échelles, des molécules dans les organismes aux écosystèmes à l’échelle des continents et des océans.

VD : D’une manière très simple : le monde du vivant, dans toute sa diversité, du plus petit au plus gros. Le plus important reste d’aller au-delà de cette notion de faune et de flore, et d’analyser l’ensemble des interactions qui existent entre ces différentes espèces et entre les écosystèmes qui les hébergent.

 

On a peur de poser cette question, évidemment, mais elle est centrale, où en est la biodiversité aujourd’hui ?

PG : La biodiversité aujourd’hui est sur une très mauvaise trajectoire.

Depuis 300 à 400 ans, la population humaine se répand et intensifie ses modes de production industriels sur presque l’ensemble de la surface du globe. Les populations ont une capacité de conversion des milieux, de pollution, d’extraction et de contribution au changement climatique inégalée. Aujourd’hui, les circuits longs sont la règle, les transports aériens ainsi que la production agricole et industrielle ne cessent d’augmenter et ce sans rapport avec les besoins de l’espèce humaine. Finalement, le monde d’il y a quelques décennies n’existe plus.

La conséquence : la plupart des populations d’organismes sont en déclin. ⅓ à ⅔ de leurs effectifs ont déjà disparu ou sont en voie de disparition et une extinction de ces populations pourrait avoir lieu à la moitié du siècle, dans 20 à 30 ans. Ainsi, alors que la biodiversité nous assure des services quotidiens tels que l’eau, l’air, la nourriture, le climat, la protection contre les maladies, nous faisons face à une perte de services écosystémiques : certains milieux se désertifient, la production agricole plafonne, le nombre de maladies zoonotiques augmente.

Pour résumer, nous sommes dans une situation qui se détériore, du fait de l’influence conjointe du climat et des rétroactions négatives de la perte de la biodiversité sur le changement climatique. Ce n’est pas un tableau positif, mais je pense que nous devons être honnêtes pour nous permettre de changer les choses.

Le constat est édifiant, on parle de 6ème extinction des espèces. Le phénomène est-il en train de s’accélérer ?

PG : Oui tout à fait, et nous voyons seulement la partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui, deux millions d’espèces sont connues par la science et nous savons que cela ne représente qu’à peine le quart de l’ensemble des espèces. Toutes les projections statistiques confirment que les espèces inconnues sont en train de disparaître au même rythme que celles que nous connaissons.

Les causes varient évidemment en fonction des endroits : si l’on est en plein cœur d’une forêt tropicale, la problématique sera la réduction de la surface de cette forêt. Dans une zone agricole en Europe, les disparitions sont liées à l’épandage de pesticides. Si l’on est dans une zone subtropicale, ce seront les aléas climatiques ou l’altération des sols qui auront les plus gros effets. Dans tous les cas, le bilan global reste très négatif.

Pourtant, les écosystèmes peuvent se régénérer, n’est-ce pas ? Il n’est donc jamais trop tard pour agir ?

PG : Il n’est jamais trop tard certes, mais il faudra arriver à changer nos états d’esprit. Bien sûr, si nous regardons la situation d’une manière comptable, nous connaissons les mesures à prendre pour stopper le déclin de la biodiversité, voire lui permettre de se régénérer en quelques décennies.

Mais nous sommes tributaires de modes de production agricole et de modes d’élevage qui viennent nourrir certaines de nos habitudes telles que celle de manger de la viande à presque tous les repas. Nous avons également un défaut de perception et de compréhension de ce qu’est la biodiversité. Ces deux réalités combinées nous placent dans une situation où nous connaissons les remèdes, mais n’arrivons pas à les appliquer.

Appliquer une législation ne suffira pas, nous avons également besoin de changements culturels et structurels.

L’entreprise s’est emparée tard de ce sujet, encore plus tardivement que de la question climatique. Pourquoi ?

VD : Beaucoup de raisons peuvent l’expliquer… Premièrement, le climat a pris toute la place dans les débats médiatiques au cours des 15 dernières années, la biodiversité est très longtemps restée reléguée au second plan. Dès lors que le sujet était peu traité dans les médias, il était peu traité dans les entreprises.

Ensuite, quand le sujet du climat proposait des outils concrets aux entreprises, pour calculer leur empreinte carbone par exemple, il n’en existait aucun permettant de mesurer l’empreinte biodiversité. L’entreprise étant un milieu très pragmatique, il est indispensable de pouvoir quantifier, mesurer.

Enfin, le climat a eu une gouvernance mondiale plus organisée. Le GIEC a été mis en place près de 10 ans avant l’IPBES, qui est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité. Cela donne une idée du retard qui a été pris sur la prise en compte des sujets de biodiversité.

Où en sont le monde économique et les entreprises aujourd’hui ?

VD : On assiste à un moment de bascule depuis environ deux/trois ans. Je pense que la prise de conscience des entreprises a eu lieu en 2019, lorsque l’IPBES a tenu sa plénière à Paris. C’est à ce moment que les médias ont commencé à relayer le sujet et qu’il est arrivé jusqu’au monde de l’entreprise

À l’époque, les constats faits par la plateforme internationale sont alarmants : les grandes causes de l’érosion de la biodiversité sont dues aux activités humaines, et donc aux activités économiques. Au rythme où vont les choses, la dégradation des écosystèmes constitue une réelle menace sur l’activité des entreprises. Se forment alors un certain nombre de coalitions, à l’initiative de grands groupes. Parmi elles : Act for Nature ou Business for Nature.

Dans le même temps, des réglementations émergent au niveau national et international.

Dernièrement, les médias ont davantage mis en avant les liens existants entre biodiversité et changement climatique. Les entreprises comprennent alors de plus en plus que les deux sujets sont liés et qu’il est contre-productif de les traiter séparément.

Enfin, le secteur de la finance s’empare du sujet, considérant que la chute de la biodiversité représente un véritable risque pour leurs investissements. Les entreprises sont alors encouragées à mener des évaluations pour mesurer leur empreinte biodiversité et à mettre en œuvre des actions concrètes pour réduire leur impact.

Vous avez tous les deux accepté d’intervenir dans notre MOOC “Relever le défi du vivant” et nous vous en remercions. Pourquoi ?

PG : Un effort de transmission des connaissances est à faire pour que les décisions adéquates soient prises. Si nous sommes des millions à nous comporter de manière cohérente avec l’environnement, nous aiderons la situation à aller mieux.

Attention toutefois, ces efforts doivent être globaux, équitables et consentis par l’ensemble de la société. Il n’est pas question de faire porter l’effort uniquement aux citoyens ou aux gouvernants.

Ce qui m’a plu dans l’initiative du MOOC réalisé par ENGAGE, c’est la dynamique et le discours percutant qui ouvrent la voie à de réels résultats. J’ai également apprécié la volonté affichée de transmettre un message scientifique. Car derrière toutes ces problématiques, se posent des questions scientifiques, autant sociologiques et politiques que biologiques et climatologiques.

VD : “Biodiversité” est un terme technique et il peut parfois être délicat de savoir ce qu’il signifie. Il est d’autant plus difficile d’établir des liens avec sa propre activité. Il y a toujours besoin d’expliquer, de sensibiliser et de former avant de commencer à mettre en place n’importe quel plan d’action.

Tous les outils à destination des salariés sont doublement bénéfiques : ils permettent d’agir dans le cadre de l’entreprise mais aussi en tant que citoyen.

L’épisode dans lequel vous intervenez dans le MOOC s’intitule “La biodiversité, c’est nous”. Quel est votre message ?

PG : Le message, c’est d’arrêter de nous positionner au-dessus du reste du vivant, avec cette vision dualiste et naïve selon laquelle il y aurait la nature d’un côté et les humains de l’autre. Cette vision, héritée de cultures occidentales classiques depuis 2 ou 3 siècles, est intenable.

Nous ne sommes rien d’autres qu’une espèce de primates ayant eu un succès évolutif foudroyant. Sur le plan de l’évolution, nous ne sommes pas déconnectés du reste du vivant. Nous sommes partie du vivant, nous dépendons du vivant et historiquement nous sommes issus du vivant.

L’un des objectifs du MOOC est de mettre en lumière les enjeux de biodiversité et leurs interrelations avec le monde de l’entreprise et de l’économie. Quelles sont les étapes fondamentales pour accélérer la transformation des entreprises sur ce sujet ?

VD : Les entreprises doivent réaliser un travail d’introspection et de diagnostic pour mettre le doigt sur leurs interactions et leurs dépendances en matière de biodiversité. Alors que nous savons que l’ensemble des secteurs économiques ont un impact, certaines entreprises ne se mobilisent pas car elles pensent à tort que leur secteur d’activité n’est pas concerné

Enfin, pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

PG : Le futur désirable est un futur dans lequel les humains se réconcilient avec le reste du vivant, dans lequel ils le perçoivent et le considèrent. C’est aussi un futur dans lequel s’organise un partage équitable entre les humains. Dans mon monde désirable nous arrêtons de mettre en place des actions manichéennes telles que la suppression ou la multiplication d’espèces et nous conservons une dynamique qui a des effets positifs et durables sur les écosystèmes et sur nous.

VD : Je suis très optimiste de nature. Alors qu’il sera difficile d’inverser la courbe du changement climatique, nous pouvons y parvenir pour la biodiversité. Nous pouvons stopper l’érosion et être revenus à une situation relativement satisfaisante d’ici 2050.

Même si certaines espèces ont disparu et ne reviendront pas, peut-être que certaines se seront développées et que d’autres seront apparues.

J’imagine aussi un futur où l’environnement est beaucoup plus agréable, ou la nature est davantage intégrée à nos villes. J’imagine aussi des campagnes semblables à celles d’il y a 50 ans : des paysages avec des arbres, avec des mares et avec tout le cortège d’espèces que nous avions l’habitude de rencontrer dans ces écosystèmes.

Franck Galland est chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet d’ingénierie-conseil (ES²), spécialisé en résilience urbaine.

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet de conseil (ES)², spécialisé en résilience urbaine. Nous accompagnons les opérateurs de réseaux d’eau, d’assainissement, d’électricité ou de transports urbains à mieux gérer leurs situations de ruptures de continuité d’activité (dues à des évènements tels que les catastrophes naturelles, les incidents techniques ou les actes de malveillance). J’ai également été Directeur de la sûreté de SUEZ pendant 10 ans.

Récemment, j’ai publié « Guerre et eau : L’Eau, enjeu stratégique des conflits modernes », chez Robert Laffont.

Quels sont aujourd’hui les problèmes hydrologiques majeurs ?

Nous sommes confrontés à des modifications climatiques profondes qui nous font basculer dans un climat semi-aride : saisons sèches de plus en plus longues, saisons pluvieuses par intermittence, multiplication des épisodes de pluies très intenses, pouvant atteindre l’équivalent d’une année de précipitations sur 3 jours. L’été 2022 a été révélateur de ce qui nous attend dans l’avenir.

Par exemple, au mois de juillet 2022, il n’a plu que 9,7 mm en moyenne, ce qui a engendré un déficit pluviométrique de 88%. C’est ainsi la pire sécheresse en France depuis 1959. En parallèle, nous allons aussi connaître davantage d’évènements climatiques intenses, en témoignent les habitants de Corse, victimes de tempêtes ravageuses et mortelles cet été.

Les modèles climatiques annoncent d’ici 20 ans une baisse du débit des fleuves de 10 à 20% ainsi qu’une baisse du niveau des nappes de 20 à 30%.

À l’international, il existe une diagonale de la soif allant d’Afrique du Nord à l’Asie avec par exemple, l’Inde qui est confrontée à l’épuisement de ses eaux souterraines après les avoir utilisées de façon intensive pendant des années. La conséquence : 21 villes indiennes vont manquer d’eau à horizon 2030.

« Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seul 1% de l’eau du robinet est bue »

 

Les images peu rassurantes se sont enchaînées tout l’été : Gorges du Verdon presque à sec, niveau de la Loire extrêmement bas, pour autant, ce n’est pas la première fois que notre civilisation connaît de telles sécheresses. Quelles sont les différences majeures avec les sécheresses précédentes ?

Les grandes différences sont essentiellement liées à l’accélération des conséquences du changement climatique et à l’usage que nous faisons de l’eau.

Dans notre domaine de l’hydraulique, le changement climatique a pour marqueur le manque d’eau. Oui, nous avions de grosses sécheresses auparavant (1976, 2003), mais nous étions sur des schémas classiques. Même chose pour les inondations aves des cinétiques de crues lentes, grâce aux sols qui respiraient. Nous n’étions pas confrontés à une telle artificialisation des surfaces, ni aux phénomènes accrus de stress hydrique dus à ce changement climatique.

S’il pleut en moyenne 960 millimètres d’eau par an, seulement 36% viennent augmenter le débit des fleuves et recharger les nappes. C’est ce qu’on appelle la « pluviométrie utile ». Moins nous aurons d’eau, moins nous bénéficierons de cette pluviométrie utile.

L’autre différence majeure, c’est l’eau de confort. Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seulement 1% de l’eau du robinet est bue.

En quoi les activités humaines sont-elles tout ou partie responsables des sécheresses que nous vivons et allons vivre dans les prochaines années ?

En France, l’agriculture consomme beaucoup d’eau (44% des eaux consommées), lorsque l’usage domestique ne représente que 26% de la consommation totale.

Nous faisons également face à une surconsommation de l’eau pour des besoins très divers : nettoyage des voitures, remplissage des piscines ou encore réfrigération de centres de serveurs informatiques…

Concrètement, un centre serveur informatique moyen consomme 1250m3/an pour refroidir ses salles serveurs sur les 1700 m3/an qui lui sont livrés par le réseau d’eau municipal. C’est beaucoup trop.

Quelles sont pour vous les principales mesures à prendre pour gérer ces situations amenées à s’intensifier dans les prochaines années ?

Bien évidemment, il faut réformer nos usages, il n’est absolument pas normal d’utiliser de l’eau potable pour arroser des golfs ou des espaces verts. Pour cela, nous devons ouvrir le champ des possibles en matière d’offres alternatives. Parmi les plus efficaces, la réutilisation des eaux usées et le dessalement d’eau de mer. Aujourd’hui en France, nous réutilisons seulement 0,2% des eaux usées en circuit fermé, quand l’Israël parvient à en valoriser 87%.

Nous allons également devoir réformer nos pratiques agricoles grâce à l’irrigation intelligente ou au stockage d’eau l’hiver (pratique controversée s’il en est). Sur ce même sujet, se pose également le problème de certains élevages qui sont très consommateurs en eau. Plus généralement, il est urgent que les industries gourmandes en eau (industrie chimique, industrie papetière, data centers) mettent en place une vraie politique de réduction de consommation d’eau, tout en ayant une logique de transparence sur leur utilisation.

Il faut également investir à hauteur de 2 milliards d’euros par an sur l’efficience des réseaux urbains et ruraux. Alors que le Grenelle II prévoyait un taux de fuite à 15%, ce dernier ne descend pas en dessous de 20%. 900 000 kilomètres de réseau d’eau à entretenir en France coûte très cher mais est un passage obligé.

Il ne faut pas non plus négliger les actes citoyens : contrôler l’efficience de son électroménager, prendre une douche plutôt qu’un bain…

L’usage de méga-bassines et de forages est souvent défendu même si certains alertent sur des impacts négatifs sur la biodiversité, qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, il nous faut passer au soutien d’étiage pour le refroidissement des centrales thermiques et nucléaires, comme pour d’autres usages, et notamment l’agriculture. Cela passera par des aménagements obligés destinés à stocker les pluies d’hiver*.
Il faut aussi être intelligents sur notre façon de rendre possible l’avenir des territoires. S’il faut continuer à investir massivement dans la fibre et la 5G, il faut aussi rendre prioritaire la digitalisation des réseaux d’eau et la réparation de leurs fuites.

* ajouter au débit naturel trop faible de la rivière un débit supplémentaire obtenu en déstockant l’eau de la retenue du barrage

Aujourd’hui, en plus d’un travail sur les innovations technologiques, une forme de sobriété ne doit-elle pas être promue en priorité ?

Oui bien sûr, tout un chacun doit faire preuve de sobriété. Mais si nous faisons des efforts à titre individuel, les grands consommateurs d’eau, cités précédemment, doivent être encore plus vertueux. D’autant plus qu’ils détiennent les moyens économiques et financiers pour s’offrir des solutions technologiques.

Enfin, à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Une France résiliente qui anticipe ses risques urbains et ruraux de meilleure manière et qui sait surtout y répondre.

Sophie Portier est exploratrice ENGAGE et responsable du Fonds Tourisme Durable au sein de l’ADEME. 

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Il y a 5 ans j’ai entamé une démarche de transition professionnelle. Cela a d’ailleurs commencé par le programme transformation d’Engage University : 10 jours pour questionner et comprendre les grands enjeux du XXIème siècle. Cela a été un vrai catalyseur de ma démarche et une rampe de lancement pour ce que je suis aujourd’hui. Je suis passée de marketeuse dans la cosmétique à responsable du Fonds Tourisme Durable à l’ADEME, l’agence de la transition écologique.
Sinon fan de sports d’eaux vives, je suis une coureuse de rivières. Vous me retrouverez pendant mes vacances la plupart du temps, une pagaie à la main… Ce contact avec les éléments me donne encore plus conscience de faire partie de ce grand tout !

 

Quels sont selon vous les 5 grands principes du tourisme durable ?

L’Organisme Mondial du Tourisme le définit comme « un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil ». Les principes du tourisme durable ont été définis en 1995 par le Comité 21 et actualisés en 2004 par le Comité de développement durable du tourisme de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) : ils sont applicables à toute forme et tout créneau touristique, jusqu’au tourisme de masse, dans tous types de destinations.

Le tourisme durable doit alors :

  • Sur le volet environnement : exploiter de façon optimale les ressources de l’environnement qui constituent un élément clé de la mise en valeur touristique, en préservant les processus écologiques essentiels et en aidant à sauvegarder les ressources naturelles et la biodiversité
  • Sur le volet social : respecter l’authenticité socioculturelle des communautés d’accueil, conserver leurs atouts culturels bâtis, ainsi que leurs valeurs traditionnelles et contribuer à l’entente et à la tolérance interculturelles
  • Sur le volet économique : assurer une activité économique viable sur le long terme offrant à toutes les parties prenantes des avantages socioéconomiques équitablement répartis, notamment des emplois stables, des possibilités de bénéfices, des services sociaux pour les communautés d’accueil, et contribuant ainsi à la réduction de la pauvreté

 

Quelles seraient les actions prioritaires pour freiner l’impact du tourisme sur le vivant ?

Le premier levier d’action est de miser sur la sobriété. Pourquoi nécessairement consommer plus pendant les vacances que durant toute l’année à la maison ? D’ailleurs, le tourisme peut être vecteur de sensibilisation et de changement de comportement. Ilse De Klijn mène une recherche sur le lien entre changement de comportement et expérience de la frugalité et sobriété pendant des vacances en randonnée itinérante. Elle démontre comment un comportement pendant les vacances peut être vecteur de changement dans sa vie de tous les jours.

En parallèle, il existe un réel enjeu de gestion des flux, aussi bien géographiques que temporels. Eviter que l’afflux de touristes ne se fasse au même endroit au même moment. Il y a une très forte concentration des touristes dans le monde. 95% des touristes se concentrent sur 5% des territoires du globe. La pression est donc très forte sur certains écosystèmes. Le tourisme est souvent le moteur de sa propre perte en détruisant ce qui fait les attraits d’un territoire tant par son patrimoine naturel que culturel. On tombe dans un cliché instagrammable de la planète où le touriste consomme des lieux et publie la photo clichée sans s’aventurer hors des sentiers battus. 2/3 des 18-34 ans choisissent une destination en fonction de son potentiel instagrammable. Le « #travel », c’est 637 millions de publication sur Instagram. Effrayant, n’est-ce pas ?

N’oublions pas également de replacer le tourisme international dans son contexte global. C’est l’apanage d’une minorité. 89% de la population mondiale n’a jamais pris l’avion !

« La régulation permet également une meilleure expérience touristique mais pose une question démocratique de l’accès à la nature »

 

Cet été, pour la première fois, trois sites Corses mais aussi les calanques de Cassis, mettront en place des quotas d’accès pour préserver la biodiversité. Cette initiative doit-elle et peut-elle devenir un modèle pour d’autres sites très visités ?

Cela reste à débattre : faut-il tout réguler pour mener à bien la transition écologique et la protection de la biodiversité ? On constate que l’auto-régulation ne marche pas ou très relativement. Il est possible de prendre l’exemple de la plage de Maya Bay en Thaïlande (le fameux lieu du film « La plage ») qui a été fermée aux touristes pendant plus de 3 ans pour restaurer l’écosystème marin ravagé par les touristes. Cela a permis une régénération de l’écosystème local et le retour d’espèces disparues du site. Depuis la réouverture, l’accès est régulé (division du nombre de touristes par 3) et la baignade interdite. En plus de la régulation, se pose la question de la gratuité de l’accès…

 

Sur le site vie-publique.fr, on lit que le secteur du tourisme est en grande croissance et que d’ici 2050 cette croissance aura pour effet d’accroître la consommation d’énergie de 154% et les émissions de GES de 131%. Comment inciter les professionnels du tourisme à promouvoir une forme de sobriété ?

Le secteur est en croissance continue. De 25 millions de touristes dans les années 50, nous étions avant la crise de la Covid-19 à 1,4 milliards de touristes. La Covid a ébranlé le tourisme pendant deux ans mais on fait face à un revenge tourisme. Le monde d’après ne semble pas se matérialiser quand on voit les aéroports bondés ou les taux de réservation qui reviennent au niveau de 2019. Certains acteurs du tourisme prennent cependant conscience que pour leur propre salut, le changement et l’adaptation sont nécessaires et incitent, par exemple, leurs clients à choisir le train. Des expérimentations sont réalisées en région par les comités régionaux du tourisme pour promouvoir leur destination différemment : la Bretagne ou la Nouvelle Aquitaine « sans ma voiture », l’arrêt des campagnes de promotions des territoires auprès des touristes étrangers qui prendraient nécessairement l’avion pour venir, l’arrêt de la promotion en haute saison des territoires déjà saturés…

 

A ce propos, vous êtes à la tête du Fonds Tourisme Durable de l’ADEME. Votre mission est d’accompagner les acteurs de la restauration et de l’hébergement à mettre en place des actions réduisant l’impact de leurs activités sur l’environnement. En quoi consiste cet accompagnement ?

Le fonds tourisme durable a été lancé en avril 2021 dans le cadre de France Relance, le plan de relance du gouvernement. Nous ciblons les TPE-PME ayant une activité de restauration ou d’hébergements touristiques en zone rurale. Grâce aux partenaires du Fonds (CCI, Parcs Naturels régionaux, Comités départementaux du tourisme, fédérations professionnelles régionales etc…), nous proposons un accompagnement qui passe par un diagnostic gratuit et la proposition d’un plan d’actions. Au sein de ce plan d’actions, certains investissements peuvent recevoir une subvention du Fonds tourisme durable. A date nos partenaires ont accompagné plus de 2400 structures dans la phase de diagnostic. Plus de 1400 structures ont déposé un dossier de demande d’aide.

Certains bénéficiaires ont mis le pied à l’étrier grâce à l’accompagnement réalisé par le Fonds, d’autres témoignent même de l’accélération de leurs projets de transition écologique grâce aux subventions. Par ailleurs, le Fonds est également un écosystème d’acteurs qui se mettent au service de la transition écologique. Aujourd’hui, il évolue de l’urgence de la relance vers la transformation en profondeur des acteurs et est prolongé dans le cadre du plan Destination France, plan de transformation et reconquête du tourisme présenté en novembre 2021 par Jean Castex.

 

A terme, le Fonds Tourisme Durable a-t-il pour projet d’accompagner d’autres types de structures ?

Au 1er juillet, nous avons eu l’opportunité d’élargir le périmètre géographique pour plus de cohérence territoriale. 97,5% des communes sont éligibles.

Il existe un autre volet du fonds qui a pour but d’aider au développement des formes émergentes du tourisme : projet slow tourisme, agritourisme ou écotourisme. L’objectif est d’accompagner les acteurs dans les territoires pour proposer une nouvelle offre qui réponde aux attentes des consommateurs et à la nécessité de relocaliser le tourisme.

 

Bien évidemment, lorsque l’on parle de tourisme, vient également la problématique du transport, comment rendre plus désirable les voyages plus simples, plus locaux peut-être et moins énergivores ? Nous avons par exemple trouvé la campagne de publicité pour promouvoir le tourisme local en Allemagne particulièrement inspirante.

L’empreinte carbone du secteur est importante. En France, cela représente 11% des émissions de Gaz à Effet de Serre en comptabilisant le tourisme des Français en France et des étrangers qui viennent en France. Le transport représente effectivement 77% de cette empreinte dont 41% pour l’avion.

La covid a clairement posé l’enjeu du transport et d’un tourisme mondialisé. La dépendance aux touristes étrangers est apparue à l’ensemble des acteurs du tourisme. Les plus résilients étaient ceux qui avaient déjà une forte clientèle de proximité.

La question de la désirabilité et d’un nouveau récit est clé comme vecteur du changement. L’infographie « Des vacances au kilomètre », fruit du partenariat entre QQF (qu’est-ce qu’on fait), Réseau Action Climat et ADEME, sensibilise sur l’impact du tourisme sur le changement climatique et participe à déconstruire l’imaginaire de vacances réussies en partant dans des destinations lointaines. L’objectif est de montrer que notre beau pays regorge de lieux tout aussi beaux que des destinations très prisées à l’étranger.
Autre exemple sur la question de l’écriture d’un nouveau récit, l’espace de la Fondation EDF propose une exposition jusqu’au 29 janvier 2023 : « Faut-il voyager pour être heureux ? ». Des artistes nous invitent à réfléchir à notre conception du voyage et au lien que nous cultivons avec ce moment d’évasion !

 

Et enfin, Sophie, vos futurs désirables, à quoi ressemblent-ils ?

J’avoue qu’en ce moment je suis traversée par une grande vague d’éco anxiété. Par mes pratiques sportives en pleine nature pendant les vacances, je fais encore plus face aux impacts de l’activité humaine sur le vivant et l’environnement. La sécheresse de cet été est dramatique pour certaines rivières où je navigue. Donc là tout de suite mon futur désirable, c’est un monde où l’eau est préservée comme une ressource vitale pour l’ensemble du vivant et pas comme une ressource infinie…

Bernard Leca est professeur à l’ESSEC Business School, et le directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique. 

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis professeur à l’ESSEC, initialement de contrôle de gestion et directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique depuis bientôt sept ans. J’ai suivi une formation de juriste en droit de l’environnement. A la fin de mes études, j’ai cherché du travail en tant qu’avocat en droit de l’environnement mais ce qui m’a été proposé ne me convenait pas. A l’époque, on traitait essentiellement de la pollution. Je me suis alors tourné vers la magistrature. Je suis devenu juge, j’ai écrit une thèse en parallèle puis je me suis intéressé de près à la responsabilité sociale des entreprises. Insatisfait de ce qui se fait en la matière, j’ai pris le virage de la transition, pour m’intéresser aux questions environnementales.

 

Pensez-vous que les acteurs de l’économie ont pris conscience de l’ampleur des bouleversements qu’implique la crise écologique?

Bien évidemment que non.

 

Quelles seraient justement, selon vous, les mesures ou les postures à la hauteur des enjeux ?

Que ce soit du côté du gouvernement ou des entreprises, la question à se poser est simple. A quoi ressemble une économie ou, dans le cas d’une entreprise, un business model dans un monde où le réchauffement climatique doit se limiter à 2 degrés ? Croyez moi, elle serait bien différente. Seule 3 entreprises du CAC40 rentreraient aujourd’hui dans un ‘crash test’ 2 degrés.

N’oublions pas non plus l’enjeu de la biodiversité. Je pense cependant que le sujet prioritaire reste celui du climat parce que, finalement, tout le reste disparait si la situation continue de s’aggraver.

‘A un moment donné, nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, et il faudra choisir le climat !’

 

Si vous deviez identifier des actions prioritaires, quelles seraient-elles ? 

Elément, je le sais controversé, il faut créer un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, à savoir la possibilité d’interdire certaines exportations pour des raisons climatiques. Il n’y a que l’Etat qui peut le faire. Aujourd’hui il y a un marché du carbone au niveau de l’Union Européenne qui attribue des quotas d’émissions de CO2 aux entreprises. Il faut taxer tous les produits en fonction d’une estimation carbone. Cela permettrait de rééquilibrer la concurrence avec les industriels européens. Bien évidemment cela s’oppose à la notion libre-échange défendue par l’OMC. A un moment donné nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, il faudra choisir le climat.

Mais bien d’autres mesures, à mes yeux, de bon sens, doivent être prises rapidement. Dans un premier temps il faut être beaucoup plus dur sur l’interdiction de l’avion. Selon moi il faudrait interdire les trajets aériens, dès lors que des solutions existent à moins de 4 heures de route, et les vols touristiques longs courriers. J’ai du mal à considérer des vacances en Thaïlande comme un besoin vital…C’est une activité que l’on doit maintenir pour des raisons professionnelles, à la limite.

Il faut limiter la vitesse sur les routes. Ainsi que la consommation de viande. Mais tout cela passe par des politiques publiques. Il faut aussi une politique très volontaire, surtout en France, sur l’isolation des bâtiments. Et mener une action publique sous forme de réglementation et de contraintes, par exemple, sur le poids des véhicules. On va observer une électrification des véhicules mais a-t-on réellement besoin d’électrifier des tanks ? Les batteries sont assez lourdes comme ça, et l’énergie trop précieuse. Pour moi c’est l’Etat qui doit intervenir en interdisant un certain nombre de choses et ne pas compter sur les particuliers. C’est toute la problématique que pose l’urgence. Arrêtons de déléguer. Les Etats n’ont pas le courage de prendre des décisions contraignantes aujourd’hui nécessaire. Il faut une vraie volonté politique relayée par les entreprises. Ce n’est pas encore le cas en France.

 

Sommes-nous en retard ?

Cela dépend, par rapport à qui et à quoi. Prenons l’exemple de l’Allemagne. Ils ont fait beaucoup d’erreurs et notamment en terme de consommation de charbon mais sur l’énergie solaire, ils sont en avance sur nous. Le solaire représente leur première source d’énergie en été. On peut toujours se comparer au global avec les Etats-Unis ou la Chine mais sur d’autres dimensions, on peut aussi trouver des exemples européens très inspirants qui peuvent nous conduire à évoluer.

‘La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation.’

 

Nous parlons plus et même enfin, pourrions-nous même dire, de sobriété. Le Giec en fait mention dans son dernier rapport. Que signifie-t-il pour vous ? 

Je ne suis pas certain que la notion de « sufficiency » qu’évoque le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) couvre la notion de sobriété.  Pour moi la sobriété c’est le fait de se poser la question de ce dont on a réellement besoin pour vivre plutôt que de se divertir. C’est un retour sur soi, une manière d’être dans le moment et de pouvoir être heureux en dehors des besoins matériels. La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation. La sobriété ce n’est pas de simplement se contenter de ce que l’on a, c’est apprendre à se débarrasser. C’est aussi apprendre à se détacher de notre dépendance numérique. J’aime par exemple le fait que cette interview m’ait été proposée par téléphone. On n’a pas besoin de se voir pour s’entendre, pour reprendre le slogan de l’ADEME. La sobriété doit être le premier des mouvements. L’innovation, la compensation ou l’efficacité sont importantes mais la sobriété est la clé.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Je vais peut-être manquer d’originalité en citant le rapport de Brundtland*, mais je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus. A savoir, arriver à assurer un modèle économique permettant aux générations futures de vivre et de s’épanouir. Ça me suffirait très largement mais c’est ambitieux…

 

Pour en savoir plus :

*Le Rapport Brundtland de Gro Harlem Brundtland

*Les limites de la croissance de Donella et Denis Meadows

 

Interview réalisée par Justine Villain

Maylis Portmann est facilitatrice en intelligence collective. Elle dirige les programmes au sein d’ENGAGE. 

 

Bonjour Maylis, peux-tu te présenter ?

Depuis une dizaine d’années j’accompagne des entrepreneurs à impact et je suis facilitatrice en intelligence collective. Je suis aujourd’hui directrice des programmes au sein d’ENGAGE, c’est-à-dire que je conçois et je mets en œuvre nos différents parcours d’accompagnement selon l’audience (organisation, citoyen, école, entreprise…). Je suis garante du contenu pédagogique pour permettre à tous les participants de monter en compétences sur les défis du 21eme siècle et de passer à l’action, à leur échelle.

 

Quels sont les principaux enjeux des conversations citoyennes à une époque comme la nôtre ?

Je ne vais volontairement pas parler de fond car dans le contexte actuel, il y a aussi et surtout des enjeux de forme. Nous sommes de plus en plus connectés et donc forcément de moins en moins disponibles pour des temps de rencontres dans la vie réelle. La COVID n’a fait qu’accélérer cette tendance. Une fracture s’est créée. Certaines personnes n’ont eu aucune interaction sociale pendant près de deux ans en dehors de leur réseau existant. L’autre problématique que pose les réseaux sociaux, c’est la réduction de nos sources d’information. Nous sommes connectés à des personnes que l’on connait qui connaissent des personnes que l’on connait et de fait, finalement assez peu confrontés à d’autres expériences et à d’autres points de vue…

‘La transition de la société ne se fera que si l’on garde et nourrit une curiosité vis-à-vis de l’autre, que si l’on continue à penser en démocratie avec les autres.’

 

En quoi les dialogues citoyens participent-ils à la transition de la société ?

La transition de la société ne se fera que si l’on garde et nourrit une curiosité vis-à-vis de l’autre, que si l’on continue à penser en démocratie avec les autres. C’est en agissant collectivement que l’on pourra réellement faire évoluer la société. La compréhension et la connaissance de l’autre, et en particulier celui dont on est éloigné de par nos activités et notre réseau, en sont les clés. J’ai lu une phrase qui m’a particulièrement marquée l’autre jour : « Liberté, Egalité, Fraternité : pas de liberté sans respect des limites planétaires, pas d’égalité sans communs désirables et partagés et pas de fraternité sans prise en compte du vivant. » Ce sont trois notions très fortes sur lesquelles je m’engage à titre personnel et au sein d’ENGAGE.

 

Justement comment tout cela se met-il en place à ENGAGE ? 

Parmi les missions d’ENGAGE, il y a une volonté forte de réconcilier notre dimension citoyenne et professionnelle, que l’on soit salarié, indépendant, entrepreneur, dirigeant. C’est aussi pendant les heures travaillées que l’on peut et que l’on se doit d’agir ! Nous travaillons sur les défis environnementaux et sociaux avec des citoyens donc, pour contribuer à la transition de la société, mais aussi avec des organisations, des entreprises, des pôles d’enseignement ou des collectivités. Et dans ces organisations, c’est aussi avec des citoyens que nous travaillons…

 

Comment se déroulent les défis citoyens ?

Ils sont choisis par la communauté. Ils permettent à tous de s’impliquer concrètement dans un enjeu social ou environnemental que nous estimons collectivement fondamental. Le défi citoyen en cours, « Replacer l’économie au service du vivant » met la biodiversité à l’honneur, pour en comprendre ses enjeux et ses interrelations avec l’économie et l’entreprise. Et la replacer au cœur de nos actions.

Notre démarche est participative et citoyenne. Un défi citoyen commence toujours par une consultation massive de citoyens en amont, se poursuit par de l’expérimentation en intelligence collective pour permettre l’émergence de projets concrets et leur mise en action. Les citoyens sont sollicités pendant les différentes phases du processus. Ils peuvent aussi venir travailler avec nous en tant qu’Explorateurs, proposer leurs compétences et apporter leurs connaissances pour s’engager plus fortement encore.

‘Place du dialogue permet à des gens qui se croisent sans se voir, de se parler. Le mouvement contribue à diffuser dans notre société une culture du dialogue respectueuse de chacun.’

 

A titre personnel, tu participes au projet Place du dialogue. En quoi consiste-t-il ?

L’ambition est de proposer un espace de dialogue facilité, dans l’espace public, pour permettre à des citoyens de venir échanger pendant 30 minutes sur une thématique prédéfinie et qui les concerne tous. Nous souhaitons permettre à des gens qui se croisent sans se voir, de se parler. Et ainsi contribuer à diffuser dans notre société une culture du dialogue respectueuse de chacun. Le mouvement a pris forme pendant l’entre-deux-tours des présidentielles. Quelques facilitateurs professionnels, dont je fais partie, ont décidé de donner de leur temps pour animer des conversations dépassionnées, puisque l’objectif ici n’est pas de débattre ni de tomber d’accord, mais de mieux se comprendre, d’être écouté et d’écouter pour apprendre de l’autre. Pour notre première, nous nous sommes installés sur La Place de la République à Paris :  l’endroit rêvé car c’est un lieu de brassage de classe sociale, d’âges différents, qui se croisent sans rarement se parler. Nous avons matériellement créé un espace entre des arbres où des tabourets en carton invitent des gens à venir s’assoir autour d’un sujet. Lors de la première date le thème choisi était : comment je vis cette période particulière des élections présidentielles ? L’initiative s’est rapidement étendue dans sept villes de France, portées par bénévoles qui lancent des nouvelles places du dialogue dans leur ville. Elles ont lieu les 3eme jeudi du mois, de 19h à 21h.

 

Qu’en retires-tu ? Une rencontre qui t’a particulièrement marquée… ?

C’est assez puissant de simplement s’assoir avec une personne inconnue. Le format est intéressant puisqu’il s’agit de s’autoriser 30 minutes de pleine présence, sans téléphone ni distractions. Comme nous ne connaissons pas les uns les autres, il n’y a ni enjeux, ni jeu de rôles. C’est à la fois simple et touchant. On fait toujours de belles rencontres.

Plusieurs d’entre elles m’ont marquée comme cette rencontre avec un Français originaire d’Afrique de l’Ouest qui a partagé, avec un très grand respect, son ressenti face à la montée de l’extrême droite et la façon dont il s’est senti mis à la porte de son propre pays. Ou encore cette personne qui revient voir le facilitateur en fin de séance avec un café que la soupe populaire venait de lui servir, pour le remercier. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il avait participé à un cercle d’échange alors qu’il attendait de pouvoir prendre son repas. Si l’on parvient pendant ces temps à réunir et faire échanger une personne qui attend la soupe populaire, une mère de famille, un professionnel et une ado, alors nous aurons réussi.

 

Il semblerait que ces démarches fleurissent dans les villes. Quels sont tes conseils en tant que facilitatrice pour mener à bien ces actions ?

Il y a déjà l’importance du cadre et des règles du jeu, elles sont simples et essentielles.  Ce sont des règles issues des cercles de dialogue, un outil très utilisé en facilitation. Il faut y aller en confiance et oser la rencontre.

 

Et tes futurs désirables, quels sont-ils ?

De pouvoir replacer le lien à l’autre et au vivant au cœur de nos vies et de nos sociétés pour que demain nous puissions réapprendre à nous nourrir de ces relations, et ainsi à limiter notre consommation pulsionnelle et compensatoire.

 

Interview réalisée par Justine Villain

Dominique Bourg est philosophe, professeur à l’université de Lausanne et président du conseil scientifique de la fondation Zoein. Il interviendra le 23 mars dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne, directeur de la revue La pensée écologique aux Presses universitaires de France et président du conseil scientifique de la fondation Zoein.

 

Vous écrivez qu’il faut réduire les inégalités sociales si l’on veut réussir notre transition écologique. Qu’entendez-vous par là ?

C’est comme le recto et le verso d’une feuille de papier, ou les deux côtés d’une même médaille. En fait, les inégalités sociales ont toujours été des inégalités environnementales. Les inégalités sociales sont essentiellement des inégalités quant à l’accès aux ressources. Aujourd’hui, qu’est-ce qui détruit le système Terre ? Ce sont les flux de matières et les flux d’énergies …

Sur la question climatique, les chiffres d’Oxfam sont édifiants : les 10% les plus riches, à l’échelle de la planète, émettent 50% des GES et les 50% les plus pauvres en émettent 10% – on ne peut donc en aucun cas distinguer inégalités sociales et inégalités environnementales.

Si nous considérons le contexte français récent, pensons aux Gilets Jaunes … Réguler par les taxes, notamment la taxe carbone, est très pénalisant pour les précaires énergétiques, c’est-à-dire les 7 millions de personnes qui dépensent au moins 10% de leur revenu pour produire leur chauffage et leur eau chaude. Les hauts revenus peuvent encaisser les taxes et ne changer en rien leurs comportements.

Le discours écologique doit être aussi un discours social.

 

Mais c’est autant la question de la répartition de la richesse et du capital que celle de la lutte contre l’exclusion ou la pauvreté ?

Cela va ensemble. Le problème de l’écologie est aujourd’hui celui de la richesse matérielle, qui se mesure en énergies et en flux de matières … Celle-là est destructrice. Ce n’est pas une question d’idéologie, nous allons être obligés de la réduire. Et donc de la réduire en priorité chez ceux qui possèdent le plus.

 

Vous prônez donc la décroissance ? 

Personne n’est vraiment au clair sur cette question … Mais ce qui est clair, en revanche, notamment dans le rapport de l’Agence Européenne pour l’Environnement, sorti le 11 janvier dernier, c’est que nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale, c’est à dire en fait le volume matériel énergétique de nos économies, donc le volume de nos économies qui sont liées à la production d’objets et d’infrastructures.

Ces productions d’objets et d’infrastructures doivent être réduites de manière drastique. Ce n’est certes pas drôle à entendre mais c’est ainsi. Il s’agit donc d’une décroissance en termes de flux de matières et en termes de flux d’énergies. Maintenant, cela induit-il une décroissance en termes de PIB ? C’est plus compliqué.

Le découplage de la consommation d’énergétique et de la production d’objets et d’infrastructures ne fonctionne pas, c’est un leurre. Depuis le début des années 2000, les flux de matières croissent plus vite que le PIB et la consommation d’énergie va croissante. Nous ne pourrons pas modifier cet état de fait. Il faut donc réduire la production d’objets et d’infrastructures.

La question de la redistribution est aussi centrale. Aux États-Unis, l’essentiel de la croissance dans les dernières décennies a profité à 1% de la population. La croissance du PIB ne débouche donc plus sur aucune amélioration globale et justement répartie des conditions de vie.  Ce n’est pas que la croissance ne suffit pas, c’est que sa redistribution fait défaut.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, on remarque que ce qui a fonctionné pendant cette période – croissance du PIB, réduction des inégalités, accroissement du sentiment de bien-être – n’est plus opérant. La croissance n’implique plus le plein emploi et encore moins l’amélioration du sentiment de bien-être. Le débat sur la croissance et la décroissance s’en retrouve, de fait, nuancé.

Ne pouvons-nous pas concentrer nos efforts sur le développement d’activités ‘humanocentrées’ ? Des activités centrées sur la santé, la culture, la relation entre les individus ? Celles-ci sont très peu consommatrices de matières et d’énergies. Donc ne parlons pas de croissance et de décroissance en général, dépassons cette approche duale.

Une décroissance des flux de matières n’induit pas une décroissance tous azimuts. Pourrons-nous compenser cette décroissance-là, nécessaire, par d’autres formes de croissance ? Nous le verrons, la fin n’étant pas la croissance en soi, mais de vivre mieux, de disposer d’activités qui donnent sens, etc. C’est loin d’être impossible. C’est ce qu’il faut rechercher. Reste à en inventer le modèle économique…

 

“ Nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale. La question de la redistribution est également centrale. ” 

 

Après l’économie, tentons une approche plus sociologique. Sentez-vous aujourd’hui un mouvement profond de retour à la nature ? Qui nous sortirait de la séparation homme-nature qui semble régir notre société depuis 50 ans ?

Mais depuis beaucoup plus longtemps. La séparation homme-nature est le résultat de la civilisation mécanique née aux 16ème et 17ème siècles. Cette séparation s’impose ensuite très vite dans les imaginaires même si elle prend plus de temps à s’imposer sur un plan empirique, pratique. Elle apparait cependant nettement au moment de la révolution industrielle, puis explose après-guerre et notamment dans l’agriculture. Une explosion de l’artificialisation mais aussi des infrastructures qui affirme cette espèce d’écran entre l’humanité et la nature. Nous en sommes encore là aujourd’hui.

On voit aujourd’hui grandir une sensibilité inverse que l’on retrouve par exemple dans le livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, ou encore dans L’homme chevreuil de Geoffroy Delorme.

Cette sensibilité nouvelle est aussi liée à l’évolution de notre savoir. Autant la science classique disait « je suis neutre et indifférent » autant aujourd’hui la sensibilité et le savoir peuvent se rejoindre.  Je vous invite à lire Etre un chêne de Laurent Tillon qui témoigne de l’évolution de nos connaissances sur les écosystèmes.

La permaculture en est un bon exemple, qui mêle nos inspirations, en l’occurrence les pratiques des aborigènes, et l’intégration de nos savoirs sur les écosystèmes et sur la complémentarité entre les plantes. Nous nous éloignons donc de l’idéal de modernité qui a forgé nos imaginaires et nos sociétés. On assiste à une réforme de nos sensibilités liée à une refonte du savoir.

 

Ce mouvement est-il profond ? Purement occidental ?

La question est très complexe car seule la civilisation occidentale a opéré cette espèce de coupure avec la nature. Pourtant toutes les civilisations se sont empêtrées dans cette modernité et dans la course technologique.

Prenez l’exemple de l’Inde ou de la Chine. Deux pays profondément spirituels et en même-temps, très occidentalisés. Dans ces deux pays, l’autoritarisme ou le populisme compliquent aussi l’expression de la sensibilité.

 

Nous avons abordé la question des inégalités sociales, la question économique, les questions de croissance … Un autre domaine me paraît fondamental, celui de la démocratie. Vous prônez la désobéissance civile. Vous semblez aussi valider une forme d’autorité en matière environnementale ? Ne sont-ce pas deux injonctions contradictoires ?

Je ne promeus absolument pas l’autoritarisme. Nous sommes entrés dans la phase 2 de l’anthropocène, nous subissons l’effet boomerang de 70 années de destruction de notre environnement.

Nous avons bâti nos sociétés dans une logique de croissance qui devait servir le plus grand nombre. Ce système montre des limites criantes, et nous devons aujourd’hui inventer une économie plus juste et plus qualitative, ce que nous ne savons pas encore faire.

Les institutions ont été construites pour bâtir et défendre ce modèle. Elles n’ont pas été conçues pour défendre des intérêts de long terme.Cette phase de transition dans laquelle nous sommes appelle plus de démocratie. Il faut susciter l’envie de cette transition. La dynamique autoritaire ne fonctionnera pas. Il faut au contraire générer de la participation.

Nous sommes entrés depuis 2018 dans une dynamique de bascule culturelle. Une enquête de 2019, actualisé en juin 2020 de l’Obsoco et de l’ADEME, montre que 55% des français pensent que nous n’échapperons pas à la sobriété. C’est énorme. Culturellement, nous avons déjà basculé.

Aussi, le temps citoyen et le temps politique ne sont pas les mêmes. Le temps politique est plus lent. Nous pouvons penser toutefois que la bascule se fera aussi prochainement sur un plan politique. Certes il faut accélérer cette bascule pour avoir une chance de rester dans la limite des 2 degrés.

 

Pourquoi, dès lors, prônez-vous la désobéissance civile ? Pour cette nécessaire accélération justement  ?

Je publie en mai prochain aux Puf avec une doctorante et un doctorant de l’université de Lausanne un livre qui s’appelle Désobéir pour la Terre. Je prône donc effectivement la désobéissance civile. Mais comprenons-nous bien, j’entends la désobéissance civile comme une attitude qui contraint le droit et les politiques à avancer plus vite. Elle ne s’oppose pas à la démocratie, elle en est une expression.

Nous voulons placer le système juridique face à ses contradictions pour le contraindre à aller plus vite.

C’est d’ailleurs ce qu’avait fait le juge Paul Magnaud, au début du 20ème siècle, en refusant de condamner une jeune femme qui avait volé un pain pour sauver sa fille de 4 ans de la famine. Il avait mis la société face à ses contradictions. La société s’est employée, dans les décennies qui ont suivi, à éradiquer l’extrême pauvreté, pour que l’on ne crève plus de faim en France, ce qui est malheureusement en train de revenir aujourd’hui…

C’est ça la désobéissance. Ce n’est pas renoncer à la loi, c’est obliger le système à se réformer plus rapidement, pour que les contradictions se réduisent plus rapidement.

 

La désobéissance civile, ce n’est pas renoncer à la loi, mais d’obliger le système à se reformer plus rapidement. ” 

 

Tout cela nécessite de changer notre regard sur le monde, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, au monde. Diriez-vous que cette transition est spirituelle ?

Absolument. Pour moi cette question de la spiritualité est fondamentale. Pour le dire rapidement, toutes les sociétés ont proposé un idéal de réalisation de soi : le salut chez les Chrétiens, l’éveil chez les Bouddhistes, un idéal révolutionnaire chez Staline, certes, un peu hypocrite. Un idéal lié à une certain conception de l’avenir, à un invisible aussi.

Chez nous, le consumérisme s’est imposé. Devenir pleinement humain est devenu synonyme de consommation. Nous savons aujourd’hui que cela ne nous rend pas heureux.

Cela ne signifie pas qu’il faut aller vivre dans un pré à quatre pattes, mais cette consommation n’est pas le chemin de notre épanouissement. Accumuler encore et toujours plus ne résoudra rien. Aujourd’hui nous tâtonnons encore. Mais nous pouvons renouer avec le vivant, nous pouvons inventer de nouvelles relations avec l’autre et avec le vivant. Inventer ensemble un nouvel avenir.

 

Nous travaillons beaucoup sur les imaginaires chez ENGAGE, sur l’écriture de nouveaux récits. À quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Pour le symboliser de manière un peu rapide, imaginons des villes européennes qui tournent le dos aux grandes mégapoles. Avec une plus grande et juste répartition de la population sur les territoires. Imaginons une revitalisation des villes moyennes avec des infrastructures très discrètes, des ilots arborés, une biodiversité qui réinvestit la ville …

Des villes qui tournent le dos aux grandes mégalopoles asiatiques et leurs dizaines de millions d’habitants, bétonnées, sillonnées par des voitures autonomes, traversées par les 5, 6, 7G …

Mon choix est clair et je crois que nous pouvons choisir d’incarner un autre idéal en Europe.

Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego. Il a écrit son dernier livre L’entreprise altruiste (Albin Michel, 2019) avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili et accompagnateur de dirigeants.

Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses priorités actuelles, non ?

Quand nous parlons de l’entreprise altruiste, nous parlons du mot qui vient du latin alter, “l’autre. L’entreprise altruiste se met au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique, tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, celle-ci instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement : c’est le paradoxe que l’on explique dans le livre.

Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres, qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire ?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûte pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées ?

Mais ils sont appliqués ! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché à établir de modèle, mais seulement à comprendre comment  le patron d’une entreprise altruiste a réussi à bâtir ce type d’entreprise, si différente de l’entreprise classique, car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé le PDG ou le fondateur. Pour justement comprendre comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste, et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

En quelques mots, quels sont vos futurs désirables ?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergés à travers notre enquête. On espère maintenant que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

Pauline, tu travailles pour Techno India, peux-tu présenter cette grande université de Calcutta?

C’est en fait Techno India Group, un grand conglomérat du secteur de l’éducation de l’Est indien, qui regroupe un nombre d’étudiants impressionnant : environ 70 000 au total ! Les prémices de l’organisation remontent à 1985, lorsque Gautham Roy Chowdhury, le fondateur, un véritable Steeve Jobs à la bengalie, a commencé à mener des formations d’informatique dans son garage, à deux heures de route au nord de Kolkata. Nous parlons bien d’informatique en 1985 ! A partir des 5 roupies qu’il a utilisées pour imprimer quelques flyers pour faire parler de ces cours en local, l’organisation a grandi, grandi, grandi, jusqu’à devenir le colosse d’aujourd’hui : une trentaine d’écoles primaires et secondaires, et autant de campus dans l’éducation supérieure, principalement dans le Bengal Occidental mais également, de manière éparse, dans 6 autres Etats indiens. Initialement spécialisé dans les parcours ingénieur, Techno India a diversifié ses programmes dans les dernières années, en ouvrant des voies académiques en pharmacie, architecture, droit, et business. Dernier détail important : Techno India University, une des institutions sous l’ombrelle de Techno India, est la première université privée du Bengal Occidental, après l’université Visva-Bharati à Santiniketan fondée par le célèbre Rabindranath Tagore en 1921.

Que fais-tu exactement?

J’ai déménagé en Inde et rejoins Techno India il y a un an, après un master en Développement Durable et Innovation Sociale. Je souhaitais évidemment continuer à travailler sur ces problématiques dans ma vie professionnelle. Techno India m’a offert une opportunité parfaite entre le secteur de l’éducation, qui m’attirais depuis longtemps, et le développement durable, en m’accueillant en tant que « Sustainability Director ». A ce poste, je me suis donnée pour mission de multiplier les opportunités pour nos étudiants de découvrir, apprendre, et travailler sur les enjeux sociaux et environnementaux, portant en moi la forte croyance que le système éducatif ne fait que son boulot à moitié s’il n’inclut pas sérieusement ces sujets. Depuis l’année dernière, nous avons par exemple organisé une course de Plogging (course à pied et ramassage de déchets au passage !), un hackathon fondé sur l’innovation sociale, un festival d’une journée complète célébrant l’environnement au travers de programmes éducatifs et artistiques… L’enjeu de plus long terme sera de véritablement revoir les programmes dans chaque matière pour fondamentalement y inclure ces enjeux du XXIème siècle.

Tu développes aussi d’autres activités en parallèle, quelles sont-elles?

Ma vie professionnelle est dédiée à ses sujets à quasi plein temps. Mais effectivement je travaille au-delà du cadre de Techno India. En fait, assez rapidement, je me suis rendue compte qu’évidemment je ne pourrai pas faire la différence toute seule dans un groupe aussi grand, et dans un pays aussi grand. C’est pour cette raison que j’ai commencé à former un réseau d’organisations et de citoyens engagés sur les enjeux sociaux et environnementaux, pour créer une communication plus fluide entre les acteurs et renforcer la coopération. Nous avons nommé ce réseau Y-East, car il présente un focus géographique sur l’Est et le Nord-Est de l’Inde, souvent considérés comme plus négligés et moins développés que les autres coins du pays. C’est grâce à ces nombreux contacts formés de manière plus structurés que nous pouvons créer plus d’opportunités d’apprentissage pour les étudiants de Techno India et de la ville en général.

Plus largement, comment favoriser l’essor du développement durable en Inde ?

Vaste et complexe question ! Je commencerai par dire que l’Inde est déjà pleine de bonnes idées et d’initiatives (notamment celles qui tombent sous la catégorie de ‘jugaad’, ou innovation frugale), pleine de ressources, d’entrepreneurs sociaux inspirants, et de volonté pour prendre ces enjeux environnementaux par les cornes. Chaque jour, je suis impressionnée par cette quantité de belles initiatives, probablement beaucoup plus nombreuses que dans la plupart des autres pays. Je pense que le développement durable prendrait une plus grande ampleur si le secteur était mieux organisé, mieux structuré, de sorte que les organisations et citoyens sachent vers qui se tourner, à qui faire appel pour mettre en place des pratiques individuelles et organisationnelles plus responsables. La clé est aussi au niveau gouvernemental, où la volonté de changement n’est pas une priorité, et est en proie à la corruption endémique du sous-continent.

Et pour finir Pauline, quels sont tes futurs désirables ?  

Je ne crois pas en un monde où chacun deviendrait spécialiste et acteur du développement durable. Il faut de tout pour en faire un, dit-on. Ce qui est souhaitable, en revanche, c’est d’établir un état d’esprit qui donne une importance spontanée à ces enjeux, répandu au sein même de l’éducation et de la culture du pays, comme en fond d’écran. Des réflexes et des habitudes en sourdine qui incluent mécaniquement des pratiques respectueuses de l’environnement et des autres autour de soi. Je pense sincèrement que les valeurs et l’état d’esprit rattachés aux enjeux sociaux et environnementaux sont fondamentalement bons pour la société et les relations en son sein au sens large : empathie, respect, conscience de soi et des autres, altruisme, humilité… C’est la raison pour laquelle je me penche autant sur l’éducation et l’évolution des mentalités.

Pour aller plus loin

lire ou relire Gitanjali -L’offrande lyrique- de Rabindranath Tagore, prix Nobel indien de littérature

Juliette, tu es Exploratrice du Défi conduit par Engage au sein de la division Parfum d’un groupe de l’industrie cosmétique, en quoi consiste-t-il ?

Le défi vise à développer une culture de l’éthique au sein de l’entreprise de façon à favoriser un modèle qui intègre les grands enjeux du XXIème siècle.

Le défi propose en alternance des Conférences-Action et des ateliers d’innovation pour faire émerger concrètement des projets.
Les conférences réunissent l’ensemble des 150 collaborateurs autour d’un temps d’inspiration porté par un acteur de l’économie durable qui partage son expérience et un temps de contribution collective aux travaux d’innovation menés par les Explorateurs.
Les ateliers d’innovation sont organisés en 4 groupes de 4 personnes, 3 Explorateurs de l’entreprise et 1 Explorateur Engage.

L’objectif est de challenger les pratiques de l’entreprise au regard des enjeux éthiques et d’imaginer des solutions concrètes qui tiennent compte de ces enjeux. Les groupes s’inspirent en partie du processus de design thinking à la différence fondamentale près qu’il ne s’agit pas de faire de l’empathie client mais de l’empathie planète !

Etre Explorateur Engage, cela consiste en quoi ?

L’Explorateur Engage est là pour soutenir le groupe dans toutes les phases qui conduisent à l’émergence du projet. Il challenge les propositions, nourrit les échanges par des ressources, des exemples de pratiques en lien avec les enjeux éthiques et veille au respect du processus défini pour que le travail débouche sur de l’innovation concrète et transformatrice. Il joue un rôle de vigie. Il fait aussi le lien avec certains Eclaireurs de l’ENGAGE University, qui peuvent enrichir nos réflexions, nous apporter leur expérience.


Qu’est-ce que tu retires de cette contribution ?

Tout d’abord je suis convaincue que l’entreprise est un acteur central de la transition écologique. De même que le consommateur doit agir en citoyen, l’entreprise doit investir sa responsabilité politique au sens de sa contribution à la chose publique. La loi Pacte prend d’ailleurs source dans cette conception de l’entreprise comme partie prenante de la cité.
C’est pour challenger et accompagner les entreprises sur ce rôle que j’ai choisi de monter mon activité de conseil. Etre Explorateur Engage me permet de servir cette ambition.

Etre Explorateur Engage me permet aussi d’évoluer au sein d’un collectif nourrissant, par la qualité des Éclaireurs mobilisés, par les interactions avec les autres Explorateurs, ou encore par l’émulation de ENGAGE City ou encore par l’accès aux formations très pertinentes proposées par Engage University. Etre Explorateur, c’est évoluer dans un contexte porteur de sens, contributif au bien commun, apprenant et inspirant. Ce serait dommage de se priver !

Quel est ton futur désirable ?

Mon futur désirable est un monde de coopération où les interactions humaines sont positives, génératives et inclusives : positives au service d’un projet commun, génératives d’émergence, de résilience et de solidarité et inclusives de chacun dans sa singularité. Le tout autour d’une bonne bière, chti oblige !

 

Pour aller plus loin :

En quelques heures | lire ou relire ‘Impliquez-vous’ dialogue sur l’éthique et l’esthétique entre le philosophe Edgar Morin et l’artiste Michelangelo Pistoletto

En plusieurs heures ou plusieurs jours | S’impliquer dans un Défi ENGAGE

En quelques jours | Rejoindre l’ENGAGE University

Que garder de vraiment important de ce mois de mai ? Entre pluie et soleil

Pluie : la sortie du rapport de L’IPBS alarmant à plus d’un titre. La nature se dégrade de plus en plus vite et les objectifs pour la conservation durable de la nature ne peuvent être atteints par les trajectoires actuelles. Seul des « changements transformateurs » profonds dans les domaines économiques, sociaux, politiques et technologiques permettront de revenir dans la trajectoire 2030 et après.

Pluie et soleil : Les élections européennes entre timide embellie (remontée du taux de participation, poussée des Verts) et coup de déprime (l’avancée significative des extrêmes) nous indiquent que l’Europe est loin d’être morte et qu’elle reste un espace démocratique ouvert et vivant à protéger des poisons du nationalisme. Espace où une réelle alternative écologique est en passe de peser sur les choix économiques au niveau national comme européen. L’Europe recycle 31 % de ses plastiques. Pas grand-chose me direz-vous mais pas ridicule lorsque l’on sait que les US ne recyclent que 10% des leurs.

Soleil : La mobilisation des étudiants et des lycéens pour le climat a renvoyé notre génération dans les cordes question prise de conscience, maturité, engagement citoyen et passage à l’action. Gardons donc l’espoir que la génération qui se lève saura mieux que nous sauver ce qu’il reste de la maison commune.

Michel Serres, si ma mémoire est bonne, avait coutume de dire que dans la vie, il y a des renards et des sangliers. Le renard vagabonde, explore, découvre de nouveaux territoires, connait sa nature et fait confiance à son intuition – au risque de se disperser. Le sanglier, quant à lui, creuse profondément son sillon, avec persévérance, ténacité et efficacité – au risque de se scléroser. Le monde a besoin de renards et de sangliers.

Le renard et le sanglier ont un point commun. Ils comprennent le territoire dans lequel ils vivent et agissent dessus différemment, avec leurs propres moyens.

Nous partageons cette ambition chez ENGAGE. Celle de comprendre pour agir ou, plus exactement dit, celle de transmettre cette double joie si chère à Michel Serres, de comprendre et d’agir.

Ensemble.

Philippe Bertrand

Arup Ghosh a créé la Tomorrow’s Foundation il y a près de 30 ans à Calcutta. Partenaire de la création d’ENGAGE India, il s’emploie aujourd’hui à créer des liens entre nos deux régions. 

You are the co-founder of the Tomorrow’s Foundation, partner of ENGAGE in India, could you tell us more about it?

I, along with my brother Swarup, created the Tomorrow’s Foundation about 29 years ago with the blessings of Mother Teresa.
The main objective being to cater to the needs of underprivileged children and youth in the field of education Livelihoods through a life cycle approach. The main pillars being education, child protection, disability and skills Livelihoods. Through this long journey we have impacted more than 35,000 children and youth.

What are the more pressing issues for India today?

As per the world Economic Forum Report by 2030, India is poised to become the third largest economy, which will represent both opportunities and challenges.
In coming decades, consumption growth and the Fourth Industrial Revolution will create tremendous opportunities in the emerging Indian market.
3 Pressing challenges are certainly ahead :
1. Skills development and employment for the future work force. As 10-12 million working age people will emerge in India over the next decade.
2. Socio economic inclusion of rural India.
3. Health and Sustainable future.
New health concerns, urban centres grappling with high rates of congestion air, water and waste pollution are undermining the well being of Indian citizens.
To sustain future growth, business and policy makers must address these challenges together to find solutions.
The country will urgently need young dynamic conscious leaders.

What do you think ENGAGE can favorise in India ?

Engage university founded in 2015 aims at empowering future leaders by developing their knowledge of the 21st century challenges and their mastering of the necessary soft skills.
Both private and public sectors have a major role in this upcoming evolution and need therefore to hire next generation conscious leaders. India really needs that.
Plus top of it India must quickly learn from the developed nations the various knowledge and skills to address their challenges.

Do you wish to create more links between India and Europe?

In order to have an inclusive world, I think the time has really come to share and build bridges between countries and continents.
Developed nations like Europe can share the best practices while emerging countries can share frugal innovations, etc.
India being one of the biggest democratic country in the world also has a great treasure of wisdom and knowledge on spirituality which must be shared.
The différent cliches which India still holds today must be broken so that she can encompass the other developed nations for mutual benefits at all levels.

You participated to the programmation of the Indian Festival. Tell me more…

Modern India is a great mix of old traditions plus new cutting edge technology, innovation, etc.
This festival will try to show the various facets of classical musics which varies from one state to another. Renowned artists will try to showcase this mosaic of different forms of art and culture.
It will try to create bridges to inspire more people in Europe and nourish their curiosity.
Live it and feel it …..

One world to describe our desirable futures ?

Samata sarvabhutesu etad muktasya laksanam 😉 …which means…
Equality in all beings, this is the sign of Freedom.

Namaste 🙏

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en Leadership.  Passionné par le développement, l’entrepreneuriat social et l’impact, il se focalise sur l’émergence du leadership nécessaire à nos transitions et à l’accompagnement des leaders capables de faire naître un monde plus harmonieux
Il intervient notamment au sein du prochain programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes à l’ENGAGE University.

Après avoir exercé de nombreuses responsabilités managériales, à la tête d’entreprises ou d’ONG, comment définirais-tu ton métier aujourd’hui ?

Mon métier consiste à accompagner les transformations : individuelle, organisationnelle, et sociétale. Je suis coach, formateur, et thérapeute et j’aime relier ces trois types de transformation. 


Transformer nos organisations, c’est donc principalement nous transformer nous-mêmes ? Et transformer la façon dont nous nous relions, donc nous faisons communauté ? 

C’est ça oui. Tout part de l’intérieur, de soi, de l’instant, comment on est maintenant, dans le moment. Cultiver une présence à soi consciente permet d’être présent à ce moment, puis à l’autre, et au monde. C’est ce sur quoi je tente de porter mon attention et mon intention dans mon travail. J’aime accompagner cette émergence, pour permettre aux personnes et à leurs systèmes de grandir en conscience, pour devenir plus responsables, « engagés » au monde.

Les entreprises jouent-elle le jeu de la transformation? Comment faciliter le mouvement ? 

De la même façon, tout est relié au potentiel de conscience de leurs dirigeants ou acteurs. Chacun(e) dans l’organisation peut être leader. Encourager, sensibiliser, accompagner en co-créant cet espace de présence d’où tout peut émerger peut faciliter, mettre en  mouvement la co-opération, collaboration, co-création, en confiance. Les entreprises ont une âme lorsque leurs acteurs incarnent leur présence de manière consciente. Alors, elles peuvent se relier à une raison d’être, une mission, devenir engagées pour générer richesse et impact positif pour le monde.


Quels sont les penseurs qui t’influencent le plus aujourd’hui dans ton approche?

Plus que de penser le monde, je suis inspiré par les personnes qui s’y connectent pour le sentir, s’y relier, pas forcément uniquement par la pensée, mais aussi par toutes les formes de notre intelligence humaine.Ce sont des hommes et femmes qui agissent et m’inspirent autant par leur être, leur présence, que leur faire. La jeune génération inspirée et consciente d’entrepreneurs sociaux engagé(e)s dans le monde entier. Les femmes qui incarnent la force Yin de manière courageuse dans notre monde si Yang et nous accompagnent pour nous relier aux sagesses traditionnelles ou plus contemporaines. Parmi les penseurs investis dans la recherche-action, Otto Scharmer au MIT et les communautés qui s’organisent autour du Presencing Institute dans le monde.


Tu as vécu et travaillé en Inde, dans lequel ENGAGE se développe aujourd’hui, que pouvons-nous nous apporter mutuellement ?

Oui j’ai vécu en Inde plus de 16 ans en y étudiant, cherchant, travaillant comme diplomate, dirigeant d’entreprise, acteur engagé dans un trust, entrepreneur, dans plusieurs géographies du sous continent mais avec comme base Ahmedabad, Bombay puis Bangalore principalement. Je suis prêt à aider Engage à se développer en Europe et aussi en Inde via Tomorrow Foundation https://www.tomorrowsfoundation.org/ que j’accompagne depuis 2 ans, en co-créant ensemble des contenus, modes d’intervention, en reliant nos réseaux. 


Enfin, un dernier mot pour qualifier tes futurs désirables, tels que tu aimerais les voir éclore ? 

Je pense à un de mes films préférés, Contact, dans lequel Jodie Foster qui incarne une scientifique américaine travaillant sur le programme SETI de la NASA est interrogée par un jury américain pour être sélectionnée et partir dans une machine que les US viennent de construire à partir d’un plan reçu de l’espace, pour partir dans un voyage à travers le temps et l’espace… On lui demande : « si vous rencontriez ces extra-terrestres dont vous cherchez à prouver l’existence, et qui seraient liés à Vega, quelle question leur poseriez-vous? »…. Elle réfléchit un instant et dit : « comment avez vous fait pour évoluer ? comment avez vous survécu à votre adolescence technologique ? ». Cela m’amène à me concentrer non pas sur la technologie, qui est là, les solutions sont disponibles… mais sur l’émergence de la conscience nécessaire au niveau planétaire pour réussir nos transitions et réaliser notre plein potentiel en tant qu’humains. Donc c’est un futur dans lequel nous avons réussi à identifier et incarner de manière pleinement consciente ce qui nous rend humain.

Pour aller plus loin :

En quelques minutes | découvrir la U-theory d’Otto Scharmer

En 4 soirées | Suivre le programme Développer des entreprises éthiques et inspirantes de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Benoît Raphaël, spécialiste des médias, est le fondateur de Flint, IA qui nous aide à sortir de nos bulles informationnelles. Benoît, nouveau ENGAGE Citizen, est intervenant à l’ENGAGE University dans le programme Transformation. 

– Tu viens de t’installer à ENGAGE City, pourquoi? Qu’y cherches-tu? Qu’y trouves-tu?

Je cherchais un lieu pour installer l’école des robots Flint, où je me sente chez moi mais qui fasse aussi partie d’un projet plus large et collectif, où je pourrais croiser des personnalités inspirantes, des projets ou des organisations parfois très éloignées de ce que je ferais, mais qui partageraient la même énergie. Je voulais croiser de gens qui auraient d’autres métiers, d’autres approches, artistiques, scientifiques, politiques, technologiques… et qui me sortiraient de ma bulle. Je cherchais aussi un lieu vivant, ouvert, convivial, où je puisse organiser des événements, faire se croiser des communautés différentes.

– Et quelle résonance avec ENGAGE et l’ENGAGE University ?

L’envie de construire un futur positif, parce que même si je fais partie des optimistes, l’état du monde me fait un peu flipper. Je ne suis pas vraiment un militant, plutôt un créatif qui a envie de faire avancer les choses sur la base de valeurs mais surtout jamais sur des idées reçues ou des parti-pris. C’est ce que je retrouve chez Engage : c’est la différence qui nous enrichit. Un carrefour d’idées, d’approches et de pratiques très différentes, qui n’oublient jamais le pouvoir disruptif de l’art et de la fête.

– Comment cela s’inscrit-il dans le projet que tu portes, Flint ?

L’objectif de Flint est de nous rendre plus autonome face à l’information et face aux algorithmes, qui façonnent notre rapport à nous-même et aux autres. C’est une école pour robots, mais aussi une école pour humains. Flint s’inscrit donc parfaitement dans le cadre de ce campus en construction qu’est ENGAGE City.

– Finalement, de quoi avons-nous besoin aujourd’hui, en tant qu’individu, en tant que société?

Sortir de notre bulle avant tout, reprendre le contrôle de notre vie, vivre selon nos valeurs, nos rêves et nos intuitions profondes, ne pas avoir peur de la contradiction ni de la complexité, sans pour autant céder au relativisme. Et puis, surtout beaucoup d’amour, s’occuper des gens qu’on aime et qu’on respecte.

– Un mot pour exprimer ton état d’esprit?

Je suis convaincu que l’on ne s’accomplit qu’en acceptant de se remettre en question sans jamais lâcher ses convictions. J’ai envie de faire le pari de l’humilité et de la bienveillance. Je suis venu ici pour être bousculé mais aussi pour passer du bon temps !

POUR APPROFONDIR

En quelques minutes | découvrir Flint

En 2 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

Je discutais durant l’été de pêche à un dîner. Passés les habituels sourires étonnés, aucun n’associait à cette pratique ce qu’il signifie du rapport intime aux éléments, au vivant, ou simplement à la rivière. Je proposais plus récemment encore lors d’un forum sur le vivant de débuter par une cueillette de champignons, et tous s’inquiétaient d’abord d’une possible intoxication. Là encore, de trop vagues réminiscences de l’odeur du sous-bois ou de l’humus.

Anecdotique, me direz-vous. Pas forcément.

Un article du Monde citait une étude du Manhattan College selon laquelle seuls 26% des enfants jouent chaque jour en plein air, contre 71% pour la génération de leurs parents. Un autre évoquait l’incapacité d’une majorité de bambins à différencier un poireau d’une courgette.

Et si les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui émanaient de ce rapport fondamentalement distendu entre nous et notre écosystème ? N’est-il pas illusoire de demander à nos concitoyens de protéger la biodiversité lorsque nous n’entretenons plus avec la nature de rapport sensible ?

Si l’intervention de Nicolas Hulot lors de sa célèbre démission s’est révélée particulièrement émouvante pour nombre d’entre nous, c’est qu’il y évoquait sa tristesse de sentir ce rapport se déliter. Elle alertait aussi plus largement sur la nécessité de redessiner un lien sensible à soi, aux autres et à notre environnement.

Comme le montre le photographe George Steinmetz dans son reportage sur la malbouffe vue du ciel, c’est bien cette distance par rapport au réel, au terrestre, comme le dirait Bruno Latour, qui explique l’impasse dans laquelle nous sommes. Fermes de 10.000 génisses qui ne verront jamais la lumière du jour aux Etats-Unis ; usine produisant 32 millions de porcs par an en Chine. Certains répondront qu’il faudra bien nourrir 10 voire 11 milliards de terriens dans 30 ans. Comme cela, nous n’y arriverons pas.

Acceptons tout d’abord d’inverser l’ordre de nos priorités et de penser que nous, humains, ne sommes pas tout-puissants mais au coeur d’un écosystème dont nous dépendons. Prenons chacune de nos décisions à l’aune de leurs externalités sur le vivant, replaçons le bien commun au coeur de nos préoccupations, en amont de chacun de nos choix.

Je propose déjà, pour commencer, de rendre la cueillette des champignons obligatoires pour nos bambins. Et vous ? Une proposition ? Je suis certain que votre imaginaire est déjà en marche…

Pour aller plus loin :
– Retrouver le travail du photographe Goerge Steinmetz ICI
– Connaître le projet Fermes d’avenir initié par Maxime de Rostolan
– Lire Le dernier livre de Bruno Latour : Où Atterrir
– Consulter le blog d’Alain Grandjean : Chroniques de l’anthropocène

Pour agir :
– Participer au Défi ENGAGE sur la biodiversité : ICI
– S’inscrire à un programme dédié de l’ENGAGE University

Les technologies digitales sont à un tournant. Parce que prises dans leur ensemble, elles constituent un nouveau système d’information, aujourd’hui totalement dominant – elles sont capables de changer notre perception du monde et donc notre manière d’agir sur celui-ci. Sans prise de conscience de leur impact profond sur nos biens communs, laissé au jeu de tel ou tel « cavalier solitaire », alors c’est l’équilibre de nations toutes entières qui peut basculer. La campagne électorale américaine de 2016 et l’influence des fake news et de la manipulation de cette émotion particulière qu’est la peur, amplifiée par les réseaux sociaux, en est un exemple édifiant.

Mais il y a dans la constitution même de ces nouvelles technologies un contre-poison qui doit permettre de stopper les influences pernicieuses d’acteurs, soit à la rationalité économique limitée, soit animés d’une volonté de subversion politique et d’affaiblissement de nos nations.

Ce contre-poison, il est dans la logique digitale elle-même. Celle-ci trouve la valeur dans l’information la plus pertinente qui permet la meilleure décision. Elle se fabrique dans la mesure des phénomènes – qui est le sens  véritable de ce mot de data, big ou smart, qui ne se révèle que dans la transparence la plus grande. Elle se cherche dans l’exercice de l’expérimentation d’hypothèses commerciales, ce que l’on appelle dans les écosystèmes le « learn startup » – mais qui n’est pas autre chose qu’une réactualisation de la méthode scientifique expérimentale. Elle ne se vit que dans le schéma d’un réseau, tissé d’interdépendances, de respect pour chaque unité – même s’il ne crée qu’un lien faible ; et dans une logique toujours plus grande d’un « petit monde » où chacun n’est jamais qu’à deux ou trois jets de pierre de l’autre, quel qu’il soit. Cette société à la recherche permanente de la vérité est peut-être ce qui nous attend au bout de notre transformation digitale, nouvelle incarnation possible de l’Open Society de Karl Popper.

C’est ce chemin vers cette nouvelle société, et ses modes d’actions, que nous essayons d’emprunter dans la formation Innover vers une technologie humaniste.

Pour aller plus loin :
• sur l’innovation technologique : le site internetactu
• sur philosophie et numérique : le podcast Penser le numérique
• sur l’humanisme numérique : le podcast Pour un humanisme numérique
• sur le RGPD : la vidéo Comprendre le RGPD en 5 questions
• sur la cybersécurité : le TEDX de Guy-Philippe Goldstein

Un chasseur de tête me racontait son entretien avec le directeur marketing d’un groupe international de produits de grande consommation. Non, ses enfants ne mangeraient jamais les produits qu’il vend. Non, il ne démissionnerait pas, malgré ses doutes, malgré ses griefs, car ses frais sont importants et son salaire ronflant.

Il ne s’agit pas de juger ni de dénoncer, mais de comprendre comment casser ce schéma qui creuse la séparation entre l’Homme et sa fonction, entre le père et le salarié. Dans les entreprises évidemment, en politique certainement, dans notre vie personnelle.

Platon écrit que pour rendre les organisations éthiques, il ne faut pas inculquer des normes sociales, mais aider les personnes à découvrir par elles-mêmes la réalité du bien, du beau et du vrai.

Il ne s’agit pas d’établir des normes donc, mais de s’appuyer sur les personnes. Et c’est ici que l’éthique peut nous aider, même si le mot peut déstabiliser lorsqu’il se teinte de moralisme ou nous décourager lorsqu’il revient ab nauseam dans des discours sans effet.

L’éthique comme seule capable de reconstruire en profondeur ce qui a été détruit : le lien*, la cohérence.

Chacun d’entre nous est alternativement une citoyenne, un salarié, une mère, un consommateur, une électrice. Pourtant ces séquences de nos vies ne font plus que rarement système et déchirent notre être pour lui enlever son unité fondamentale. Il s’agit de replacer l’éthique comme fil et comme projet de vie pour redonner à la vie justement sa cohérence.

De quelle éthique parle-t-on ? De l’éthique politique tout d’abord, de l’éthique de nos politiques, incapables souvent de dépasser leurs intérêts et de changer les principes de gouvernance, seuls préalables réels à une réorientation des décisions vers le bien commun. Revoir cette tirade sublime de Jean Gabin dans le film de Jacques Audiard Le Président vaut plus que bien des discours.

Visionner la scène de l’assemblée nationale

De l’éthique des entreprises et de leurs dirigeants ensuite, qui chantent parfois haut leurs valeurs personnelles alors que les structures qu’ils dirigent n’évoluent pas : quête de croissance, pression des actionnaires, emprisonnement dans un système qui ne veut pas lâcher. Les paramètres sont multiples qui bloquent encore et encore toute réforme réelle.

De l’éthique personnelle surtout, car derrière les dirigeantes, les décideurs, les salariées en position de changer les choses, il y a des femmes et des hommes en manque voire en quête de cohérence. La norme revient aujourd’hui à accepter des distorsions parfois abyssales entre nos propres valeurs et ce que notre fonction nous impose.

De l’éthique personnelle encore car chacun ressent bien les distorsions entre certains de ses comportements ou de ses choix de consommateur et ses convictions intimes. Par manque de temps, de moyens, de connaissance certainement.

C’est bien au niveau des personnes qu’il faut premièrement faire levier.

En utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui pour accompagner ceux qui le souhaitent ou faire pression sur les plus résistants. Car quelques soient ses responsabilités, chaque personne peut avoir un impact.

De nombreuses organisations y travaillent. Elles ont pour beaucoup dépassé l’affrontement stérile pour favoriser un accompagnement constructif ou une dénonciation efficiente.

Certaines, comme l’Art de Vivre, promeuvent la méditation de pleine conscience pour faciliter, dans les entreprises, la réconciliation des collaborateurs, avec eux-mêmes et avec leurs pairs. D’autres comme Ethique sur l’étiquette condamnent les agissements des grandes sociétés textiles et les incitent à changer leurs modes de fonctionnement. Foodwatch, né en Allemagne et présent en France depuis deux ans, dénonce les produits alimentaires dangereux pour la santé. E-boycott, fraîchement lancé, appelle à des campagnes de boycott sur le web et invite les entreprises à répondre aux questions des signataires.

Se réconcilier donc, individuellement, pour ensuite retisser collectivement une société du lien, reconstruire une économie plus sage et plus humaine. C’est de cette nécessité que nous parlerons et sur ces solutions que nous travaillerons lors des prochains Engage Days, Ethique : tenter le vrai, du 6 au 9 octobre, en compagnie de ceux qui construisent cette transition.

Pour suivre et aider les organisations citées :

Art of living                                       Je m’engage

Foodwatch                                        Je m’engage

Ethique sur l’étiquette                    Je m’engage

E-Boycott                                          Je m’engage

Transparency International          Je me renseigne

Conseil de lecture : Impliquons-nous, dialogue manifeste entre Edgar Morin, le philosophe artiste et Michelangelo Pistoleto, l’artiste philosophe ; discussion passionnante sur la nécessité de s’impliquer pour rebâtir une nouvelle société, dialogue sensible entre éthique et esthétique.

Conseil cinématograhique : Le Président, est un film français réalisé par Henri Verneuil, sorti en 1961, adapté du roman éponyme de Georges Simenon, et dialogué par Michel Audiard.

*Charles Eisenstein, éditorialiste américain, donne un exemple certes anecdotique mais parlant dans un livre publié en 2011, the sacred economy, très justement traduit par ‘l’économie du lien’ en allemand : Au Guatémala, un père conduisant son fils chez le docteur ne dira pas mon fils est malade mais ma famille est malade ; ce n’est pas un fleuve qu’il s’agira de dépolluer, mais l’environnement tout entier.

Né à la fin des années 1990 avec le mouvement des Zapatistas au Mexique, l’activisme en ligne a trouvé son point d’orgue historique avec les révolutions arabes de 2010-2011. Depuis les hackers tunisiens jusqu’aux jeunes activistes techno égyptiens tels que Asmaa Mahfouz, dont la page Facebook fut le déclencheur de la manifestation anti-régime du 25 janvier sur la place Tahrir, les réseaux numériques ont démontré leur capacité à provoquer l’étincelle qui allume la mèche.

Internet est le messager, pas la cause

Bien sûr, sans mécontentement économique et social profond, il n’y a pas de révolution: Internet est le messager, pas la cause. Mais c’est un vecteur de coordination terriblement puissant car très peu coûteux et extrêmement facile à utiliser. C’est là l’erreur d’un auteur comme Evgeny Morozov qui, dans Net Delusion, écrivait qu’Internet allait renforcer le contrôle des esprits.

Certes, il y a désormais plus d’une soixantaine de pays qui ont des unités de cyber-surveillance, y compris des pays d’Afrique subsaharienne utilisant d’ailleurs parfois des technologies occidentales. Mais la réalité historique des dictatures modernes, de la RDA à la Chine maoïste, a toujours été la capacité à mailler de réseaux d’informateurs très denses les populations sous leur contrôle. La nouveauté, c’est que celles-ci ont désormais également accès à leur propre réseau dense et low-cost de coordination. L’asymétrie se réduit entre le pouvoir central et une multitude qui peut désormais se coordonner en un réseau concurrent. Ironie de l’histoire: le livre de Morozov est sorti précisément quand  les nouveaux révolutionnaires d’Egypte ont obtenu la tête de Moubarak.

Dans le monde industrialisé et démocratique, où les alternances politiques se règlent par le vote, ces réseaux en ligne ont pris naturellement leur place dans le jeu démocratique. Aux Etats-Unis, MoveOn.org, puissant organisateur de l’aile progressiste du Parti Démocrate, a su perfectionner l’art du marketing CRM (« Customer Relationship Management ») en ligne pour animer sa base de 8 millions de membres.

De la démocratie directe et des apps

Grâce à Internet, le mouvement Occupy a pu s’établir – à son extension maximale – dans 950 villes sur plus de 80 pays en à peine quelques années – un exploit impensable avant l’avènement des réseaux sociaux. Au niveau local, l’idée de plateforme de données urbaines qui permettent aux municipalités de mieux échanger avec ses concitoyens – parfois dans les deux sens – fait son chemin tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Ces tentatives de démocratie directe au niveau local se doublent de mouvements et d’applications au niveau national. Elles ont pour bénéfice de renouveler l’engagement citoyen. Mais ces initiatives modernes peuvent se heurter aux limitations de la démocratie directe, identifiées initialement par Platon il y a 2500 ans. Ce n’est pas un hasard si la démocratie représentative s’est imposée dans le monde occidental. Dans les sociétés industrielles, la spécialisation du savoir est devenue une nécessité. Comment chaque individu peut-il faire le bon choix pour la collectivité quand on n’a ni le temps ni les outils conceptuels pour bien décider ?

Or, c’est précisément de la résolution de cette question par les moyens numériques et par le code que peut naître une deuxième révolution démocratique, aussi profonde que celle qui a émergé au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France à la fin du 18e siècle et a fini par triompher avec la chute du Mur, en 1989.

#CodeImpot en France et « Hack the Budget » en Finlande

Les premiers signaux faibles apparaissent. En France, des éléments du code civil ont été transposés par un développeur sur GitHub, une plateforme internationale d’échange de code, pour mieux comprendre les évolutions des textes. L’initiative du hackathon #CodeImpot dans le cadre d’Etalab a permis de rendre disponible le code source du calculateur des impôts utilisé par la Direction générale des finances publiques – et de tester de nouvelles applications pour mieux comprendre l’impact fiscal au niveau de l’individu ou de la collectivité, et même faire passer de 3 semaines à 23 minutes le temps de calcul d’une simulation fiscale. En Finlande, l’initiative « Hack the Budget » pourrait aller encore plus loin en faisant intervenir designers et économistes afin de modéliser et simuler encore plus précisément les impacts des choix budgétaires nationaux.

Tout reste à construire, mais les prémisses sont là. Vivant dans le code, ces modèles ne sont plus enfermés dans la parole d’un homme ou idolâtrés par le biais d’un livre comme l’ont été les grandes idéologies. Leurs prédictions seront constamment confrontées à la réalité, comme cela l’est déjà dans le nouveau marketing en ligne qui retrouve en fait le modèle de la méthode scientifique expérimentale : aucune vérité ne peut être admise d’autorité, toute hypothèse doit être testée. Lignes de code vivants dans des serveurs, ces modèles seront disponibles aux Etats et aux partis mais aussi aux associations et à chaque citoyen, exactement de la même façon. Mis à disposition sous format ‘Open Source’, ils se déploieront en pleine transparence et traçabilité. Enfin, ils finiront par renverser le modèle de l’action partisane, trop souvent organisé sous le mode top-down de leaders soutenus par des dogmes. Ils seront déployés dans la forme démocratique que représente le réseau universel. C’est ce réseau logiciel qui portera tous les outils conceptuels, en particulier les modèles simulant l’action, qui manquaient au citoyen dans la vision aristocratique de Platon.

Au cœur du réseau, il y aura un nouveau type d’activiste : un activiste-chercheur, agissant dans le cadre d’équipes pluridisciplinaires. Il ne cherchera pas à diffuser un nouveau dogme. Il contribuera à la fabrication d’outils pour la multitude, dans l’obsession du résultat concret et la recherche de la vérité. Si cette transformation va jusqu’au bout, c’est bien notre manière de penser l’engagement citoyen qui sera ‘disrupté’ dans une ou deux générations.

La situation est préoccupante, bien sûr, qui le nierait ? Nous avons une chance cependant, celle de vivre au cœur d’un moment de réinvention. L’Engage University a été créée pour donner à chacun l’opportunité et les capacités d’imaginer et de construire ce monde qui vient. Par Jérôme Cohen, fondateur, Engage – Engage University.

« Il est nécessaire d’envisager une transformation d’envergure planétaire qui exige des changements profonds dans notre façon d’agir et de penser ».

Dans un court dialogue, publié chez Actes Sud, Edgar Morin, philosophe de la métamorphose, et Michelangelo Pistoletto, artiste italien précurseur de l’Arte Povera, qui dénonçait, dès l’après-guerre, l’opulence de la société industrielle, appellent à l’engagement.

« Impliquons-nous », le titre synthétise le propos : pour ces deux intellectuels, il est grand temps de dépasser l’indignation pour agir. Ce dialogue, d’autant plus passionnant que ces deux penseurs font œuvre de beaucoup de pédagogie, souligne les vertus de l’interdisciplinarité : un changement d’envergure n’arrivera que si les disciplines se rencontrent, se nourrissent et nous permettent de dépasser des réponses techniciennes.

A l’heure où les défis que nous rencontrons mêlent les questions économiques, environnementales, technologiques, culturelles, politiques, les réponses se doivent
d’être inclusives, décloisonnées, en un mot multidisciplinaires. La réinvention de notre système nécessite de mutualiser les savoirs, de rapprocher les expertises et de favoriser la rencontre des compétences.

L’enjeu est de taille : repenser notre modèle de société. Il requiert l’écriture d’un nouveau récit, capable d’inspirer une prise de conscience individuelle et collective, pour déclencher un changement généralisé des pratiques.

S’impliquer et agir, mais collectivement

Redonner du sens, redonner un sens et l’envie à chacun d’entre nous de contribuer, en exprimant ses compétences, ses talents et ses convictions.

Pas seul, surtout, ce serait inefficace. Non, l’heure est à l’union ! Nous avons aujourd’hui les outils pour nous unir, pour agir collectivement, faire savoir, faire pression. Nous ne serons en mesure de provoquer le changement que si nous inventons les espaces pour nous « empuissanter ». La métamorphose de notre système viendra de chacun d’entre nous, elle ne viendra pas d’en haut.

S’appuyer sur les personnes donc, pour accélérer le changement, mais aussi inclure les organisations, les entreprises, publiques ou privées, petites ou grandes. Il faut les inviter à entrer dans cette danse, car elles ont un rôle majeur à jouer. Les encourager à se replacer au cœur de la cité, tout d’abord, en étant conscientes de leurs responsabilités sociétales. Les inciter à changer leurs pratiques managériales ensuite, pour permettre à leurs collaborateurs de retrouver du sens et une réelle motivation. C’est à travers et avec les femmes et les hommes qui la composent que les organisations évolueront vers le mieux. Encore faut-il réussir à définir un objectif qui rassemble les collaborateurs, l’organisation et la société dans son ensemble.

Relier les technologies et le bien commun

C’est pour donner à chacun l’opportunité et les capacités d’imaginer et de construire ce monde qui vient que nous ouvrons l’Engage University. Nous voulons permettre à chacun, d’où qu’il vienne, quel que soit son parcours et ses responsabilités – décideur d’entreprise, indépendant, entrepreneur, membre d’administration, artiste, enseignant, de s’impliquer et d’agir.

Nous voulons permettre à tous de mieux comprendre les logiques émergentes, d’acquérir les outils qui, en nous reliant aux autres, accroissent notre impact, et enfin donner des pistes pour un meilleur accomplissement de soi.

Seule une approche croisée est aujourd’hui à même de nous apporter une vision et des réponses à la hauteur des enjeux : apprendre à décrypter les mondes en mouvement ; comprendre la nécessité de relier les technologies et le bien commun ; mesurer l’ampleur des solutions que le dérèglement climatique nécessite ; analyser les nouvelles gouvernances individuelles et collectives ; comprendre pourquoi les organisations ont tout intérêt à tenter le vrai.

La chance de vivre au cœur d’un moment de réinvention

Encore ne suffit-il pas de comprendre bien sûr, mais de faire. Les sessions proposeront des temps d’apprentissage mais aussi des ateliers participatifs, des rencontres avec des acteurs inspirants, des moments de création et des plages d’expérimentation de nouvelles pratiques. Elles permettront aussi aux participants de travailler sur leurs propres projets, en s’appuyant sur des outils d’intelligence collective et en bénéficiant du savoir de promotions interdisciplinaires et de l’aide de la communauté Engage. Faire dialoguer l’innovation, la géopolitique, la danse, une fresque du climat, la technologie, des rites de passage, l’intelligence collective, le marketing éthique…

La situation est préoccupante, bien sûr, qui le nierait ? Nous avons une chance cependant, celle de vivre au cœur d’un moment de réinvention. Toutes les époques n’ont pas eu cette opportunité. Se développer, s’allier à l’autre et construire collectivement des présents désirables. Des mots, répondront les Cassandre, mais qu’il s’agit désormais d’incarner dans des pratiques et des actions. Faisons valser le siècle qui vient.

Nous sommes nombreux à désirer l’optimisme. Nous ne sommes pas naïfs mais volontaristes. Nous avons fait le deuil de l’indignation, nous désirons être des acteurs du changement, créer et participer au monde qui vient.

Encore faut-il passer du désir à l’action. Comment se rassembler, faire masse pour que ce changement attendu se réalise enfin ?

« Une seule solution : l’uberisation », scandent en cœur les apôtres de la révolution digitale. Hacker la démocratie, uberiser la présidentielle : le numérique – sa transparence, ses plateformes et ses capacités de connexion de tous avec tous – présente en effet bien des promesses. De l’éducation à la santé, l’innovation est une nécessité et, bien utilisées, les technologies sont un levier essentiel du progrès.

Les sirènes de silicium

Mais ne nous laissons pas hypnotiser par les sirènes de silicium de l’accélération technologique. En voulant résoudre nos problèmes, bien des chantres de la technologie libératrice ne font que renforcer un système dont nous ne voulons plus, camouflés derrière leurs bonnes intentions et leur soi-disant « économie collaborative ». Pire, leur nouveau paradigme renforce les inégalités, un anthropomorphisme passéiste et le mythe de l’homme tout puissant.

Cette innovation là reproduit et renforce nos travers. Les nouvelles technologies contribueront au changement : à condition de replacer l’humain au centre. Que faire alors et comment le faire ? Car c’est là tout l’enjeu, faire. Comment faire pour continuer à avancer en réconciliant progrès et bien commun ? Comment faire pour que ce désir de changement systémique aboutisse et ne tourne pas en frustration ?

« Ne t’attaque pas au système, démode-le »

« Ne t’attaque pas au système, démode-le », l’injonction récente de Bernard Werber fait mouche. Même si la tentation insurrectionnelle et l’envie légitime de renversement nous titillent, programmons simplement son obsolescence. Cheminons sur la voie d’une nouvelle aventure collective. Avançons en tâtonnant, par itérations, avec agilité.

Nous avons la connaissance à portée de main, nous avons les outils pour nous rassembler et agir. Nous sommes de plus en plus nombreux à en avoir l’envie et l’espoir. Nous avons grandi dans un système aujourd’hui dépassé, nous devons avoir le courage d’en changer, collectivement. Le courage de nous mettre en danger, de remettre en question notre confort de pensée et probablement notre confort matériel. Au fond, n’avons nous pas envie de nous aventurer loin d’un système vacillant, d’embrasser l’inconnu quand le connu est souvent synonyme de destruction, d’appauvrissement et de consumérisme ?

Une danse joyeuse, une valse à trois temps

Nous devons aujourd’hui inventer et inspirer un nouveau récit collectif pour rendre nos futurs désirables et les incarner au présent. Une danse joyeuse, une valse à trois temps, voilà ce qu’il nous faut, car le binaire a prouvé ses limites. Cessons d’opposer, nous voulons un nouveau rapport à l’autre et au monde.

Invitons au bal toutes les parties, toutes les organisations, sans jugement mais sans complaisance, pour les pousser à oser le vrai. Le changement n’aura lieu que si les organisations, publiques et privées, petites et grandes, entrent dans la danse et mettent leur puissance au service de la « vie bonne » comme disaient les philosophes.

L’entreprise a tout à y gagner. D’ailleurs, elle semble presque enfin comprendre, de ci, de là, la nécessité de renouer avec l’humanisme. Elle ne fonctionnera que si ses collaborateurs s’y sentent alignés avec ce qu’ils sont profondément et développent leurs talents en son sein. Faire se rejoindre personne et fonction.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques

Cassons nos égoïsmes car c’est d’abord à ceux qui sont loin de nous, géographiquement et temporellement, que nous devons penser. Les effets du dérèglement climatique et plus généralement du dérèglement de notre modèle touchent d’abord l’autre : d’autres géographies, les prochaines générations. « La première règle avant d’agir consiste à se mettre à la place de l’autre, nulle vraie recherche du bien commun ne sera possible hors de là », disait l’Abbé Pierre, dont les combats sont plus actuels que jamais.

Mais l’autre est déjà en nous. De notre agriculture industrielle à la délocalisation de nos outils de production, de nos modes de consommation aux lointaines plantations de coton, tout est lié qui nous détruit jusque dans notre chair. Admettons-le et cette proximité accélèrera notre mise en action.

Mutation des consciences, évolution de nos pratiques : personne ne le fera à notre place et le système n’inventera pas seul sa propre métamorphose.

Soyons de plus en plus nombreux à oser nous réconcilier, quels que soient notre âge, notre parcours, notre discipline, nos origines, nos intérêts. Portons un autre discours pour inspirer ceux qui, pour de multiples raisons, restent frileux.

Et surtout, passons de l’individuel au collectif pour agir. Osons un nouveau rapport : à soi, aux autres, au monde. Faisons notre coming out humaniste.