Asma Mhalla est experte en Tech Policy et maître de conférence à Sciences-Po. Elle est également Intervenante-Éclaireuse pour l’ENGAGE University. Asma Mhalla interviendra le mardi 2 février dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens sur la thématique « Technologie vs libertés fondamentales : la mise en mal du contrat social ? ».

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis maître de conférence à Sciences-Po Paris où j’enseigne les enjeux éthiques, politiques et économiques du numérique par le prisme des modèles d’affaires. C’est-à-dire que je décode les modèles économiques des plateformes et j’essaye d’en comprendre les dimensions politiques.

Je fais également partie du comité scientifique de l’Observatoire de l’éthique publique, en charge d’observer les bonnes pratiques, notamment de nos institutions. Je travaille également sur le terrain, sur le sujet des Smart City, les villes intelligentes qui utilisent les technologies pour améliorer la qualité des services tout en réduisant leurs coûts.

J’interviens aussi dans le débat public pour sensibiliser l’opinion publique sur les sujets liés à la technologie, au numérique et à la transition, qui sont certes intangibles mais dont les implications sont, elles, bien réelles.

 

Qu’est-ce que t’évoque le fait que des acteurs populistes, comme Trump ou Bolsonaro, soient arrivés au pouvoir en grande partie grâce aux réseaux sociaux ?

La question sous-jacente qui se pose ici est celle de l’exercice démocratique à l’heure des réseaux sociaux.  Tout d’abord, il faut comprendre que les réseaux sociaux ont apporté une nouvelle forme de communication horizontale, faite d’interactions et de feedbacks, alors que les médias traditionnels, les médias de masse, ne donnaient pas la parole aux citoyens. Sur les réseaux sociaux, chacun a le droit à la parole et l’argument d’autorité ne fonctionne plus. Cela change fondamentalement l’exercice démocratique, car les réseaux sociaux sont devenus un espace public à part entière. C’est pourquoi ils ne sont finalement que le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes positifs ou négatifs mais ils les amplifient. Le problème n’est pas la démocratisation de la parole mais celui de la viralité de certaines informations et de leur régulation.

 

“ Les réseaux sociaux sont le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes mais ils les amplifient.  ” 

 

Twitter, pour ne citer que lui, a banni le compte de Donald Trump de sa plateforme, quel signal cela envoie-t-il ?

Le président américain est un justiciable comme un autre. Dès l’instant où il y a une incitation claire à la haine, il faut bannir l’utilisateur. Il aurait cependant fallu le faire plus tôt, car Donald Trump participe à l’ambiance de défiance générale depuis des années. Il n’a cependant pas créé ce malaise démocratique, mais ce dernier s’est cristallisé avec les réseaux sociaux. Cependant, le moment où Twitter a banni Trump n’est pas anodin : après la confirmation de Joe Biden.
Il faut savoir que les Big Techs aux États-Unis se positionnent idéologiquement et politiquement. La relation Trump/Twitter n’est pas la même que la relation Trump/Facebook par exemple.

En Europe, les dirigeants ont sommé les Big Techs de modérer leur plateforme, alors que nous avons déjà un cadre juridique pour cette régulation. Cela pose la question de la souveraineté et de la communication politique.

Nous pouvons également nous interroger sur notre doctrine par rapport au rôle prescripteur des réseaux sociaux et à leurs contenus. Ce sont les contenus gris qui posent problème, trop complexes pour être régulés par les algorithmes. La modération doit être humaine et contextuelle, en fonction de la culture du, de sa vision du monde. Nous nous sommes enfermés méthodologiquement dans un modèle qui propose soit la régulation par l’État, soit par les plateformes elles-mêmes, et nous avons laissé de côté l’acteur principal, l’utilisateur. Une piste de solution est donc de réguler les plateformes en s’appuyant sur le cadre juridique et les lois existants, mais avec l’utilisateur qui devient acteur et responsable de ce qu’il se passe dans cet espace public et de la parole qui y est portée.

 

“ L’utilisateur en tant que modérateur devient acteur des réseaux sociaux et responsable de la parole qui y est portée  ” 

 

Tu parles alors de reconfiguration du contrat social face à ces évolutions. Qu’est-ce que cela signifie  ?

Nous observons depuis quelques temps un quadrillage de l’espace social par l’utilisation des logiciels de reconnaissance faciale, les drones, le fichage… Cela raconte une tentation techno sécuritaire très forte à des fins de surveillance de la population. Or le contrat initial démocratique consistait à rogner et à transférer volontairement une partie de nos libertés aux gouvernants, à l’état, contre l’assurance de la sécurité et de la paix.
Ce contrat social s’est délité : le deal initial « liberté contre sécurité » est devenu « liberté contre sécurité contre vie privée ». L’État capte nos datas personnelles dans notre sphère privée mais aussi publique par exemple lors de manifestations.

Cet état de fait s’explique aussi par la fragilisation de l’État en tant qu’institution ces 30 dernières années. Nous avons pu constater un repli de l’état providence et des fonctions sociales face au néolibéralisme et l’abandon de certains mécanismes de solidarité qui ont délégitimé l’État aux yeux du peuple.
Nous sommes entrés dans une gouvernance par la crise avec une inflation du discours sécuritaire : la peur, l’ennemie invisible… Nous sommes toujours en guerre contre quelque chose.

Il nous faut repenser ce contrat social par ce que j’appelle une nouvelle éthique d’État. Il ne faut jamais oublier le balancier pouvoir/contre-pouvoir. Les gouvernants successifs affaiblissent finalement ces contre-pouvoir en réduisant notre État de droits par les mesures d’exceptions et la succession d’états d’urgence.

 

Avec la tentation techno-sécuritaire de l’État depuis quelques années, le contrat social est délité : le deal initial ‘liberté contre sécurité’ est devenu ‘liberté contre sécurité contre vie privée’  ” 

 

Quelles sont pour toi les conséquences des lois récemment adoptées comme la loi sécurité globale  ?

Quelques semaines après l’adoption de cette loi sécurité globale, des décrets ont été validés par le conseil constitutionnel pour compléter les différents fichiers qui existent déjà (PASP, GIPASP et EASP). Ces décrets autorisent l’accès aux autorités aux données sensibles médicales et notamment psychiatriques. Cela signifie que demain, des dirigeants mal intentionnés pourraient faire passer des opposants politiques pour des fous. Ces décrets autorisent également le fichage des opinions politiques, philosophiques, religieuses, ou encore l’appartenance syndicale. Ce glissement est extrêmement dangereux car nous assistons à une mise à jour par la technologie de ce qui permet la maitrise de ce qui fait peur à l’État : le peuple.

De plus, ces textes de lois sont extrêmement vagues et donc sujets à interprétation et donc à des dérives potentielles. Nous avons un réel problème de transparence démocratique.

 

Est-ce que le citoyen peut contrebalancer ce pouvoir 

Le citoyen est un contre-pouvoir et doit absolument faire balancier. Nous n’aurions jamais eu ces débats autour de la loi sécurité globale si des associations comme La Quadrature du Net, la NDH ou les syndicats de magistrature, n’avaient pas bougé. Pourtant, nous observons l’affaiblissement de ces contre-pouvoirs par l’État qui rend plus difficile l’accès au financement des associations, par le harcèlement judiciaire et politique qu’elles peuvent subir… L’État surpondère d’un côté les fichiers de contrôle, centralise les données et casse de l’autre côté les contre-pouvoirs qui doivent faire balancier.

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterais qu’on comprenne l’usage et l’apport potentiel des technologies et qu’on lève les malentendus. Elles peuvent réellement faire avancer la connaissance si le cadre est bien défini et si nous nous interrogeons ensemble sur nos intentions. J’aimerais aussi un pouvoir politique plus clivant qui se positionne clairement sur cette question du numérique.
Le meilleur est donc possible avec les nouvelles technologies, à condition que nous nous accordions collectivement sur les questions d’éthique et d’usage.

 

 

 

Émilie Kovacs est journaliste. Elle a collaboré à de nombreux titres de presse écrite et web : 20Minutes, LeParisien.fr, Marketing Magazine, CBNEWS, Stratégies… En 2016, elle fonde le média en ligne EKOPO pour parler d’économie positive et responsable, en pratiquant un journalisme de solutions. Elle s’intéresse aux innovations qui contribuent au progrès sociétal, en particulier à la transition écologique.

 

Tu as fondé Ekopo, quelle est son ambition ?

J’ai créé Ekopo en 2016 parce que j’avais envie de parler de la transition liée au développement durable, de cette révolution en cours, mais également de ses enjeux dans la société et dans l’économie. Je trouvais que les médias abordaient cette question uniquement sous le prisme de l’environnement, d’une façon politique, et qu’il manquait une vision économique du développement durable.

Parce qu’économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire, je souhaitais convaincre ceux qui l’étaient moins, économistes ou dirigeants d’entreprises notamment. L’économie peut être positive, peut être responsable et c’est ce que je voulais démontrer en interrogeant des théoriciens, universitaires et intellectuels qui mettent en avant de nouveaux modèles mais aussi des entreprises engagées d’un point de vue social, sociétal et environnemental, qui prennent des initiatives pour apporter des solutions et peuvent constituer des sources d’inspiration.

Économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire : l’économie peut être positive et responsable.” 

 

C’est ce qu’on appelle le journalisme de solutions ou d’impact ? 

C’est effectivement un autre style de journalisme qu’on peut qualifier de journalisme de solutions ou d’impact. Avec l’évolution des médias, l’information en temps réelle, mais aussi l’arrivée d’Internet, des fakenews ou de l’infobésité, l’information est devenue plus anxiogène et sa fiabilité a été remise en cause. Il s’agit aujourd’hui aussi de réconcilier les citoyens avec le monde des médias.

Beaucoup de citoyens ou d’entreprises se mobilisent, font, agissent et c’est eux que je souhaite valoriser. Ce type d’information est essentiel pour équilibrer le paysage médiatique, pour inspirer d’autres individus ou des entreprises, pour les engager. C’est ce cercle vertueux que je souhaite initier.

L’objectif de ce journalisme est d’exposer une ou plusieurs solutions, des faits et des actions qui peuvent contribuer à la résolution d’un problème. Évidemment, en tant que journalistes, nous devons veiller à la pertinence, à la fiabilité des solutions présentées.

Le journalisme de solutions nécessite souvent d’interroger des experts, des instituts, des entreprises, etc. Il s’agit aussi d’un journaliste d’enquête, d’investigation.

Ce journalisme était encore balbutiant il y a quelques années, lorsque je me suis lancée. C’est pour cela que j’ai considéré comme nécessaire d’écrire un livre sur le sujet en 2018. Il s’intitule « Journalisme de solutions : ou révolution de l’information » et traite de cette nouvelle façon de concevoir l’information.

 

Sens-tu un intérêt grandissant pour cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui, ce journalisme intéresse et l’intérêt à son égard ne fait qu’augmenter. Dans le dernier hors-série de CB News, un article relate par exemple la façon dont la PQR a rivalisé d’imagination pour être utile à ses communautés de lecteurs durant la crise du coronavirus. La crise sanitaire a constitué un accélérateur. En France on peut citer Nice-Matin, Le Journal Toulousain, The Conversation, Usbek & Rica, et d’autres encore…

 

Comment ce journalisme peut-il éviter de tomber dans le panneau du social washing, du solutionisme, en particulier technologique. Comment s’assurer du véritable impact des initiatives présentées et de leurs réelles externalités, positives ou négatives ?

L’objectif est de contribuer à mettre en avant des informations constructives vérifiées, de parler à la fois du problème mais également des solutions qui peuvent s’offrir. Ce n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique tout aussi rigoureuse que n’importe quelle autre forme de journalisme. Nous sommes loin du feel good ou du monde des bisounours.

Aller chercher ces solutions est une formidable façon d’innover dans nos métiers. Cela nous permet de nous réinventer, nous avons l’opportunité de pousser à l’action, d’avoir un rôle d’acteur au service de la société. Les médias ne peuvent plus être de simples transmetteurs d’informations, sans être engagés et sans prendre leur part de responsabilités dans la transition que nous vivons.

Le journalisme de solution n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique rigoureuse qui met en avant une information constructive vérifiée.” 

 

ENGAGE lancera en 2021 son nouveau défi sur la thématique « Information et démocratie ». Pour toi, quels sont les grands enjeux des médias aujourd’hui ? 

Pour moi, le grand défi des médias, c’est d’être engagé et responsable. Nous avons une véritable responsabilité dans la vérification des informations et contribuer à une prise de conscience qui respecte l‘intelligence et cultive la curiosité des citoyens.
Il faut aller plus loin dans notre façon de traiter l’actualité, que les médias puissent parler de la transition en cours et d’initiatives positives. Nous devons aussi, je crois, contribuer à redonner confiance aux citoyens, confiance dans leur capacité à être acteurs, moteurs de la réinvention

 

Un journalisme de solutions, qui s’engage, ne prend-il pas le risque de la subjectivité ? 

Le journalisme de solution expose des faits et met en avant des initiatives pour apporter une information constructive. Nous voulons montrer une autre économie, circulaire, vertueuse et moins linéaire. Nous voulons exposer des alternatives moins connues qui permettraient de préserver le bien-être humain, l’environnement etc. L’information pour qu’elle soit constructive doit être vérifiée, permettre l’analyse du lecteur, sans prendre parti.

 

Comment décrirais-tu ton/ tes futur désirables ? 

Dans mes futurs désirables, les citoyens s’informent auprès des bonnes sources et les médias font leur part dans cette transition environnemental et sociétal que nous sommes est en train de mener. J’aimerais une large prise de conscience sur le fait que l’écologie n’est pas un parti politique, mais que nous sommes à la fin d’une ère capitaliste trop individualiste. Que l’on favorise le développement d’une société plus solidaire, d’une économie qui s’appuie sur des logiques circulaires, solidaires.
Pour cela, il faut que les médias prennent eux aussi des risques et se transforment.

Les journalistes ont l’opportunité d’être citoyens, acteurs du changement, en prenant leur part de responsabilité dans la transition environnementale et sociale ” 

 

Pour aller plus loin :
Quelques exemples de médias de solutions et d’impact : The Conversation, Usbek & Rica, Socialter, Sparknews, So Good, Reporters d’espoirs