Isabelle Lefort est une ancienne journaliste et rédactrice en chef dans la mode. Elle co-fonde en 2019 avec Laure du Pavillon l’association Paris Good Fashion qui vise à faire de Paris la capitale d’une mode plus responsable d’ici 2024.

 

Peux-tu te présenter ?

J’ai été, en première partie de carrière, journaliste rédactrice en chef de différents magazines d’art de vivre, de mode ou de luxe comme Jalouse, Biba, Elle ou encore La Tribune. En 2009, lors de la crise des subprimes, j’ai ressenti un réel besoin de donner plus de sens à ma carrière. J’ai alors rejoint le secteur du développement durable avec notamment Jacques Attali au sein de Positive Planet où je suis devenue directrice éditoriale de toutes les activités autour du Positive Economy Forum.

En 2018, la ville de Paris m’a sollicitée de par ma double casquette – mode et développement durable – car elle souhaitait accélérer la transition du secteur de la mode. Avec Laure du Pavillon, nous avons cofondé l’association Paris Good Fashion pour répondre à cet objectif.

 

La naissance de cette association est partie de quel constat de l’industrie de la mode et du textile ?

Lorsque j’ai quitté le secteur de la mode en 2009, le sujet du sens et de la préservation ne portait pas dans ce milieu, il y avait un réel manque de prise de conscience des impacts négatifs de cette industrie. Le scandale du Rana Plaza en 2013 a permis de prendre conscience d’une petite partie de l’impact social désastreux de l’industrie du textile. À tout cela il faut ajouter l’exploitation des femmes et des enfants, les émissions carbone, la consommation astronomique d’eau, la surproduction de plastique…  En quelques chiffres, le secteur de la mode serait responsable de la pollution de 25% des eaux mondiales, le coton capterait 93% de l’eau utilisée par l’industrie textile avec 84,5 milliards de mètres cubes d’eau par an, ou encore 87% des matériaux utilisés dans la fabrication des vêtements finissent à la poubelle (source : Climate Chance).

L’industrie du textile et de la mode est donc l’une des industries les plus polluantes et la fast fashion a augmenté ce phénomène. Nous étions dans l’urgence absolue de changer les méthodes de cette industrie.

 

Constatez-vous une réelle prise de conscience, à la fois de la part des consommateurs mais aussi des marques ?

En 2020, nous avons lancé une consultation citoyenne pour une mode plus responsable : 107 000 personnes ont participé, nous avons recueilli plus de 3 000 propositions et près d’un demi-million de votes. Dans le rapport de la consultation citoyenne, nous rappelons l’étude de l’Institut Français de la mode, commanditée par Première Vision, qui énonce que 64 % des consommateurs ont confirmé leur intention d’acheter des produits de mode éco-responsable au second semestre 2020.

 

Cela démontre l’intérêt et la prise de conscience du grand public pour le sujet. La volonté de mieux consommer est présente, mais tout le monde n’a pas les moyens c’est pourquoi il est essentiel de développer et démocratiser cette mode durable. On observe également du côté des marques une réelle prise de conscience et des engagements réels. Si certaines sont tentées par le greenwashing, je ne donne pas chère de cette stratégie à haut risque réputationnel, qui n’est pas viable car nous assistons à une transformation profonde des habitudes de consommation et a véritable changement de paradigme. Il y a donc une convergence des prises de conscience, poussée par une législation de plus en plus sévère en France, notamment avec la loi AGEC (anti-gaspillage pour une économie circulaire) qui interdit la destruction des invendus non alimentaires dont le textile.

 

Pour retrouver toutes les propositions et engagements de la consultation citoyenne de Paris Good Fashion : https://drive.google.com/file/d/1P3zDZpRWuHzov5AAt7e81-tE7uHLMlfR/view

 

 

« Nous assistons à une transformation profonde des habitudes de consommation et à une convergence des prises de conscience : il est urgent que l’industrie de la mode change ses méthodes. »

 

 

Concrètement, comment Paris Good Fashion agit ?

Paris Good Fashion c’est une association indépendante loi 1901, créée à l’initiative de la ville de Paris. Au départ nous étions 10 membres, aujourd’hui nous allons terminer l’année à 100 membres.  Parmi eux, des grands groupes, des marques indépendantes, des distributeurs, des institutions, des écoles, des ONG : de Chanel à la Fondation Ellen Mac Arthur en passant par 1083, Les Galeries Lafayette, Vestiaire Collective…

D’abord nous sommes un écosystème où les acteurs du secteur se parlent, échangent des bonnes pratiques et travaillent ensemble à des solutions concrètes. Ce genre de coalition n’existait pas il y a deux ans, car le secteur est très compétitif et donc chacun restait dans son coin. Ensuite, nous sommes une vitrine pour les acteurs de la mode durable : nous n’avons pas forcement les mêmes méthodologies que nos voisins anglo-saxons de par notre historicité et notre connaissance de la mode et de par le point de vue du législateur qui est très poussé en France.

Pour finir, nous sommes avant tout un laboratoire de solutions concrètes. Nous mettons en place des workshops dans lesquels nous travaillons un problème à la source, dans lesquels nous essayons de trouver des solutions. Par exemple nous avons lancé une étude sur le bien-être animal pour savoir s’il y avait une corrélation entre la bientraitance animale et la qualité des peaux, ce qui est le cas. Cela nous a permis de démontrer aux plus réfractaires qu’il y avait tout intérêt à bien traiter les animaux. Notre objectif est donc de raisonner le marché, de le pousser vers des pratiques plus durables et de veiller à sa progression.

 

 

« À la fois un écosystème, une vitrine et un laboratoire de solutions concrètes, Paris Good Fashion a pour mission de raisonner le marché, de la pousser vers des pratiques plus durables et de veiller à sa progression. »

 

 

L’association vise à faire de Paris la capitale de la mode durable d’ici 2024. Un objectif réalisable ?

Historiquement, Paris est la capitale de la mode et a donc tout intérêt d’être précurseuse en matière de mode durable. Elle a toutes ses chances d’arriver à cet objectif d’ici 2024 : si vous regardez la cartographie de la mode durable à Paris intra-muros et Paris Ile de France, on recense plus de 400 adresses de marques de jeunes designers, d’ateliers où l’on peut faire réparer, entretenir ses vêtements, de boutiques de seconde main, des think tank… Il existe un réseau incroyable sur le territoire. À Paris, nous avons également des acteurs leaders très fort, comme LVMH, Kering, Chanel ou encore Eram et Etam. Ces groupes sont parmi les plus dynamiques dans la transition vers une mode durable aujourd’hui.

Pendant longtemps nous avons été en retard, par rapport à des capitales comme Copenhague ou Milan qui avait lancé son prix de la mode Green. Mais depuis 2019, il y a un élan et un nombre d’initiatives très important, comme Paris Good Fashion ou encore le Fashion Pact qui sont nées à Paris. Si l’on prend la Fashion Week qui vient de se terminer à Paris, il y a eu de réels efforts de fait : la Fédération de la Haute Couture a mis en place un outil pour mesurer l’ACV (analyse du cycle de vie) des collections et défilés, nous avons également mis en open-source des outils pour éco-concevoir des évènements, réaliser des shootings plus durables… Nous sommes sur le bon chemin et allons tout faire pour réaliser cet objectif.

 

On parle de plus en plus de sobriété et de décroissance, quel est le rôle de l’industrie de la mode dans cette évolution ?

Je pense qu’il faut cesser la surproduction et la surconsommation. Est-ce que ça fait sens de jeter des millions de produits sur le marché sans réfléchir à la problématique du stock ? Non. Ce modèle-là est obsolète et terminé, il faut donc redéfinir le système. Nous avons besoin de mieux anticiper les besoins des consommateurs, avec des technologies qui permettent de produire à la demande et à la commande. C’est le modèle de la Haute Couture qui va se démocratiser car l’enjeu est d’ajuster la production afin de ne plus stocker et envoyer nos déchets à l’autre bout de la planète, ce qui est une abomination sociale et environnementale.

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterai que l’on accepte la complexité c’est-à-dire que l’on fasse preuve d’intelligence dans nos échanges, dans nos discussions, qu’on (re)débatte, qu’on analyse et qu’on travaille ensemble. Il faut sortir de la radicalité des échanges, des fakes news (comme selon laquelle l’industrie de la mode serait la deuxième industrie la plus polluante, ce qui est complètement faux), qui ne permettent pas de construire intelligemment et collectivement des solutions.

 

 

Photo : © Géraldine Aresteanu

 

Après plusieurs années passées à repérer et accompagner des Entrepreneurs Sociaux innovants, Florence Rizzo a choisi de se concentrer sur l’innovation et le changement social dans le domaine éducatif. Elle a fondé SynLab, qui accompagne les enseignants, les cadres et les formateurs du monde éducatif à développer leur potentiel d’acteurs du changement au cœur du système public.

 

Pourquoi as-tu lancé Synlab  ?

Synlab a pour mission d’accompagner la transformation du système éducatif par l’empowerement des enseignants et des chefs d’établissement dans la transformation de l’éducation. Issue d’une famille immigrée italienne, aucun de mes deux parents n’a le baccalauréat et a fait des études supérieures. Tous les deux convaincus que l’éducation était la seule voie de mobilité sociale, j’ai eu la chance de faire mes études dans des « grandes écoles ». Mais j’ai ressenti beaucoup de colère et de révolte contre la reproduction des élites, considérant que je faisais partie de la minorité des 5 à 10% qui ne venaient pas des élites intellectuelles ou économiques.

J’avais profondément envie de m’engager au service de l’intérêt général, au départ en travaillant de façon transversale sur des questions de santé, de pauvreté et d’éducation. En 2010 j’ai voulu investir mes compétences dans un seul domaine pour avoir plus d’utilité sociale et de capacité de transformation et l’éducation s’est imposée comme une évidence car c’était pour moi la cause racine de la transformation des sociétés. Pour contribuer à l’élévation de la conscience et à la réduction des inégalités, il faut travailler dès le plus jeune âge sur l’évolution des modes de représentation. Ça a été le point de départ de l’aventure Synlab.

 

 

Aujourd’hui, il existe un déficit de connaissance des enjeux, d’une part, et des croyances très ancrées, d’autres part. Comment faire évoluer cela ?

Il y a tout d’abord je crois la question du conditionnement et de la prise de conscience des individus de ce conditionnement. Cela constitue la première étape pour évoluer et implique d’apprendre à désapprendre pour déconstruire ce que l’on croit savoir.

Avec Synlab, nous avons élaboré des outils et des ressources qui permettent au corps enseignant de déconstruire les croyances erronées, par exemple celles sur l’intelligence. Soit tu penses que l’intelligence est fixe et tu vas plus avoir une vision déterministe et formatée, soit tu penses que l’intelligence est flexible c’est-à-dire que tu vas apprendre tout au long de ta vie, construire et déconstruire, évoluer toi-même et faire évoluer la société en même temps.  Pour transformer le domaine éducatif et la société, il est donc essentiel que les enseignants aient conscience des déterministes sociaux et des croyances structurantes pour se déconditionner.

Nous avons ainsi mené une enquête auprès de mille enseignants pour mesurer l’impact de la méritocratie sur la réalité des pratiques pédagogiques. Ce que l’on observe, c’est que les enseignants qui croient en la méritocratie vont mettre en place des pratiques pédagogiques très compétitives qui vont stigmatiser l’erreur, valoriser les quelques têtes de classe mais vont desservir la majorité dans leur progression. Ce type d’approche est en grande partie responsable de notre rang dans le classement PISA, avec une école qui accroît les inégalités puisqu’un enfant qui vient de milieu défavorisé a quatre fois moins de chance de faire partie des bons élèves. On peut très clairement agir sur les pratiques pédagogiques que les enseignants mettent en place pour tenter de réduire ces inégalités. Nous avons notamment lancé le programme Enjeu (R)Accrochage qui permet aux enseignants de poser un diagnostic sur leur classe pour anticiper les risques de décrochage de leurs élèves et ainsi adapter leur stratégie pédagogique pour réduire les écarts de niveau.

 

« Pour transformer le domaine éducatif et la société, il est essentiel que les enseignants aient conscience des déterministes sociaux et des croyances structurantes pour se déconditionner. »

 

 

Cette transformation du système éducatif ne risque-t-elle pas d’arriver trop tard au regard de l’urgence écologique que nous connaissons ?

L’école doit préparer à la société qui vient. Elle doit donner à la fois la confiance, les compétences et le cadre de sécurité qui permet de prototyper et de tester des solutions pour demain. L’école doit être en avance sur la société mais pour cela il faut lui donner les moyens. Est-ce que cela arrivera trop tard ? Je pense que chaque génération a connu des crises qu’elles ont su surmonter. Je fais confiance en l’être humain pour transformer positivement la société.

 

As-tu un exemple concret de pays, de ville ou de territoire, ayant développé des expériences concluantes de transformation du système éducatif ?

La Finlande est un exemple avec notamment la mise en place d’un moratoire sur les réformes. C’est-à-dire que les finlandais se sont mis d’accord, à l’échelle de la nation, sur les priorités à tenir pour améliorer le système éducatif. Ils ont réussi cette transformation car pendant 20/30 ans ils ont eu une stabilité de leur vision et de leur mode de pilotage, liée à une union nationale. C’est un processus très sain qui a engendré un débat public, la stabilisation des réformes, leur mise en place et puis leur évaluation.

Je suis persuadée que l’évolution des systèmes est soit liée à la capacité à construire une vision commune à l’échelle nationale et à la piloter, soit à la délégation du pouvoir et de l’autonomie à des échelons infranationaux comme au Canada où des provinces comme l’Ontario peuvent mettre en place les bonnes stratégies politiques en étant au plus près des besoins des citoyens.

La Finlande a aussi apporté une immense attention à la formation des enseignants. C’est un métier là-bas très valorisé et bien rémunéré. C’est pour moi déterminant car la qualité d’un système éducatif ne peut pas dépasser celle de ses enseignants. Un autre élément culturel clé est leur capacité à dépasser une vision unique de la réussite, ce qui permet à chaque enfant de trouver sa propre trajectoire d’audace et sa place. Il y a quand même des points de vigilance sur la transposition, notamment la différence d’homogénéité culturelle et de culture d’égalité entre la France et la Finlande.

 

« L’évolution des systèmes peut-être liée à la capacité à construire une vision commune à l’échelle nationale et à s’y tenir ou à la délégation du pouvoir et de l’autonomie à des échelons infranationaux. »

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

A court terme, il y a un vrai sujet démocratique avec les élections de 2022. Je souhaiterais l’introduction du tirage au sort de celles et ceux qui ont la responsabilité temporaire d’œuvrer au service du bien commun afin de neutraliser les égos et la conquête du pouvoir.

D’un point de vue de l’éducation, j’aimerais que les dirigeantes et dirigeants prennent conscience de la nécessité d’investir dans la formation des enseignants en France pour faire évoluer le système éducatif, au service d’un pacte républicain c’est à dire que l’école soit intégrée dans la société, que les parents et enseignants travaillent ensemble afin que les jeunes générations soient éduquées et capable de relever les défis auxquels elles feront face.

Sinon, plus largement, je rêve que l’être humain ait la conscience nécessaire pour fonctionner dans le respect de lui-même, des autres et de l’environnement…

 

Jérôme Cohen est fondateur et président d’ENGAGE dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle. Il est également co-fondateur du Grand Défi dont l’ambition est de fédérer le monde de l’entreprise face aux défis environnementaux.

 

Le facteur humain est-il fondamental dans la transition ?

Le facteur humain est au cœur de la transition car cette dernière nécessite de se remettre en question individuellement, de déconstruire certaines de nos croyances, certains de nos réflexes en termes de comportements et de connaissances, devenus aujourd’hui incompatibles avec un monde durable. Il nous faut revoir le logiciel qui a accompagné notre société depuis l’après-guerre, notre rapport à l’autre, au monde, qui a imprégné à la fois notre vie personnelle mais également notre vie dans les organisations et les entreprises.

Cette transition passe d’abord par une prise de conscience. Elle passe aussi par l’acquisition de connaissances profondes liées aux enjeux de la transition – environnement, gouvernance, technologie, leardership – et par le développement de compétences qui n’étaient pas celles jugées comme prioritaires il y a encore quelques années. Cette transition individuelle résonne donc avec une transition à plus grande échelle, une transition collective, organisationnelle et sociétale.

C’est tout cela, le facteur humain, qui peut constituer un réel frein comme un puissant levier de transformation.

 

Quelles compétences devons-nous développer pour contribuer à cette transition ?

Ces compétences sont d’ordre individuel mais aussi collectif. Une des premières compétences est la créativité. En effet nous observons la claire nécessitée de réinventer ce qui est aujourd’hui défini comme un modèle solidement accepté. Pour cela, il nous faut penser hors des cadres, hors des cases et ne plus s’appuyer sur certains réflexes conditionnés. Il nous faut adopter une posture créative profonde afin de pouvoir remettre en question, en permanence, nos habitudes.

Je parlerais également de la notion d’apprentissage profond, comme l’explique François Taddei dans son livre Apprendre au XXIème siècle, nous devons  apprendre à apprendre. Dans un monde en mutation, il est essentiel d’adopter une posture permanente d’apprentissage.

Cette transition touche également la question du rapport à l’autre et nos façons d’interagir : qu’attendons-nous de l’autre ? Il faut développer nos compétences en termes de communication, d’écoute active, d’ouverture à l’autre, d’empathie.

Enfin et surtout peut-être, j’appuierais sur les notions d’intelligence et de prise de décision collectives. Les enjeux sont complexes, les solutions le seront aussi, et nécessitent de combiner des intelligences, des expertises, des expériences, des sensibilités variées. Cela nécessite d’inclure et de respecter les idées d’autrui, différent de moi. Ce recours à l’intelligence collective est nécessaire à l’échelle des organisations comme à celle des sociétés.  C’est en nous appuyant sur la collaboration que nous trouverons des réponses à des défis, par essence, globaux.

J’ajouterais que nous devons surtout, presque prioritairement, repenser notre rapport au vivant, dans une approche philosophique voire spirituelle. Quelle est notre juste place ?

 

« Nous devons surtout repenser notre rapport au vivant :
quelle est notre juste place ?
»

 

 

Comme cela s’incarne-t-il en entreprise ?

L’entreprise est en soi un écosystème et fait partie d’un écosystème. Son rôle sera crucial dans la transition. C’est un système complexe composé d’humains.

Le facteur humain est donc nécessairement au cœur de la transition des organisations. Il est à la fois source des blocages de l’entreprise (en développant des freins par manque de connaissance, de conscience ou d’audace) et à la fois moteur de la transformation. Le niveau managérial n’est d’ailleurs en rien un indicateur de la capacité d’un collaborateur à constituer un frein ou un moteur pour la transformation de l’entreprise.

Pour évoluer, l’entreprise doit devenir un lieu de connaissance, un lieu de créativité et de remise en cause, d’intelligence collective à la fois verticale et horizontale. Elle doit permettre de relier tous les échelons managériaux pour que l’émergence d’idées et la prise de décision soient partagées. La stratégie doit nourrir l’opérationnel et vice-versa.

L’entreprise doit également endosser un rôle politique dans la cité. C’est un organisme vivant qui interagit avec son écosystème, ses parties prenantes – ONG, territoires, citoyens, élus… C’est par cette rencontre et cette porosité que l’entreprise pourra participer efficacement à sa propre transformation et à celle de la société. C’est notamment ce que nous promouvons avec le Grand Défi des entreprises pour la planète, en faisant converger les points de vue, en renforçant le dialogue entre les acteurs de l’économie et de la société civile.

 

 

« Pour évoluer, l’entreprise doit devenir un lieu de connaissance, un lieu de créativité et de remise en cause, d’intelligence collective à la fois verticale et horizontale. »

 

 

Concrètement, comment ENGAGE intègre-t-elle le facteur humain dans son approche ?

ENGAGE intègre le facteur humain dans son accompagnement des individus que les collectifs.

L’ENGAGE University, avec ses différents programmes et notamment le Programme Transformation, travaille sur l’acquisition des connaissances et compétences nécessaire à un monde en transition. Elle permet aux participants d’expérimenter de nouvelles façons de faire, d’agir. Nous mêlons beaucoup les profils afin que chacun interagisse avec d’autres différents de soi, s’enrichisse, apprenne. Cela permet ensuite aux participants d’intégrer ces pratiques dans leurs entreprises et organisations.

C’est aussi ce que l’on promeut au travers des défis comme le Défi Biodiversité. Nous cherchons à relier des écosystèmes -citoyens, ONG, entreprises, médias- pour mêler les perspectives, les contributions.

Dans ENGAGE Corporate, le facteur humain s’incarne à toutes les phases de l’accompagnement des entreprises. Nous mêlons toujours les sessions d’apprentissage et les ateliers de créativité ou d’intelligence collective. Apprendre sur les enjeux, bien sûr, mais aussi se les approprier collectivement, accélérer le dialogue, faciliter l’émergence de projets partagés.

Nous invitons également les collaborateurs à penser l’entreprise comme un organisme inter-relié à son écosystème, vivant d’échanges permanent, en interne comme en externe.

 

Comment relier ces futurs désirables auxquels nous inspirons et cette notion de facteur humain ?

Un futur désirable, c’est un futur où chacun a pris conscience de la fragilité de l’autre et de son environnement et a fait de cette conscience son moteur pour mener à bien la transition à travers sa pensée et ses actes.

 

 

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Participez à la prochaine édition du Programme Transformation qui se tiendra de novembre 2021 à février 2022, et développez les connaissances et compétences nécessaires à un monde en transition !

Le Programme Transformation, c’est 75 heures de découverte, d’approfondissement et de mise en pratique avec nos Intervenant.e.s-Éclaireur.se.s pour se saisir des enjeux contemporains, à travers une approche systémique et acquérir les compétences et outils de la transition.
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Frank Escoubès est co-fondateur et co-président de Bluenove. Expert en intelligence collective et en innovation sociale, il publie le mois dernier avec Gilles Proriol le livre La démocratie, autrement – L’art de gouverner avec le citoyen aux éditions de l’Observatoire.

 

Pouvez-vous vous présenter  ?

Je suis co-fondateur de Bluenove, société spécialisée dans l’intelligence collective massive, c’est-à-dire la capacité à faire réfléchir des grandes communautés de personnes (plusieurs milliers, dizaines de milliers, centaines de milliers d’individus). Nous avons eu le privilège d’analyser les résultats du Grand débat national en 2019 quand 2 millions de citoyens se sont exprimés. Notre métier consiste à faciliter l’expression du plus grand nombre dans le cadre de consultations et de débats, et à analyser la parole des participants sur des sujets d’intérêt général, comme des politiques publiques, ou des sujets stratégiques lorsque nous intervenons pour des grandes entreprises ou organisations publiques.

 

Le taux d’abstention aux dernières élections régionales a atteint un record historique. Quel constat peut-on faire aujourd’hui de la démocratie et du débat politique en France?

Tous les observateurs ont regretté l’engagement citoyen abyssalement faible, avec 66,52% de taux d’abstention au premier tour et 65,7% au second. Il y a différents facteurs explicatifs, à la fois conjoncturels et structurels. Dans le livre que nous avons co-écrit avec Gilles Proriol, nous nous concentrons essentiellement sur les causes structurelles de cette rupture de confiance entre les citoyens et leurs représentants. Je n’en citerai que trois :

La première, la plus fondamentale, est liée au sentiment que le peuple est consulté, mais qu’il n’est pas entendu. L’absence de décisions politiques fortes à l’issue du Grand Débat National en 2019 a laissé des traces.

La seconde source de défiance aura été le passage à vide de l’expression citoyenne durant la crise sanitaire avec un régime d’exception ayant favorisé l’autorité du gouvernement et la mise en place d’une « épistocratie », c’est-à-dire une gouvernance et une prise de décision par les savants (médecins et épidémiologistes). Cette absence de consultation pendant la gestion de la crise sanitaire n’a fait que renforcer la dissociation entre le pouvoir politique et l’expression des citoyens, notamment dans des situations sensibles qui touchent à la vie privée et aux libertés fondamentales, comme l’interdiction de rendre visite à ses proches en EPHAD ou l’impossibilité d’honorer ses propres défunts. Cela a pu donner aux citoyens l’impression d’une extrême violence politique quand le peuple est mutique.

Enfin, la cause la plus profonde du désengagement citoyen est liée à ce que l’on qualifie dans le livre de « crise cognitive ». En effet, dans un contexte de flux d’informations de plus en plus polarisées et conflictuelles, alimentés par des réseaux sociaux qui entretiennent une culture du clash permanent, et par des médias qui ne restituent plus de manière cohérente et exhaustive toute la complexité de notre monde, le coût d’acquisition d’une information raisonnée est devenu prohibitif pour le citoyen. Toutes ces carences additionnées créent une impossibilité cognitive : il est de plus en plus difficile pour tout un chacun de s’informer, de se faire un point de vue sur un problème social ou sociétal, avec ses multiples tenants et aboutissants, et finalement d’exercer un « raisonnement démocratique ».

 

« Il est de plus en plus difficile pour le citoyen de s’informer et d’exercer un raisonnement démocratique, noyé dans un flux d’informations de plus en plus polarisées et conflictuelles. »

 

 

Quels sont les conditions à mettre en place pour une démocratie plus participative et inclusive ?

Un grand parti pris traverse notre livre pour étayer les quatre grands moments de la démocratie inclusive que sont la consultation, la co-construction, la co-décision et la co-action.

Il consiste à considérer qu’à chaque étape du cycle de vie de la décision publique, les objectifs démocratiques diffèrent. La démocratie participative doit donc changer de forme en permanence. L’idée de « consultation » citoyenne n’est qu’un format parmi d’autres, souvent plutôt ancré dans l’amont des politiques publiques. Ainsi, si l’on zoome sur chacune des 4 étapes, il parait plutôt naturel de considérer qu’au stade de la consultation, où l’objectif consiste à faire s’exprimer les attentes, préoccupations et témoignages des citoyens, il faut chercher à solliciter le plus grand nombre d’entre eux, avec un enjeu de volume, de diversité et de représentativité. Lorsqu’on passe à l’étape suivante, la co-construction des politiques publiques, le niveau d’exigence s’accroît : cela nécessite plus de débats, de confrontations, de compétences et de compromis. C’est là qu’on voit émerger la notion « d’experts profanes ». Il s’agit de citoyens qui ont une double caractéristique : soit ils sont très concernés, impactés et affectés par le problème en question (on parle de « concernement »), soit ils ont développé des compétences particulières pour y répondre, par passion ou du fait même de leur activité professionnelle. Lorsqu’on réunit ces experts profanes, on obtient des délibérations de haute qualité, avec des points de vue plus complets, plus mesurés et plus constructifs.

Nous poussons ce parti pris du ciblage citoyen dans les étapes suivantes, notamment au stade de la co-décision, en proposant d’expérimenter, dans certains cas spécifiques et sur des sujets plutôt nationaux ou régaliens, de nouvelles formes d’expression du droit de vote avec la mise en place d’un système de « démocratie liquide ». Il s’agit d’un dispositif de délégation qui consiste à confier son droit de vote sur tel ou tel sujet à quelqu’un de plus expert que soi. Ce système a été testé dans certains pays nordiques, et a permis de prototyper une véritable « démocratie de la compétence ». Nous évoquons également dans le livre l’hypothèse du vote différencié, qui consiste à concevoir que sur certains scrutins ou lors de référendums, certaines catégories d’électeurs pourraient bénéficier d’un droit de vote supérieur aux autres : notamment les citoyens qui seraient davantage concernés par les conséquences du scrutin en question. Par exemple, les jeunes générations sur la transition écologique ou lors du référendum britannique sur le Brexit.

 

 

Ces dernières années, nous avons pu voir la mise en place d’outils démocratiques comme la Convention Citoyenne pour le Climat, tendons-nous vers une démocratie plus participative et inclusive  ?

En effet, nous observons depuis 2 ans une avancée notable dans le domaine de la démocratie participative avec des initiatives de grande ampleur de type Grand débat national ou Convention Citoyenne pour le Climat. Cela part d’une intention d’inclusion tout à fait louable, même si ces initiatives n’ont pas encore conduit aux décisions politiques auxquelles elles auraient dû aboutir.

Nous avons notamment été surpris dans le cas de la Convention Citoyenne pour le Climat par la promesse du « sans filtre ». Il aurait fallu considérer cette Convention non pas comme une fin de processus législatif, mais comme un étape clé dans une démarche itérative plus respectueuse des prérogatives des experts et des parlementaires. Les 150 citoyens tirés au sort ne peuvent pas être considérés comme des députés de fait, bénéficiant soudainement d’un mandat impératif. Ils doivent en revanche fixer les grands principes de l’action publique, les priorités déterminantes, les points d’intransigeance et les espaces de compromis possibles. Notons qu’on peut également s’interroger sur le critère de représentativité de ces 150 citoyens censés reproduire une « France en miniature » : dans un tirage au sort non assorti d’une obligation de participation (contrairement aux jurys d’assises), ne s’investissent que les plus convaincus. Sans compter la question de la représentativité des groupes de travail : s’il est déjà difficile d’être représentatif à 150, comment l’être à 15 personnes, une fois réparties par sous-groupes sur tel ou tel thème, « Se nourrir » ou « Se déplacer » ?

On aurait pu imaginer une démarche différente : par exemple, 50 conventions chacune constituée de 150 citoyens partout en France, un débat plus large sur une plateforme digitale, ou encore la validation des 149 propositions des Conventionnaires par des échantillons de 1000 personnes (méthode des quotas) représentatives de la structure de la population française…

 

 

Pouvez-vous donner des exemples concrets en France ou dans le monde d’initiatives mises en place qui fonctionnent ?

Dans le livre, nous donnons l’exemple de la Climate Assembly UK, l’équivalent britannique de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui s’est déroulée au même moment et dont quasiment personne n’a parlé. La démarche semblait similaire sur le papier, mais elle a été conçue sur des postulats bien différents. 108 citoyens tirés au sort, à qui on a demandé non pas de co-construire les futurs projets de lois « sans filtre », mais de fixer les grands principes d’action du gouvernement britannique, c’est-à-dire les conditions d’acceptation des futurs projets de loi. 25 grands principes ont ainsi été sélectionnés, comme par exemple : envisager une transition par phase, partager à égalité les responsabilités entre les individus, les entreprises et le gouvernement, préserver l’économie et les emplois britanniques, faire mesurer les progrès par un tiers de confiance, etc.

A la différence des 149 propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat, ces 25 grands principes de référence sont là pour fixer les principes et critères des futurs acceptables susceptibles d’aider la décision, sans formuler une mesure technique dont la faisabilité serait rapidement sujette à caution. En d’autres termes, ils ne se substituent pas au travail des experts et des députés. C’est un bon exemple de compréhension de là où se situe le rôle et la valeur du citoyen dans un travail de co-construction publique. Les citoyens interviennent dans le processus, mais ils ne sont pas seuls. C’est à une véritable « négociation collective » entre élus, experts, société civile organisée (syndicats, ONG, associations) et citoyens qu’il faut s’atteler pour mieux co-décider. Lorsque nous aurons réussi à installer une culture du compromis et du sacrifice « raisonnable » entre ces grandes parties prenantes, on aura fait progresser la rencontre entre le Demos (le peuple) et le Cratos (la puissance de décider).

 

« Il faut installer une culture du compromis, du sacrifice « raisonnable »
et faire progresser la rencontre entre le Demos et le Cratos.
»

 

 

Pour en savoir plus :

La démocratie, autrement – L’art de gouverner avec le citoyen, Frank Escoubès et Gilles Proriol

 

 

Christophe Chenebault est accompagnateur d’entrepreneurs positifs, co-fondateur des Rencontres Changer le monde, co-initiateur du mouvement Printemps de l’Education. Il est l’auteur du livre « Impliquez-vous ! » sorti en 2012 aux éditions Eyrolles, et publie ce mois-ci son livre « Bienvenue dans un monde positif » aux éditions Massot.

 

Pouvez-vous vous présenter  ?

Après avoir été entrepreneur dans l’internet culturel, j’ai changé de vie il y a 10 ans et je me consacre aujourd’hui à faire avancer un monde plus écologique, plus solidaire, plus démocratique en accompagnant notamment des porteurs de projets positifs.  J’ai co-fondé les « Rencontres Changer le Monde », qui rassemble les acteurs de changement, et co-initié le Printemps de l’éducation, un mouvement citoyen associatif pour le renouveau de l’éducation qui a pour objectif de relier les acteurs innovants de l’éducation en France.

Je publie ce mois-ci mon livre « Bienvenue dans un monde positif : 100 initiatives inspirantes pour croire en l’avenir », un tour du monde des meilleures initiatives positives qui forment pas à pas une révolution douce et silencieuse, une sorte d’intelligence collective à l’échelle planétaire. Il existe une multitude de graines de changement qu’il faut savoir mettre en avant pour s’en inspirer car nous n’avons pas d’autres solutions que de rester positif afin de mener à bien la transition, il en va de notre destin en humanité. Comme le dit Pierre Rabhi, « un magnifique chantier s’offre à l’imagination des bâtisseurs du futur ».

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« Il existe une multitude de graines de changement
qu’il faut savoir mettre en avant pour s’en inspirer »

 

 

Comment consommer des informations positives aujourd’hui ?

L’idée selon laquelle les informations dites positives ne sont pas vendeuses est encore bien ancrée dans l’esprit des médias classiques. Good news is no news. Les citoyens nagent dans un océan d’informations négatives, les médias sont anxiogènes, et ne savent plus ce qu’est une bonne nouvelle. Mais il est important d’écouter le murmure de la forêt qui pousse plutôt que le bruit de l’arbre qui tombe. En effet, nous devons porter un nouveau regard sur le monde car notre civilisation a besoin d’un nouveau système d’exploitation. Nous vivons dans une planétarisation des problèmes, il nous faut donc entrer dans une planétarisation des solutions.

Personnellement, à force de baigner dans les initiatives positives, j’ai développé un radar à bonnes nouvelles. Je sais les reconnaître, car elles apparaissent souvent comme des signaux faibles dans les médias. Il est important de développer ce fonctionnement interne, comme une hygiène mentale. Il y a une vraie pédagogie à faire auprès des lecteurs, auditeurs, spectateurs, pour plébisciter les informations positives afin que les médias se sentent obligés de les diffuser.

 

Observez-vous des changements significatifs dans notre rapport au temps ces dernières décennies ?

La consommation d’informations négatives nous emmène dans un imaginaire dystopique et d’effondrement, vers un monde qui n’est plus désirable. Il est important de créer de nouveaux imaginaires partagés, plus joyeux et positifs.

Et les français sont prêts pour ces nouveaux imaginaires. En effet, en 2019 l’ObSoCo et l’ADEME ont conduit l’Observatoire des perspectives utopiques qui a pour mission d’explorer les perspectives utopiques façonnant les aspirations et les imaginaires des citoyens et des consommateurs. Les résultats de l’étude mettent en avant que 55% des français plébiscitent l’utopie écologique, 30% l’utopie sécuritaire et 15% l’utopie techno-libérale. Les français sont donc favorables à une organisation de l’économie et de la société tendu vers l’équilibre et la sobriété : « moins mais mieux ». C’est un signe fort qui montre que quelque chose est en train de changer dans notre société, et qu’il faut nourrir nos imaginaires dans ce sens. Théodore Monod nous dit bien que « L’utopie, c’est simplement ce qui n’a pas encore été essayé ». Les solutions sont possibles, mais nous devons élargir le champ de nos imaginaires. Au-delà du transhumanisme et de l’effondrisme dont on entend beaucoup parler, se trouve ce que j’appellerais l’éco-humanisme positif, une autre voie à explorer.

 

« Il faut nourrir nos imaginaires d’informations positives
pour changer la société. »

 

Pour vous, qu’est-ce qu’un monde positif ?

Un monde positif c’est l’enjeu de passer d’une société industrielle autodestructrice à une société qui préserve la vie. Pour se faire, le temps est venu de dresser la liste de ce qui doit croître et décroître. Il nous faut imaginer une autre manière d’habiter la Terre car tout ce que nous faisons aujourd’hui sera l’héritage des générations futures. Comme le dit l’économiste Joseph Stiglitz, « Il n’est pas trop tard pour sauver le capitalisme de lui-même ». Ce monde est là, bien présent, mais n’est pas encore mis en avant.

Dans mon livre, je mets en avant ces solutions concrètes comme la mise en place d’une Commissaire aux générations futures au Pays de Galles, une première mondiale, c’est-à-dire que toutes les décisions prises par le gouvernement passent par un filtre lié aux préoccupations et au bien-être des générations futures. Au Bhoutan, depuis les années 70, on ne parle plus de Produit National Brut, mais de Bonheur National Brut, toute la société est orientée vers le bonheur de ses habitants. Je mets également en avant les droits de la nature, avec par exemple la constitution de l’Équateur qui donne depuis 2008 une personnalité morale à la nature, permettant de modifier le rapport de force entre les humains et la nature. Le Costa Rica est le premier pays au monde à fournir 100% de son électricité grâce aux énergies renouvelables, Sao Paulo a supprimé intégralité de ses milliers d’affiches publicitaires extérieures dans ses rues, la Finlande a élaboré un plan pionnier pour sortir l’ensemble des SDF de la rue, la France a été une référence sur la loi contre le gaspillage alimentaire qui oblige la grande distribution à distribuer les aliments périmés à des associations caritatives. Il existe encore beaucoup d’autres initiatives, et elles sont une source d’inspiration essentielle pour tous les pays.

 

Quelle est votre vision du changement aujourd’hui, comment agir  ?

Il me semble que l’ensemble de la société doit agir de concert. Les initiatives individuelles sont importantes, chacun doit prendre conscience de ce qu’il peut changer dans son quotidien. La première étape est une prise de conscience individuelle, ouvrir son imaginaire a une autre vision du monde et le cultiver. Nous avons ensuite deux outils puissants à titre individuel : le vote et la consommation.

Les entreprises et les organisations ont leur part à jouer également, avec par exemple les B corporation qui certifient les changements ESG (environnement, social et gouvernance) de l’entreprise. Et bien-sûr les pouvoirs publics peuvent acter un changement majeur dans la politique. Darwin disait « Ce n’est pas la plus forte ni la plus intelligente des espèces qui survivra, mais celle qui est la plus apte à changer. La société doit agir à tous les niveaux pour opérer ce changement.

 

Quels sont vos futurs désirables ?

En ces temps de grands rassemblements internationaux liés à la biodiversité, je pose l’intention d’une reforestation de la planète, d’une préservation des espèces animales en danger d’extinction et d’une conservation de 30% de la planète sous forme d’aire naturelle protégée. Je souhaite donc une préservation du « jardin planétaire » dont nous sommes, ensemble, les jardiniers. Puissions-nous ainsi laisser aux générations futures un monde meilleur que celui que nous avons reçu.

 

 

Jean Viard est sociologue et directeur de recherche associé au Cevipof-CNRS. Il a notamment travaillé sur l’espace et les temps sociaux, la mobilité et le politique. Il sort ce vendredi 21 mai son nouveau livre « La révolution que l’on attendait est arrivée ».

 

L’espérance de vie a augmenté et pourtant nous avons l’impression de passer notre vie à courir après le temps, à quoi cela est dû  ?

L’espérance de vie a augmenté de 40 ans depuis 2000 ans, avec une accélération depuis l’après-guerre.  Nos grands-parents disposaient ainsi d’un capital de 500 000 heures lorsqu’un enfant qui naît aujourd’hui dispose d’un capital de 800 000 heures.

Et en plus nous travaillons beaucoup moins. Nous consacrons en moyenne 67 000 heures (10% de nos vies) lorsque nos grands-parents y dédiaient 200 000 heures. Il n’avait que peu de temps pour apprendre, lire, aimer…

La question est bien sûr : que faisons-nous de ce temps gagné ?

Je crois tout d’abord qu’avec ce temps gagné, nous faisons plus d’activités inventées par la société de consommation et de loisirs. L’offre de choses à faire est devenue pléthorique. N’oublions pas que nous passons encore 100 000 heures devant la télévision et les écrans…

Je suis aussi convaincu que plus la vie est longue, plus nous la passons en séquence courte, c’est-à-dire qu’à tout âge nous pouvons retenter notre chance : professionnelle, géographique, familiale, politique… Plus nous multiplions les séquences courtes, plus nous avons le sentiment d’être acteur de notre propre existence et plus le temps va passer vite. Nous allons avoir tendance à nous battre pour des causes et non plus pour des idéologies. Les jeunes générations, par exemple, ont plus tendance à adhérer à des opérations, ponctuelles, plutôt qu’à des partis. Nous sortons finalement de l’ancien modèle dans lequel nous restions toute notre vie dans une même structure ou dédié à une même cause.

Mais il devient alors complexe de combiner temps long et temps court : comment porter une structure lorsque ses membres ne restent qu’une courte période ? Comment articule-t-on ces séquences courtes avec l’allongement du temps ? Pour l’instant, nous ne savons pas gérer ce décalage.

« Plus nous multiplions les séquences courtes, plus nous avons le sentiment d’être acteur de notre propre existence et plus le temps va passer vite. »

 

 

Dans notre société capitaliste, le temps est-il devenu un produit de consommation comme un autre ?

Nous sommes dans une société de l’instantanéité planétaire, du contact grâce au numérique, et dans une société de l’information en continue. Nous avons toujours peur de louper quelque chose, de ne pas vivre un moment. Il y a une aliénation profonde : nous sommes dépendants de cette information alors que les deux tiers ne nous est pas nécessaire.

J’ai pu observer lors de mes travaux sur les vacances l’apparition de la télévision dans le tourisme social dans les années 90. Aujourd’hui, nous observons un réel besoin de déconnexion, avec un refus de répondre à la sollicitation immédiate. Plus le temps s’accélère et plus le besoin de déconnexion est grand. On nous a appris à gérer notre temps de travail avec les congés payés, l’âge de la retraite, la journée de 8h… Mais on ne nous a pas appris à nous débrancher de la course éperdue du monde sur lui-même.

Il faut que nous apprenions la gestion du temps libre et cette instantanéité communicationnelle, qui n’a pas que des défauts puisqu’elle permet un sentiment de lien à l’humanité :  je peux m’intéresser à toute heure à ce qu’il se passe à l’autre bout du monde.

Observez-vous des changements significatifs dans notre rapport au temps ces dernières décennies ?

Nos sociétés ont longtemps été dirigées par le temps religieux, jusqu’à la fin du 19e siècle. Le mot repos n’existe que depuis 1880, car avant on ne se reposait pas mais on rendait son temps à dieu le dimanche. Ensuite nous avons vu le temps politique prendre le dessus, différemment rythmé : regroupement par classe sociale, lutte des classes, formation en syndicat, manifestations etc. Cela a structuré plusieurs générations notamment pendant les guerres.

Nous sommes ensuite entrés dans une société du temps libre : ce qui structure nos vies aujourd’hui, c’est tout ce qui a été codifié à travers les vacances, les congés payés, la vie culturelle, les loisirs. Sous Napoléon, on estime qu’on était actif à peu près 70% de son temps éveillé, aujourd’hui nous le sommes à environ 30%. En effet, à l’époque, on construisait notre vie sociale à travers le travail : les fêtes populaires se passaient pendant le temps de travail, on festoyait avec nos collègues. Aujourd’hui nous avons sorti le lien social du cadre professionnel, et c’est comme ça que nous avons gagné du temps libre.

Ce temps libre, par définition, n’a pas de règle. De plus, il est socialement très typé. Selon la classe sociale, nous n’allons pas le dépenser de la même manière. Avec le confinement, nous avons observé l’installation profond du temps végétal : aujourd’hui, 63% des français ont des jardins, et leur temps libre est rythmé par la météo, par exemple, s’il fait beau, je tonds mon jardin sur mon temps libre. Nous n’avons jamais été autant connecté à la technologie et aussi proche de la nature : nous avons basculé dans une civilisation numérique et écologique.

 

« Nous n’avons jamais été autant connecté à la technologie et aussi proche de la nature : nous avons basculé dans une civilisation numérique et écologique. »

 

Qu’est-ce que la crise sanitaire et la succession de confinements ont changé dans notre rapport au temps  ?

Le confinement nous a montré qu’on pouvait modifier nos rythmes de vie et notre rapport à elle. Le fait d’être enfermé entre quatre murs, seuls ou accompagnés, a donné de l’intensité à des éléments qui n’en n’avaient pas et a rendu certaines choses insupportables alors qu’elles ne l’étaient pas : son couple, son métier, son logement. Nous avons observé l’arrêt de la société du temps libre.

D’un point de vue de notre rapport à l’espace, nous voulons plus de nature : des rivières, du paysage patrimonial, au détriment de la modernité : bitume, rond-point, supermarchés… Après un siècle de montée vers la ville, après la société industrielle, on assiste au grand retour des territoires et des lieux. Nous souhaitons moins de modernité dans le paysage car la modernité est concentrée dans notre smartphone et dans la technologie et dans des objets de plus en plus miniaturisés. C’est le passage de la modernité à l’esprit des lieux, avec un réenchantement des territoires.

 

 

L’annonce de la fin des temps avec le réchauffement climatique vient-il aussi bousculer notre rapport au temps ?

Nous sommes en train de comprendre que le monde n’est pas éternel, il y a une fin annoncée. Mais nous avons du mal à penser deux temps en même temps, à faire la séparation entre ce qui est certain et ce qui ne l’est pas. Il y a le temps court de l’action maitrisable et le temps long de la survie. La protection civile pour une société plus chaude à 2°C c’est maintenant qu’il faut la construire. Le monde restera habitable, pas partout, mais il faut déplacer le climat de 500km.

La question qui se pose maintenant est : devons-nous laisser la démocratie primer quitte à aller vers l’extinction de notre espèce ou devons-nous tendre vers une dictature écologique pour la préserver ?

La perception du futur change également avec la bataille de l’espèce pour notre survie. Auparavant, le futur était perçu comme incertain mais positif, aujourd’hui il est perçu comme certain, du fait du réchauffement, et négatif. L’incertitude, c’est la joie de vivre, c’est ce qui nous pousse à continuer, c’est ce qui nous fascine. La limite écologique du monde enlève cette incertitude.

Alors, comment vivre dans un futur que l’on ne désire plus ?

 

Quels conseils donnerais-tu pour mieux gérer son temps dans l’après-covid  ?

Pour habiter l’incertitude, il faut avoir plusieurs rapports au réel, il faut intégrer différentes cultures. Les personnes les plus riches sont celles qui ont un pied dans la campagne et un pied dans la ville. Il faut être dans ces deux dimensions : la nature pour le temps long, la ville pour le temps court, ses moments éphémères, ses relations sociales.

Campagnard et citadin donc, mais aussi intellectuel et manuel : Soyez bi !

 

Pour aller plus loin :

L’express : « Nous allons sans doute vers les dix Glorieuses »
https://www.lexpress.fr/styles/jean-viard-nous-allons-sans-doute-vers-les-dix-glorieuses_2148854.html

Le Temps : « Les villes vont devoir miser sur l’esprit des lieux »
https://www.letemps.ch/economie/jean-viard-villes-devoir-miser-lesprit-lieux

Bibliographie de Jean Viard, aux éditions de l’Aube :
http://editionsdelaube.fr/auteurs/jean-viard/

 

Céline Puff Ardichvili est communicante et entrepreneuse. Elle est partenaire dirigeante au sein de Look Sharp, une agence engagée de conseil en communication et relations média. Elle a co-écrit avec Fabrice Bonnifet le livre « Entreprises contributives : concilier modèles d’affaires et limites planétaires » sorti chez Dunod en avril 2021. Elle est également engagée dans la Convention21 et au sein du Défi Biodiversité que nous portons. 

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis experte en communication, notamment dans les relations presse et relations publiques, un domaine dans lequel je suis tombée un peu par hasard. Quand j’ai commencé, je travaillais notamment sur des sujets tech. Sensibilisée à l’environnement depuis toute petite, j’ai voulu amener les sujets environnementaux et sociétaux dans mon métier pour éviter de participer au greenwashing et essayer d’apporter une valeur ajoutée à mes clients. J’ai repris un master 2 à Dauphine pour monter en compétences sur ces sujets-là et légitimer les conseils que je pourrais apporter.

Je me suis ensuite associée à mon amie Béatrice Lévêque qui fondait l’agence Look Sharp. Aujourd’hui nous faisons des relations presse et publiques pour des sujets que nous estimons, des sujets de transition qui font pour nous partie des réponses sociétales et environnementales pertinentes

 

Quel rôle la communication a à jouer dans la transformation des entreprises  ?

La communication a mauvaise presse, nous sommes perçus un peu comme les publicitaires qui ont fait acheter n’importe quoi et toujours plus aux gens, et surtout ce dont ils n’avaient pas besoin. Les relations publiques en général et presse en particulier, en plus, sont peu visibles pour le grand public, et l’action est généralement peu transparente… jamais un journaliste ne dira : « ce sujet m’a été proposé par un attaché de presse, et j’ai choisi de le traiter ».

J’ai la profonde conviction que tous les métiers doivent se transformer, chaque branche doit prendre sa part. Récemment, il y a eu un mouvement d’ingénieurs qui ont démissionné, faute de pouvoir changer les choses de l’intérieur. Rien que cela est une action et un acte militant contribuant à montrer aux entreprises que leurs propres collaborateurs ne sont pas en phase, et que si elles ne se transforment pas, les meilleurs vont partir. L’une des parties prenantes la plus critique mais aussi potentiellement la plus capable de transformer l’entreprise de l’intérieur, c’est justement le collaborateur. C’est un postulat que je défends, que je vis, que je raconte. L’entreprise doit aborder le changement, car elle est cernée, de l’extérieur par la réglementation et par les attentes des consommateurs mais aussi de l’intérieur par une attente profonde des collaborateurs. C’est le rôle de l’entreprise contributive d’y répondre, quitte à faire des renoncements et à transformer sa manière de faire des affaires : c’est ce dont on parle avec Fabrice Bonnifet dans notre livre.

 

J’ai la profonde conviction que tous les métiers doivent se transformer, chaque branche doit prendre sa part. ” 

 

On peut parler de communication responsable ?

Tout à fait. La communication responsable c’est être conscient de l’impact du message que tu vas relayer. Il faut pour cela renoncer à la facilité – la fameuse phrase courte, les mot-valise, les raccourcis… Cela nécessite formation, réflexion et mise en contexte pour retrouver la communication sur le bon sujet à la bonne échelle d’enjeux. La communication responsable inclut également la façon de travailler avec ses clients, les relations humaines que tu vas tisser – sont-elles intègres, honnêtes ? On ne peut plus laisser son rôle de citoyen lorsqu’on arrive le matin dans son entreprise. C’est ce qui nourrit la perte de sens. Nous avons justement besoin de cette intelligence citoyenne en entreprise.

 

Nous observons une tendance de plus en plus forte au greenwashing. Quid de la tolérance vis-à-vis de ces publicités ?

Je remarque que les consommateurs, notamment les jeunes générations, forment un public de plus en plus averti et attentif face à la communication des entreprises – sur les sujets environnementaux mais aussi sur des problématiques sexistes ou discriminatoires.

Les tactiques pour contourner le greenwashing se veulent peut-être plus fines, et donc sournoises, mais en même temps, auprès d’un public sensibilisé, elles sont de plus en plus visibles. Tu peux continuer à montrer une voiture, mais pas sur du gazon, mais tu peux la montrer sur une route qui traverse du gazon. Te laisses-tu encore berner par le gazon ? À mon sens, aujourd’hui, beaucoup de greenwashing est le résultat de maladresses de communicants peu formés aux enjeux, au-delà de réelles intentions de tromper qui ont longtemps caractérisé ce ripolinage vert.

Les communicants peuvent se remettre en question et challenger les briefs de leurs clients : il faut critiquer de manière constructive, conseiller, apporter de la valeur ajoutée. C’est ce qui rend le métier intéressant pour le consultant, et indispensable pour son client : une approche gagnant-gagnant des deux côtés.

 

Des débats ont émergé autour de la fin de la publicité, notamment dans l’espace public. Arriverons-nous un jour à une ville sans publicité ?

Je ne pense pas. C’est également une caricature de laisser penser que beaucoup de gens veulent « la mort de la pub ». Ce n’est évidemment pas le cas. Mais songez que, dans une journée, nous sommes exposés à plusieurs centaines de stimulis provenant de la publicité. Il faut se poser la question de quelle société nous voulons, dans quelle ville nous souhaitons évoluer, est-ce que c’est nécessaire que chaque m2 de l’espace public soit loué à la publicité ? Jusqu’où la liberté d’afficher et d’interpeler le consommateur primera sur la liberté de se promener l’esprit libre de sollicitations permanentes ? La finalité même de la publicité pourrait être réinterrogée, en même temps que le mouvement de remise en question de la finalité de l’entreprise.

 

Que penses-tu des mesures prises dans la loi climat et résilience sur la publicité ?

La règlementation en cours sur le greenwashing n’est pas dissuasive. Par exemple, une proposition dans la loi Climat et Résilience prévoit que s’il y a démonstration de greenwashing

Nous avons pu observer une telle bronca des lobbies des publicitaires classiques par rapport à la loi Climat et Résilience, de l’autorégulation au bilan carbone de ses campagnes, jusqu’à la caricature de type « la pub c’est la vie dans la ville », « sans pub, c’est la mort des médias » ou « la pub, c’est la santé de la démocratie ». Réguler la publicité est déjà compliqué. Le cadre pour certaines publicités notamment le street-marketing ou les écrans digitaux n’est pas encore bien clair. Sans compter que certaines règlementations existantes, comme l’obligation d’éteindre les vitrines, ne sont même pas respectées… Ce qui est certain en revanche, c’est que l’autorégulation ne suffira pas – elle ne sera que façade et contournement.

La loi Climat et Résilience ne prévoit pas grand-chose, mise à part l’interdiction de la promotion des énergies fossiles, la lutte contre la distribution d’échantillons et la diminution des prospectus. Encore une fois, ce n’est pas suffisant. L’agressivité des écrans publicitaires et la teneur des messages n’ont pas été remis en question – il est toujours plus facile de mettre le projecteur sur le produit ou sur le comportement du consommateur. Cette loi est déjà désuète. Il y avait des propositions extrêmement intéressantes de la part de la Convention Citoyenne, comme une loi Evin pour la publicité avec des avertissements. On l’a accepté au nom de la santé, pourquoi pas pour le climat ? Les sujets se rejoignent forcément, le nier contribue à ralentir l’action.

La réglementation, si et quand elle arrive, vient seulement acter le fait que la société a évolué. L’entreprise peut anticiper cela, et en faire un avantage. Elle peut se saisir de cette opportunité de voir la société évoluer et intégrer ces mutations en même temps que la société pour ainsi accompagner les changements de comportements – voire les impulser. Celles qui ont tendance à attendre que la règlementation vienne les contraindre seront en retard. Sur le sujet de la pub comme sur tous les autres sujets liés à l’environnement d’ailleurs.

 

“ Ce qui va fonctionner pour l’anti-greenwashing, c’est la dénonciation sur les réseaux sociaux, le name & shame. Cela va créer de mini scandales permettant d’élargir l’impact depuis un public averti vers le grand public. ” 

 

Est-ce que tu as des exemples de publicités ou campagnes de communication récentes pertinentes à tes yeux ?

Une qui me vient à l’esprit est la publicité pour la Citröen Ami, voiture de ville 100% électrique. Je ne vais pas parler du produit car je ne me suis pas penchée dessus – il y a évidemment un sujet plus profond lié à la mobilité électrique, tout n’est pas tout blanc ni tout noir. Mais on peut dire que la publicité en elle-même est réussie. Elle remet en question la finalité de la voiture en ville. « Si vous voulez vraiment 300 chevaux dans Paris, allez dans un hippodrome » : on ne nous flatte pas, on ne nous vend pas de la puissance, du désir de domination, ni même de l’esthétisme. Elle prend le contre-pied des codes publicitaires liés à l’automobile.

 

Après le greenwashing, les entreprises sont-elles de plus en plus tentées par le missionwashing ?

Le problème c’est la crise de confiance globale : envers les politiques, envers les marques et les entreprises… Pour se remettre en scène, le « coup » de la mission parait miraculeux pour ces dernières afin de regagner la confiance des consommateurs et des collaborateurs.

Mais tout le monde peut afficher sa raison d’être. Se trouver une raison d’être au service du bien commun, c’est une autre paire de manches. La mettre dans ses statuts dans l’objectif de la faire auditer et de devenir une entreprise à mission, c’est encore autre chose. Beaucoup d’entreprises formulent leur raison d’être sans aucune intention de se remettre en question, juste pour embellir ce qu’elles font déjà, et c’est là où l’on peut parler de missionwashing. Le consommateur ne va pas faire attention à la raison d’être affichée, mais aux résultats, à ce qu’il voit quand il consomme, à la cohérence entre les produits et services et leurs valeurs. Si la raison d’être ne change rien à l’offre, c’est qu’elle n’a pas transformé l’entreprise.

Le missionwashing, c’est une chance perdue si l’entreprise ne fait pas d’introspection et ne va pas jusqu’aux renoncements – de certains procédés, de certaines offres – s’il le faut. Mais c’est encore un exercice jeune, il est normal que certaines entreprises s’égarent, il faut qu’elles soient bien accompagnées. Ces sujets ne se travaillent pas seul.

 

À quoi ressemblent tes futurs désirables  ?

Je souhaite être fière du monde qu’on laisse à nos enfants. Se dire qu’en 2021 nous étions dans une mauvaise passe, mais collectivement nous avons su nous retrousser les manches, travailler ensemble et nous saisir de cet élan. J’aimerais pouvoir me dire que la France s’est servie de sa diplomatie climat pour avoir une aura et vraiment travailler à l’échelle européenne et internationale sur ces sujets-là. J’aimerais me dire que c’en est fini des doubles discours, qu’ils soient à l’échelle de l’entreprise ou des états.


Alexandre Rambaud est Maître de Conférence et co-responsable de la chaire « comptabilité écologique » à Agro-Paris Tech, et chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED). Il interviendra le 13 avril de 12h à 13h dans le cadre de notre défi Biodiversité pour une Conférence Action sur la thématique « Biodiversité et comptabilité : un langage commun ? »

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis maître de Conférences à AgroParis Tech, chercheur au Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED) et chercheur associé à l’université Paris-Dauphine, co-directeur de la chaire Comptabilité Écologique et du département « Économie et Société » du Collège des Bernardins. Je viens également d’être nommé Fellow à l’institut des Bacheliers et je suis membre de la commission Climat et Finance Durable de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF)..

 

Pour commencer, qu’est-ce qui vous a amené à porter la vision d’une révolution comptable ?

J’ai commencé comme chercheur en mathématiques, avant de m’orienter en économie de l’environnement. J’ai ensuite été séduit par les travaux de Jacques Richard et j’ai réalisé une thèse sur la comptabilité socio-environnementale. C’est lui qui a réussi à me montrer que la comptabilité n’était pas juste un outil technique, qu’elle cachait une vraie compréhension sociologique et politique du monde et que c’était un moyen d’action extraordinaire. Lorsqu’il a commencé à travailler sur le modèle CARE, cela m’a passionné et j’ai apporté ma touche de mathématicien.

 

“ La comptabilité n’est pas juste un outil technique, elle cache une vraie compréhension sociologique et politique du monde et c’est un moyen d’action extraordinaire. ” 

 

Justement, quel est votre rôle dans la création de la méthode CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) ?

J’ai apporté un esprit de modélisation et de connexion vraiment forte avec l’économie. Le but de ce modèle n’est pas juste de développer une énième méthode de reporting, mais d’avoir une réflexion de fond sur la connexion entre les normes comptables et l’économie, ainsi que sur les conséquences de la mise en place d’un tel modèle sur l’écologie.

J’ai donc aidé Jacques Richard sur la théorisation et la structuration de CARE, et j’ai pris le relai sur le développement opérationnel du modèle.

 

Comment définiriez-vous ce modèle CARE ? En quoi est-il adapté aux enjeux écologiques actuels et à venir ?

Le modèle CARE provient d’une analyse critique de la comptabilité financière et des connaissances actuelles des sciences écologiques.

Actuellement, les modèles de comptabilité tendent majoritairement vers des orientations néoclassiques. Ils ne considèrent le capital humain et naturel que lorsque la nature et l’homme sont intrinsèquement productifs. De plus, le marché est considéré comme omniscient, ce qui revient à réduire tout problème à la recherche d’une valeur de marché, y compris pour ce qu’on appelle les externalités (sociales et environnementales). La comptabilité est donc utilisée uniquement pour permettre aux actionnaires de valoriser leur valeur actionnariale, notamment en intériorisant ces externalités pour corriger les différences de marché.

Ces pratiques nous mènent à gérer les problèmes environnementaux, comme le dérèglement climatique, avec des analyses coût/bénéfices (ou risques/opportunités) qui ne sont pas compatibles avec le niveau d’exigence scientifique et écologique de préservation de l’environnement. C’est notamment le cas des approches qui considèrent la nature comme une fournisseuse de services écosystémiques. Depuis les années 70, de nombreux travaux scientifiques ont démontré que la maximisation de ces analyses coût/bénéfices peuvent conduire à l’extermination de populations naturelles et ne s’alignent jamais avec le niveau de résilience des écosystèmes.

 

Actuellement, les modèles de comptabilité tendent majoritairement vers des orientations néoclassiques. Ils ne considèrent le capital humain et naturel que lorsque la nature et l’homme sont intrinsèquement productifs. ” 

 

C’est donc ici que se révèle la spécificité de l’approche CARE ?

Tout à fait, en opposition à ces approches néo-classiques, le modèle CARE propose de définir la durabilité comme la préservation de ce à quoi l’on tient. C’est collectivement et en faisant appel à la science que l’on détermine les entités capitales qu’il faut préserver, comme le climat, et par quelles activités on y arrive. Pour cela, il faut que l’économie et la comptabilité internalisent et pilotent au mieux les coûts nécessaires pour permettre la préservation de ces entités.

Pour prendre l’exemple du dérèglement climatique, lorsqu’une entreprise émet des gaz à effet de serre, elle emprunte le climat et doit donc le rembourser en l’état. Pour gérer son endettement, elle doit réduire son impact sur le climat et mettre en place des activités de préservation qui visent à contribuer à la stabilité climatique. Cela implique une compréhension de la structuration des coûts de préservation et d’évitement, et de ce qu’est la stabilité climatique.

Le modèle CARE structure donc en interne des dettes vis-à-vis d’entités capitales, comme le climat, et des coûts liés à ces dettes. Cela permet aux décideurs d’avoir une relecture de leur modèle d’affaire et d’obtenir des informations structurelles qui peuvent les aider à assurer la préservation de tous les capitaux.

 

“ Le modèle CARE propose de définir la durabilité comme la préservation de ce à quoi l’on tient. C’est collectivement et en faisant appel à la science que l’on détermine les entités capitales qu’il faut préserver, comme le climat, et par quelles activités on y arrive. ” 

 

N’y a-t-il pas un risque de recourir systématiquement à la compensation pour recouvrir ses dettes extra-financières ?

Tout dépend de ce que l’on entend par compensation. Pour reprendre l’exemple du climat, tout doit être analysé sous l’angle suivant : est-ce que l’action que l’on mène garantit la préservation climatique ? Si l’on s’intéresse aux puits de carbone, il faut qu’ils reposent sur une base scientifique, avec une sécurisation du stockage. Pour donner un ordre d’idée, les coûts attenant pour stocker une tonne de carbone avec garantie et sécurisation de stockage s’élèvent à environ mille euros la tonne.

 

Vous prônez un alignement du capital financier avec le capital humain et le capital naturel, pouvez-vous nous en dire plus ?

Lorsque des acteurs (actionnaires, propriétaires, fournisseurs) apportent du capital à une entreprise, ils font une avance en argent : c’est ce que l’on appelle le capital financier. Tous les apporteurs sont traités au même niveau et la comptabilité sert à savoir ce qui a été fait avec cet argent. Ce que le modèle CARE dit, c’est qu’il faut conserver ce mécanisme et l’étendre aux autres avances (en climat, en sols, en écosystèmes) afin qu’elles soient remboursées en état et sans hiérarchie. Il s’agit donc d’une continuité du système comptable qui existe déjà dans de nombreuses entreprises.

 

Si l’on prend l’exemple du capital humain, qu’est-ce que cela implique concrètement ?

Dans le modèle CARE, chaque être humain qui travaille pour une entreprise est une entité capitale. Le salaire n’existe pas comme tel car il est déconstruit. Une partie sert à garantir la préservation de l’être humain et correspond à ce qu’on appelle le salaire décent. Le reste représente des charges liées à l’obtention de certaines compétences ou à un coût d’accès à la personne, qui ne sont plus liées aux enjeux de préservation du capital humain.

Une entreprise doit donc verser un salaire au moins supérieur au salaire décent pour préserver ses capitaux humains et ne pas s’endetter auprès de ces entités. Cette approche permet également de comprendre comment est alloué l’argent dans la gestion des capitaux humains, entre salaire décent et autres charges.

 

Dans le cas d’un chef d’entreprise qui s’intéresse au modèle CARE, quelle démarche doit-il suivre pour le mettre en place ? Quels vont être les changements dans le fonctionnement de son entreprise ?

Il y a déjà de nombreuses entreprises qui mettent en place ce modèle, des TPE jusqu’aux grandes multinationales. Cela peut se structurer soit sous la forme de programmes de recherches (il faut passer par la chaire Comptabilité écologique), soit sous la forme de développement R&D (il faut passer par des cabinets spécialisés comme ComptaDurable).

Nous allons lancer en avril une association qui permettra de fédérer les professionnels (institutionnels et ONG) qui sont intéressés par le modèle. Elle contiendra le centre méthodologique de CARE et servira également de guichet d’accueil pour les entreprises qui souhaitent mettre en place le modèle, afin de leur orienter au mieux vers les bons acteurs. L’idée est de fonctionner en écosystème et en projets collaboratifs.

 

Nous travaillons beaucoup sur les imaginaires et l’écriture de nouveaux récits chez ENGAGE. À quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Si déjà il y avait la possibilité de reconnaître les dettes vis-à-vis des êtres humains et de la nature, ce serait énorme. Ce serait une clé importante pour résoudre les enjeux de durabilité.

Dominique Bourg est philosophe, professeur à l’université de Lausanne et président du conseil scientifique de la fondation Zoein. Il interviendra le 23 mars dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis philosophe, professeur honoraire à l’université de Lausanne, directeur de la revue La pensée écologique aux Presses universitaires de France et président du conseil scientifique de la fondation Zoein.

 

Vous écrivez qu’il faut réduire les inégalités sociales si l’on veut réussir notre transition écologique. Qu’entendez-vous par là ?

C’est comme le recto et le verso d’une feuille de papier, ou les deux côtés d’une même médaille. En fait, les inégalités sociales ont toujours été des inégalités environnementales. Les inégalités sociales sont essentiellement des inégalités quant à l’accès aux ressources. Aujourd’hui, qu’est-ce qui détruit le système Terre ? Ce sont les flux de matières et les flux d’énergies …

Sur la question climatique, les chiffres d’Oxfam sont édifiants : les 10% les plus riches, à l’échelle de la planète, émettent 50% des GES et les 50% les plus pauvres en émettent 10% – on ne peut donc en aucun cas distinguer inégalités sociales et inégalités environnementales.

Si nous considérons le contexte français récent, pensons aux Gilets Jaunes … Réguler par les taxes, notamment la taxe carbone, est très pénalisant pour les précaires énergétiques, c’est-à-dire les 7 millions de personnes qui dépensent au moins 10% de leur revenu pour produire leur chauffage et leur eau chaude. Les hauts revenus peuvent encaisser les taxes et ne changer en rien leurs comportements.

Le discours écologique doit être aussi un discours social.

 

Mais c’est autant la question de la répartition de la richesse et du capital que celle de la lutte contre l’exclusion ou la pauvreté ?

Cela va ensemble. Le problème de l’écologie est aujourd’hui celui de la richesse matérielle, qui se mesure en énergies et en flux de matières … Celle-là est destructrice. Ce n’est pas une question d’idéologie, nous allons être obligés de la réduire. Et donc de la réduire en priorité chez ceux qui possèdent le plus.

 

Vous prônez donc la décroissance ? 

Personne n’est vraiment au clair sur cette question … Mais ce qui est clair, en revanche, notamment dans le rapport de l’Agence Européenne pour l’Environnement, sorti le 11 janvier dernier, c’est que nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale, c’est à dire en fait le volume matériel énergétique de nos économies, donc le volume de nos économies qui sont liées à la production d’objets et d’infrastructures.

Ces productions d’objets et d’infrastructures doivent être réduites de manière drastique. Ce n’est certes pas drôle à entendre mais c’est ainsi. Il s’agit donc d’une décroissance en termes de flux de matières et en termes de flux d’énergies. Maintenant, cela induit-il une décroissance en termes de PIB ? C’est plus compliqué.

Le découplage de la consommation d’énergétique et de la production d’objets et d’infrastructures ne fonctionne pas, c’est un leurre. Depuis le début des années 2000, les flux de matières croissent plus vite que le PIB et la consommation d’énergie va croissante. Nous ne pourrons pas modifier cet état de fait. Il faut donc réduire la production d’objets et d’infrastructures.

La question de la redistribution est aussi centrale. Aux États-Unis, l’essentiel de la croissance dans les dernières décennies a profité à 1% de la population. La croissance du PIB ne débouche donc plus sur aucune amélioration globale et justement répartie des conditions de vie.  Ce n’est pas que la croissance ne suffit pas, c’est que sa redistribution fait défaut.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, on remarque que ce qui a fonctionné pendant cette période – croissance du PIB, réduction des inégalités, accroissement du sentiment de bien-être – n’est plus opérant. La croissance n’implique plus le plein emploi et encore moins l’amélioration du sentiment de bien-être. Le débat sur la croissance et la décroissance s’en retrouve, de fait, nuancé.

Ne pouvons-nous pas concentrer nos efforts sur le développement d’activités ‘humanocentrées’ ? Des activités centrées sur la santé, la culture, la relation entre les individus ? Celles-ci sont très peu consommatrices de matières et d’énergies. Donc ne parlons pas de croissance et de décroissance en général, dépassons cette approche duale.

Une décroissance des flux de matières n’induit pas une décroissance tous azimuts. Pourrons-nous compenser cette décroissance-là, nécessaire, par d’autres formes de croissance ? Nous le verrons, la fin n’étant pas la croissance en soi, mais de vivre mieux, de disposer d’activités qui donnent sens, etc. C’est loin d’être impossible. C’est ce qu’il faut rechercher. Reste à en inventer le modèle économique…

 

“ Nous devons réduire impérativement nos flux de matières et d’énergies à l’échelle mondiale. La question de la redistribution est également centrale. ” 

 

Après l’économie, tentons une approche plus sociologique. Sentez-vous aujourd’hui un mouvement profond de retour à la nature ? Qui nous sortirait de la séparation homme-nature qui semble régir notre société depuis 50 ans ?

Mais depuis beaucoup plus longtemps. La séparation homme-nature est le résultat de la civilisation mécanique née aux 16ème et 17ème siècles. Cette séparation s’impose ensuite très vite dans les imaginaires même si elle prend plus de temps à s’imposer sur un plan empirique, pratique. Elle apparait cependant nettement au moment de la révolution industrielle, puis explose après-guerre et notamment dans l’agriculture. Une explosion de l’artificialisation mais aussi des infrastructures qui affirme cette espèce d’écran entre l’humanité et la nature. Nous en sommes encore là aujourd’hui.

On voit aujourd’hui grandir une sensibilité inverse que l’on retrouve par exemple dans le livre de Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, ou encore dans L’homme chevreuil de Geoffroy Delorme.

Cette sensibilité nouvelle est aussi liée à l’évolution de notre savoir. Autant la science classique disait « je suis neutre et indifférent » autant aujourd’hui la sensibilité et le savoir peuvent se rejoindre.  Je vous invite à lire Etre un chêne de Laurent Tillon qui témoigne de l’évolution de nos connaissances sur les écosystèmes.

La permaculture en est un bon exemple, qui mêle nos inspirations, en l’occurrence les pratiques des aborigènes, et l’intégration de nos savoirs sur les écosystèmes et sur la complémentarité entre les plantes. Nous nous éloignons donc de l’idéal de modernité qui a forgé nos imaginaires et nos sociétés. On assiste à une réforme de nos sensibilités liée à une refonte du savoir.

 

Ce mouvement est-il profond ? Purement occidental ?

La question est très complexe car seule la civilisation occidentale a opéré cette espèce de coupure avec la nature. Pourtant toutes les civilisations se sont empêtrées dans cette modernité et dans la course technologique.

Prenez l’exemple de l’Inde ou de la Chine. Deux pays profondément spirituels et en même-temps, très occidentalisés. Dans ces deux pays, l’autoritarisme ou le populisme compliquent aussi l’expression de la sensibilité.

 

Nous avons abordé la question des inégalités sociales, la question économique, les questions de croissance … Un autre domaine me paraît fondamental, celui de la démocratie. Vous prônez la désobéissance civile. Vous semblez aussi valider une forme d’autorité en matière environnementale ? Ne sont-ce pas deux injonctions contradictoires ?

Je ne promeus absolument pas l’autoritarisme. Nous sommes entrés dans la phase 2 de l’anthropocène, nous subissons l’effet boomerang de 70 années de destruction de notre environnement.

Nous avons bâti nos sociétés dans une logique de croissance qui devait servir le plus grand nombre. Ce système montre des limites criantes, et nous devons aujourd’hui inventer une économie plus juste et plus qualitative, ce que nous ne savons pas encore faire.

Les institutions ont été construites pour bâtir et défendre ce modèle. Elles n’ont pas été conçues pour défendre des intérêts de long terme.Cette phase de transition dans laquelle nous sommes appelle plus de démocratie. Il faut susciter l’envie de cette transition. La dynamique autoritaire ne fonctionnera pas. Il faut au contraire générer de la participation.

Nous sommes entrés depuis 2018 dans une dynamique de bascule culturelle. Une enquête de 2019, actualisé en juin 2020 de l’Obsoco et de l’ADEME, montre que 55% des français pensent que nous n’échapperons pas à la sobriété. C’est énorme. Culturellement, nous avons déjà basculé.

Aussi, le temps citoyen et le temps politique ne sont pas les mêmes. Le temps politique est plus lent. Nous pouvons penser toutefois que la bascule se fera aussi prochainement sur un plan politique. Certes il faut accélérer cette bascule pour avoir une chance de rester dans la limite des 2 degrés.

 

Pourquoi, dès lors, prônez-vous la désobéissance civile ? Pour cette nécessaire accélération justement  ?

Je publie en mai prochain aux Puf avec une doctorante et un doctorant de l’université de Lausanne un livre qui s’appelle Désobéir pour la Terre. Je prône donc effectivement la désobéissance civile. Mais comprenons-nous bien, j’entends la désobéissance civile comme une attitude qui contraint le droit et les politiques à avancer plus vite. Elle ne s’oppose pas à la démocratie, elle en est une expression.

Nous voulons placer le système juridique face à ses contradictions pour le contraindre à aller plus vite.

C’est d’ailleurs ce qu’avait fait le juge Paul Magnaud, au début du 20ème siècle, en refusant de condamner une jeune femme qui avait volé un pain pour sauver sa fille de 4 ans de la famine. Il avait mis la société face à ses contradictions. La société s’est employée, dans les décennies qui ont suivi, à éradiquer l’extrême pauvreté, pour que l’on ne crève plus de faim en France, ce qui est malheureusement en train de revenir aujourd’hui…

C’est ça la désobéissance. Ce n’est pas renoncer à la loi, c’est obliger le système à se réformer plus rapidement, pour que les contradictions se réduisent plus rapidement.

 

La désobéissance civile, ce n’est pas renoncer à la loi, mais d’obliger le système à se reformer plus rapidement. ” 

 

Tout cela nécessite de changer notre regard sur le monde, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, au monde. Diriez-vous que cette transition est spirituelle ?

Absolument. Pour moi cette question de la spiritualité est fondamentale. Pour le dire rapidement, toutes les sociétés ont proposé un idéal de réalisation de soi : le salut chez les Chrétiens, l’éveil chez les Bouddhistes, un idéal révolutionnaire chez Staline, certes, un peu hypocrite. Un idéal lié à une certain conception de l’avenir, à un invisible aussi.

Chez nous, le consumérisme s’est imposé. Devenir pleinement humain est devenu synonyme de consommation. Nous savons aujourd’hui que cela ne nous rend pas heureux.

Cela ne signifie pas qu’il faut aller vivre dans un pré à quatre pattes, mais cette consommation n’est pas le chemin de notre épanouissement. Accumuler encore et toujours plus ne résoudra rien. Aujourd’hui nous tâtonnons encore. Mais nous pouvons renouer avec le vivant, nous pouvons inventer de nouvelles relations avec l’autre et avec le vivant. Inventer ensemble un nouvel avenir.

 

Nous travaillons beaucoup sur les imaginaires chez ENGAGE, sur l’écriture de nouveaux récits. À quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Pour le symboliser de manière un peu rapide, imaginons des villes européennes qui tournent le dos aux grandes mégapoles. Avec une plus grande et juste répartition de la population sur les territoires. Imaginons une revitalisation des villes moyennes avec des infrastructures très discrètes, des ilots arborés, une biodiversité qui réinvestit la ville …

Des villes qui tournent le dos aux grandes mégalopoles asiatiques et leurs dizaines de millions d’habitants, bétonnées, sillonnées par des voitures autonomes, traversées par les 5, 6, 7G …

Mon choix est clair et je crois que nous pouvons choisir d’incarner un autre idéal en Europe.

Delphine Hervot est consultante en conduite du changement et en développement du Leadership. Elle est Exploratrice pour ENGAGE et alumni de la 9ème édition du Programme Transformation.

Peux-tu te présenter ?

J’ai eu un parcours essentiellement international. Pendant 18 ans, j’ai été collaboratrice au sein du leader mondial de la post-production, Deluxe, à Montréal, où j’ai occupé des postes à hautes responsabilités. J’ai été vice-présidente des Opérations Internationales de sous-titrage multilingue, et vice-présidente du leadership et de la culture organisationnelle.

J’ai toujours été passionnée par l’humain, par les dynamiques collectives, l’innovation managériale ainsi que le développement des collaborateurs. J’ai toujours cru en l’intelligence collective comme activateur du changement et comme agent libérateur de la créativité. J’ai beaucoup milité en interne pour une transformation des organisations et pour une réinvention managériale, mais ça n’a pas toujours été populaire dans une entreprise américaine traditionnelle.

Il y a trois ans, je suis rentrée en France et j’ai décidé d’opérer une réorientation et un réalignement afin d’utiliser mon bagage de compétences pour faire ce par quoi j’ai toujours été passionnée : la transition et l’innovation managériale. Aujourd’hui je fais du conseil en transformation d’organisation, en conduite du changement et en développement du leadership.

 

Pourquoi es-tu devenue Exploratrice pour ENGAGE  ?

J’ai commencé à suivre les formations de l’ENGAGE University il y a trois ans lorsque je suis rentrée en France : leadership, organisations éthiques et responsables, art oratoire, intelligence collective… J’ai souhaité aller plus loin avec ENGAGE au moment du confinement, lorsque les ENGAGE Calls Citoyens ont été lancés, l’émission participative live avec des intervenants de la communauté d’ENGAGE. Je me suis alors portée volontaire pour être Exploratrice et faciliter les temps d’intelligence collective qui font suite à ces conférences citoyennes. Je souhaitais transmettre et rendre tous les savoirs appris par ENGAGE.

 

Quels sont tes rôles en tant qu’Exploratrice  ?

Je suis facilitatrice pour les temps d’intelligence collective et également Exploratrice pour le Défi Biodiversité.

En tant que facilitatrice, j’interviens dans le deuxième temps des conférences pour animer les temps d’intelligence collective et aider à faire émerger des pistes d’actions sur des sujets précis abordés pendant la conférence. Récemment, nous avons eu la chance de travailler sur des ateliers de prospective et de design fiction.

En tant qu’Exploratrice pour le Défi Biodiversité, mon rôle est d’accompagner une entreprise et plus particulièrement une équipe dédiée au Défi. Nous suivons cette équipe pendant plusieurs mois pour transformer leur organisation en alliée de la biodiversité. Nous sommes à la fois des agents de liaison entre ENGAGE et l’entreprise, des vigies sur les questions éthiques notamment, mais aussi des boosteurs d’énergie pour les aider à mobiliser les équipes en interne. Nous facilitons leur sensibilisation aux enjeux de biodiversité et aidons leur réflexion sur la façon dont l’entreprise peut inscrire ces enjeux au cœur de ses activités..

 

Qu’est-ce que t’apporte ton rôle d’Exploratrice ? 

Pour être à la fois engagée en tant que citoyenne mais aussi performante dans le domaine que j’exerce, j’ai besoin d’être toujours à jour en termes de connaissances des grands enjeux actuels. ENGAGE me donne un accès précieux à ces connaissances, me nourrit et m’aide à être mieux outillée pour la compréhension du monde dans lequel on vit. C’est très riche d’un point de vue personnel et professionnel. Cet outillage me permet d’aider et d’accompagner concrètement les entreprises dans leur transition et leur transformation, de les aider à maitriser ces grands enjeux du XXIe siècle et surtout de les amener à aligner les 3 P, essentiels aux leaders d’aujourd’hui et de demain : People, Profit & Planet.

 

“ Pour être à la fois engagée en tant que citoyenne mais aussi performante dans le domaine que j’exerce, j’ai besoin d’être toujours à jour en termes de connaissances des grands enjeux actuels : ENGAGE me donne un accès précieux à ces connaissances. ” 

 

Pourquoi l’engagement citoyen est-il particulièrement important aujourd’hui  ?

Je pense que chaque citoyen fait partie d’un tout : il faut nous protéger mais aussi protéger les autres et la planète.

Il est important de ne pas enfermer l’engagement citoyen dans un seul domaine, le politique ou l’environnemental, c’est réducteur et cela peut même rebuter. L’engagement se décline dans beaucoup de domaines, et chacun peut trouver l’engagement qui lui correspond et qui le fera vibrer.

 

Peux-tu nous dire quelques mots sur ta participation au Programme Transformation 

Le dernier programme de l’ENGAGE University auquel j’ai participé est le Programme Transformation qui s’est déroulé sur trois mois. C’est un programme extrêmement riche et pluridisciplinaire, de 75 heures avec une trentaine d’intervenants que j’ai véritablement trouvé exceptionnels. Un programme qui balaye les grands enjeux du XXIème siècle et qui apporte théorie, outils et compétences. Ce programme nourrit l’esprit et facilite l’application des apprentissages dans sa propre sphère de responsabilité.

Ma promotion était constituée d’une vingtaine de participants, et même si nous avons dû vivre le programme entièrement à distance à cause des conditions sanitaires, c’était une formidable aventure collective dans laquelle nous avons pu créer du lien.

Le programme permet des temps d’échange privilégiés avec les intervenants mais aussi des temps de dialogue et de liens avec nos pairs durant lesquels nous nous nourrissons de nos compétences et approches respectives.

 

Le Programme Transformation nourrit l’esprit et facilite l’application des apprentissages dans sa propre sphère de responsabilité. ” 

 

Pour finir, quels seraient tes futurs désirables ?

Un monde où l’on prend soin de soi, des autres et de la planète.

 

Marine Calmet est avocate de formation, juriste en droit de l’environnement et des peuples autochtones, et présidente de l’association Wild Legal, un programme juridique pour la transition et les Droits de la Nature. Elle interviendra le 9 février lors de la Conférence-Action du Défi Biodiversité d’ENGAGE sur la thématique « Quel droit pour le vivant ? ». Pour s’inscrire, cliquez ici.

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis avocate de formation. J’exerce en tant que juriste pour des associations qui ont pour mission la préservation de la nature en leur fournissant des conseils et en les accompagnant vers un modèle de plaidoyer pour la reconnaissance du crime d’écocide.

En 2019, j’ai fondé l’association Wild Legal qui est à la fois une école et un incubateur de nouvelles actions en justice pour la reconnaissance des droits de la nature. Nous incubons des campagnes tout en formant les étudiants juristes et le grand public à ces questions-là par le biais de simulation de procès. Cette année, nous incubons une procédure pour crime d’écocide contre l’industrie Alteo, responsable de la pollution aux boues rouges au large de Marseille. Les étudiants se projettent sur ce cas dans la situation où le crime d’écocide serait reconnu dans le droit français, et réfléchissent aux actions que l’on pourrait mener vis-à-vis des gros pollueurs face à la destruction de la nature. Nous mettons ensuite à disposition des associations que nous accompagnons les résultats de ces travaux, et organisons des conférences et des ateliers pour sensibiliser le grand public.

 

En tant que juriste, tu adoptes plutôt une posture de militante ou une posture d’accompagnatrice ?

J’adopte une double posture. Il y a des sujets sur lesquels je suis très militante, comme l’extractivisme. Je suis notamment porte-parole du collectif Or de question en Guyane qui lutte contre les mines d’or industrielles.

J’ai également la casquette ‘accompagnement et formation’ sur les droits de la nature au grand public et aux entreprises car je suis convaincue que cette transition passe par eux. Nous imaginons ensemble à quoi pourrait ressembler la reconnaissance des droits de la nature dans leur travail au quotidien. Nous nous interrogeons sur les nouveaux modèles de société qui pourraient émerger afin de combiner les droits de la nature, les droits humains et d’autres intérêts qui gravitent autour comme le droit des entreprises.

Nous soutenons également des initiatives citoyennes comme la Convention Citoyenne pour le Climat avec qui nous travaillons. Nous leur fournissons le travail produit par Wild Legal sur ces sujets et les accompagnons dans la création d’un plaidoyer citoyen notamment auprès des instances politiques en exerçant du lobbying sur ces notions juridiques.

 

Que penses-tu de l’avis rendu par le ministère sur « l’affaire du siècle » ?

J’étais à l’origine dans l’association Notre affaire à tous créée en 2015, qui a initié « L’Affaire du siècle » aux côtés de Greenpeace France, Oxfam France et la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l’homme. En 2018, nous avons porté cette campagne juridique dans l’idée que non seulement les manquements de l’État soient reconnus mais qu’il soit également obligé à agir.

Malheureusement, l’avis rendu par le ministère début janvier nous permet d’anticiper la décision du juge qui sera bientôt rendue et qui va sans doute se limiter à la simple constatation de la carence de l’État, sans obligation d’action derrière.

Il faut cependant voir ce procès comme un message fort envoyé au gouvernement, mettre en perspective ce jugement qui résonne avec beaucoup d’initiatives comme la Convention Citoyenne pour le Climat montrant une vraie remise en question de la politique environnementale.

 

“ L’avis rendu sur ‘L’affaire du siècle’ est un message fort envoyé au gouvernement, cela montre une vraie remise en question de la politique environnementale  ” 

 

Que penses-tu de la place grandissante des mesures de compensations ?

Il y a beaucoup de domaines dans lesquels ces mesures ne sont pas suffisantes. Par exemple dans le milieu minier, on ne peut pas détruire des forêts et tenter de recréer des écosystèmes d’une richesse incroyable comme celui de la forêt Amazonienne.

Cela témoigne de notre relation ambigüe à la nature, où l’on considère que l’Homme aurait un pouvoir de création similaire à celui de la nature et qu’il pourrait se substituer aux processus naturels. Mais c’est faux, nous ne pourrons jamais compenser à l’identique ce qu’a produit la nature.

Nous devons répondre à la problématique de la destruction de la nature en amont et avec la philosophie des droits de la nature avec laquelle sont incompatibles les mesures de compensation. En effet, dans la Déclaration Universelle des droits la Terre-Mère, la nature a des droits intrinsèques : celui de ne pas être détruite, de suivre ses cycles vitaux, ne pas subir de la pollution… Ce n’est pas compatible avec l’idée que l’Homme peut se substituer aux mécanismes de la nature, il peut juste y participer.

 

L’Homme ne peut pas se substituer aux processus naturels et recréer à l’identique ce qu’il détruit dans la nature.  ” 

 

Peux-tu nous en dire plus sur la Déclaration Universelle des droits de la Terre-Mère ?

La Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère a été formulée à la Conférence mondiale des peuples contre le changement climatique, en 2010, dans laquelle les droits intrinsèques de la communauté du vivant sont reconnus.

Dans cette déclaration, l’humain constate et annonce les droits des individus humains et non humains. La Terre est un être vivant composé d’autres entités intimement liées entre elles, dont fait partie l’être humain, qui a des responsabilités face aux droits inhérents de la Terre-Mère en tant que membre de cette communauté du vivant. Ce texte cherche donc à trouver un mode de cohabitation, tirée des sagesses autochtones qui vivent en symbiose avec la nature.

Cette déclaration sert de texte fondateur aux associations qui travaillent sur la reconnaissance des droits de la nature.

 

Quels conseils donnerais-tu as une entreprise pour se préparer à cette question du droit de la nature

Tout d’abord il est fondamental de se former sur ces sujets et d’acquérir assez de connaissances pour mener une réflexion. Une fois qu’on a pris conscience de ces nouvelles théories sur les droits de la nature, il faut se poser la question : à quel degré, dans mon entreprise, je prends en considération les intérêts de la nature et comment maintenant je peux les intégrer dans mes décisions ? C’est-à-dire qu’il faut réfléchir à la façon de passer d’une activité anthropocentrée à une activité qui soit bio-centrée, afin d’avoir un impact neutre ou positif sur le vivant.

Nous observons une augmentation des réglementations pour limiter l’impact environnemental qui sont vues aujourd’hui comme des contraintes et des freins pour les entreprises. Alors que si l’on se place dans un changement de paradigme, la responsabilité de l’entreprise n’est pas seulement de faire du profit et de satisfaire ses clients, mais de remplir sa mission qui est celle de préserver la nature dans laquelle nous vivons et de laquelle nous dépendons..

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterais vivre dans une société qui s’est interrogée sur ces questions, une société où les droits de la nature sont reconnus et intégrées dans nos lois. J’aimerais que l’on s’adapte aux lois naturelles et voir l’émergence d’une forme de sagesse qui se nourrit des connaissances scientifiques que l’on a sur la nature, des connaissances ancestrales et empiriques.

Je pense notamment à l’œuvre Ecotopia, d’Ernest Callenbach, où la société créée est respectueuse de la nature, moderne et libre, qui vit de ce savoir sur le vivant et qui l’enrichit. Nous devons tendre vers plus de savoirs, vers une valorisation de cette recherche, et mettre la science au cœur de nos décisions, sans tomber dans une vision religieuse ou animiste.

Asma Mhalla est experte en Tech Policy et maître de conférence à Sciences-Po. Elle est également Intervenante-Éclaireuse pour l’ENGAGE University. Asma Mhalla interviendra le mardi 2 février dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens sur la thématique « Technologie vs libertés fondamentales : la mise en mal du contrat social ? ».

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis maître de conférence à Sciences-Po Paris où j’enseigne les enjeux éthiques, politiques et économiques du numérique par le prisme des modèles d’affaires. C’est-à-dire que je décode les modèles économiques des plateformes et j’essaye d’en comprendre les dimensions politiques.

Je fais également partie du comité scientifique de l’Observatoire de l’éthique publique, en charge d’observer les bonnes pratiques, notamment de nos institutions. Je travaille également sur le terrain, sur le sujet des Smart City, les villes intelligentes qui utilisent les technologies pour améliorer la qualité des services tout en réduisant leurs coûts.

J’interviens aussi dans le débat public pour sensibiliser l’opinion publique sur les sujets liés à la technologie, au numérique et à la transition, qui sont certes intangibles mais dont les implications sont, elles, bien réelles.

 

Qu’est-ce que t’évoque le fait que des acteurs populistes, comme Trump ou Bolsonaro, soient arrivés au pouvoir en grande partie grâce aux réseaux sociaux ?

La question sous-jacente qui se pose ici est celle de l’exercice démocratique à l’heure des réseaux sociaux.  Tout d’abord, il faut comprendre que les réseaux sociaux ont apporté une nouvelle forme de communication horizontale, faite d’interactions et de feedbacks, alors que les médias traditionnels, les médias de masse, ne donnaient pas la parole aux citoyens. Sur les réseaux sociaux, chacun a le droit à la parole et l’argument d’autorité ne fonctionne plus. Cela change fondamentalement l’exercice démocratique, car les réseaux sociaux sont devenus un espace public à part entière. C’est pourquoi ils ne sont finalement que le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes positifs ou négatifs mais ils les amplifient. Le problème n’est pas la démocratisation de la parole mais celui de la viralité de certaines informations et de leur régulation.

 

“ Les réseaux sociaux sont le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes mais ils les amplifient.  ” 

 

Twitter, pour ne citer que lui, a banni le compte de Donald Trump de sa plateforme, quel signal cela envoie-t-il ?

Le président américain est un justiciable comme un autre. Dès l’instant où il y a une incitation claire à la haine, il faut bannir l’utilisateur. Il aurait cependant fallu le faire plus tôt, car Donald Trump participe à l’ambiance de défiance générale depuis des années. Il n’a cependant pas créé ce malaise démocratique, mais ce dernier s’est cristallisé avec les réseaux sociaux. Cependant, le moment où Twitter a banni Trump n’est pas anodin : après la confirmation de Joe Biden.
Il faut savoir que les Big Techs aux États-Unis se positionnent idéologiquement et politiquement. La relation Trump/Twitter n’est pas la même que la relation Trump/Facebook par exemple.

En Europe, les dirigeants ont sommé les Big Techs de modérer leur plateforme, alors que nous avons déjà un cadre juridique pour cette régulation. Cela pose la question de la souveraineté et de la communication politique.

Nous pouvons également nous interroger sur notre doctrine par rapport au rôle prescripteur des réseaux sociaux et à leurs contenus. Ce sont les contenus gris qui posent problème, trop complexes pour être régulés par les algorithmes. La modération doit être humaine et contextuelle, en fonction de la culture du, de sa vision du monde. Nous nous sommes enfermés méthodologiquement dans un modèle qui propose soit la régulation par l’État, soit par les plateformes elles-mêmes, et nous avons laissé de côté l’acteur principal, l’utilisateur. Une piste de solution est donc de réguler les plateformes en s’appuyant sur le cadre juridique et les lois existants, mais avec l’utilisateur qui devient acteur et responsable de ce qu’il se passe dans cet espace public et de la parole qui y est portée.

 

“ L’utilisateur en tant que modérateur devient acteur des réseaux sociaux et responsable de la parole qui y est portée  ” 

 

Tu parles alors de reconfiguration du contrat social face à ces évolutions. Qu’est-ce que cela signifie  ?

Nous observons depuis quelques temps un quadrillage de l’espace social par l’utilisation des logiciels de reconnaissance faciale, les drones, le fichage… Cela raconte une tentation techno sécuritaire très forte à des fins de surveillance de la population. Or le contrat initial démocratique consistait à rogner et à transférer volontairement une partie de nos libertés aux gouvernants, à l’état, contre l’assurance de la sécurité et de la paix.
Ce contrat social s’est délité : le deal initial « liberté contre sécurité » est devenu « liberté contre sécurité contre vie privée ». L’État capte nos datas personnelles dans notre sphère privée mais aussi publique par exemple lors de manifestations.

Cet état de fait s’explique aussi par la fragilisation de l’État en tant qu’institution ces 30 dernières années. Nous avons pu constater un repli de l’état providence et des fonctions sociales face au néolibéralisme et l’abandon de certains mécanismes de solidarité qui ont délégitimé l’État aux yeux du peuple.
Nous sommes entrés dans une gouvernance par la crise avec une inflation du discours sécuritaire : la peur, l’ennemie invisible… Nous sommes toujours en guerre contre quelque chose.

Il nous faut repenser ce contrat social par ce que j’appelle une nouvelle éthique d’État. Il ne faut jamais oublier le balancier pouvoir/contre-pouvoir. Les gouvernants successifs affaiblissent finalement ces contre-pouvoir en réduisant notre État de droits par les mesures d’exceptions et la succession d’états d’urgence.

 

Avec la tentation techno-sécuritaire de l’État depuis quelques années, le contrat social est délité : le deal initial ‘liberté contre sécurité’ est devenu ‘liberté contre sécurité contre vie privée’  ” 

 

Quelles sont pour toi les conséquences des lois récemment adoptées comme la loi sécurité globale  ?

Quelques semaines après l’adoption de cette loi sécurité globale, des décrets ont été validés par le conseil constitutionnel pour compléter les différents fichiers qui existent déjà (PASP, GIPASP et EASP). Ces décrets autorisent l’accès aux autorités aux données sensibles médicales et notamment psychiatriques. Cela signifie que demain, des dirigeants mal intentionnés pourraient faire passer des opposants politiques pour des fous. Ces décrets autorisent également le fichage des opinions politiques, philosophiques, religieuses, ou encore l’appartenance syndicale. Ce glissement est extrêmement dangereux car nous assistons à une mise à jour par la technologie de ce qui permet la maitrise de ce qui fait peur à l’État : le peuple.

De plus, ces textes de lois sont extrêmement vagues et donc sujets à interprétation et donc à des dérives potentielles. Nous avons un réel problème de transparence démocratique.

 

Est-ce que le citoyen peut contrebalancer ce pouvoir 

Le citoyen est un contre-pouvoir et doit absolument faire balancier. Nous n’aurions jamais eu ces débats autour de la loi sécurité globale si des associations comme La Quadrature du Net, la NDH ou les syndicats de magistrature, n’avaient pas bougé. Pourtant, nous observons l’affaiblissement de ces contre-pouvoirs par l’État qui rend plus difficile l’accès au financement des associations, par le harcèlement judiciaire et politique qu’elles peuvent subir… L’État surpondère d’un côté les fichiers de contrôle, centralise les données et casse de l’autre côté les contre-pouvoirs qui doivent faire balancier.

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterais qu’on comprenne l’usage et l’apport potentiel des technologies et qu’on lève les malentendus. Elles peuvent réellement faire avancer la connaissance si le cadre est bien défini et si nous nous interrogeons ensemble sur nos intentions. J’aimerais aussi un pouvoir politique plus clivant qui se positionne clairement sur cette question du numérique.
Le meilleur est donc possible avec les nouvelles technologies, à condition que nous nous accordions collectivement sur les questions d’éthique et d’usage.

 

 

 

Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia, acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.

 

L’ambition de PIkaia est d’accompagner “la métamorphose et la résilience des organisations”, pourquoi est-ce indispensable aujourd’hui ? 

Ce qui est assez intéressant c’est que cette formulation-là a été choisie il y a trois ans, et aujourd’hui tout le monde parle de résilience. Le constat que l’on fait, c’est que la stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. Il faut se rendre à l’évidence : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’interdépendance radicale où tout est interconnecté, que ce soit au sein de la sphère économique, mais aussi au sein des relations entre l’économie et le vivant, et entre les différents acteurs du vivant. Cela suppose de réfléchir fondamentalement à ce que cela signifie de créer de la valeur dans ce monde-là, et inévitablement travailler sur la question de la raison d’être des entreprises : pourquoi sont-elles là ? À quoi sert leur modèle économique ? Qu’est-ce qu’elles apportent par leurs activités ?

Le deuxième enjeu qui se pose est de déterminer comment les entreprises peuvent continuer d’exercer cette raison d’être compte tenu des changements qui s’opèrent. Cela revient à se concentrer sur l’essentiel, à être capable d’identifier ce qui ne doit pas changer et surtout à accepter ce qui doit changer. Le monde se transforme, et l’entreprise doit suivre la dynamique.

Par ailleurs, dans des périodes d’incertitude ou d’instabilité, la plasticité évolutive, autrement dit la capacité à s’adapter, est primordiale. D’autres capacités s’avèrent indispensables : la capacité à identifier des ressources qui n’étaient pas assez prises en compte jusqu’ici et qui vont devenir essentielles, la capacité à coopérer au sein d’écosystèmes économiques… Il faut opérer un retour aux sources de l’évolution, au sens biologique du terme. Quand Darwin écrivait « survival of the fittest », ce n’est pas la survie du plus apte, mais la survie du plus adaptable. Aujourd’hui c’est la capacité à s’adapter au changement qui est prioritaire.

 

« La stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. »

 

Quels sont les principaux leviers de cette métamorphose pour les organisations ?

Le premier levier en interne est l’identification des ressources sur lesquelles l’entreprise va pouvoir s’appuyer pour s’appuyer pour effectuer cette métamorphose. Il s’agit souvent de ressources immatérielles, de compétences, de relations de confiance… Les ressources immatérielles sont vraiment la clé : l’accès à l’information, la compétence, la manière dont l’entreprise va constituer, ou non, un noeud dans un réseau d’acteurs…

Un autre levier correspond à l’identification des gisements de coopération, c’est-à-dire de se demander de qui l’entreprise dépend, qui dépend d’elle, avec qui elle coopère déjà et avec qui elle aurait intérêt à coopérer.

 

De ton point de vue, quelle serait la nouvelle définition de la valeur qu’il faudrait développer ?

Pour moi, on parlerait de valeur nette, en intégrant les externalités dans le modèle économique. L’externalité va devenir un concept de plus en plus clé : une externalité n’en est une que si on n’en a pas conscience et aujourd’hui, l’entreprise est amenée à se rendre compte de ses externalités. Si elle ne le fait pas elle-même, d’autres se chargeront de le faire ce qui veut dire que la société n’accepte plus que les entreprises fassent peser des coûts cachés sur leurs clients voire sur l’ensemble de la société. L’objectif est de réintégrer les externalités dans le modèle économique et faire en sorte de débarrasser l’écosystème client, la société au sens large, du fardeau de ses externalités. 

D’autre part, l’identification de la valeur créée par l’entreprise par le biais de ses externalités positives est essentielle car il faut également que ça soit une opportunité d’un point de vue économique pour cette dernière. Très souvent, on va chercher à corriger les externalités négatives sans identifier les externalités positives ou sans regarder comment créer des modèles économiques qui pourraient générer plus d’externalités positives entraînant une notion de partage équitable de la valeur. Il est normal qu’une entreprise bénéficie d’une part de la valeur qu’elle a créée.

 

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de perma-économie que tu as développé ?

Il s’agit de l’application et l’extension des principes de la permaculture à l’économie au sens large. La permaculture se résume par l’idée qu’on ne nourrit pas la plante, on nourrit le sol. Autrement dit, on prépare les récoltes futures tout en travaillant sur la récolte présente. Il existe une notion constante d’enrichissement du sol en tant que facteur de production. On travaille donc avec la biodiversité, qu’on accueille et qu’on fait en sorte de développer et de régénérer sur ce sol pour qu’il soit de plus en plus riche et de plus en plus apte à supporter les récoltes futures. Le concept de sol étendu au sens large dans l’économie en général, c’est la société, les humains, la biosphère. L’idée est d’avoir une économie qui, tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social, de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité.

 

« La perma-économique, c’est l’idée d’avoir une économie qui,
tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social,
de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité. »

 

Penses-tu que les collaborateur.rice.s des organisations ont aujourd’hui la possibilité d’accélérer la transition de leur organisation ?

Les salarié.e.s sont détenteur.rice.s de compétences qui ne sont pas valorisées au sein d’une entreprise. Saisissons l’occasion d’identifier, de recenser et de valoriser ces compétences qui peuvent être des compétences techniques, des compétences-métier, des savoir-êtres, des compétences naturalistes…

Sandrine Roudaut est perspectiviste, éditrice chez « La mer salée », conférencière, essayiste et autrice du roman d’anticipation Les Déliés sorti en septembre 2020.

D’où t’es venu cette passion pour l’utopie ?

Je pense que je suis utopiste depuis que je suis petite, mais j’ai fait en sorte d’oublier cette ambition. Je suis devenue vraiment utopiste en conscience par pragmatisme, quand j’ai commencé à réfléchir aux freins au changement. Pendant 10 ans j’ai travaillé dans le développement durable, notamment dans le conseil auprès de PME. J’avais choisi ce métier par conviction, presque par militantisme, avec la ferme intention de contribuer au monde. Je cherchais des solutions efficaces, j’expérimentais avec les entreprises. Mais je voyais que les chiffres au global n’étaient pas meilleurs, que la situation ne s’améliorait pas, et je constatais également beaucoup de crispation et de résistance. Et les freins n’étaient pas techniques, car les solutions existaient et les moyens financiers aussi.

J’ai donc voulu comprendre cette résistance et je me suis arrêtée quelque temps pour explorer notre cerveau, à travers la psychologie et les neurosciences. Avec une meilleure compréhension des freins, j’ai mis en face des leviers (émotionnels ou des cadres pour innover), et le terme le plus adapté que j’ai trouvé pour exprimer cette démarche était celui de l’utopie : radicale dans les objectifs, pragmatique dans les moyens.

En 2013, j’ai publié le livre Utopie Mode d’emploi. Je sentais intuitivement qu’il y avait quelque chose autour de l’utopie, et je ne cesse depuis ce jour de poursuivre et de comprendre cette intuition.

 

Pour toi, c’est quoi l’utopie  ?

L’utopie, c’est une conception inversée du progrès. Dans la logique habituelle on part d’aujourd’hui et on tire une ligne. Un utopiste part de demain, du monde qu’il veut voir advenir, de ce qui lui paraît essentiel. Cet objectif ne va pas être négociable, alors que dans la logique habituelle ce qui n’est pas négociable c’est le modèle d’origine, on a du mal à se décoller du présent et de nos différents engagements. La philosophie de l’utopiste consiste à absorber les échecs intermédiaires sans jamais douter de la victoire finale. La radicalité de ce qu’il défend est légitime et permet de ne pas négocier ce qui est essentiel, par exemple notre droit à respirer un air pur lorsqu’on sait que 70 000 personnes par an meurent prématurément de la pollution de l’air.

L’utopie c’est également renouer avec l’esprit collectif et avec une notion du temps différente : c’est l’esprit des bâtisseurs de cathédrale, commencer un édifice en sachant que tu ne le verras peut-être pas advenir de ton vivant, mais tu y auras contribué.

L’utopie c’est la page blanche, où il n’y a qu’à expérimenter. Personne ne l’a fait avant nous, alors tout est recevable et imaginable.

 

“ Un utopiste part de demain, du monde qu’il veut voir advenir. Cet objectif ne va pas être négociable, ce qui va l’être ce sont les moyens pour y parvenir. C’est une page blanche où tout est à imaginer et à expérimenter ” 

 

Quelles sont les premières caractéristiques essentielles à l’utopie ?

Étymologiquement, l’utopie c’est ce qui n’a pas de lieu, ce qui est irréalisé. Il est curieux de voir la traduction que nous en avons faite, car aujourd’hui l’utopie c’est d’abord ce qui semble irréalisable. Cela démontre notre faible confiance en l’espèce humaine, notre peur d’espérer, notre incapacité d’imaginer, notre manque de vision et d’audace. Les utopistes s’autorisent à penser par-delà le présent grâce à leur vision débridée, ils sont extra-lucides.

Ce caractère irréalisable que nous lui avons attribué signifie pour moi tout son intérêt : c’est en pensant que c’est infaisable qu’on innove radicalement et qu’on se libère de nos contraintes et de nos freins car a priori l’idée semble dingue. Il faut entrer dans ce process d’homo ludens, pour reprendre les termes du psychiatre Gottlieb Guntern, c’est-à-dire être dans le jeu, dans le ludique, la créativité fonctionnera alors. L’utopie permet de sortir de son cadre, de rentrer dans le récit et d’imaginer collectivement : on va alors créer du désir, le désir d’un monde meilleur. Or le désir est un agent de métamorphose majeur, qui permet de surmonter des freins majeurs comme la peur et le sentiment d’impuissance. Le désir et la confiance sont  plus puissants que tout.

 

Un utopiste doit-il forcément entrainer les 100% dans sa démarche ?

Tout le monde n’est pas utopiste. Cela demande de s’affranchir des croyances de son époque, de la reconnaissance de ses pairs, de ce qu’on a toujours fait, des règles de sa profession. Les utopistes sont de fait, en décalage ou en contestation avec leur époque : ils ressentent ce qui est intolérable dans le monde, ou ce qui devrait être inventé, quand la majorité de leurs contemporains est indifférente à cette indignation, ou trouve fou de rêver si grand. Les utopistes arrivent à voir ce qui des années plus tard deviendra une évidence pour tout le monde.

Les contestataires envers leur époque sont toujours moins de 5%, ils constituent des minorités actives. Les choses n’évoluent jamais sous l’impulsion des 100 %, elles sont défendues,  en quelque sorte « arrachées » par une minorité. Par exemple, les suffragettes n’étaient que 300 devant le parlement britannique à militer pour le droit de vote des femmes. Ce qui est important, c’est de soutenir ces minorités et d’essayer de leur accorder le bénéfice du doute. Il faut suivre son utopie tout en acceptant celles des autres car elles sont vertueuses les unes pour les autres. C’est en quelque sorte de l’utopie liquide, chacun prend sa part et la réalise pour l’autre, c’est une union dispersée.

 

“ Il faut suivre son utopie tout en acceptant celles des autres car elles sont vertueuses les unes pour les autres. C’est en quelque sorte de l’utopie liquide, chacun prend sa part et la réalise pour l’autre, c’est une union dispersée ” 

 

As-tu un exemple d’utopie d’aujourd’hui qui nous permette de dire que les utopies contribuent à la transformation du monde  ?

Internet est une utopie, l’avion, le droit de vote des femmes, la sécurité sociale… Tout ce qui est perçu par la majorité comme irréaliste au moment où quelques uns s’en emparent. Le problème, c’est qu’on ne parle jamais des utopies réalisées car elles ne s’appellent plus par définition, des utopies, ayant trouvé un lieu. De plus, dans notre société, nous n’avons pas le culte de l’utopie, on essaye au contraire de rationaliser ces innovations pour montrer qu’elles sont « normales ».

Les utopies d’aujourd’hui sont nombreuses, par exemple l’Eastgate Building, qui est un centre commercial à Harare, au Zimbabwe : nous avons réussi à concevoir un maul qui marche sans climatisation, grâce au biomimétisme, avec une régulation de la température intérieure inspirée de la structure des termitières.

Nous ne mettons pas suffisamment en lumière ces utopies concrétisées pour stimuler notre désir.  Les innovations existent donc, l’argent aussi, mais il nous manque une pensée libre, de la vision, de l’audace, et la confiance en l’ humain  Il y a aussi une grande part de chance et d’improbable dans l’émergence d’une utopie, il faut y être disponible car on ne sait pas exactement de quelle étincelle elle surgira.

 

Quelle est l’utopie que tu espères 

J’aimerais celle d’un monde qui ne nuirait à personne. Toutes les utopies sont vertueuses entre elles, c’est pourquoi je souhaiterais voir émerger un réel système utopique, qui nourrirait un monde plus juste et meilleur pour tous. Ce monde je l’ai imaginé dans mon roman les Déliés.

Quand on parle du futur, on nous présente en général un monde apocalyptique. C’est ce que véhicule le discours ambiant mais aussi toutes les fictions. L’utopie possède un lieu de naissance, notre imaginaire, qu’il faut continuer à cultiver et à nourrir  plutôt que de l’assécher avec des visions catastrophiques de l’avenir.

Dans ce nouveau roman d’anticipation, j’ai souhaité sortir de ces scénarios apocalyptiques et survivalistes, dans lesquels nous sommes placés en tant que victimes, résignés. On ne peut pas se battre pour un nouveau monde si on ne l’imagine pas, si on ne le lit pas avec des ouvrages porteurs. Il existe peu de fiction dans cette veine, on peut citer Ecotopia d’Ernest Callenbach, La Belle Verte ou encore L’An 01

Les Déliés, c’est l’histoire d’un monde lumineux, combatif, frugal certes, mais aussi joyeux et apaisant, un monde où des citoyennes et citoyens le font basculer. Ce roman mêle, réconcilie différentes formes d’activisme qui existent aujourd’hui. La fiction permet d’embarquer le lecteur dans nouvelle vision du monde utopique. Et ce monde utopiste, en le lisant,  beaucoup de gens se surprennent à l’imaginer possible. En fait il l’est.

 

“ L’utopie possède un lieu, notre imaginaire, qu’il faut continuer à cultiver et à nourrir plutôt que de l’assécher avec des visions catastrophiques de l’avenir. ” 

 

Peux-tu nous recommander un livre qui t’évoque cette thématique de l’utopie  ?

Je conseille le livre de François Roustang, hypnothérapeute, Jamais contre d’abord. Il part de l’idée qu’un patient possède son propre remède. Plus on pose un diagnostic sur ce dernier, plus on l’empêche d’avancer. Ce livre m’a aidé à comprendre que tu ne peux pas convaincre quelqu’un, que nous ne devons pas placer trop d’intentions sur les personnes, que le chemin de transformation doit venir d’eux.

La solution réside dans ce que nous pourrions appeler l’émerveillement par anticipation, c’est-à-dire notre capacité à nous émerveiller de ce que les gens vont devenir : il faut juste leur laisser la place de bouger, sur un terreau fertile, et avoir foi en l’humanité.

 

Pour aller plus loin :

Sandrine Roudaut
Sur les freins au changement et leurs antidotes : « l’utopie mode d’emploi »
Sur les minorités actives qui changent l’Histoire « les Suspendu(e)s »
Sur un futur réenchanté où le monde bascule , le roman « les déliés ».

François Roustand « Jamais contre d’abord »
Ernest Callenbach « Ecotopia »
Le film La Belle Verte
Le film l’An 01

 

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en leadership et se focalise sur l’émergence de nouvelles méthodes de management mieux adaptées pour accompagner la réinvention des entreprises et les transitions capables de faire naître un monde plus harmonieux. Il interviendra lors du Programme Transformation sur la thématique « Agir dans le système : leadership et gouvernance ».

 

Qu’est-ce que le leadership conscient ?

Ce que j’appelle les leaders conscient.e.s, ce sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, notamment des problématiques auxquelles s’attelle ENGAGE, qu’il s’agisse des changements climatiques, des changements inter-organisationnels, des changements engendrés par le digital et le numérique, des changements en termes d’impacts sociétaux… On peut être un.e leader conscient.e au sein d’organisations à but-lucratif mais aussi dans toutes les autres : les gouvernements, toutes les instances institutionnelles liées aux collectivités, toutes les organisations du secteur associatif au sens large…

Un.e leader conscient.e est conscient.e à la fois des enjeux externes, et aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations. C’est une prise de conscience qui doit être double. Nous devons être conscient.e de ce qui se joue en nous pour amener de la conscience dans nos relations interpersonnelles au sein du travail.

 

Les leaders conscient.e.s sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, à la fois des enjeux externes mais aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations.” 

 

D’où vient le leadership conscient ? 

Je pense au mouvement né dans les années 70-80 aux Etats-Unis, le Conscious Capitalism. Il a été initié par des entrepreneurs avec l’objectif d’une meilleure prise en compte des parties prenantes de leurs propres activités entrepreneuriales, quelle qu’en soit la taille, et agir avec elles de manière à avoir un impact positif. Ce mouvement s’inspire de la philosophie du mouvement intégral dont le but est de développer une vision écosystémique de l’ensemble des enjeux auxquels sont confronté.e.s les managers au moment d’une prise de décision pour son organisation.

Cela fait écho à la loi Pacte d’avril 2019 : maintenant toute entreprise peut se donner une mission et s’organiser pour que cette mission devienne le fil rouge qui confère du sens à son activité économique. Désormais en France, au-delà de la cristallisation de l’Économie Sociale et Solidaire, on observe un mouvement formalisé d’entreprises à missions. Plusieurs centaines d’entreprises se sont attribuées une “raison d’être”. Par ailleurs, le label B-Corp, qui va encore plus loin en manière de responsabilité des entreprises, en témoigne aussi : plus d’une centaine de sociétés sont labellisées B-Corp en France et plus de 3500 dans le monde. Ces mouvements sont porteurs d’espoir et contribuent aussi à ce que j’appelle le leadership conscient.

 

En temps d’incertitude, comment rebondit un leader conscient par rapport à un leader « lambda » ?

La question est la suivante : comment passer d’une attitude de réaction à une posture proactive ? Le terme anglais « responsibility » résume bien cette idée : un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude. Un.e manager sera plus à même d’être en capacité de répondre à une situation s’il ou elle a conscience de ses implications à différents niveaux. Si non, il ou elle se laissera bousculer et déstabiliser par les événements ou les non-événements.

Il faut aussi être conscient.e de la façon dont nos mécanismes intérieurs jouent, sans quoi on adopte une posture réactive qui peut être contre-productive dans ses relations intra et inter-professionnelles.

L’idée c’est de développer une forme de conscience duale qui nous permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action. Plus on est conscient de ces enjeux, plus on sera à même de prendre des décisions justes consciemment qui auront un impact profitable à la fois pour soi, pour ses équipes et pour son écosystème dans son ensemble.

 

Un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude en développant une forme de conscience duale qui permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action” 

 

Qu’est-ce qui fait le déclic qu’on passe d’un leadership ‘classique’ à un leadership conscient ?

Un leader conscient doit être capable de rassembler toutes ses formes d’intelligence. En France, on met beaucoup d’emphase sur l’intelligence cognitive, rationnelle, intellectuelle.

Il existe aussi l’intelligence physique : être conscient de sa posture, l’adapter selon les personnes avec qui on interagit. Il faut pouvoir s’observer en même temps que l’on agit.

On parle aussi beaucoup d’intelligence émotionnelle : c’est la conscience de ce qui se joue en soi. Cela passe par la manière dont on accueille ses émotions et dont on est capable de les utiliser pour qu’elles deviennent un moteur qui guide nos actions de la bonne manière, avec bon sens et cohérence.

Un autre niveau encore est celui de l’intelligence naturelle : comment se connecter aux enjeux climatiques alors que la plupart du temps nous sommes déconnectés de ce qui nous relie intrinsèquement à la nature ? Nous avons beaucoup à apprendre des populations indigènes ou tribales dans la manière dont elles sont complètement intégrées à leur cosmogonie, et donc elles ne font pas cette différence entre ce qu’on a tendance à appeler l’environnement et nous mêmes. Cette distinction rend difficile la conciliation et l’acceptation de ces enjeux en nous

 

Même si l’on n’est pas manager, avons-nous intérêt à nous inspirer des compétences et de la posture du leader conscient ? 

Bien sûr, parce que nous sommes tou.te.s des potentiel.le.s leaders ! La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde. Cela passe peut-être par l’accompagnement par le dialogue avec ses pairs, avec des professionnels de l’accompagnement, avec des collectifs comme ENGAGE où nous allons rencontrer des gens qui nous offrent un accès à de nouvelles perspectives.

 

La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde.” 

 

Pourquoi faut-il plus de leaders conscient.e.s ? 

On entend parler de plus en plus du besoin de transformation des organisations, des entreprises, de l’Etat, évoqué par le Programme Transformation d’ENGAGE. Le coeur de cette transformation se situe au niveau des managers et par extension des collaborateur.rice.s : c’est une logique inside-out. Nous devons devenir conscient.e.s de la manière dont nous devons nous transformer en tant que responsable pour pouvoir aussi initier cette transformation positive au sein de son écosystème direct. Il faut comprendre toutes les phases de la transformation et accepter que le temps joue un rôle particulier dans la transformation. Paradoxalement, la transformation est un processus qui prend du temps, et qui est perpétuel. A l’instar du vivant : on dit que le corps humain se renouvelle en sept ans. En sept ans, chacune de nos cellules s’est entièrement régénérée. La transformation fait partie de la vie, et un.e leader doit en être conscient.e car elle nous impacte inévitablement en tant qu’individus et en tant que collectifs.

Sébastien Bohler est docteur en neurosciences, conférencier, auteur, journaliste et rédacteur en chef de Cerveau & Psycho. Il est l’auteur du best-seller ‘Le Bug Humain’, et vient de publier ’Où est le sens’ en septembre 2020.

Votre premier livre ‘Le Bug Humain’ sorti en 2019, fait le constat d’un écart entre notre prise de conscience des risques climatiques et notre incapacité à changer et à se mettre en action. D’où vient ce gap ?

Il est lié au fait que notre cerveau n’est pas un organe homogène. Avant l’essor du cortex qui est relativement récent à l’échelle de l’évolution, d’autres zones étaient déjà très puissantes, notamment le striatum, qui est la source des motivations et nous récompense en libérant de la dopamine lorsque l’on réalise certaines actions. Et c’est bien cette dopamine qui dirige nombre de nos décisions. On a donc d’un côté le striatum, la machine à désirs, et de l’autre notre capacité à conceptualiser avec le cortex, la partie qui nous fait réfléchir, nous projeter, planifier et faire preuve d’abstraction.

Le problème tient au fait que c’est encore le striatum qui nous pousse à agir selon les mêmes motivations primitives finalement que nos ancêtres, et que l’on retrouve chez les vertébrés et les primates : se nourrir, se reproduire, acquérir du pouvoir, de l’information et faire en déployant le moins d’effort possible. Pendant des millions d’années, ces cinq grands besoins n’ont pas pu être satisfaits entièrement car nous vivions dans des milieux de rareté alimentaire, sexuelle, informationnelle… Notre cerveau n’a donc jamais été programmé pour s’autolimiter, ce qui nous a permis de nous développer et de survivre.
Depuis quelques dizaines de milliers d’années, le développement du cortex a formidablement accéléré notre capacité à innover, à développer de nouveaux moyens technologiques…et cela commence à poser problème.

Cette capacité ou surcapacité, que l’on retrouve par exemple dans le secteur de l’agro-alimentaire a engendré, dans les pays développés une explosion des phénomènes de surpoids et d’obésité, à tel point que l’OMS déclarait en 2019 que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous mourons plus de sur-alimentation que de faim.
Ce phénomène d’accélération si brillamment révélé par Hartmut Rosa se retrouve aussi dans le secteur de l’information avec l’infobésité. Nous avons accès à trop d’informations sans avoir une capacité suffisante à trier, à arbitrer.
Nous sommes en fait passés d’une situation de rareté à une situation d’excès que notre cerveau ne sait encore gérer. Le progrès, nos capacités de production ont, en quelque sorte, progressé trop vite. Nous avons toujours le réflexe de nous repaître de tout, d’informations, de vidéos, de nourriture, mais dans un contexte d’accès facilité et désormais de limite planétaire.

Nous sommes passés d’une situation de rareté à une situation d’excès. La machine du désir qu’est le striatum ne sait pas résister car notre cerveau n’a pas été programmé pour  s’autolimiter ” 

 

Cette vision de l’homme, plutôt noire, est-elle uniquement la faute de notre cerveau ?

Ce système de récompense s’est montré extrêmement efficace et indispensable pour aller de l’avant et évoluer. C’est le moteur de la survie. Sans cette machine à désir, cela ne fonctionne pas car nous nous retrouvons incapables de nous auto-motiver. Il a été notre allié pendant des millions d’années mais il est ‘récemment’ devenu notre ennemi.

Le malheur vient du fait que l’on a créé autour de l’Homme un système de récompenses alimenté par un environnement technique, industriel et financier qui intensifie nos désirs et peut les combler. Le cerveau n’est donc pas responsable de tout, notre environnement joue un rôle primordial. On retrouve ici une interaction complexe entre biologie et société.

 

Dans votre livre, vous expliquez que les femmes ont un fonctionnement différent et qu’elles pourraient jouer un rôle singulier dans la transition, pourquoi ?

On s’aperçoit dans les expériences d’imagerie cérébrale que les femmes se comportent plus naturellement de manière altruiste que les hommes et qu’elles ont une capacité à recevoir de la dopamine à travers ces comportements altruistes.
Les explications sont aujourd’hui plus de l’ordre sociologique que biologique. Lorsque l’on regarde l’éducation genrée, on peut observer qu’en effet, dès leur plus jeune âge, les petites filles sont valorisées et récompensées lorsqu’elles adoptent des comportements de coopération et d’empathie alors qu’on aura tendance à plus valoriser les garçons pour leur approche compétitive. Lorsqu’on valorise le comportement altruiste de la petite fille, on lui donne un statut, ce qui libère de la dopamine. Il est fondamental de réfléchir à la façon dont nous voulons collectivement valoriser les individus aujourd’hui : la réussite individuelle et ses marqueurs, ou la capacité à partager et à coopérer?

On peut également se demander s’il n’y a pas une explication biologique, due au fait que la femme enfante et protège son/sa petit.e et, de ce fait, se projette naturellement dans l’avenir. On sait en miroir que la motivation liée à la recherche statutaire est plus forte chez les hommes car cela leur a permis ‘historiquement’ d’accéder à plus de partenaires sexuelles et donc à disséminer plus facilement leurs gènes.

 

Alors, quelles sont les pistes pour nous sortir de ce cercle vicieux ?

La première piste réside dans la connaissance de ces mécanismes. Cela peut nous permettre de retrouver une certaine liberté en ne nous laissant pas dominer par notre striatum et nos désirs. Il faut aussi avoir conscience que ces systèmes de libération de la dopamine obéissent à un principe de croissance :  lorsqu’on obtient de manière régulière et prolongée dans le temps un niveau de stimulation constante, ce système s’habitue et se lasse. Pour obtenir davantage de dopamine il faut alors augmenter les doses. On peut alors s’interroger sur les mécanismes de lassitude : comment se satisfaire de ce qu’on a ? Comme disait Saint Augustin, « le bonheur c’est de continuer à désirer ce que l’on possède ».
C’est exactement le contraire de ce que nous pousse à faire notre striatum. On trouve aussi un problème de dévaluation temporelle, c’est-à-dire la tendance à être attiré par des récompenses instantanées. Le striatum ne voit pas la profondeur du temps, ce qui constitue évidemment un problème majeur pour la lutte contre le dérèglement climatique, risque encore considéré comme lointain, non immédiat. Il nous faudrait donc être plus avertis de tous ces mécanismes, et cela passe notamment par l’éducation.

 

La seconde piste est d’utiliser notre capacité de conscience. Sachant que le carburant de l’action est la dopamine, comment faire pour en obtenir sans détruire le monde de demain ?

Le cortex cérébral recèle cette capacité de conscience, c’est-à-dire à être présent à ce que l’on fait, à davantage ressentir les choses, et former une caisse de résonance à nos sensations.  L’exemple le plus parlant est peut-être la façon dont nous nous alimentons : lorsque l’on mange devant notre télévision ou notre smartphone, nous ne sommes pas pleinement conscients de ce que nous ingérons et les études montrent qu’à ce moment-là, nous ingurgitons 40% à 60% de calories en trop.
Il faudrait apprendre à manger des plus petites quantités, en ralentissant et en détaillant toutes les saveurs. S’ouvre alors la porte du véritable hédonisme qui ne réside pas dans la recherche de la quantité, mais de la qualité.

Comme évoqué plus haut, l’altruisme constitue aussi un ressort puissant. Des expériences montrent qu’il peut engendrer la libération de doses importantes de dopamines, sans que le mécanisme ne s’atténue.

 

La connaissance, la pleine conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. Cela permet de libérer de la dopamine tout en contrant l’augmentation incessante des doses. Nous tendons alors vers une décroissance matérielle et une croissance qualitative. ” 

 

Dans votre nouveau livre ‘Où est le sens’, vous parlez de la nécessité de remettre le sens au cœur de nos décisions. Est-ce une stratégie imparable ? 

Les premières pistes évoquées qui sont la connaissance, la conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. L’autre stratégie, plus fondamentale, est de considérer une autre partie de notre cerveau, le cortex cingulaire, qui lui, cherche du signifiant et du sens à trois niveaux : dans la cohérence entre nos valeurs et nos actions, dans les rapports humains intelligibles qui reposent sur des codes déchiffrables de la sphère sociale, et dans une vision du monde partagée.

Il est important de créer cette vision du monde partagée, à travers par exemple un récit commun ou des rituels qui vont nous permettre de faire groupe. Si cette partie du cerveau a été sélectionnée par notre évolution, c’est que le sens n’est pas un luxe, qu’il remplit une fonction de survie. L’histoire de la coopération dans les premiers groupes humains s’est toujours articulée autour de visions du monde partagées, de valeurs morales communes et de rituels. Ce sont de puissants apaisants de cette partie du cerveau, ils permettent à chaque individu d’afficher son adhésion à un groupe, de faire confiance et de coordonner l’action.

Perdre ce sens provoque la sécrétion d’hormones de stress qui placent l’individu dans un état de souffrance qui va pousser à toutes formes d’addiction, de surconsommation pour combler le vide de sens, vers les complotismes qui restaurent un sens fictif au sein d’un univers qu’on ne comprend plus, voire vers des visions du monde caricaturales, comme le sont les nationalismes, pour satisfaire ce besoin de récit collectif.
Il faut donc créer des visions fécondes qui permettent de faire émerger des visions partagées du monde et finalement de faire groupe.
Nous avons créé une société industrielle très performante tournée vers l’assouvissement du plaisir et qui a totalement laissé de côté le circuit du sens. Il faut rechercher un meilleur rééquilibre.

 

Le sens n’est pas un luxe, il remplit une fonction de survie. C’est pourquoi il faut créer une vision du monde partagée, retrouver des valeurs communes et réinstaurer des rituels pour faire groupe

 

Pour finir, quels seraient vos futurs désirables ?

Mon futur désirable serait un monde dans lequel nous pourrions nous reconnecter à soi et aux autres. Un monde dans lequel nous pourrions retrouver du silence, du calme et la possibilité de faire la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est urgent. Il faut enrayer ce cercle vicieux d’accélération et d’augmentation des doses pour se sentir exister, et réussir à faire les choses plus posément, ralentir.

On reviendrait également à un avenir plus lisible, dans lequel l’on puisse se projeter sans peur incessante du basculement, apaisé. Nous devons réussir à voir le long terme, à sortir de l’instantanéité, ce qui suppose de faire évoluer nos valeurs cardinales.

Une dimension indispensable de ces futur désirables réside bien sûr dans l’éducation. La connaissance est une ressource inépuisable et exponentielle. Il faut apprendre à augmenter notre capacité de conscience et d’auto-régulation du cerveau pour atteindre notre pleine humanité…mais, en aurons-nous le temps ?

 

Pour aller plus loin :
Harmut Rosa, Aliénation Et Accélération – Vers une théorie critique de la modernité tardive et Résonance – une sociologie de la relation au monde

 

Virginie Raisson-Victor est chercheuse-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins Sans Frontière. Forte de son expertise sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision sur l’entreprise résiliente dans une période de complexité due à la crise sanitaire.

 

Comment qualifierais-tu ton métier de prospectiviste ?

Déjà, il faut rappeler que la prospective ne consiste pas à prédire le futur, mais plutôt à redonner des clés de compréhension et des moyens d’action à un individu, une entreprise, une communauté, pour infléchir des tendances vers un futur souhaitable. L’idée, c’est donc de comprendre l’interaction entre l’Homme et son environnement au sens large et d’en décrypter les mécanismes systémiques pour ensuite établir des scénarios et permettre aux acteurs d’orienter leurs actions, décisions ou stratégies.

Depuis quelques années cependant, l’exercice devient particulièrement difficile car la complexité de notre « système monde » s’est sensiblement accrue. Les coronavirus en sont des illustrations puisqu’ils associent dans un même système notre régime alimentaire, l’urbanisation, la déforestation, l’élevage industriel, le tourisme, le transport aérien, les systèmes de santé, la transparence, etc. Par conséquent, la difficulté consiste à déterminer où et comment agir pour être efficace.

 

Pour pouvoir agir efficacement justement, quels sont pour toi les enjeux majeurs à saisir ?

Il me semble que nous sommes face aujourd’hui à un problème de calendriers et d’indicateurs. Les calendriers, ce sont ceux des crises sociales et sanitaires qui exigent d’apporter des réponses immédiates et d’être également très rapidement efficace. De la même façon, le calendrier des entreprises procède du temps court des bilans et rendus de comptes. Vient ensuite le calendrier des politiques publiques qui s’aligne sur la durée du mandat des élus exigeant d’eux d’afficher des résultats sous 3 à 5 ans. Enfin, il y a le calendrier du climat et de la biodiversité dont l’unité de mesure est à minima la décennie, plutôt davantage. Résultat : au moment des arbitrages, le court terme l’emporte toujours sur le long terme et il est donc très difficile d’intégrer la contrainte climat dans les paramètres de décision… sauf à changer d’indicateurs dans les rendus de compte.

Aujourd’hui, les indicateurs qui structurent les politiques publiques mesurent surtout l’emploi (taux de chômage) et la croissance (PIB). On ne juge pas les élus sur les émissions de CO2 évitées ou la préservation des écosystèmes mais sur l’évolution du niveau de vie. Quant au principe de précaution, il ne s’applique que si la santé est en jeu. De la même façon, la qualité d’un chef d’entreprise se mesure en compétitivité, en amortissement et en dividendes. Pas en ressources économisées ni en contribution à l’intérêt général.

Pour sortir de ces mécanismes qui opposent long terme et court terme, niveau de vie et climat, compétitivité et intérêt général, il conviendrait donc de revoir ensemble les mécanismes de gouvernance, les modes d’arbitrages et les indicateurs de performance pour les ajuster à la complexité du monde et à la contrainte environnementale. 

En même temps, il convient également de construire un récit collectif qui associe l’ensemble des parties prenantes, c’est à dire les citoyens-consommateurs, les entreprises et les pouvoirs publics. C’est le seul moyen d’amorcer une dynamique de changement systémique et positif. Les réactions hostiles aux propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat en sont une illustration qui montre que la transition n’aura pas lieu sans l’assentiment des entreprises. De la même façon, à défaut de vision et de récit collectif, l’État se limite à arbitrer entre des intérêts divergents au lieu d’être le promoteur de l’intérêt général.

 

 « La réconciliation entre le court et long terme et la construction d’un récit collectif
sont des enjeux majeurs dans notre contexte actuel »

 

Aujourd’hui on parle beaucoup de résilience, qui est aujourd’hui, à mes yeux galvaudée, car il sous-tend souvent l’idée d’un retour à la situation initiale, ce qui n’est pas souhaitable. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

A l’origine, la résilience est une notion apparue en physique des matériaux, et qui a ensuite été reprise dans le champ de la psychologie. Et dans les deux cas, elle désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose de nouveau à partir d’une rupture, d’un choc ou d’une crise. La résilience renvoie donc bien à un état nouveau et non à la capacité de résister et de retrouver son état initial. Pourtant, c’est souvent ainsi qu’on l’utilise en confondant résilience et robustesse. Mais contrairement à la notion de robustesse, la résilience qu’il nous faut développer aujourd’hui pour relever le défi environnemental et la crise sociale exige de nos sociétés certains renoncements pour libérer l’imagination, l’innovation, la recherche et l’exploration.

 

« La résilience désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose
de nouveau à partir d’une crise. C’est une source d’innovation infinie »

 

On peut également faire une analogie avec le processus de deuil. Ici on parlerait du deuil d’un modèle économique et de croissance qui n’est plus tenable.

Dans le deuil, il y a cinq étapes. La première étape est celle du choc et du déni, que l’on a, je crois, dépassé collectivement. Le deuxième stade, c’est celui de la colère. La colère des classes moyennes ou des Gilets jaunes par exemple, face au recul (réel ou relatif) de leur niveau de vie. Une colère qui s’inscrit aussi en arrière-plan de la progression du populisme ou du complotisme. La troisième phase, c’est celle du marchandage qui tente de différer le renoncement, ou d’en négocier les termes. Là, on pense davantage au marchandage des entreprises et des lobbies qui s’efforcent de résister aux nouvelles normes et contraintes sociales et environnementales. La quatrième phase, potentiellement la plus longue est celle de la dépression. Celle, par exemple, des jeunes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant dans un contexte environnemental dégradé. Celle de tous ceux qui renoncent à aller voter et qui s’accommodent du dépit. Pour finir, la cinquième et dernière phase est celle de l’acceptation et de la reconstruction. Celle de la résilience.

Mais le problème, c’est que les différents acteurs de la transition ne sont pas tous au même niveau du processus de deuil. Il reste à espérer que la crise de la covid facilite le renoncement de ceux qui résistent encore au changement en même temps qu’elle donne des ailes et de la place à ceux qui, en étant plus avancés dans le processus, ont les moyens d’être force de proposition. C’est le cas de certaines entreprises qui ont déjà changé de statut, de fonctionnement voire de modèle économique

 

Comment qualifierais-tu justement la responsabilité des entreprises, qui ne sont pas toutes au même stade de la résilience ?

Il me semble que leur responsabilité procède au moins de trois choses.
D’abord, de la connaissance. Une connaissance aujourd’hui largement accessible à tous. Donc il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de ce que l’on sait des interactions entre l’homme et son environnement.
Ensuite, du droit, sous la forme de normes et de règlementations. Or il est certain que le droit va continuer d’évoluer, notamment dans le sillage de la loi PACTE qui, d’ici quelques années, pourrait devenir plus contraignante sur les questions de mission et de responsabilité.
Enfin, il y a la responsabilité sociétale, que revendique et défend de plus en plus la société civile (salariés, consommateurs, citoyens, associations, watchdogs, mouvements pour la jeunesse…) jusqu’à s’emparer du permis d’exploiter (licence to operate) à la faveur de campagnes eco-citoyennes, de pétition, d’occupation de terrain, de rébellion, etc.

Maintenant, dans certains cas, il peut apparaître que certaines activités ne sont désormais plus compatibles avec l’intérêt général et la responsabilité qu’elle engage. C’est le cas des centrales à charbon dont on doit programmer la fermeture. Plus largement, on peut redouter que des secteurs d’activités soient lourdement impactés par la transition. Pour autant, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. À la faveur d’autres transitions dans le passé, de très nombreuses activités et métiers ont disparu. On ne trouve plus aujourd’hui d’allumeurs de réverbères, d’opératrices téléphoniques ou de poinçonneurs dans le métro. De la même manière, la transition numérique accomplie depuis 20 ans, et sans consentement préalable, a transformé certaines activités et déplacé l’emploi. Pourquoi serait-ce moins acceptable si c’est le climat et l’environnement qui l’imposent ?

Autrement dit, la véritable responsabilité de l’entreprise aujourd’hui, c’est de désinvestir sans délais des secteurs, capitaux ou activités qu’elle sait toxiques ou prédateurs, et d’investir dans d’autres, qui permettent de concilier création de valeurs et intérêt général. Ainsi, elles donneraient tout son sens à la notion de résilience.

 

« La transition numérique a fait disparaitre de nombreux métiers et activités…
Pourquoi serait-ce moins acceptable au nom du climat ? »

 

Tu vas intervenir lors des ENGAGE CALLS Corporate, quel message souhaites-tu transmettre aux dirigeant.e.s et manageur.euse.s ?

Puisque le changement de paradigme économique, écologique et sociétale est irrémédiable, pourquoi ne pas s’en saisir au plus vite pour se donner la chance de réussir, d’être robuste à l’avenir qui vient, d’être attractif auprès des talents et ajusté aux exigences des jeunes générations.

 

Quel serait le premier pas pour se lancer dans cette transition ?

La réponse n’est pas universelle, cela va dépendre des freins des dirigeant.e.s. et de la situation de l’entreprise. Mais partout il y a des leviers de mise en mouvement : il faut trouver le bon levier et accepter de se faire accompagner pour réussir cette transition.

 

Virginie Raisson-Victor, cofondatrice du Lépac, laboratoire indépendant de recherche en géopolitique et prospective dont les travaux portent sur la transition et ses enjeux. Depuis octobre 2020, elle préside le GIEC des Pays-de-la-Loire.

Jérôme Cohen, fondateur d’Engage, dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.

Ensemble, ils lancent la Convention21, inspirée de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui offrira l’opportunité aux représentant.e.s de 150 entreprises françaises tirées au sort de formuler leurs recommandations pour décarboner l’économie, régénérer la biosphère et mettre en œuvre une économie éco-compatible.

 

Pourquoi se lancer dans cette aventure aujourd’hui  ?

V.RV : Il me semble que l’élément déclencheur, c’est l’accélération de l’Histoire à laquelle nous assistons. Manifestations des jeunes pour le climat ; déclarations d’urgence climatique par de nombreuses villes ; lancement du Pacte vert européen ; progression de l’ambition carbone de nombreux États ; Convention citoyenne pour le climat : depuis deux ans, on voit bien que toutes les parties s’engagent pour ralentir le réchauffement climatique. De la même façon, de nombreux dirigeants se sont mobilisés en ce sens. À ce jour pourtant, il n’existe pas réellement d’engagement commun ni de feuille de route partagée des entreprises pour collectivement décarboner l’économie, régénérer la biodiversité et mettre en œuvre une économie compatible avec les limites planétaires. C’est donc en faisant ce constat qu’il nous est apparu important d’imaginer un processus qui permette aux entreprises de s’aligner à leur tour sur ces ambitions.

Aussitôt, un deuxième constat s’est imposé : alors que l’entreprise est une entité multipartite, son engagement reste, le plus souvent, dépendant de la décision de ses dirigeants ou de ses actionnaires. Pour améliorer l’efficacité de ses engagements, il nous paraissait également utile de faciliter un dialogue constructif entre les parties constituantes de l’entreprise.

J.C : J’ajouterais que si les entreprises ont été contributrices au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité, elles ont aujourd’hui une formidable opportunité de contribuer à son sauvetage et à sa régénération.  En réalité d’ailleurs, ce n’est plus une option : poussées par les régulateurs, les financiers et les consommateurs, elles sont même « attendues ».

 

Pourquoi avoir lancé cette initiative tous les deux ?

V.RV : Au-delà des valeurs que nous partageons et d’une même vision humaniste, je dirais que notre association repose d’abord sur une conviction commune : la culpabilisation n’est pas le bon moteur pour engager l’action et faire changer les choses. Face à l’urgence, c’est le souci d’efficacité qui doit primer.

Ensuite, notre force est peut-être aussi de ne disposer pour agir que de nos savoirs sur les enjeux écosystémiques et de notre expérience avec les entreprises. N‘étant membres d’aucun parti, groupe ou syndicat, nous ne sommes liés à aucun intérêt spécifique et ne représentons en effet que nous-mêmes. Or pour mener ce genre d’entreprise, cette liberté est précieuse !

J.C : Les valeurs et la vision partagées bien sûr, ainsi que notre volonté commune de passer de la prise de conscience à l’action. Nous constatons, Virginie et moi, une vraie volonté de changement voire de transformation, au sein des entreprises, mais aussi des blocages, que nous essayons, à notre niveau, d’aider à lever. Cette même sensibilité et ces constats partagés nous ont beaucoup rapprochés.

 

Quelle est l’ambition de la Convention21 ?

V.RV : Globalement, c’est évidemment de permettre aux entreprises de dépasser les obstacles qui, aujourd’hui, s’opposent à la mise en œuvre d’actions efficaces face au changement climatique et au recul du vivant. Or pour relever ce défi, plusieurs conditions doivent être réunies. C’est l’ambition de la Convention21.

Faciliter les échanges en fait partie. Il nous semble en effet qu’en France, le débat reste très cloisonné puisque scientifiques, élus, dirigeants d’entreprises, associations, citoyens et investisseurs dialoguent en réalité assez peu ensemble, chacun attendant de l’autre qu’il s’engage davantage. Organiser un processus qui organise des discussions entre toutes des parties prenantes nous semblait donc être une étape nécessaire pour faire émerger de nouveaux leviers de transformation.

J.C : Je sens parfois une vraie frustration chez les dirigeants comme chez les collaborateurs, celle de ne pas pouvoir réconcilier leurs aspirations et leurs responsabilités. J’ai aussi l’espoir que la Convention21 contribue à ce rapprochement.

 

Les entreprises vont-elles accepter de travailler ensemble  ?

J.C : C’est une question fondamentale. Les entreprises ont aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’ouvrir, de trouver des moyens de faire alliance pour travailler sur une cause qui dépasse leurs intérêts propres.

Elles ont, je pense, tout à gagner à s’inspirer d’autres secteurs d’activité, d’autres pratiques. Nous le constatons avec le Défi biodiversité que nous avons lancé cette année : cela fonctionne !

V.RV : Je ne sais pas à quel niveau les entreprises accepteront de collaborer. Mais en attendant qu’elles le décident, le soutien apporté au projet par plusieurs associations d’entreprises me semble déjà de très bon augure qu’il s’agisse du C3D, de l’ORSE, d’Orée, d’IMPACT France, d’Entreprendre, de Germe, de DRO ou du CJD : les voir converger facilement vers le même objectif est un bon présage pour la réussite du projet.

 

Justement, pour vous la Convention21 sera une réussite si… ?

V.RV : Pour moi, la Convention21 sera une réussite si nous réussissons à instaurer un vrai dialogue entre les parties et à dépasser les idées reçues pour, enfin, réconcilier l’intérêt général et l’intérêt particulier, le long terme et le court terme.

J.C : La réussite résidera aussi dans notre capacité à augmenter la prise de conscience sur ses enjeux et, comme l’a dit Virginie, à faire naitre un véritable dialogue entre les parties prenantes du monde économique. Mais nous voulons également parvenir à des mesures et des actions concrètes qui soient véritablement appropriées par l’ensemble des protagonistes de l’entreprise et permettent de faire changer les choses, profondément.

 

Quels sont vos futurs désirables ?

J.C : Je rêve d’une société dans laquelle les personnes qui ont des savoirs, des connaissances, des expériences voire des intérêts différents réussissent de nouveau à construire ensemble.

V.RV : Un futur désirable, c’est le récit d’un futur qui donne envie aux jeunes d’y plonger et d’y être actifs. Nous traversons une période particulièrement anxiogène qui ferme plus de portes qu’elle en ouvre. Autrement dit, une période vraiment peu engageante pour les étudiants ou pour ceux qui arrivent sur le marché du travail. Pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! Que la Convention21 permette de produire un récit qui leur donne envie d’y croire et de se mobiliser serait donc à mon sens une grande réussite.

 

Pour en savoir plus sur la Convention21, rendez-vous sur le site internet www.convention21.fr

Emery Jacquillat est président de la Camif, une entreprise française de commerce en ligne spécialisée dans l’aménagement local et durable de la maison. Il est également président de la Communauté des entreprises à Mission.

Peux-tu tout d’abord te présenter ?

Je suis un entrepreneur à mission, engagé et optimiste. J’ai relancé en 2009 la Camif, ancienne coopérative créée en 1947 par des instituteurs, et qui est aujourd’hui un site e-commerce dédié à l’équipement durable de la maison pour lequel nous avons fait le choix de miser sur la consommation responsable et la production locale.

Je suis en effet convaincu que l’entreprise est aujourd’hui le levier le plus important dans la transformation de notre monde. Les dirigeants d’entreprise ont une grande responsabilité car nous sommes la première génération à être réellement alertée sur des liens étroits entre climat, biodiversité et entreprise, et la dernière à pouvoir changer les choses. Je pense qu’il existe une réelle réconciliation possible entre les enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Aujourd’hui les entreprises les plus performantes sont celles et seront celles qui sauront prouver leur utilité pour la société.

J’ai également co-créé la Communauté des entreprises à Mission pour accompagner les dirigeants sur ce long chemin, exigeant, qui demande du courage mais qui est passionnant.

 

Quelle est la singularité de la Camif  ?

La singularité de la Camif, c’est d’être une société à mission. Nous avons commencé ce travail presque au démarrage en misant sur un modèle d’impact positif, à Niort, au niveau local pour la création d’emploi mais aussi à travers le choix du Made In France, ce qui était assez précurseur en 2009. Nous travaillons aujourd’hui avec une centaine de fabricants français qui représentent 73% de notre chiffre d’affaires.

En 2013, nous nous sommes posé la question de la raison d’être de la Camif lorsque nous sommes allés chercher de nouveaux clients : 80% de nos clients sont de nouveaux consommateurs, plus jeunes, résolument inscrits dans cette consommation responsable. Ils souhaitent donner du sens à leur achat (provenance, mode de production) et c’est ce que nous leur offrons, en étant transparent sur toute la chaine de valeur.

Nous voulions redonner le pouvoir au consommateur de choisir son produit en fonction du lieu de production, et en fonction de critères d’impacts sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, nous allons jusqu’à mettre en avant le fabricant, faire des vidéos-reportage sur la fabrication, montrer l’origine des principaux composants…  Cette transparence est au centre de notre proposition de valeur. L’information et la sensibilisation autour de la consommation responsable sont au cœur de notre mission car nous sommes convaincus que c’est notre rôle en tant que distributeur.

 

“ La transparence est au cœur de notre proposition de valeur : nous voulons redonner le pouvoir au consommateur de choisir son produit en fonction de critères d’impacts sociaux et environnementaux. ” 

 

Comment as-tu réussi à engager et fédérer tes collaborateurs ?

À partir du moment où la mission est claire et qu’elle fait sens pour les collaborateurs présents et ceux qui nous rejoignent, elle éclaire chacun dans les décisions à faire chaque jour. Cela libère le management. Ainsi, je n’ai pas besoin de préciser à notre responsable informatique qu’il doit trouver des prestataires locaux pour héberger nos serveurs.

Les mieux placer pour traduire notre raison d’être en acte sont nos collaborateurs. Il faut cependant que certaines conditions soient remplies pour que cela fonctionne : le management par la confiance, l’acceptation de l’expérimentation et la culture entrepreneuriale, un management participatif et une gouvernance partagée.

 

En 2017 tu as lancé le Green Friday, en réponse au Black Friday, pourquoi cette démarche ?

Lorsqu’on défend une consommation responsable, cela me semble complètement incohérent de participer au Black Friday. Le fait de s’être adonné à l’exercice de la raison d’être et des objectifs statutaires a été déterminant, car grâce à tout ce travail en amont, cette décision était cohérente.  En 2017, lorsque j’ai annoncé, notamment aux actionnaires, que nous allions fermer le site le meilleur jour pour le e-commerce, cela a été assez mal compris : on se retrouve face à une réelle injonction contradictoire entre l’économique et le sociétal.

Nous avons voulu profiter de ce jour, qui est pour moi un paroxysme de la surconsommation, pour faire passer un message : il faut changer nos modes de consommation et il est possible de concilier fin du monde et fin du mois. En 2020, plus de 1000 sites e-commerce ont boycotté le Black Friday et ont pris ce parti pris.

 

Comment faire pour que cette consommation responsable soit accessible à tous  ?

Quand nous analysons les profils de nos nouveaux clients, on constate que ce ne sont pas des CSP+, qu’ils ne font pas partie des classes les plus aisées, et pourtant ils achètent des produits plus chers, car de meilleur qualité, fabriqués localement etc. Ils peuvent se le permettre car ces consommateurs font des arbitrages dans leurs achats : en ai-je vraiment besoin ? Est-ce que je peux le concevoir moi-même ? Est-ce que je peux le réparer ? Est-ce que je peux l’acheter d’occasion ? Ils ont développé une consommation plus mature, plus réfléchie, qui libère du pouvoir d’achat en consommant moins mais mieux.

Lorsqu’ils vont vouloir s’acheter un meuble neuf, nos clients vont porter leur attention sur le lieu de fabrication, les composants, l’impact de leur achat sur la santé, la nature… Ils se tournent vers nous car ils car ils privilégient une consommation plus durable et accessible, et c’est ce que nous leur proposons.

Aujourd’hui nous sommes absents du segment premier prix équipement (Ikea, Conforama etc…), qui représente plus de 50% du marché, car il est impossible de concilier premiers prix avec qualité et durabilité. Nous nous principalement à des acheteurs de plus de 30 ans.

 

Les entreprises vont-elles s’adapter à ce nouveau mode de consommation 

L’entreprise suit son marché et les aspirations et l’exigence croissante des citoyens, des consommateurs et des collaborateurs, qui sont au final les mêmes personnes. Se transformer est de leur propre intérêt et leur impact est majeur. En effet, une étude de Carbone 4 sortie en juin 2019, montre ainsi que si tous les citoyens adoptent les meilleurs pratiques en matière d’éco-geste, nous n’aurons fait que 25% du chemin pour nous rapprocher de la trajectoire 2 degrés : 75% du reste du chemin sont à faire par les entreprises.

De plus, les jeunes talents souhaitent aujourd’hui rejoindre des entreprises qui font sens, qui sont engagées. Ces talents sont de véritables leviers de performance pour une entreprise. Les entreprises qui vont s’engager sont celles qui seront les plus performantes. En tant que président de la Communauté des entreprises à Mission, j’observe que beaucoup de dirigeants sont en chemin vers cette voie, et heureusement, car tout le monde doit être acteurs de cette transformation et nous n’avons pas beaucoup de temps pour agir et inverser la tendance.

 

“ Les entreprises qui s’engagent aujourd’hui
seront les plus performantes demain. ” 

 

Pour finir, quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaite transmettre à mes enfants un monde qui soit soutenable, un futur viable et vivable.
On sort de 100 ans d’une économie linéaire, qui a, il est vrai, participé au progrès de notre société, mais qui a aussi créé un déséquilibre considérable. À nous de mener cette nouvelle révolution, de l’économie circulaire, locale et inclusive.
Je crois que tout cela revient, d’une certaine façon, à faire le pari de l’amour.

 

Émilie Kovacs est journaliste. Elle a collaboré à de nombreux titres de presse écrite et web : 20Minutes, LeParisien.fr, Marketing Magazine, CBNEWS, Stratégies… En 2016, elle fonde le média en ligne EKOPO pour parler d’économie positive et responsable, en pratiquant un journalisme de solutions. Elle s’intéresse aux innovations qui contribuent au progrès sociétal, en particulier à la transition écologique.

 

Tu as fondé Ekopo, quelle est son ambition ?

J’ai créé Ekopo en 2016 parce que j’avais envie de parler de la transition liée au développement durable, de cette révolution en cours, mais également de ses enjeux dans la société et dans l’économie. Je trouvais que les médias abordaient cette question uniquement sous le prisme de l’environnement, d’une façon politique, et qu’il manquait une vision économique du développement durable.

Parce qu’économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire, je souhaitais convaincre ceux qui l’étaient moins, économistes ou dirigeants d’entreprises notamment. L’économie peut être positive, peut être responsable et c’est ce que je voulais démontrer en interrogeant des théoriciens, universitaires et intellectuels qui mettent en avant de nouveaux modèles mais aussi des entreprises engagées d’un point de vue social, sociétal et environnemental, qui prennent des initiatives pour apporter des solutions et peuvent constituer des sources d’inspiration.

Économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire : l’économie peut être positive et responsable.” 

 

C’est ce qu’on appelle le journalisme de solutions ou d’impact ? 

C’est effectivement un autre style de journalisme qu’on peut qualifier de journalisme de solutions ou d’impact. Avec l’évolution des médias, l’information en temps réelle, mais aussi l’arrivée d’Internet, des fakenews ou de l’infobésité, l’information est devenue plus anxiogène et sa fiabilité a été remise en cause. Il s’agit aujourd’hui aussi de réconcilier les citoyens avec le monde des médias.

Beaucoup de citoyens ou d’entreprises se mobilisent, font, agissent et c’est eux que je souhaite valoriser. Ce type d’information est essentiel pour équilibrer le paysage médiatique, pour inspirer d’autres individus ou des entreprises, pour les engager. C’est ce cercle vertueux que je souhaite initier.

L’objectif de ce journalisme est d’exposer une ou plusieurs solutions, des faits et des actions qui peuvent contribuer à la résolution d’un problème. Évidemment, en tant que journalistes, nous devons veiller à la pertinence, à la fiabilité des solutions présentées.

Le journalisme de solutions nécessite souvent d’interroger des experts, des instituts, des entreprises, etc. Il s’agit aussi d’un journaliste d’enquête, d’investigation.

Ce journalisme était encore balbutiant il y a quelques années, lorsque je me suis lancée. C’est pour cela que j’ai considéré comme nécessaire d’écrire un livre sur le sujet en 2018. Il s’intitule « Journalisme de solutions : ou révolution de l’information » et traite de cette nouvelle façon de concevoir l’information.

 

Sens-tu un intérêt grandissant pour cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui, ce journalisme intéresse et l’intérêt à son égard ne fait qu’augmenter. Dans le dernier hors-série de CB News, un article relate par exemple la façon dont la PQR a rivalisé d’imagination pour être utile à ses communautés de lecteurs durant la crise du coronavirus. La crise sanitaire a constitué un accélérateur. En France on peut citer Nice-Matin, Le Journal Toulousain, The Conversation, Usbek & Rica, et d’autres encore…

 

Comment ce journalisme peut-il éviter de tomber dans le panneau du social washing, du solutionisme, en particulier technologique. Comment s’assurer du véritable impact des initiatives présentées et de leurs réelles externalités, positives ou négatives ?

L’objectif est de contribuer à mettre en avant des informations constructives vérifiées, de parler à la fois du problème mais également des solutions qui peuvent s’offrir. Ce n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique tout aussi rigoureuse que n’importe quelle autre forme de journalisme. Nous sommes loin du feel good ou du monde des bisounours.

Aller chercher ces solutions est une formidable façon d’innover dans nos métiers. Cela nous permet de nous réinventer, nous avons l’opportunité de pousser à l’action, d’avoir un rôle d’acteur au service de la société. Les médias ne peuvent plus être de simples transmetteurs d’informations, sans être engagés et sans prendre leur part de responsabilités dans la transition que nous vivons.

Le journalisme de solution n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique rigoureuse qui met en avant une information constructive vérifiée.” 

 

ENGAGE lancera en 2021 son nouveau défi sur la thématique « Information et démocratie ». Pour toi, quels sont les grands enjeux des médias aujourd’hui ? 

Pour moi, le grand défi des médias, c’est d’être engagé et responsable. Nous avons une véritable responsabilité dans la vérification des informations et contribuer à une prise de conscience qui respecte l‘intelligence et cultive la curiosité des citoyens.
Il faut aller plus loin dans notre façon de traiter l’actualité, que les médias puissent parler de la transition en cours et d’initiatives positives. Nous devons aussi, je crois, contribuer à redonner confiance aux citoyens, confiance dans leur capacité à être acteurs, moteurs de la réinvention

 

Un journalisme de solutions, qui s’engage, ne prend-il pas le risque de la subjectivité ? 

Le journalisme de solution expose des faits et met en avant des initiatives pour apporter une information constructive. Nous voulons montrer une autre économie, circulaire, vertueuse et moins linéaire. Nous voulons exposer des alternatives moins connues qui permettraient de préserver le bien-être humain, l’environnement etc. L’information pour qu’elle soit constructive doit être vérifiée, permettre l’analyse du lecteur, sans prendre parti.

 

Comment décrirais-tu ton/ tes futur désirables ? 

Dans mes futurs désirables, les citoyens s’informent auprès des bonnes sources et les médias font leur part dans cette transition environnemental et sociétal que nous sommes est en train de mener. J’aimerais une large prise de conscience sur le fait que l’écologie n’est pas un parti politique, mais que nous sommes à la fin d’une ère capitaliste trop individualiste. Que l’on favorise le développement d’une société plus solidaire, d’une économie qui s’appuie sur des logiques circulaires, solidaires.
Pour cela, il faut que les médias prennent eux aussi des risques et se transforment.

Les journalistes ont l’opportunité d’être citoyens, acteurs du changement, en prenant leur part de responsabilité dans la transition environnementale et sociale ” 

 

Pour aller plus loin :
Quelques exemples de médias de solutions et d’impact : The Conversation, Usbek & Rica, Socialter, Sparknews, So Good, Reporters d’espoirs