Un journalisme au service de la transition

Émilie Kovacs est journaliste. Elle a collaboré à de nombreux titres de presse écrite et web : 20Minutes, LeParisien.fr, Marketing Magazine, CBNEWS, Stratégies… En 2016, elle fonde le média en ligne EKOPO pour parler d’économie positive et responsable, en pratiquant un journalisme de solutions. Elle s’intéresse aux innovations qui contribuent au progrès sociétal, en particulier à la transition écologique.

 

Tu as fondé Ekopo, quelle est son ambition ?

J’ai créé Ekopo en 2016 parce que j’avais envie de parler de la transition liée au développement durable, de cette révolution en cours, mais également de ses enjeux dans la société et dans l’économie. Je trouvais que les médias abordaient cette question uniquement sous le prisme de l’environnement, d’une façon politique, et qu’il manquait une vision économique du développement durable.

Parce qu’économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire, je souhaitais convaincre ceux qui l’étaient moins, économistes ou dirigeants d’entreprises notamment. L’économie peut être positive, peut être responsable et c’est ce que je voulais démontrer en interrogeant des théoriciens, universitaires et intellectuels qui mettent en avant de nouveaux modèles mais aussi des entreprises engagées d’un point de vue social, sociétal et environnemental, qui prennent des initiatives pour apporter des solutions et peuvent constituer des sources d’inspiration.

Économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire : l’économie peut être positive et responsable.” 

 

C’est ce qu’on appelle le journalisme de solutions ou d’impact ? 

C’est effectivement un autre style de journalisme qu’on peut qualifier de journalisme de solutions ou d’impact. Avec l’évolution des médias, l’information en temps réelle, mais aussi l’arrivée d’Internet, des fakenews ou de l’infobésité, l’information est devenue plus anxiogène et sa fiabilité a été remise en cause. Il s’agit aujourd’hui aussi de réconcilier les citoyens avec le monde des médias.

Beaucoup de citoyens ou d’entreprises se mobilisent, font, agissent et c’est eux que je souhaite valoriser. Ce type d’information est essentiel pour équilibrer le paysage médiatique, pour inspirer d’autres individus ou des entreprises, pour les engager. C’est ce cercle vertueux que je souhaite initier.

L’objectif de ce journalisme est d’exposer une ou plusieurs solutions, des faits et des actions qui peuvent contribuer à la résolution d’un problème. Évidemment, en tant que journalistes, nous devons veiller à la pertinence, à la fiabilité des solutions présentées.

Le journalisme de solutions nécessite souvent d’interroger des experts, des instituts, des entreprises, etc. Il s’agit aussi d’un journaliste d’enquête, d’investigation.

Ce journalisme était encore balbutiant il y a quelques années, lorsque je me suis lancée. C’est pour cela que j’ai considéré comme nécessaire d’écrire un livre sur le sujet en 2018. Il s’intitule « Journalisme de solutions : ou révolution de l’information » et traite de cette nouvelle façon de concevoir l’information.

 

Sens-tu un intérêt grandissant pour cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui, ce journalisme intéresse et l’intérêt à son égard ne fait qu’augmenter. Dans le dernier hors-série de CB News, un article relate par exemple la façon dont la PQR a rivalisé d’imagination pour être utile à ses communautés de lecteurs durant la crise du coronavirus. La crise sanitaire a constitué un accélérateur. En France on peut citer Nice-Matin, Le Journal Toulousain, The Conversation, Usbek & Rica, et d’autres encore…

 

Comment ce journalisme peut-il éviter de tomber dans le panneau du social washing, du solutionisme, en particulier technologique. Comment s’assurer du véritable impact des initiatives présentées et de leurs réelles externalités, positives ou négatives ?

L’objectif est de contribuer à mettre en avant des informations constructives vérifiées, de parler à la fois du problème mais également des solutions qui peuvent s’offrir. Ce n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique tout aussi rigoureuse que n’importe quelle autre forme de journalisme. Nous sommes loin du feel good ou du monde des bisounours.

Aller chercher ces solutions est une formidable façon d’innover dans nos métiers. Cela nous permet de nous réinventer, nous avons l’opportunité de pousser à l’action, d’avoir un rôle d’acteur au service de la société. Les médias ne peuvent plus être de simples transmetteurs d’informations, sans être engagés et sans prendre leur part de responsabilités dans la transition que nous vivons.

Le journalisme de solution n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique rigoureuse qui met en avant une information constructive vérifiée.” 

 

ENGAGE lancera en 2021 son nouveau défi sur la thématique « Information et démocratie ». Pour toi, quels sont les grands enjeux des médias aujourd’hui ? 

Pour moi, le grand défi des médias, c’est d’être engagé et responsable. Nous avons une véritable responsabilité dans la vérification des informations et contribuer à une prise de conscience qui respecte l‘intelligence et cultive la curiosité des citoyens.
Il faut aller plus loin dans notre façon de traiter l’actualité, que les médias puissent parler de la transition en cours et d’initiatives positives. Nous devons aussi, je crois, contribuer à redonner confiance aux citoyens, confiance dans leur capacité à être acteurs, moteurs de la réinvention

 

Un journalisme de solutions, qui s’engage, ne prend-il pas le risque de la subjectivité ? 

Le journalisme de solution expose des faits et met en avant des initiatives pour apporter une information constructive. Nous voulons montrer une autre économie, circulaire, vertueuse et moins linéaire. Nous voulons exposer des alternatives moins connues qui permettraient de préserver le bien-être humain, l’environnement etc. L’information pour qu’elle soit constructive doit être vérifiée, permettre l’analyse du lecteur, sans prendre parti.

 

Comment décrirais-tu ton/ tes futur désirables ? 

Dans mes futurs désirables, les citoyens s’informent auprès des bonnes sources et les médias font leur part dans cette transition environnemental et sociétal que nous sommes est en train de mener. J’aimerais une large prise de conscience sur le fait que l’écologie n’est pas un parti politique, mais que nous sommes à la fin d’une ère capitaliste trop individualiste. Que l’on favorise le développement d’une société plus solidaire, d’une économie qui s’appuie sur des logiques circulaires, solidaires.
Pour cela, il faut que les médias prennent eux aussi des risques et se transforment.

Les journalistes ont l’opportunité d’être citoyens, acteurs du changement, en prenant leur part de responsabilité dans la transition environnementale et sociale ” 

 

Pour aller plus loin :
Quelques exemples de médias de solutions et d’impact : The Conversation, Usbek & Rica, Socialter, Sparknews, So Good, Reporters d’espoirs

L’intelligence artificielle, alliée de l’information

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, journaliste, blogueur, entrepreneur et « éleveur de robots ». En 2017, il lance « Flint » une expérience collaborative entre humains et robots ayant pour objectif de nous sortir de notre bulle d’informations dans laquelle nous enferment nos habitudes et les algorithmes et ainsi reprendre le contrôle de notre information.

 

À tes yeux, quel est l’enjeu majeur de notre rapport à l’information aujourd’hui ? 

Si nous nous basons sur ce qui s’est passé ces derniers mois, nous nous rendons compte qu’à chaque événement, nous faisons face à une tempête de surinformation et de désinformation très perturbante. Cela nous empêche de réellement appréhender la réalité et la complexité des problèmes traité et trouver des solutions.

Un des enjeux principaux  face à ce chaos d’information c’est celui du temps. Essayer de démêler le vrai du faux, décider à qui on fait confiance ou pas, ça prend énormément de temps, temps qui n’est pas consacré à la recherche de solutions. Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

Aujourd’hui, l’enjeu majeur des acteurs de l’information n’est plus seulement d’informer mais surtout de nous aider à mieux interpréter l’information que nous recevons de toutes parts, et plus seulement via les médias traditionnels. Nous sommes bombardés d’informations souvent contradictoires, et il faut donc que nous apprenions à mieux interpréter l’information et à mieux s’armer pour savoir quoi en faire. Cela passe par un travail sur notre esprit critique mais aussi par le développement d’outils technologiques qui nous aident à gagner du temps et à faire le tri.

“Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

 

Comment la technologie peut-elle nous aider à traiter l’info-obésité à laquelle nous faisons face ? 

La technologie peut faire ressortir les informations qui sont de qualité, intéressantes et utiles par rapport à des informations qui ne servent à rien, qui parfois ne sont que de la polémique qui sera oubliée le lendemain. Nous vivons un peu dans le monde de Dory (personnage du film Le monde de Némo qui à une mémoire à très court terme), dans lequel nous passons d’un sujet à l’autre sans arriver à garder en mémoire les débats qui ont précédé et donc à construire une réflexion sur la globalité et sur le long terme sur un sujet. 

La technologie peut nous aider à faire le tri dans toutes ces informations contradictoires, et c’est bien plus complexe que d’opposer “fake news” et “vraies news”. Des outils peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à  mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée… C’est tout un travail d’identification et de traçabilité de l’information, pour reprendre un terme utilisé en agroalimentaire.

 

“Des outils comme Flint peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée…”

 

Peux-tu nous parler du robot Flint que tu as créé ?

Flint c’est exactement ça : Flint utilise l’intelligence artificielle incarnée par des robots, mêlée à l’intelligence humaine par le biais d’un entraînement de ces robots et d’une interaction régulière avec eux pour mieux faire face à la surinformation et à la désinformation. Flint aide à gagner du temps en faisant une sélection d’articles, de vidéos de qualité et personnalisés. L’objectif n’est pas seulement de nous protéger de la masse d’informations, car on a tendance à parler principalement de ses aspects négatifs, mais aussi d’en profiter. C’est une chance incroyable : nous avons accès à tellement de sources d’informations qu’il y a des opportunités extraordinaires qui nous permettent d’aborder ensemble la complexité du monde pour collectivement trouver des solutions.

L’objectif de Flint est de nous aider à devenir visionnaire du monde et des solutions à trouver, et visionnaire aussi de nos secteurs d’activité quand on est un acteur, décideur ou un militant. Un autre objectif est d’essayer de livrer des ressources qui permettent d’aller un peu plus loin dans l’interprétation de l’information pour mieux développer l’esprit critique et notre capacité à faire face aux informations contradictoires.

 

Comment perpétuer le débat dans un monde noyé dans des informations de qualité variable ? 

C’est une vraie problématique : on entend souvent que le débat est devenu impossible. Je ne sais pas ce qu’il en était avant, mais comme aujourd’hui le débat est plus global et plus interconnecté, ça devient assez cacophonique. La nature même des réseaux sur lesquels se passent les débats, que ce soient les plateaux-télé et les réseaux sociaux notamment, les rend encore plus inaudibles parce que ces plateformes favorisent la rapidité du traitement de l’information.

Le problème avec le débat c’est la manière dont on l’aborde. Je pense qu’il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde. Il faudrait être très intellectuel pour comprendre la complexité du monde, ce qui la rend inaccessible à la majorité de la population, moi y compris, qui n’a pas le temps de réfléchir à tout ça. Le débat doit nous servir à aborder la complexité collectivement, chercher à mieux comprendre les problématiques tout en se respectant pour trouver des issues. Il faut qu’on ait une approche beaucoup plus tournée vers les solutions et vers des débats constructifs, sachant qu’il n’y a pas de vérité. Pour réfléchir et pour débattre, il faut savoir s’appuyer sur les données à peu près exactes et objectives. Toute donnée peut être interprétée de différentes manières, alors nous devrions faire en sorte d’au moins asseoir chaque débat sur une sélection de données objectives sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord, sinon il n’y a pas de débat possible.

 

“Il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde.”

 

Quel souhait aimerais-tu voir exaucé par rapport à notre façon d’envisager la technologie et le progrès plus généralement ? 

Je pense qu’on a une approche parfois négative de la technologie et du progrès car on dit que c’est ce qui a créé le dérèglement climatique, que ça nous a rendu isolés… La technologie comme tout outil doit avoir ses règles pour qu’il n’y ait pas d’abus. Toute nouvelle technologie doit générer des règles d’usage. Je pense que l’approche de la technologie doit se faire en termes d’usage, car les nouvelles découvertes de la science sont toujours des progrès. La question est celle du rapport entre science et conscience:  doit-on tous se cloner pour devenir immortels ? Sûrement pas. Mais est-ce que cela veut dire qu’il ne faut pas explorer la technologie du clonage ?  C’est une autre question. Il y a une vraie différence entre le développement de la science et la manière dont on l’utilise. La technologie n’a jamais été mauvaise en soi, ce sont l’usage qu’on en fait et la manière dont on la fabrique qui sont les clés. Il faut créer de vrais débats de société basés sur de vraies connaissances pour mieux éduquer, et il faut militer pour une plus grande transparence et une plus grande démocratisation dans l’évolution des technologies, ce qui n’a pas été le cas de ces dernières années.

Biodiversité : du pourquoi au comment

Alain Renaudin est président-fondateur de NewCorp, cabinet de conseil à la croisée des chemins entre stratégies de communication et stratégies d’opinion. Passionné par le développement durable et le biomimétisme, il fonde en 2015 Biomim’expo, le grand rendez-vous des acteurs et parties prenantes du biomimétisme et des approches bio-inspirées.

 

Peux-tu présenter ton parcours et tes aspirations ?

Ancien directeur général adjoint de l’IFOP, j’ai passé une partie de ma carrière à sonder l’opinion publique sur beaucoup de sujets en m’intéressant plus spécifiquement aux enjeux de société et de mutation. Je me suis intéressé à la façon dont on peut essayer de comprendre et suivre le monde d’aujourd’hui pour mieux l’anticiper et y participer, et comment les grandes entreprises et les pouvoirs publics peuvent mieux lire l’opinion publique et comprendre ce qu’elle attend d’eux. Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe.

En 2002, suite au sommet de Johannesburg, j’ai développé l’Observatoire du Développement Durable au sein de l’Ifop, qui était une grande consultation pour appréhender ce que les citoyens comprenaient de cette notion, et comment ils évaluaient son adéquation avec une centaine de grands acteurs, comme L’Oréal ou encore Leclerc. Nous avons pu observer une convergence autour du sujet du développement durable, avec l’évolution des réglementations, les nouvelles lois NRE pour que les entreprises cotées rendent compte. Je suis devenu progressivement référent dans cet univers, travaillant avec des groupes industriels, des associations, des sphères politiques.

Défricheur de ces courants d’opinion, je pars du postulat que la société civile est le moteur de la transition et que l’entreprise est le nouvel acteur politique de par sa capacité à créer de l’impact. On peut d’ailleurs constater que la sphère privée est aujourd’hui plus motrice que la sphère publique sur des sujets comme la biodiversité. L’entreprise doit se réguler pour son intérêt propre, pour réconcilier enjeux écologiques et économiques. Plus cet intérêt rationnel sera puissant, plus l’effet de levier sera important.

 

« Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe. La société civile est le moteur de la transition et l’entreprise le nouvel acteur politique. »

 

La question du biomimétisme est de plus en plus mise en avant aujourd’hui, pourquoi ?

En 2010, NewCorp Conseil, le cabinet de conseil que j’ai fondé, est consulté pour un projet de création d’un réseau de fédérateurs autour du biomimétisme, parti de la réhabilitation de quartiers militaires. Le Ceebios, centre d’études et d’expertises en biomimétisme, s’est alors construit autour de cette idée de fonder une association regroupant des acteurs pluridisciplinaires autour de cette thématique. Je me suis plongé dans cette notion de biomimétisme qui pour moi permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». La bio-inspiration est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable. On s’éloigne de la conception anthropocentrée, car bien des réponses résident dans la nature.

Cette approche est de plus en plus en résonnance avec le monde qui nous entoure et avec ses attentes. On connait de mieux en mieux le vivant, et plus on le connait, plus on souhaite en apprendre. Ce changement de regard permet de s’orienter vers la recherche de solutions pour vivre mieux. Nos enjeux sont de plus en plus fondamentaux. La redécouverte de la nature et de nos écosystèmes comme solution au développement durable prend tout son sens.

 

« Le biomimétisme permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». C’est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable »

 

Pourrais-tu me citer des innovations emblématiques du biomimétisme ?

On trouve beaucoup d’initiatives de groupes industriels privés, comme au sein de la recherche avancée de L’Oréal. Le biomimétisme arrive comme nouveau chemin pour trouver des alternatives au service des enjeux de recherche mais aussi de RSE et de développement durable. L’Oréal a été jusqu’à créer une équipe championne du biomimétisme au sein de sa recherche avancée, pour définir une méthodologie et des axes de recherche bien précis. C’est parce que la RSE et la recherche ont décidé de travailler ensemble que le chemin du biomimétisme émerge.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la tendance à trouver des substituts aux produits chimiques notamment pour l’agriculture, avec une chimie réinventée et bio-inspirée au service de la propulsion de substituts aux produits de synthèses phytosanitaires utilisés dans l’agriculture conventionnelle.

Je citerais ainsi la dispersion de phéromone comme substitut aux pesticides. Le biomimétisme propose des alternatives durables aux voies traditionnelles.

 

Biomim’expo, le rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées que tu as créé, est partenaire du Défi Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi cette synergie ?

J’aime les initiatives qui encouragent plus qu’elles ne sanctionnent. Il faut aider et accompagner les projets. Le Défi Biodiversité porté par ENGAGE permet d’accélérer une envie de transformation des entreprises et permet d’aider à faire grandir et passer des caps. Le monde d’après a déjà commencé et il adviendra de ce qu’on décide de faire grandir aujourd’hui.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

J’aimerais un monde dans lequel on s’intéresse plus aux forêts qui poussent qu’aux arbres qui tombent. Il faut s’intéresser au positif, la critique doit être constructive. Dans ce monde, les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais des Hommes qui disent oui. Nous manquons de leadership aujourd’hui sur ces sujets, il y a beaucoup d’initiatives individuelles dans la société civile mais nous avons besoin de visions.

Je souhaiterais également que l’humanité redécouvre sa communauté de destin et son projet collectif, car les frontières nationalistes n’auraient plus de sens. Dans les œuvres de science-fiction, lorsqu’un enjeu guette le monde, il y a souvent un gouvernement mondial qui se met en place, et c’est cette idée de destin collectif et non plus individuel et patriotique que j’aimerais voir émerger.

 

« J’aimerais un monde où les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais qui disent oui.
Nous avons besoin de leadership et de visions sur ces sujets »

 

Une œuvre d’art qui représente ta vision ?

Je pense à l’initiative de l’Orchestre National de France durant le confinement où les musiciens ont enregistré une symphonie à distance.

Je suis captivé par la capacité qu’ont les musiciens de créer à plusieurs une harmonie d’une ampleur qui nous dépasse, qui dépasse la somme des individus qui la compose. C’est fascinant de voir ce que l’on peut produire et créer collectivement et la résonance que cela peut avoir.

 

 

Se transformer pour perdurer

Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia, acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.

 

L’ambition de PIkaia est d’accompagner “la métamorphose et la résilience des organisations”, pourquoi est-ce indispensable aujourd’hui ? 

Ce qui est assez intéressant c’est que cette formulation-là a été choisie il y a trois ans, et aujourd’hui tout le monde parle de résilience. Le constat que l’on fait, c’est que la stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. Il faut se rendre à l’évidence : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’interdépendance radicale où tout est interconnecté, que ce soit au sein de la sphère économique, mais aussi au sein des relations entre l’économie et le vivant, et entre les différents acteurs du vivant. Cela suppose de réfléchir fondamentalement à ce que cela signifie de créer de la valeur dans ce monde-là, et inévitablement travailler sur la question de la raison d’être des entreprises : pourquoi sont-elles là ? À quoi sert leur modèle économique ? Qu’est-ce qu’elles apportent par leurs activités ?

Le deuxième enjeu qui se pose est de déterminer comment les entreprises peuvent continuer d’exercer cette raison d’être compte tenu des changements qui s’opèrent. Cela revient à se concentrer sur l’essentiel, à être capable d’identifier ce qui ne doit pas changer et surtout à accepter ce qui doit changer. Le monde se transforme, et l’entreprise doit suivre la dynamique.

Par ailleurs, dans des périodes d’incertitude ou d’instabilité, la plasticité évolutive, autrement dit la capacité à s’adapter, est primordiale. D’autres capacités s’avèrent indispensables : la capacité à identifier des ressources qui n’étaient pas assez prises en compte jusqu’ici et qui vont devenir essentielles, la capacité à coopérer au sein d’écosystèmes économiques… Il faut opérer un retour aux sources de l’évolution, au sens biologique du terme. Quand Darwin écrivait « survival of the fittest », ce n’est pas la survie du plus apte, mais la survie du plus adaptable. Aujourd’hui c’est la capacité à s’adapter au changement qui est prioritaire.

 

« La stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. »

 

Quels sont les principaux leviers de cette métamorphose pour les organisations ?

Le premier levier en interne est l’identification des ressources sur lesquelles l’entreprise va pouvoir s’appuyer pour s’appuyer pour effectuer cette métamorphose. Il s’agit souvent de ressources immatérielles, de compétences, de relations de confiance… Les ressources immatérielles sont vraiment la clé : l’accès à l’information, la compétence, la manière dont l’entreprise va constituer, ou non, un noeud dans un réseau d’acteurs…

Un autre levier correspond à l’identification des gisements de coopération, c’est-à-dire de se demander de qui l’entreprise dépend, qui dépend d’elle, avec qui elle coopère déjà et avec qui elle aurait intérêt à coopérer.

 

De ton point de vue, quelle serait la nouvelle définition de la valeur qu’il faudrait développer ?

Pour moi, on parlerait de valeur nette, en intégrant les externalités dans le modèle économique. L’externalité va devenir un concept de plus en plus clé : une externalité n’en est une que si on n’en a pas conscience et aujourd’hui, l’entreprise est amenée à se rendre compte de ses externalités. Si elle ne le fait pas elle-même, d’autres se chargeront de le faire ce qui veut dire que la société n’accepte plus que les entreprises fassent peser des coûts cachés sur leurs clients voire sur l’ensemble de la société. L’objectif est de réintégrer les externalités dans le modèle économique et faire en sorte de débarrasser l’écosystème client, la société au sens large, du fardeau de ses externalités. 

D’autre part, l’identification de la valeur créée par l’entreprise par le biais de ses externalités positives est essentielle car il faut également que ça soit une opportunité d’un point de vue économique pour cette dernière. Très souvent, on va chercher à corriger les externalités négatives sans identifier les externalités positives ou sans regarder comment créer des modèles économiques qui pourraient générer plus d’externalités positives entraînant une notion de partage équitable de la valeur. Il est normal qu’une entreprise bénéficie d’une part de la valeur qu’elle a créée.

 

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de perma-économie que tu as développé ?

Il s’agit de l’application et l’extension des principes de la permaculture à l’économie au sens large. La permaculture se résume par l’idée qu’on ne nourrit pas la plante, on nourrit le sol. Autrement dit, on prépare les récoltes futures tout en travaillant sur la récolte présente. Il existe une notion constante d’enrichissement du sol en tant que facteur de production. On travaille donc avec la biodiversité, qu’on accueille et qu’on fait en sorte de développer et de régénérer sur ce sol pour qu’il soit de plus en plus riche et de plus en plus apte à supporter les récoltes futures. Le concept de sol étendu au sens large dans l’économie en général, c’est la société, les humains, la biosphère. L’idée est d’avoir une économie qui, tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social, de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité.

 

« La perma-économique, c’est l’idée d’avoir une économie qui,
tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social,
de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité. »

 

Penses-tu que les collaborateur.rice.s des organisations ont aujourd’hui la possibilité d’accélérer la transition de leur organisation ?

Les salarié.e.s sont détenteur.rice.s de compétences qui ne sont pas valorisées au sein d’une entreprise. Saisissons l’occasion d’identifier, de recenser et de valoriser ces compétences qui peuvent être des compétences techniques, des compétences-métier, des savoir-êtres, des compétences naturalistes…

De la complexité au rebond

Virginie Raisson-Victor est chercheuse-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins Sans Frontière. Forte de son expertise sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision sur l’entreprise résiliente dans une période de complexité due à la crise sanitaire.

 

Comment qualifierais-tu ton métier de prospectiviste ?

Déjà, il faut rappeler que la prospective ne consiste pas à prédire le futur, mais plutôt à redonner des clés de compréhension et des moyens d’action à un individu, une entreprise, une communauté, pour infléchir des tendances vers un futur souhaitable. L’idée, c’est donc de comprendre l’interaction entre l’Homme et son environnement au sens large et d’en décrypter les mécanismes systémiques pour ensuite établir des scénarios et permettre aux acteurs d’orienter leurs actions, décisions ou stratégies.

Depuis quelques années cependant, l’exercice devient particulièrement difficile car la complexité de notre « système monde » s’est sensiblement accrue. Les coronavirus en sont des illustrations puisqu’ils associent dans un même système notre régime alimentaire, l’urbanisation, la déforestation, l’élevage industriel, le tourisme, le transport aérien, les systèmes de santé, la transparence, etc. Par conséquent, la difficulté consiste à déterminer où et comment agir pour être efficace.

 

Pour pouvoir agir efficacement justement, quels sont pour toi les enjeux majeurs à saisir ?

Il me semble que nous sommes face aujourd’hui à un problème de calendriers et d’indicateurs. Les calendriers, ce sont ceux des crises sociales et sanitaires qui exigent d’apporter des réponses immédiates et d’être également très rapidement efficace. De la même façon, le calendrier des entreprises procède du temps court des bilans et rendus de comptes. Vient ensuite le calendrier des politiques publiques qui s’aligne sur la durée du mandat des élus exigeant d’eux d’afficher des résultats sous 3 à 5 ans. Enfin, il y a le calendrier du climat et de la biodiversité dont l’unité de mesure est à minima la décennie, plutôt davantage. Résultat : au moment des arbitrages, le court terme l’emporte toujours sur le long terme et il est donc très difficile d’intégrer la contrainte climat dans les paramètres de décision… sauf à changer d’indicateurs dans les rendus de compte.

Aujourd’hui, les indicateurs qui structurent les politiques publiques mesurent surtout l’emploi (taux de chômage) et la croissance (PIB). On ne juge pas les élus sur les émissions de CO2 évitées ou la préservation des écosystèmes mais sur l’évolution du niveau de vie. Quant au principe de précaution, il ne s’applique que si la santé est en jeu. De la même façon, la qualité d’un chef d’entreprise se mesure en compétitivité, en amortissement et en dividendes. Pas en ressources économisées ni en contribution à l’intérêt général.

Pour sortir de ces mécanismes qui opposent long terme et court terme, niveau de vie et climat, compétitivité et intérêt général, il conviendrait donc de revoir ensemble les mécanismes de gouvernance, les modes d’arbitrages et les indicateurs de performance pour les ajuster à la complexité du monde et à la contrainte environnementale. 

En même temps, il convient également de construire un récit collectif qui associe l’ensemble des parties prenantes, c’est à dire les citoyens-consommateurs, les entreprises et les pouvoirs publics. C’est le seul moyen d’amorcer une dynamique de changement systémique et positif. Les réactions hostiles aux propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat en sont une illustration qui montre que la transition n’aura pas lieu sans l’assentiment des entreprises. De la même façon, à défaut de vision et de récit collectif, l’État se limite à arbitrer entre des intérêts divergents au lieu d’être le promoteur de l’intérêt général.

 

 « La réconciliation entre le court et long terme et la construction d’un récit collectif
sont des enjeux majeurs dans notre contexte actuel »

 

Aujourd’hui on parle beaucoup de résilience, qui est aujourd’hui, à mes yeux galvaudée, car il sous-tend souvent l’idée d’un retour à la situation initiale, ce qui n’est pas souhaitable. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

A l’origine, la résilience est une notion apparue en physique des matériaux, et qui a ensuite été reprise dans le champ de la psychologie. Et dans les deux cas, elle désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose de nouveau à partir d’une rupture, d’un choc ou d’une crise. La résilience renvoie donc bien à un état nouveau et non à la capacité de résister et de retrouver son état initial. Pourtant, c’est souvent ainsi qu’on l’utilise en confondant résilience et robustesse. Mais contrairement à la notion de robustesse, la résilience qu’il nous faut développer aujourd’hui pour relever le défi environnemental et la crise sociale exige de nos sociétés certains renoncements pour libérer l’imagination, l’innovation, la recherche et l’exploration.

 

« La résilience désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose
de nouveau à partir d’une crise. C’est une source d’innovation infinie »

 

On peut également faire une analogie avec le processus de deuil. Ici on parlerait du deuil d’un modèle économique et de croissance qui n’est plus tenable.

Dans le deuil, il y a cinq étapes. La première étape est celle du choc et du déni, que l’on a, je crois, dépassé collectivement. Le deuxième stade, c’est celui de la colère. La colère des classes moyennes ou des Gilets jaunes par exemple, face au recul (réel ou relatif) de leur niveau de vie. Une colère qui s’inscrit aussi en arrière-plan de la progression du populisme ou du complotisme. La troisième phase, c’est celle du marchandage qui tente de différer le renoncement, ou d’en négocier les termes. Là, on pense davantage au marchandage des entreprises et des lobbies qui s’efforcent de résister aux nouvelles normes et contraintes sociales et environnementales. La quatrième phase, potentiellement la plus longue est celle de la dépression. Celle, par exemple, des jeunes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant dans un contexte environnemental dégradé. Celle de tous ceux qui renoncent à aller voter et qui s’accommodent du dépit. Pour finir, la cinquième et dernière phase est celle de l’acceptation et de la reconstruction. Celle de la résilience.

Mais le problème, c’est que les différents acteurs de la transition ne sont pas tous au même niveau du processus de deuil. Il reste à espérer que la crise de la covid facilite le renoncement de ceux qui résistent encore au changement en même temps qu’elle donne des ailes et de la place à ceux qui, en étant plus avancés dans le processus, ont les moyens d’être force de proposition. C’est le cas de certaines entreprises qui ont déjà changé de statut, de fonctionnement voire de modèle économique

 

Comment qualifierais-tu justement la responsabilité des entreprises, qui ne sont pas toutes au même stade de la résilience ?

Il me semble que leur responsabilité procède au moins de trois choses.
D’abord, de la connaissance. Une connaissance aujourd’hui largement accessible à tous. Donc il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de ce que l’on sait des interactions entre l’homme et son environnement.
Ensuite, du droit, sous la forme de normes et de règlementations. Or il est certain que le droit va continuer d’évoluer, notamment dans le sillage de la loi PACTE qui, d’ici quelques années, pourrait devenir plus contraignante sur les questions de mission et de responsabilité.
Enfin, il y a la responsabilité sociétale, que revendique et défend de plus en plus la société civile (salariés, consommateurs, citoyens, associations, watchdogs, mouvements pour la jeunesse…) jusqu’à s’emparer du permis d’exploiter (licence to operate) à la faveur de campagnes eco-citoyennes, de pétition, d’occupation de terrain, de rébellion, etc.

Maintenant, dans certains cas, il peut apparaître que certaines activités ne sont désormais plus compatibles avec l’intérêt général et la responsabilité qu’elle engage. C’est le cas des centrales à charbon dont on doit programmer la fermeture. Plus largement, on peut redouter que des secteurs d’activités soient lourdement impactés par la transition. Pour autant, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. À la faveur d’autres transitions dans le passé, de très nombreuses activités et métiers ont disparu. On ne trouve plus aujourd’hui d’allumeurs de réverbères, d’opératrices téléphoniques ou de poinçonneurs dans le métro. De la même manière, la transition numérique accomplie depuis 20 ans, et sans consentement préalable, a transformé certaines activités et déplacé l’emploi. Pourquoi serait-ce moins acceptable si c’est le climat et l’environnement qui l’imposent ?

Autrement dit, la véritable responsabilité de l’entreprise aujourd’hui, c’est de désinvestir sans délais des secteurs, capitaux ou activités qu’elle sait toxiques ou prédateurs, et d’investir dans d’autres, qui permettent de concilier création de valeurs et intérêt général. Ainsi, elles donneraient tout son sens à la notion de résilience.

 

« La transition numérique a fait disparaitre de nombreux métiers et activités…
Pourquoi serait-ce moins acceptable au nom du climat ? »

 

Tu vas intervenir lors des ENGAGE CALLS Corporate, quel message souhaites-tu transmettre aux dirigeant.e.s et manageur.euse.s ?

Puisque le changement de paradigme économique, écologique et sociétale est irrémédiable, pourquoi ne pas s’en saisir au plus vite pour se donner la chance de réussir, d’être robuste à l’avenir qui vient, d’être attractif auprès des talents et ajusté aux exigences des jeunes générations.

 

Quel serait le premier pas pour se lancer dans cette transition ?

La réponse n’est pas universelle, cela va dépendre des freins des dirigeant.e.s. et de la situation de l’entreprise. Mais partout il y a des leviers de mise en mouvement : il faut trouver le bon levier et accepter de se faire accompagner pour réussir cette transition.

 

Le pouvoir du collectif

Chloé Grabli, fondatrice de Mensch Collective, est spécialiste de l’intelligence collective, et intervenante au sein du programme Transformation de l’ENGAGE University. Elle nous présente ici les raisons de l’explosion des démarches participatives au sein des entreprises.

 

Comment qualifierais-tu ton métier ?

Mon métier consiste à intervenir dans des situations complexes, nouvelles, dans lesquelles le décideur accepte de ne pas savoir et a besoin de l’autre. Et dans la crise dans laquelle nous sommes, synonyme d’incertitude, ces situations se multiplient. Je mets en place des dispositifs qui permettent à un collectif de répondre à une question pour laquelle le décideur n’a plus de réponse suffisamment claire. Chacun apporte sa subjectivité, mais aussi son expérience concrète pour apporter une réponse plus juste et plus complète. Cette méthode nécessite d’accepter de se faire transformer par la pensée de l’autre. Elle crée aussi un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort et une responsabilité vis-à-vis des décisions qui sont prises.

Ce n’est certainement pas une question de mode mais un outil fondamental pour décider en période d’incertitude et de complexité.

 

‘On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.’

 

Une soif de participation semble monter dans la société civile, ressens-tu la même tendance en entreprise ?

Il n’y a pas une seule réponse à cette question. Cela dépend beaucoup de l’entreprise dans laquelle on travaille, de ce qu’elle vise, et de ses propres motivations.
On dit souvent que l’on travaille pour trois motivations fondamentales : gagner sa vie, contribuer au monde et se développer personnellement. Chacun recherche et essaie de trouver un équilibre entre ces trois dimensions. Ce que je constate aujourd’hui, c’est la multiplication des profils de slasheurs, de personnes qui cumulent les métiers, car trouver cet équilibre dans un seul métier, une seule organisation, est extrêmement difficile.
De nombreuses études sociologiques ont montré que le mal-être au travail, la souffrance voire le burn-out émanaient de systèmes malsains que nous avons créés. On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.

Le succès de l’engagement et de la participation est donc étroitement corrélé à l’ambition, à la raison d’être de l’entreprise, pour reprendre une terminologie à la mode. La participation, pour qu’elle soit efficace et non déceptive demande aussi la pleine transparence et la sincérité des instances gouvernantes. La consultation n’est pas une démarche de séduction auprès des collaborateurs, mais sincère et utile qui aide le dirigeant à décider, car ce rôle lui incombe toujours et pleinement.

 

On parle beaucoup de l’engagement des collaborateurs. Que mets-tu derrière cette notion ?

L’engagement, c’est passer de « c’est ton problème » à « c’est notre problème ». Par exemple pendant longtemps, la stratégie d’une Business Unit restait du ressort de son dirigeant. Aujourd’hui, elle peut devenir un objet commun, co-construit avec tous les collaborateurs, qui sont plus conscients des enjeux concrets, plus au cœur de l’écosystème, que le dirigeant. Cela apporte de la pertinence, de la cohérence et à terme de l’engagement.

 

A quelle œuvre d’art te fait penser ton métier ?

Je pense à l’Atelier des Lumières. Car déjà c’est une expérience. Il y a de la résonance, des correspondances entre les arts visuels et la musique. Les hypnotiseurs diraient que nos sens sont saturés et que l’expérience nous subjugue. Je trouve que l’on expérimente aussi cette sensation dans certains ateliers d’intelligence collective, où l’on peut ressentir ce même éclat, cette sensation de résonance, de vibration, c’est du moins ce que je recherche.

A l’Atelier des Lumières, je trouve que le spectateur devient acteur, c’est cela aussi la promesse de l’engagement et de l’intelligence collective, chacun devient acteur de son destin et participe à une aventure plus grande que lui.

 

‘Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée
avec un autre différent de moi.’

 

Enfin, comment qualifierais-tu tes futurs désirables ?

Ils sont très liés à la connexion des différences, des diversités. Nous sommes de plus en plus connectés à des personnes qui nous ressemblent, ce qui nous appauvrit. Je suis particulièrement sensible à l’inclusion intergénérationnelle par exemple.

Je souhaiterais aussi que l’humanité se remette à penser, à accepter le débat. J’ai l’impression que l’on se perd dans la pensée unique ou dans des débats stériles ou caricaturaux, ce qui finalement revient au même.
Et bien-sûr, je rajouterais une grosse pincée de plaisir, un retour à la joie.

Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée avec un autre différent de moi.

Les imaginaires se transforment

Stéphane Hugon, sociologue de l’imaginaire, nous parle de l’évolution de notre rapport au travail. Il analyse les transformations sociétales et culturelles à l’œuvre, le deuil de certains idéaux et les nouvelles valeurs qui le réinventent.

 

Tout d’abord, c’est quoi un sociologue de l’imaginaire ?

Pendant très longtemps en Occident, on faisait une différence entre le réel et l’imaginaire. L’avantage de toutes les sciences humaines, c’est de considérer qu’il y a une réalité à partir du moment où il y a une interaction sociale. Un phénomène social c’est à la fois la co-construction d’une partie tangible et d’une partie que je projette dessus. La réalité se complète donc d’une part qui est totalement imaginaire. Si l’imaginaire nous permet d’accéder à la réalité, cela veut dire qu’on peut classer les expériences sociales en fonction de l’imaginaire des personnes. Et avoir une cartographie des imaginaires d’un public, ça nous permet de voir et d’anticiper certains modes de compréhension, certains modes de consommation, etc.

  

Quelles sont les grandes transformations sociétales et culturelles en cours aujourd’hui et qu’est-ce que la crise sanitaire a accéléré ?

La crise du covid n’est que le révélateur d’autres crises. Si on prend juste les dix dernières années, il y a au moins quatre crises qui ont transformé notre imaginaire occidental héroïque. Tout d’abord la crise de 2008 a été une crise de confiance, et pas seulement auprès des institutions financières, montrant une cassure entre le capital et le travail. En 2015 la crise a été d’un autre ordre, suite aux attentats, conduisant à une certaine vulnérabilité, à plus d’humilité. Ceux qui ne se considéraient pas comme cibles le deviennent. C’est la fin du principe de l’invincibilité qui a porté toute la période post Seconde Guerre mondiale.

La crise des gilets jaunes révèle une certaine saturation de la promesse de progrès de l’après-guerre, et témoigne d’une véritable désorientation. La partie la plus aisée de la population a repris les codes, notamment dans la consommation, de tout ce qui était culture populaire, les codes de la paysannerie, l’imaginaire de l’artisan, et les a reconstruits. Les classes populaires sont restées bloquées dans un modèle caduque, symbolisé par la grande distribution. La tension n’était plus tenable.

 

Comment cette évolution impacte-t-elle notre rapport au travail ?

Il y a deux significations au mot sens. Il y a la direction et la signification. Pendant très longtemps les générations ont préparé, construit leur l’avenir. Aujourd’hui, le sens devient l’ici et le maintenant. Ce qui est désormais privilégié, c’est l’expérience de travail : l’ambiance, la nature des interactions, les liens. La carotte du futur s’est évaporée. Ce sont deux temporalités totalement différentes.

 

Cette mutation de notre rapport au travail a-t-elle une dimension générationnelle ?

C’est plus compliqué. Chez les jeunes générations, certains vont toujours planifier sur le long terme, d’autres au contraire vont vivre dans l’instant. Pourtant des signaux faibles montrent une évolution vers cette notion de l’ici et du maintenant, d’une forme de présentisme. C’est comme l’empreinte de la génération post guerre qui a inventé le corps, la jouissance, le mythe du rebelle.

 

Aujourd’hui, que veut dire trouver du sens dans son travail ?

Le sens revêt plus que jamais différentes significations.  Il y a des signaux faibles qui nous montrent que certains jeunes sont particulièrement attentifs à la posture de l’entreprise par rapport à son écosystème, à ses responsabilités. Après une génération qui, par contrainte, a désinvesti la scène professionnelle comme lieu d’accomplissement de soi, et qui a appris à construire son existence en dehors de l’entreprise.
Depuis un an, on constate une accélération de cette prise de conscience. Ce n’est pas encore massif ou majoritaire, mais la tendance ne peut être niée. Et l’entreprise va devoir se positionner.

 

Quel est votre présent désirable ?

On observe un éclatement des imaginaires, de la manière de percevoir le monde, d’interagir avec lui. Mon présent désirable, ce serait de permettre à tous de se rendre disponible et de partager cette interculturalité de l’imaginaire.

Dépolarisons-nous…

Marianne Hurstel est Vice-Présidente de BETC Euro RSCG. Directrice du Planning stratégique et du Consulting, elle pilote de nombreuses études prospectives internationales. Au cœur de la crise du Covid-19, BETC et le groupe Les Echos-Le Parisien ont mené une enquête d’opinion internationale (France, Angleterre, États-Unis, Chine, Inde, Brésil) pour comprendre l’impact de la crise sur les sociétés et les mentalités. Marianne Hurstel nous présente et commente les résultats de cette étude.

D’abord, suite au choc sans précédent de la crise sanitaire, la première observation est une radicalisation de la volonté de changement des populations.

D’une part, les personnes sensibles aux enjeux planétaires qui étaient jusqu’alors plutôt optimistes et favorables à la stratégie des petits pas semblent prendre conscience de la nécessité d’une transformation profonde de la société et de la restriction de certaines libertés individuelles. Par exemple via un projet politique ambitieux, comme la mise en œuvre des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat.

Nombreux.se.s sont aussi celles et ceux pour qui une forme d’effondrement est inévitable afin de faire table rase et marquer un nouveau départ de nos sociétés. Cette radicalisation traduit notamment une profonde crise de confiance en notre système politique, en leur capacité à supporter les chocs à venir et à réaliser l’urgente transition écologique. La démocratie telle que nous la connaissons est de plus en plus remise en question.

D’autre part, la part de personnes sceptiques ou indifférentes aux enjeux environnementaux et sociétaux reste stable.

Cette polarisation des valeurs laisse présager une intensification des tensions au sein des sociétés qui sont pourtant amenées à faire des choix décisifs pour leur avenir.

D’ailleurs, si la majorité des gens veulent du changement, ils ne s’accordent pas pour autant sur les modalités de ce changement. Faut-il passer par plus de social, de solidarité, de protection de l’État voire par un repli sur soi, ou par plus d’ouverture, d’investissement et de croissance ? C’est un débat houleux qui, là encore, témoigne d’une polarisation des valeurs au sein des sociétés.

Dans ce nouveau contexte favorable au changement, les entreprises et les marques peuvent aussi engager leur transformation. D’autant plus qu’elles ont gagné en crédibilité grâce à leur réactivité et leurs initiatives de solidarité durant le confinement.

Toutefois, elles font aussi face à deux freins majeurs :

  1. Malgré l’évolution tangible des mentalités partout dans le monde, les règles économiques en vigueur n’ont pas changé.
  2. Avec la crise économique qui s’annonce, la demande des consommateurs se porte inéluctablement vers le pouvoir d’achat.

Entre le « produire plus et moins cher » et le « produire moins mais plus vertueusement », les marques devront arbitrer.

Pour l’instant, elles peuvent se rassurer de l’émergence d’un nouveau consensus post-covid autour des besoins essentiels, de la production locale, du « homemade », des services digitaux mais aussi des loisirs.

 

Ces nouvelles tendances peuvent permettre aux marques de relancer leurs activités. Elles ne seront cependant pas suffisantes pour convaincre la part croissante de « radicaux ».  Ces derniers attendent plus des marques qu’une production locale et des produits plus « durables ». Au-delà des mesures marketing souvent discutables, les consommateurs souhaitent qu’elles prennent la mesure des enjeux planétaires et qu’elles mettent en œuvre des stratégies ambitieuses pour aller vers des modèles plus vertueux, de résilience, de circularité, d’autosuffisance. Le changement de paradigme nécessite des transformations profondes et coûteuses. Les entreprises seront-elles prêtes à en payer le prix ?

 

Quel doit être le rôle de la publicité dans les mois à venir ?

Pour Marianne Hurstel, les publicitaires sont un medium privilégié entre les citoyens-consommateurs et les marques. De fait, il est de leur responsabilité de mettre en lumière l’émergence tangible d’un nouveau modèle de préférence qui ne prend plus uniquement en compte le produit/service mais aussi le comportement global de l’entreprise : le choix de ses partenaires, le traitement de ses collaborateurs, de ses fournisseurs et partenaires, la stratégie à long terme, la relation aux actionnaires, etc.

Les entreprises qui sauront intégrer pleinement ce nouveau modèle et concilier le plaisir individuel à court terme et la responsabilité collective à long terme sortiront de la crise par le haut.

 

 

 

 

Elargir la notion de (ce qui est) capital

Bruno Roche est chef économiste du groupe Mars. Il nous parlera de l’économie de la mutualité et de la possibilité d’inventer d’autres modèles pour les entreprises afin de les mettre au service du bien commun et de ce qui compte vraiment.

 

Vous êtes sur le point de lancer la Fondation de l’Économie de la Mutualité. D’où vous est venu ce projet ?

Je me souviens que dès 2006, le président du Conseil d’Administration du groupe Mars challengeait son comité exécutif car il ne souhaitait pas augmenter le niveau des profits afin de ne pas fragiliser la chaîne de valeur et éviter, en augmentant les marges, de créer un appel d’air pour la concurrence. Sa vision n n’était pas philanthropique mais pragmatique : quel est le juste niveau de profit pour maximiser la performance et faire prospérer mon entreprise et son écosystème ?

A l’époque, nous nous sommes rendu compte que cette question passionnante n’avait jamais été étudiée dans la littérature économique. Nous avons alors cherché à savoir s’il serait possible de créer un modèle économique non pas basé uniquement sur la maximisation des profits des actionnaires et sur les rapports de force, mais un modèle fondé sur des rapports de réciprocité et sur une vision plus large du capital : financier mais aussi naturel, humain et social.

 

“ les capitaux non financiers sont à la fois mesurables, relativement simples, et actionnables.

 

Au bout de quatre ans de recherche nous sommes arrivés à un constat clair : oui, les capitaux non financiers sont à la fois mesurables, relativement simples, et actionnables. C’est-à-dire qu’il est possible au niveau du management de mettre en place des actions concrètes pour créer du capital humain, social, naturel, de la même manière que l’on a sait créer des marques et des produits.

Nous avons démontré que lorsqu’on augmente les capitaux non-financiers dans l’écosystème de l’entreprise, sa performance financière augmente aussi. Nous avions mis le doigt sur une innovation managériale !

 

“ Ce qui est au centre, c’est la raison d’être.

 

Comment est-il possible de mesurer ces capitaux ?

D’abord, nous travaillons avec les entreprises pour déterminer leur raison d’être et comprendre comment, à l’échelle locale, cette raison d’être peut permettre de régler un problème dans l’écosystème. Nous les aidons ensuite à identifier les points de tension dans leur écosystème ainsi que les parties prenantes qui peuvent jouer un rôle positif. Enfin, nous aidons les entreprises à mettre en place des actions concrètes pour régler le point de tension identifier et ainsi générer du capital à la fois social, humain, naturel et financier.

Le message que nous essayons de faire passer aux entreprises est qu’elles ne sont pas le centre de leur écosystème. Ce qui est au centre, c’est la raison d’être. De fait, le rôle de l’entreprise n’est pas de dominer son écosystème mais de l’organiser.

Prenons à titre d’exemple Royal Canin, l’une des entreprises du groupe Mars, avec 4 milliards de dollars de chiffre d’affaire et un modèle fondé sur la recommandation des produits par les vétérinaires, les dresseurs, les vendeurs animaliers. Nous avons mesuré des déficits de capital social et de capital humain dans l’écosystème, par exemple un déficit de confiance entre les éleveurs et les vétérinaires. Une fois ces points de tension identifiés, il est assez facile de mettre en place des mesures concrètes pour y remédier.

 

“ L’entreprise qui se décentre et dont la raison d’être est au service des autres, avec humilité, est un idéal vers lequel il faut tendre.

 

Comment être sûr que ces initiatives ne soient pas du socialwashing ou du greenwashing ?

Il est clair que si la raison d’être supérieure n’est pas alignée avec les outils de gestions, alors on créé une tension au sein de l’entreprise qui peut d’ailleurs nuire à l’efficacité économique. C’est pour cela qu’il est essentiel de proposer un nouveau mode de construction du profit, qui intègre les externalités positives et négatives et qui permette de transformer la vision globale qu’a l’entreprise de ses activités.

 

Quels seraient les futurs désirables de l’entreprise ?

Je crois que la beauté est dans le chemin, un chemin fait d’humilité et d’apprentissage. On dit d’un être humain qu’il est plus sein et fécond quand il se décentre. C’est aussi valable pour l’entreprise : l’entreprise qui se décentre et dont la raison d’être est au service des autres, avec humilité, est un idéal vers lequel il faut tendre. Les équations de création de valeur seront beaucoup plus simples et harmonieuses quand les entreprises auront cessé de croire qu’elles sont au centre d’un écosystème qu’elles doivent dominer.

 

 

 

Reprenons le pouvoir sur le numérique

Claude Tesorier est ingénieure de formation. En 2013 elle fonde Magic Makers, des ateliers pour apprendre aux enfants de 6 à 15 ans à coder, et plus largement pour aider les citoyens à comprendre le monde numérique que nous habitons.

 

Pourquoi est-il important de questionner notre rapport au numérique aujourd’hui ?

Le numérique est en train de transformer profondément la société. Au XIXe siècle, la révolution industrielle, qui a automatisé le travail mécanique, a eu un impact phénoménal sur la démographie. Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’une autre révolution, numérique, qui automatise le travail intellectuel, et il est très difficile d’en prévoir l’issue.
Ce qui est certain, c’est que ça bouge et qu’on ne peut pas faire abstraction de ce bouleversement de la société. Ceux qui disent « Je ne comprends pas, c’est trop compliqué, ce n’est pas mon problème. » prennent le risque de subir le numérique.

 

“ Un enfant qui a réussi à créer quelque chose avec du code n’aura plus jamais le même rapport avec les machines.

 

D’où t’es venue la volonté d’initier les jeunes au numérique avec Magic Makers ?

Il y a vingt ans, j’ai eu la chance de faire une école d’ingénieur et d’apprendre à programmer, et j’ai réalisé que très peu de gens étaient éduqué sur ce sujet. L’apprentissage du code n’a jamais été une fin en soi. Pour moi, c’est un outil pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et essayer de rester en maîtrise.

Un enfant qui a réussi à créer quelque chose avec du code n’aura plus jamais le même rapport avec les machines. De là vient l’ambition de Magic Makers : donner aux jeunes le pouvoir sur la technologie, c’est à dire leur montrer par l’expérimentation que le code est un support de créativité qui peut aider à résoudre des problèmes. C’est aussi leur présenter le numérique non pas comme une réalité qui s’impose à nos vies et que nous subissons, mais comme un outil que nous pouvons décider d’utiliser à notre guise et qui peut nous aider à créer des choses qui n’existent pas.

Nous vivons une époque fascinante. D’un côté, grâce à internet, nous avons aujourd’hui la capacité de nous connecter à distance les uns aux autres, et d’accéder à quantité d’informations et de connaissances de manière instantanée. D’un autre côté, nos outils numériques sont aux mains d’une poignée d’entreprises dont les décisions ont un impact considérable sur les sociétés. Et ce sans aucun impératif démocratique ni aucune régulation des objectifs poursuivis par ces entités. Comprendre conceptuellement et concrètement les ‘dessous’ du numérique est à mes yeux fondamental.

 

 

“ Comprendre le numérique mais aussi de développer les soft skills dont nous avons tous besoin.

 

Concrètement, qu’est-ce que Magic Makers ?

Magic Makers est une entreprise qui propose des ateliers extrascolaires, du primaire au lycée.
L’idée est née du constat qu’il est très difficile d’apprendre à coder à l’âge adulte, et que nos capacités d’apprentissage sont beaucoup plus importantes quand on est jeune. Apprendre à coder aux jeunes de manière simple et ludique, c’est leur offrir l’incroyable sensation de créer, un besoin fondamental chez les enfants.

Les ateliers Magic Makers permettent aux enfants à la fois de s’approprier la logique et la rigueur, mais aussi de développer leur créativité, leur capacité à se tromper et à apprendre, et le travail de groupe. Les ateliers permettent de comprendre le numérique mais aussi de développer les soft skills dont nous avons tous besoin.

 

“ Nous devrions ralentir et nous concentrer sur l’essentiel c’est-à-dire la connexion aux autres, à la vie, à ce qui entoure dans le temps présent.

 

Te poses-tu la question de la fracture numérique et des inégalités qu’elle peut entrainer ?

Nous n’avons pas encore réussi à trouver le modèle économique qui nous permettrait d’offrir durablement des ateliers inclusifs de qualité. Nous avons monté une association qui nous permet d’offrir des ateliers à des jeunes défavorisés, en partenariat avec des associations locales, mais cela ne représente pas encore une part assez signifiante de notre activité. Et nous proposons aussi des formations de professeurs ou d’animateurs périscolaires qui, à plus long terme, permettront d’avoir un impact plus conséquent.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

A quelque chose de beaucoup plus simple aujourd’hui. Nous sommes sur-sollicités, habitués à courir, alors que nous devrions ralentir et nous concentrer sur l’essentiel c’est-à-dire la connexion aux autres, à la vie, à ce qui entoure dans le temps présent.
J’espère que le confinement a permis à un grand nombre de personnes de ralentir leur rythme et que cette nouvelle façon de vivre pourra s’ancrer dans le temps.

 

La vérité algorithmique n’existe pas

Benoît Raphaël est journaliste, blogueur, entrepreneur et aujourd’hui « éleveur de robots ». Expert en innovation digitale et média, il a lancé Flint Media, une expérience collaborative entre humains et robots qui nous permet de mieux nous informer en triant des milliers d’articles à l’aide de l’intelligence artificielle.

 

Qu’as-tu appris de la crise ?

La première chose que nous avons appris durant cette crise, contrairement aux autres crises planétaires comme celle du climat, c’est que nous avions ici tous un rôle à jouer. Nous avons compris l’effet quasi-mathématique de la distanciation sociale sur la circulation du virus : si chacun jouait son rôle, nous pourrions faire basculer l’issue de la crise sanitaire.

D’un autre côté, nous avons constaté que la coordination collective n’est pas possible sans accès à une information de qualité. En cela, la crise du Covid-19 a aussi été une crise de l’information. Nous avons été surinformés, désinformés de fait qu’aujourd’hui encore, nous n’arrivons pas à savoir si la stratégie du confinement était la meilleure option ou bien notre seule issue face à notre impréparation. Même les sources scientifiques, dans lesquelles nous avons habituellement confiance, peuvent se contredire. 

“ Les algorithmes ont du mal à prédire le chaos.

 

Tu penses que les méthodes d’intelligence artificielle peuvent aider à faire face à cette crise sanitaire ?

Pas forcément. Alors que nous croyions que l’intelligence artificielle allait résoudre tous nos problèmes, les robots n’ont pas été d’une grande aide durant la crise. Pourquoi ? Car les algorithmes ont du mal à prédire le chaos et des évènements qui ne sont jamais arrivés. Cela se vérifie par exemple dans les algorithmes de recommandation d’Amazon qui n’arrivaient plus à analyser et réagir aux comportements d’achat des gens.
Nous avons fait tomber l’idée que, grâce aux données et à l’IA, nous pourrions comprendre les logiques prévisibles du monde et prévoir l’avenir.

“ Il nous faut accepter l’idée que le monde est complexe et que, par conséquent, il n’y a pas de vérité.

 

Mais alors, comment faire face à la complexité du monde ?

Il nous faut accepter l’idée que le monde est complexe et que, par conséquent, il n’y a pas de vérité. Quelles soient algorithmiques, scientifiques ou journalistiques, toutes nos méthodes pour établir des vérités sont biaisées et risquées. La grande confusion autour de l’hydroxychroroquine et du professeur Raoult en est un bon exemple.

Le seul moyen à notre disposition pour bien s’informer demain c’est de développer notre esprit critique, en nous aidant des outils algorithmiques, mais en conservant le contrôle de notre capacité d’analyse et d’interprétation. Une compétence d’autant plus essentielle dans un monde où les actions de chacun comptent. Nous devons donc être capables de douter suffisamment tout en accordant notre confiance en un certain nombre de méthodes, afin de nous faire nous-mêmes notre propre opinion par rapport à l’information que nous recevons.

“ La vérité algorithmique n’existe pas, il faut de l’humanité pour approcher la vérité.

 

Quel est l’intérêt de l’IA et de Flint dans un monde de plus en plus chaotique et incertain ?

Tout dépend de la vision que nous avons des algorithmes. Si nous considérons que l’IA est intelligente et plus objective que nous du fait de sa logique mathématique, alors nous fonçons dans le mur. Il faut arrêter avec cette idée d’une intelligence artificielle magique.
L’intelligence artificielle n’est pas très différente du racisme. Le raciste a des données partielles dont il tire des conclusions approximatives sur la base d’une modélisation du monde simplifiée. Tout comme le fait un mauvais algorithme.

L’accompagnement, la surveillance des données et des méthodes algorithmiques, ainsi que la prise de conscience des limites des algorithmes, sont des éléments essentiels pour garder le contrôle sur ce que nos robots produisent.

 

Chez Flint, nous sommes par exemple capables, grâce aux algorithmes, de nous protéger des fake news et des contenus haineux. Par contre, lorsque nous souhaitons établir des vérités, l’intervention humaine est indispensable. La vérité algorithmique n’existe pas, il faut de l’humanité pour approcher la vérité.

 

La crise du Covid a-t-elle changé ta vision des futurs désirables dans lesquels nous voulons vivre ?

Une chose m’a profondément marqué : la question de la dette publique. Il y a quelques mois, nous vivions dans un monde où toute volonté de changement ou d’investissement était assujetti au respect des contraintes budgétaires. Lorsque le monde s’est arrêté, nous avons réalisé que ce qui paraissait impossible est désormais à portée de main à condition que l’on réussisse à se mettre collectivement d’accord. L’illusion d’un système immobilisé par la dette tombe, et soudain, tout semble virtuel, relatif et donc transformable.

“ Je suis convaincu que nous pouvons globalement nous entendre sur une vision partagée. Maintenant, nous devons avancer en testant de nouveaux modèles.


D’un autre côté, que nous soyons progressistes ou conservateurs, nous avons tous des réactions très émotionnelles à cette crise, ce qui peut nous ramener à des idéologies biaisées et rigides. Qu’elles soient guidées par la peur, le catastrophisme ou la naïveté optimiste.

Je suis convaincu que nous pouvons globalement nous entendre sur une vision partagée : un monde de paix, multiculturel qui respecte les différences tout en sachant les faire interagir, un monde plus humain et plus écologique. Maintenant, nous devons avancer en testant de nouveaux modèles, à l’échelle locale mais aussi pourquoi pas à l’échelle d’une région ou d’un secteur économique. C’est seulement ainsi, pas à pas, que nous construirons cette vision et ces futurs désirables.
Nous devons nous doter des outils nous permettant de développer notre esprit critique ainsi que notre confiance dans les institutions.

 

 

Flint est en pleine campagne de financement. Pour l’aider à militer pour une meilleure information, rendez-vous sur LITA.co.

Le biomimétisme : Pour une transition innovante et durable

Kalina Raskin est la directrice générale du Ceebios, le centre national d’études et d’expertise dans le domaine du biomimétisme. Son profil transversal qui mêle ingénierie physico-chimique et biologie est le résultat de son appétence pour les sciences et sa volonté d’agir pour la transition écologique. Elle a d’abord contribué au développement du biomimétisme en France au sein de l’ONG Biomimicry Europa et de Paris Région Entreprises. Depuis 2014, elle dirige le Ceebios avec l’ambition de déployer le biomimétisme pour accélérer la transition des acteurs privés et publics.

On entend parler de biomimétisme dans les nouvelles solutions qui s’offrent aux entreprises dans le cadre de la transition écologique, peux-tu nous en dire plus ?

Il faut d’abord distinguer la bioinspiration et le biomimétisme. La bioinspiration, comme son nom l’indique, c’est s’inspirer du vivant pour l’innovation, au sens très large du terme, tant pour les produits, que pour les procédés de fabrication voire pour l’organisation générale de la société et des structures. Cependant, la bioinspiration n’est ni nécessairement scientifique, ni nécessairement durable. On la trouve par exemple dans l’art – imiter des formes, s’inspirer du vivant pour des raisons artistiques et esthétiques. Il a donc fallu définir à l’international les différents mots qui caractérisent les différentes sous-catégories de la bioinspiration. Dans ce cadre, la biomimétique correspond à l’approche scientifique de la bioinspiration dans les problématiques purement techniques.

Le biomimétisme est l’approche scientifique qui inclut la notion de durabilité et garantit la prise en compte des enjeux de transition écologique. Il repose sur le principe selon lequel au cours de l’évolution, par essai-erreur, les espèces vivantes ont progressivement acquis la capacité à s’adapter au mieux à leur environnement. Cela se traduit par des performances techniques, comme des capacités d’adhésion, des capacités de moindre résistance à l’air par exemple. L’objectif du biomimétisme est d’atteindre ces performances et ces aboutissements dans les conditions propices à la durabilité telles que l’on les entrevoit dans le vivant, qui fonctionne grâce aux énergies renouvelables, à des matériaux entièrement recyclables, à une gestion extrêmement efficace de l’information, à des consommations énergétiques optimisées…

Au-delà d’imiter une performance technique du système, le biomimétisme prend en considération le système dans son ensemble et toute sa capacité à atteindre un certain niveau d’optimisation par rapport à des flux de matière, d’énergie ou d’informations. C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

Quels sont les intérêts pour les acteurs économiques d’adopter une démarche qui s’inscrit dans le biomimétisme ?

Des enquêtes ont été menées pour comprendre les différents attraits du biomimétisme pour les acteurs économiques, au-delà d’une affirmation empirique. On peut en citer trois principaux.

En premier lieu, la créativité des approches inscrites dans le biomimétisme permet aux différents secteurs de sortir de leurs sentiers battus. En l’occurrence, quand on est ingénieur automobile, on a rarement l’habitude de faire appel à la biologie. Même dans le secteur de la cosmétique, qui comprend a priori des biochimistes et des biophysiciens, il est rare de sortir du cadre imposé par les études suivies et les premières années de carrière pour changer de regard.

Ensuite, les intérêts pour les acteurs économiques comprennent bien sûr des enjeux de performance, purement techniques, qui leur permettent de se démarquer de la concurrence dans des industries où l’on peut avoir fait le tour de ce qui marche, ou pas, en proposant des solutions alternatives.

Enfin, et surtout, il y a cette volonté de faire converger, comme je le disais précédemment, à la fois la performance d’innovation mais aussi les critères de transition écologique et de durabilité qui s’imposent à tous les acteurs de l’économie, particulièrement aux industriels.

“ C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

 

Est-ce que cette approche peut être transposée à tous les secteurs ?

Globalement, le biomimétisme est un transfert de connaissances de la biologie vers d’autres disciplines. A partir du moment où ces disciplines sont représentées dans un secteur industriel, potentiellement tout le secteur industriel pourra bénéficier à terme d’idées et de solutions issues de la bioinspiration, du biomimétisme. Que ce soit le secteur aéronautique, le secteur automobile, le secteur des transports au sens large du terme, de la construction, de l’agroalimentaire, des cosmétiques, de la santé, de l’énergie… Toutes ces grandes industries sont aujourd’hui représentées dans le collectif d’acteurs réunis autour du Ceebios et sont ceux qui manifestent à l’échelle nationale ou internationale le plus souvent leur intérêt pour le sujet. 

Aussi, dans les projets inscrits dans une démarche en biomimétisme, on reste principalement sur des segments de type produit, plus que sur des enjeux organisationnels, tout simplement parce qu’on a plus de connaissances techniques et scientifiques sur des enjeux produit – les matériaux, la chimie, les capteurs, les senseurs. Il existe moins de travaux consolidés sur tous les aspects organisationnels, c’est-à-dire ce qu’on pourrait apprendre de l’organisation d’un système biologique, d’un groupe d’espèces ou d’un écosystème naturel. Peu de travaux font le pont entre les sciences de l’écologie et les sciences humaines et sociales ou les sciences économiques. On reste encore trop souvent dans le champ de la métaphore : il faut fonctionner en cycle, il faut faire de l’économie circulaire comme les écosystèmes naturels, il faut avoir des hiérarchies potentiellement horizontales, adopter des stratégies de pollinisation comme les abeilles… Mais car cela reste abstrait et les analogies ne sont pas toujours les bonnes. En France, des travaux académiques tels que ceux menés par Paul Boulanger, co-fondateur de Pikaia, contribuent au développement du biomimétisme organisationnel.

Le biomimétisme est-il accessible à tous types d’organisations ?

En termes de catégories d’organisations, du fait des efforts importants de recherche et développement à mettre en oeuvre, ce sont souvent les plus gros acteurs qui peuvent s’approprier et s’engager dans ces démarches. A l’autre extrême, il y a aussi beaucoup de start-up dont l’ensemble du développement est d’abord lié à une approche en biomimétisme. Ce que l’on souhaite et ce que l’on commence à voir apparaître, c’est de pouvoir faire émerger ces projets et ces innovations en co-développement, pour faire en sorte que tout le tissu de PME et d’ETI bénéficie de ce qu’auront développé les grands groupes ou les start-up.

Le biomimétisme est-il synonyme de préservation de la biodiversité ?

Ce qui est fascinant avec le biomimétisme, c’est que c’est un très grand appel à la conservation de la biodiversité. La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés. On observe un changement de regard des entreprises sur la biodiversité, qui veulent de plus en plus participer à sa conservation. 

Eel Energy a par exemple développé une hydrolienne ondulante pour capter l’énergie des vagues, dont la morphologie est inspirée par l’ondulation de l’anguille. On sort du modèle “hachoir” des hydroliennes conventionnelles, ce qui limite largement l’impact direct sur la biodiversité.
Un autre exemple basé sur les fonds marins comprend tous les acteurs, comme Seaboost, qui travaillent aujourd’hui sur les récifs artificiels par biomimétisme. Ils cherchent à comprendre l’organisation des écosystèmes marins pour pouvoir bâtir des récifs qui peuvent accueillir et restaurer la biodiversité. 

Suez – Zones Humides ARTificielles (ZHART) a été développé sous le nom de Zones Libellule

Dans le même esprit, Suez a développé des zones humides artificielles : ils ont observé ces écosystèmes pour comprendre le fonctionnement de ses éléments – la faune, la flore, et même les microorganismes. Ils l’ont alors reproduit et ont provoqué la création d’une zone humide en aval des stations d’épuration. On appelle ces zones des zones libellules : elles permettent de faire de la captation des micropolluants qui ne sont pas retenus par les stations d’épuration. Les co-bénéfices sont nombreux : ça restaure la biodiversité, ça restaure les zones humides qui sont évidemment très menacées, et puis c’est aussi plus agréable pour les riverains que des installations industrielles classiques. 

“La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés

 

Quelle est ta vision du rôle des entreprises dans la transition actuelle ? 

Je pense que la biodiversité commence à être intégrée de manière de plus en plus ambitieuse dans les stratégies de RSE, mais pas encore de manière récurrente. On sent néanmoins une évolution très positive et très favorable chez beaucoup d’entreprises, y compris les très grandes. 

Il ne faut pas négliger le fait que ces entreprises sont dirigées par des hommes et des femmes qui ont des valeurs, des convictions, et qui ont envie de changement et d’en être les porteurs. Les salariés aspirent eux aussi à des choses nouvelles, dont la jeune génération qui arrive et qui n’a plus envie de cautionner des attitudes qui ne sont plus des attitudes responsables. 

Je pense donc que les entreprises sont poussées par des forces intérieures qui s’ajoutent aux contraintes commerciales et économiques, notamment à travers les nouvelles demandes des consommateurs.
Nous par exemple, en interne dans notre PME, nous réfléchissons à un système qui permettrait aux salariés des entreprises de consacrer une partie de leur temps à la transition écologique, qu’elle soit pour le bien commun ou pour leur propre préparation aux changements à venir. Au-delà des contributions des entreprises, qui devraient d’ailleurs toutes être des entreprises à mission, il me paraît primordial de réfléchir à des modèles alternatifs de relations au travail pour que chacun puisse dégager du temps pour la transition écologique et pour le bien commun

Quels serait ton futur désirable dans les années à venir ?

Mon futur désirable, c’est une nouvelle alliance d’Homo Sapiens avec le reste du vivant, une resynchronisation avec les grands cycles naturels.
C’est recréer un émerveillement collectif vis-à-vis du vivant, qui passe à mon sens par l’éducation au sens large du terme, en commençant par les plus jeunes. J’ai la chance d’avoir deux enfants qui ont spontanément une appétence et un intérêt pour le vivant, ce qui est assez souvent le cas des enfants. Malheureusement, ça se perd avec le temps, surtout pour les familles qui vivent en milieu urbain. Recréer cette connexion dès le plus jeune âge avec le vivant est fondamental, et je vois dans le biomimétisme une opportunité pour changer de regard. 

On a l’habitude d’emmener des ingénieurs, des dirigeants et des décideurs en balade, qu’elle soit en forêt ou au Muséum national d’Histoire naturelle. On profite de ces occasions pour leur faire regarder le vivant d’un point de vue différent, au-delà du décor agréable qu’il offre. On les invite à porter un autre regard sur la compréhension des phénomènes qui sont sous leurs yeux, et souvent il y a cette étincelle qui se produit dans leur regard qui traduit ce changement de rapport au vivant et cette fascination pour un système qu’ils ont totalement négligé ou qui faisait partie du décor.
Ce futur désirable, c’est un futur de reconnexion individuelle au vivant.

Qu’ai-je appris ?

Ingénieur de formation, François Taddei est directeur de recherche en biologie des systèmes et milite activement pour une approche interdisciplinaire dans la recherche et l’enseignement. Fondateur et directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI), il pilote divers programmes pour le Ministère de l’Education nationale français. Son dernier livre Apprendre au XXIème siècle explique pourquoi un changement de paradigme dans l’éducation est impératif et nous propose un tour d’horizon des nouvelles façons d’apprendre et de découvrir…

 

Qu’est-ce que la crise en cours change pour toi et pour le Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI) ?

Le CRI étant un carrefour de rencontres, la crise a d’abord été un choc pour nous. Nous sommes par définition un lieu de rencontre et de contacts. Utilisant beaucoup les outils numériques, nous avons pu réagir rapidement.

En chinois, le mot crise se dit Wēijī  (危机) et signifie à la fois danger et opportunité. Nous essayons donc de minimiser les dangers, infectieux mais aussi de décrochage scolaire d’étudiants, et de maximiser les opportunités : qu’avons-nous à apprendre de la période en cours ? Quels sont les éléments que nous pressentions avant la crise qui se retrouvent confirmés par celle-ci ?

 

Que dit la crise de la société dans laquelle nous vivons ?

Il est clair que toutes les inégalités ont été accentuées, notamment dans l’éducation. Ceux qui souffrent le plus aujourd’hui sont ceux qui souffraient déjà hier.
Plus généralement, l’acronyme « VICA » (volatilité, incertitude, complexité, ambiguïté) qui décrit la société issue de la mondialisation et de la révolution numérique me semble particulièrement pertinent.

Cet acronyme, nous pourrions nous l’approprier et en proposer une lecture alternative :

  • V comme vulnérables, conscients de notre vulnérabilité à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective et de l’humanité. Qui oserait affirmer aujourd’hui qu’il n’est pas vulnérable ?
  • I comme interdépendants, conscients des relations de dépendances réciproques entre les individus, les secteurs économiques, les sociétés, les Etats, etc.
  • C comme Compassion, Coopération, Créativité, Citoyenneté, … savoir-être et savoir-faire clés dans le siècle qui s’ouvre.
  • A comme Aware, c’est-à-dire conscients de toutes les fractures de notre monde, sociales, écologiques, économiques.

Nous sommes par ailleurs trop coupés de nos propres émotions, coupés des autres et coupés de la nature. Nous devrions systématiquement apprendre à réunir les « trois écologies » de Félix Guatarri : écologie mentale, sociale et environnementale.

Malgré les nombreuses difficultés que nous connaissons aujourd’hui, la crise sanitaire nous mène certainement à d’autres crises économiques, sociales voire politiques et géopolitiques. Dans ce monde de plus en plus incertain, nous devons progresser individuellement et collectivement dans cette prise de conscience « VICA ». Nous serons alors plus à même de faire face aux défis à venir, notamment aux enjeux climatiques et de la biodiversité qui nous confrontent à la plus grande crise existentielle que l’humanité ait jamais connue.

“ Rechercher, dans tous ce que nous avons appris, ce qui peut nous aider à penser et à agir différemment demain.

 

Concrètement, que pouvons-nous faire pour réaliser cette transformation de conscience ?

Nous avons tous beaucoup appris dans les derniers mois. Il nous faut maintenant développer la réflexivité vis-à-vis de ces apprentissages, c’est-à-dire rechercher, dans tous ce que nous avons appris, ce qui peut nous aider à penser et à agir différemment demain.
Ai-je appris à relever des défis personnels, professionnels, familiaux, à prendre conscience de ma vulnérabilité ? Ai-je appris à apprendre ?
Cet exercice peut se faire à l’échelle individuelle, collective, sociétale, mondiale, et à tous les âges.

 

“ Quand tu vis une seule réalité, tu n’en connais qu’une et tu n’en imagines pas une deuxième. Mais si tu es amené à vivre une deuxième réalité, alors tu sais qu’il n’existe pas un seul monde possible et tu peux en imaginer une infinité d’autres.

 

Penses-tu que la société soit prête à cet effort de réflexivité ?

La société en tant qu’entité pensante n’existe pas. La société, ce sont ces millions d’individus qui ont tous, chacun à leur manière, traversé cette période de trouble. Et je suis convaincu que la majorité d’entre eux ne sont aujourd’hui plus les mêmes qu’il y a six mois.

Quand tu vis une seule réalité, tu n’en connais qu’une et tu n’en imagines pas une deuxième. Mais si tu es amené à vivre une deuxième réalité, alors tu sais qu’il n’existe pas un seul monde possible et tu peux en imaginer une infinité d’autres.
C’est pour cela que l’on dit que « les voyages forment la jeunesse » (et pas seulement la jeunesse d’ailleurs). Quand on a voyagé, on est plus ouvert au changement car on sait qu’il existe d’autres manières de vivre, de manger, de se déplacer, de travailler, de communiquer, etc.

Je ne dis donc pas que nous sommes tous individuellement et collectivement prêts à une transformation radicale de la société, mais que nous avons tous eu l’occasion de vivre une autre réalité, quel que soit nôtre niveau de conscientisation et quel que soit notre volonté de changement.

“ Il existe des manières, non pas de prévoir les crises à venir, mais d’anticiper des situations inédites en apprenant des problèmes rencontrés ailleurs par d’autres.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

Des futurs où l’on apprend tous à prendre soin de soi, des autres et de l’environnement. Une planète apprenante où l’on arrive à apprendre les uns deux autres quel que soit son âge, son niveau social, son métier, son pays, et à mutualiser les connaissances pour le bien commun.

Pour revenir au contexte actuel, j’ai reçu le témoignage d’un ami du CRI qui était interne en réanimation à l’hôpital Georges Pompidou et qui a vécu la période du Covid comme sa meilleure expérience professionnelle. Pourquoi ? Car son équipe s’est penché sur ce qui s’était passé en Chine, en Italie, dans le Grand Est afin d’en tirer des enseignements. Ils ont ainsi réussi à gérer sereinement une situation d’urgence inédite. Ils étaient prêts.
Évidemment, tout le monde n’a pas été aussi agile, n’ayant pas eu accès à la même information.
Cet exemple montre qu’il existe des manières, non pas de prévoir les crises à venir, mais d’anticiper des situations inédites en apprenant des problèmes rencontrés ailleurs par d’autres. Cette capacité à apprendre les uns des autres est pour moi essentielle.

Entreprise : s’accrocher à ses convictions

Pierre-Etienne Franc est Directeur des activité Hydrogène Energie chez Air Liquide, numéro 2 mondial des gaz industriels. Après vingt-cinq ans de carrière dans le groupe industriel, il est aujourd’hui responsable de l’ensemble des activités liées aux systèmes hydrogène. Il est aussi membre fondateur et secrétaire du Conseil de l’Hydrogène qui rassemble les ambassadeurs du développement de l’hydrogène au sein la transition énergétique.

 

Qu’est-ce que la crise du Covid 19 a changé dans la sphère économique ?

D’abord, comme durant la crise des Subprimes, la crise actuelle nous rappelle l’importance de la diversité des acteurs économiques, permettant une meilleure résilience de la société face aux chocs, ainsi que la nécessité de collaboration entre ses acteurs.

Prenons l’exemple de la production de respirateurs. A Air Liquide, nous étions la seule entreprise à produire des respirateurs sur le territoire français. L’État nous a sollicité en urgence pour multiplier par cinquante la production, ce dont nous étions incapables seuls. Nous avons engagé un rapprochement avec d’autres grands acteurs de la production de série, Valeo, Peugeot et Schneider. La collaboration entre ces grands groupes industriels, qui travaillent dans des secteurs différents et qui n’ont pas l’habitude des partenariats, a finalement permis de mettre en marche la dynamique attendue.

 


10 000 respirateurs en 50 jours pour sauver des vies

 

Ce qui différentie la période actuelle à la crise de 2008, c’est qu’aujourd’hui, on fait beaucoup plus de lien entre la crise sanitaire et des enjeux plus larges, sociétaux et environnementaux. De fait, il n’y pas un seul plan de relance qui ne comporte pas une part tournée vers les enjeux de transition énergétique.

“ Dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions.

 

Malgré des politiques de réduction drastique des coûts, notamment dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile ou du tourisme, toutes les grandes entreprises cherchent à maintenir dans leurs agendas des grands objectifs stratégiques de long terme. Pourquoi ? Car dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions. Ce sont des moyens pour garder le cap et tenir la distance.

Les entreprises qui ne croient pas en quelque chose de plus grand que les marchés avancent vers un monde très instable, qu’elles subissent totalement.  Il s’agit de passer d’un monde fortement tiré par les logiques de marchés, à un monde d’après dont les besoins sociétaux inspirent les décisions stratégiques beaucoup plus nettement. C’est en tout cas ma conviction profonde.

 

Comment concilier les enjeux de long terme avec les urgences du court terme ?

C’est la grande difficulté : on ne peut évidemment se payer des visions à long terme que si l’on réussit à tenir les exigences opérationnelles et financières du court terme.
D’aucuns souhaiteraient ainsi une transition immédiate d’un système à un autre, par exemple d’une économie fossile à une économie neutre en carbone. Le problème de cette stratégie souvent dite de l’effondrement, c’est qu’elle ne mobilisera jamais les entreprises qui sont pourtant les acteurs centraux de la transition, par les technologies, les moyens financiers, la capacité de se mobiliser dans toutes les géographies et localement.

 

“ Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

 

A quoi ressemble ton entreprise désirable ?

C’est une entreprise à la fois performante et dont le chemin de performance sert aussi des intérêts plus grands qu’elle. Une entreprise qui a pris conscience, dans l’ensemble de sa stratégie, de tous les tenants et aboutissants de sa chaine de valeur vis-à-vis des enjeux de bien commun.

Je suis convaincu que l’entreprise qui ne suit que des ratios de performance sera fortement bousculée par les marchés financiers eux-mêmes dans quelques années – et cela a déjà commencé. Les financiers ne voudront plus investir dans des entreprises qui n’ont pas mesuré l’impact possible sur leur activité d’un effondrement des énergies fossiles lié à des chocs externes ou à des retournements politiques. Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

Le défi du manager de demain est donc d’intégrer les externalités positives et négatives à l’élaboration de sa stratégie, et de démontrer comment les bénéfices d’aujourd’hui générés par des activités fossiles par exemple doivent permette d’investir plus chaque année plus dans les modèles propres de demain.

 

Quelle est la place du politique dans la transition écologique des entreprises ?

L’entreprise ne peut pas avancer seule. Pour mettre en place des plans de neutralité carbone ambitieux, il est essentiel d’ouvrir un dialogue tripartite entre l’entreprise, les politiques publiques et les financiers.

A Air Liquide, pour pousser le développement des systèmes hydrogène, nous avons par exemple essayer de fédérer les acteurs mondiaux de tous les grands secteurs concernés autour d’une vision collective de long terme, partagée au plus haut niveau, en créant un Conseil de l’Hydrogène.

 


Le conseil de l’hydrogène

 

Nous avons ensuite développé une ambition sur le rôle que l’hydrogène pouvait jouer dans la transition énergétique, nous l’avons structurée, quantifiée et expliquée. Progressivement cette vision a été reprise, challengée, retravaillée puis appropriée par la plupart des grands think tank de l’énergie et de la transition. C’est ainsi progressivement devenu un sujet fédérateur, et les politiques et les financiers ont commencé à s’y intéresser. Cette dynamique vertueuse permet maintenant d’engager des secteurs entiers sur des trajectoires inédites !

C’est peut-être cela que doit viser ce que vous appelez un management éclairé (quoi qu’on ne sait que bien plus tard si l’on a été éclairé ou pas…) : rechercher à l’extérieur de sa zone de confort des sources d’inspiration pour consolider des convictions indépendantes des effets de crises et pouvoir ainsi proposer des ambitions qui soient capables de porter les énergies au-delà des crises.

Aujourd’hui, quand nous parlons aux marchés financiers, nous discutons autant des sujets de long terme que des performances à court terme. Si nous avions des résultats à court terme sans objectifs à long terme, l’engagement des actionnaires serait probablement plus passif. Mais si nous n’avions que des objectifs de long terme merveilleux sans performance intrinsèque à court terme, les actionnaires ne nous suivraient certainement pas non plus !

ENGAGE Calls : l’imaginaire s’est mis en marche !

Jérôme Cohen, fondateur d’ENGAGE, revient sur les ENGAGE Calls, des émissions participatives live lancées durant la période de confinement afin de faire réagir des personnalités de la communauté ENGAGE sur l’actualité, débattre des enjeux de court et long termes, et esquisser des pistes d’action concrètes.

 

Pourquoi avoir lancé les Engage Calls ?

Nous sommes, je l’espère, dans une période propice à la réinvention : un point de bascule Comme nous le disait Karine Jacquemart, c’est dans les périodes de choc que les évolutions les plus conséquentes, positives ou négatives, deviennent possibles.
Au-delà de l’angoisse qu’elle a provoqué, la période en cours nous a aussi permis de nous arrêter pour prendre un peu du recul.
L’imaginaire a en quelque sorte bénéficié d’un temps pour ce remettre en marche ! Les ENGAGE Calls ont vocation à appuyer ce mouvement.

Quel bilan peut-on dresser après 2 mois et 8 Engage Calls ?

Nous avons observé chez les citoyen.ne.s une envie forte de participer : jamais nous n’avions eu autant d’inscriptions, de contributions… La société est de plus en plus prête prête à basculer et à se réinventer. Je ne parle pas du grand soir, mais de la sensation, diffuse, que la possibilité d’inventer de nouveaux imaginaires et de les concrétiser devient soudainement possible. Antonio Gramsci nous disait que c’est dans les périodes les plus bousculées que surgissent les monstres. Rajoutons que c’est aussi dans ces heures troubles que peuvent émerger les plus belles évolutions.
C’est le moment de mettre l’accélérateur sur cette volonté de changement que l’on sent de plus en plus forte et assumée.
J’ai été, bien sûr, touché par le ton inquiet, parfois alarmiste, de certains intervenants sur les questions du vivant, de l’environnement, de l’Europe ou du multi-latéralisme, mais aussi positivement marqué par une lueur d’espoir que l’on sentait poindre au travers de leurs propos.
Cet espoir est nécessaire pour nourrir des récits et des imaginaires entraînants, des consciences fragilisées et l’envie de se mettre en mouvement. Le vent se lève…?

 

“ Les Engage Calls sont le premier pas de la transformation de l’ENGAGE University que nous souhaitons plus citoyenne et ouverte…

 

Nous avons parlé biodiversité, sociologie, climat, géopolitique, action citoyenne… A quoi s’attendre pour la suite ?

Les Engage Calls sont tout d’abord le premier pas de la transformation de l’ENGAGE University que nous souhaitons plus citoyenne et ouverte à tous. 

Nous avons déjà enrichi les conférences participatives live de temps d’intelligence collective pour faire émerger des idées et des projets concrets que nous tenterons de développer avec nos partenaires. L’idée d’une plateforme, d’un « Numéro Vert » pour accompagner les dirigeants désireux de transformer leur organisation, me semble, par exemple, prometteur. 

Nous avons aussi décidé de regrouper les 6 prochaines éditions en saison thématique de trois épisodes. Nous traiterons en juin de notre capacité individuelle et collective à naviguer au temps de l’incertitude. Et en juillet, nous aborderons la réforme de notre système économique et de nos entreprises vers plus de résilience et de durabilité. Le citoyen, l’individu, dans un premier temps, puis le collectif, les organisations.

Nous lancerons aussi mi juin une plateforme web éphémère avec l’un de nos partenaires, Civocracy, pour densifier notre travail d’intelligence collective et faciliter l’émergence de projets.
Chacun pourra ainsi mieux s’approprier les enseignements des ENGAGE Calls, les enrichir. Les projets en émergence seront sélectionnés, priorisés, et enrichis sur la plateforme. 

 

“ Il n’y a pas d’apprentissage sans passage à l’action et confrontation au réel…

 

Quelle place souhaites-tu pour ENGAGE dans le « monde d’après » ?

ENGAGE est une plateforme d’apprentissage et d’action. Je pense que sans ce dialogue, tout mouvement est bancal, vidé de sa substance. Il n’y a pas d’apprentissage sans passage à l’action et confrontation au réel, ni d’action utile sans développement des savoirs et travail de fond…Ce dialogue est l’essence même d’ENGAGE.
Je souhaite qu’ENGAGE contribue à ce que les citoyen.ne.s soient mieux armé.e.s et plus confiant.e.s en leur capacité à faire advenir collectivement la société dont ils et elles ont envie. Un peu à l’image des « Explorateurs » ENGAGE qui animent les temps d’intelligence collective. Ils ont suivi différents parcours de l’ENGAGE University. Ils ont appris, je crois, à questionner, à utiliser leur créativité et leur imagination pour transformer le réel.

Je souhaiterais finalement que tous les citoyens deviennent des « Explorateurs ».

En savoir plus sur les ENGAGE Calls.

Intérêt général : la stratégie du choc

Karine Jacquemart est la directrice de foodwatch France. Engagée pour défendre transparence et droits de l’homme, elle dirige des projets internationaux dans le secteur associatif depuis plus de 16 ans, notamment des missions humanitaires en Afrique avec Action Contre la Faim, ou la campagne Forêt d’Afrique et droits des populations avec Green Peace. Depuis 2015, elle dirige l’organisation foodwatch qui milite pour plus de transparence dans le secteur alimentaire, afin que nous ayons tous et toutes accès à une alimentation sans risques, saine et respectueuse de l’environnement.

 

En pleine crise sanitaire, tu souhaites nous parler de la « stratégie du choc » de Naomie Klein. Pourquoi ?

Dans son essai La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre (2007), la journaliste d’investigation Naomie Klein a mis en lumière comment des décennies d’ultralibéralisme ont démantelé la puissance publique. De la chute de Salavador Allende à la guerre d’Irak, elle documente factuellement comment Milton Friedman, les Chicago Boys puis tous les porteurs du néolibéralisme, et surtout les lobbies qui défendent des intérêts privés, ont su se servir des périodes de chocs (catastrophes naturelles, changements de régimes, attentats, guerres) pour imposer des mesures au détriment de l’intérêt général.

Elle cite par exemple l’ouragan Katrina (2005) qui a mené à la privatisation des écoles dans la région de la Nouvelle-Orléans aux États-Unis, ou encore la guerre des Malouines (1982) qui a été un prétexte pour Margaret Thatcher pour faire passer des lois antisociales au Royaume-Uni.

Ce qui me révolte aujourd’hui, c’est que l’on doit se battre pied à pied pour défendre des causes qui devraient relever de l’évidence : les droits fondamentaux et la santé.
Avec l’équipe de foodwatch, nous nous battons tous les jours sur l’alimentation et pour faire adopter des mesures de prévention pour protéger la santé des citoyens en France et en Europe : faire interdire des additifs dangereux pour la santé, lutter contre la malbouffe et l’obésité, etc.   Ce qui devrait relever du bon sens se transforme en batailles et en combats de David contre Goliath. Pourquoi ? Parce que, entre les croyances aveugles qu’il ne faut surtout pas ajouter de contraintes au secteur privé, mais plutôt réduire la puissance publique (les deux étant bien sûr liés) et les conflits d’intérêt. Trop d’Etats et de responsables politiques au niveau national comme européen sont influencés par les intérêts privés, les lobbies, les multinationales. Et les accords de commerce internationaux de nouvelle génération, comme le CETA entre l’UE et le Canada, vont encore accentuer ces rapports de force.

Dans le contexte du Covid-19, nous sommes nombreux à vouloir sortir de la crise par le haut en bâtissant les fondements d’une société plus juste et plus respectueuse de la nature. J’en suis très heureuse. Mais gardons à l’esprit que nous ne sommes pas les seuls à voir la crise comme une opportunité de changement. Les lobbies cherchent de leur côté à se servir de cette période pour freiner toute réglementation et continuer de défendre leur business et un certain laissez-faire, même au détriment des populations.

 

“ Ce qui me révolte aujourd’hui, c’est que l’on doit se battre pied à pied pour défendre des causes qui devraient relever de l’évidence : les droits fondamentaux et la santé.

 

Quelles tentatives de lobbying avez-vous repérées ?

Nous avons publié sur le site de foodwatch une lettre de l’industriel Bayer écrite en pleine crise de Covid-19 à la commission en charge de la stratégie européenne Farm to Fork for Sustainable food, dans laquelle l’industriel explique que de nouvelles réglementations concernant les pesticides ne sont pas souhaitables. Alors qu’il est clair qu’il faut agir sur les pesticides ! Nous avons lancé une pétition au niveau  européen pour demander aux géants des pesticides en Europe, Bayer, BASF et Syngenta, d’arrêter de produire et d’exporter des pesticides nocifs. Interdites d’utilisation en Europe en raison de leur dangerosité pour la santé et l’environnement, certaines substances sont encore autorisées à la production et à l’export.
Par boomerang, on les retrouve ainsi dans les produits alimentaires que nous importons et donc dans nos assiettes. C’est une aberration.

Nous avons par ailleurs mis la main sur d’autres lettres de lobbies adressées par Bayer au Parlement Européen expliquant qu’en temps de crises, les industries font beaucoup d’efforts pour nourrir les populations et qu’il ne faut pas leur mettre de bâtons dans les roues par de nouvelles réglementations.

Nous n’attendons pas des entreprises qu’elles soient philanthropiques. Il est évident qu’elles doivent défendre leurs intérêts propres et leur modèle économique. Personne ne leur reproche de faire des bénéfices. Ce que nous leur reprochons, c’est de défendre leurs intérêts propres même lorsque c’est au détriment de l’intérêt général, des services publics, de la protection des droits et de la santé des citoyens.
Et ce que nous apprend la crise actuelle, comme toutes les crises passées dépeintes par Naomi Klein, c’est que rien ne les arrêtera …sauf si nous les arrêtons.

 

N’observes-tu pas une prise de conscience, notamment dans le monde économique ?

Il est évident que nous sentons une vraie prise de conscience à plusieurs niveaux de la société. Ce sont néanmoins aujourd’hui les lobbies qui capturent l’essentiel du pouvoir politique.
Force est de constater que le démantèlement de la puissance publique par les politiques ultralibérales depuis presque 50 ans a porté ses fruits et continue. Après la crise financière de 2008, nous avons eu l’impression d’une prise de conscience, notamment avec de grandes déclarations de certains responsables politiques. Mais fondamentalement, qu’est-ce qui a changé alors concernant la réglementation financière  et la financiarisation de l’économie et de l’environnement ? Les banques ont-elles eu à rendre des comptes ? Le système a-t-il changé ?

 

“ Il n’est pas question d’accepter l’inacceptable, ni de verser dans le fatalisme.”

 

Ne penses-tu pas qu’aujourd’hui une prise de conscience plus large et à un plus haut degré peut mener à un réveil social et écologique ?

Je pense en effet que nous sommes à une croisée des chemins. Je resterai de toute façon optimiste et déterminée car il n’est pas question d’accepter l’inacceptable, ni de verser dans le fatalisme.
La question est de savoir comment transformer cette prise de conscience en une masse critique, et surtout en actions concrètes. La prise de conscience permet déjà la création de poches de solidarités et de réseaux de résilience qui sont vitaux. Mais si nous ne trouvons pas les moyens d’agir pour faire contrepoids et peser sur le système, la seule prise de conscience ne suffira pas.

Comment élaborer notre propre stratégie du choc ?

Il faut à mon avis se concentrer sur ce rapport de force entre intérêt général et intérêts privés. Pour atteindre un point de bascule, il faut à la fois s’opposer et bloquer le business as usual délétère et peser dans la balance, de tout notre poids. Je pense qu’il faut  s’attaquer de toute urgence à certains nœuds du problème.

Le premier nœud est l’espace trop libre laissé aux intérêts privés au détriment de la puissance publique.

On ne connait que trop pas exemple le phénomène de « porte tournante » (aussi appelé « chaise musicale » ou “revolving door”), c’est-à-dire une importante rotation de personnels entre les instances publiques et les entreprises privées.  Comment accepter par exemple que l’ancien président de la Commission Européenne, José Manuel Durão Barroso ait rejoint Goldman Sachs juste après ?

 

Autre aberration : l’année dernière, nous avons découvert et dénoncé le fait qu’il est autorisé pour les présidences tournantes européennes d’avoir des sponsors privés. Coca Cola était ainsi sponsor officiel de la présidence roumaine du Conseil de l’Union Européenne. Les lobbies ne se cachent même plus !

Il est essentiel de redéfinir qui sont les serviteurs de l’intérêt général et qui sont ceux qui défendent l’intérêt privé car on nage aujourd’hui en pleins conflits d’intérêts qui empêchent les avancées dont on a un besoin vital pour une France et une Europe plus démocratiques, plus transparentes, plus sociales et plus justes.

Deuxième nœud du problème : la nécessité de réaffirmer la souveraineté de la puissance publique.
Aujourd’hui, le débat essentiel sur l’importance des services publics est à la Une car la crise sanitaire a mis au grand jour les résultats du démantèlement de l’hôpital depuis 50 ans. Le problème, c’est qu’alors même que nous nous mobilisons pour demander une politique de protection de la santé et des populations plus forte, nous sommes aussi en train de signer des accords de commerce internationaux qui nous confisquent notre souveraineté et nous empêcheront demain de prendre des décisions en faveur de l’intérêt général, comme l’interdiction d’OGM, de pesticides ou des mesures pour protéger l’environnement. La question des accords de commerce est donc un problème essentiel, que j’explique dans une vidéo avec l’exemple du CETA. Si on perd ce combat, on ne pourra pas gagner les autres.

Enfin, un troisième nœud reste l’opacité et l’impunité des manœuvres insidieuses.
Certains responsables politiques et économiques, prêts à tout pour défendre leurs intérêts propres, opèrent dans la plus grande impunité. S’ils n’ont pas à rendre de comptes, alors il est évident qu’ils vont continuer.
C’est pourquoi ll est de notre devoir d’enquêter, de dénoncer ces comportements, de pointer les projecteurs vers les pratiques inacceptables et leurs responsables, pour les obliger à s’expliquer et pour créer un effet dissuasif. Ce qui touche à notre société, nos droits, notre environnement à tous, doit être débattu en pleine lumière, sur la place publique. Pas dans l’ombre des petits arrangements entre amis.

“ Le défi est de réunir nos forces de manière transversale, coordonnée et efficace.

 

Mais concrètement, comment atteindre ces objectifs qui semblent pour beaucoup hors d’atteinte ?

Si nous voulons être à la hauteur de nos “ennemis”, de l’artillerie lourde à laquelle nous faisons face, nous devons faire corps. Et ce, j’en suis convaincue, dans une confrontation déterminée, mais non-violente. L’organisation d’un contrepoids citoyen unifié, composé de lanceurs d’alertes, d’ONG et de citoyens concernés est essentielle. Et surtout, nous devons mettre sur la table un programme de société alternatif, et des choix politiques clairs, crédibles et opérationnels..

Le défi, c’est de réunir nos forces de manière transversale, en tirant profit de la richesse et de la diversité de la société civile et en liant tous les domaines qui ne doivent former qu’une réponse, mais aussi de manière coordonnée et efficace.

Crois-tu vraiment à cette union de la société civile ?

Assurément ! On le fait déjà au quotidien entre associations dans les combats que l’on mène. Mais il faut cette fois aller beaucoup plus loin. Toutes les initiatives que je vois fleurir en ce sens m’inspirent beaucoup. Il y a par exemple le récent « Conseil National de la Nouvelle Résistance » qui nous rappelle qu’en 1944, des citoyens se sont rassemblés pour proposer un programme « Les Jours Heureux ».
Un programme qui parle de lutte contre l’oppresseur, de justice sociale et de libertés fondamentales, et qui nous rappelle que des gens se sont battus pour un modèle de société qui est aujourd’hui en train d’être démantelé: liberté de la presse, services publics, etc. C’est à nous de le défendre, non seulement en France mais partout, à commencer par l’Europe !

Quels sont tes futurs désirables ?

Que nous arrivions, ensemble, à faire basculer les rapports de force pour peser sur les décisions et arrêter d’être dans un système qui marche sur la tête et se trompe de priorités: non, les questions économiques et financières ne sont pas la seule boussole…

Tout simplement que l’on vive dans une société où il est normal pour tout le monde que l’intérêt général soit respecté. Une ligne rouge bien comprise et défendue. 

 

Donner un sens à l’avenir

Reza Deghati est un photographe et photo-reporter iranien. Exilé de son pays depuis 1981, il a sillonné plus de cent pays, photographiant les guerres, les révolutions et les catastrophes humaines. Publié dans les plus grands médias internationaux, il est aujourd’hui l’un des reporters-photographes les plus reconnus au monde. Il est à l’initiative de nombreux projets humanitaires, voués notamment à la formation des enfants et des femmes aux métiers de la communication et de l’information.

 

Comment as-tu traversé la période de confinement ?

D’un point de vue personnel, je vis plutôt bien cette période. Dans chaque malheur, il y a des moments de bonheur. Pour moi, cela a été de me trouver pendant deux mois en famille, ce qui n’était pas arrivé depuis quarante ans. Je n’avais jamais autant vu mes enfants !

Professionnellement, la crise remet en question mes projets. Depuis un an, nous préparions avec les Nations Unies de grands projets au Tchad, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Sénégal. Évidemment, tout est tombé à l’eau.
C’est donc pour moi un moment pour réfléchir à ce qui est essentiel, à ce que je souhaite continuer à faire ou pas après. J’ai d’ailleurs récemment décliné des propositions de projets car je n’arrive pas encore à me projeter dans l’avenir, dans l’après-coronavirus. Ma pensée est encore ancrée dans un système pré-coronavirus, système que nous devons changer.

 

Sagesse, Afghanistan © Reza

 

De ton point de vue d’artiste, qu’est-ce que la crise dit de notre rapport au monde ?

La crise nous montre comment nous sommes rentrés dans un système, une machine infernale, sans garder du temps, de l’énergie et de la volonté pour nous arrêter et réfléchir au sens de nos actions.

Dans mes conférences, j’utilise souvent l’image du Titanic. Nous, Occidentaux, vivons dans un Titanic avec, en haut, des passagers de première classe dans leurs grands restaurants, et en bas, les machinistes qui font fonctionner le paquebot. Il y a aussi nous, les journalistes et les humanitaires qui, de temps en temps, plongeons dans l’océan pour voir ce qu’il se passe sous la coque. Ce que nous voyons, c’est un monde à feu et à sang. Des embarcations de fortune qui prennent l’eau, des familles accrochées à un bout de bois flottant.
Nous remontons sur le Titanic avec nos témoignages, nos photographies et nos interviews, et nous alertons les passagers : « Attention ! Nous voguons sur un océan de feu et de sang. » Mais le bruit de la fête et du concert couvre nos cris. Pourtant, si nous crions, ce n’est pas seulement pour aider les gens d’en bas, mais pour prévenir les passagers que si nous continuons dans cette direction, le bateau-lui aussi va prendre feu et sombrer.

La crise du coronavirus, c’est un peu ce moment où l’on arrête le grand bruit de la fête pour méditer et écouter ce qui se passe dans le monde. Si chacun d’entre nous ne prend pas ce temps-là et s’en retourne à ses activités, nous courrons à la catastrophe.

 


Innocence blessée © Reza

“ Nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

 

Tu travailles beaucoup sur les questions de solidarité à l’international, en Afghanistan, en Iran, en Afrique, dans les camps de réfugiés dont on parle moins aujourd’hui. Si la crise a créé de nouvelles solidarités locales, ne nous renferme-t-elle pas aussi sur nos frontières ?

Ce que nous vivons maintenant, je l’ai déjà vécu depuis 40 ans dans les pays en guerre. A la différence que contrairement aux guerres conventionnelles marquées par le bruit assourdissant des engins de combat, nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

Dans ce genre de situation, l’individu a deux réactions. D’abord, se renfermer sur lui-même pour se protéger. Ensuite, et très vite, il forme des solidarités collectives avec ses voisins voire avec de parfaits inconnus.

A l’échelle internationale, nous sommes aujourd’hui dans la première phase de panique généralisée où l’on s’occupe de soi-même et de son entourage direct. Mais nous réalisons aussi que nous vivions jusqu’ici dans un système concurrentiel, individualiste et hypocrite, reposant sur des théories économiques, qui est finalement peu adapté à l’être humain. On commence à comprendre l’importance de l’humain et du collectif. Je crois donc que la solidarité internationale n’en sera que plus forte demain.

D’ailleurs, le confinement permet aussi le retour à la famille que les impératifs économiques et politiques avaient peu à peu effacé. Nous réalisons que, contrairement à ce que nous disent les théories néolibérales, la plus petite unité de la société n’est pas l’individu mais bien la famille.

 

“ Les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir.

 

Quel est le rôle des artistes dans cette période ?

La question m’évoque le souvenir d’une discussion avec Massoud, commandant de la résistance afghane durant la guerre d’Afghanistan. Nous parlions de poésie et de littérature et un supérieur était venu voir Massoud pour lui demander de se concentrer sur les urgences du moment. Ce dernier lui avait répondu : « Si on ne s’occupe pas de littérature, pourquoi fait-on la guerre ? ».

 


Massoud, guerrier de la paix © Reza

 

Je suis convaincu que les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir. Il nous faut créer des mouvements communautaires et des think tank d’artistes pour nous donner les moyens de continuer à travailler.
Pour les artistes, la crise en cours est aussi une opportunité pour faire évoluer nos pratiques. Pour nous demander comment les écrans et le numérique d’une part, et le local d’autre part, peuvent nous aider à répendre l’art partout. Pour nous aider à prendre de la hauteur par rapport à nos projets, à prendre plus de temps pour réfléchir à ce que nous faisons. Autrement, les peintres ne peindront plus que des bâtiments et les journalistes ne photographieront plus que des mariages.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Mon souhait le plus cher est que nous allions vers plus d’empathie et de solidarité.

 


Les enfants photographes © Reza

 

Découvrir les travaux de Reza.

Des écologues au sein des entreprises ?

Gilles Bœuf est un biologiste reconnu en France et à l’international, expert des sujets de biodiversité. Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, il fut président du Muséum national d’Histoire naturelle et professeur invité au Collège de France.

Comment vis-tu la période actuelle ?

Je suis révolté contre ceux qui me disent « on ne savait pas ». Nous observons depuis des années de plus en plus d’épidémies, liées à une maltraitance du vivant. Le coronavirus n’est ni une punition divine, ni une revanche de la nature. C’est une nouvelle alerte, et peut-être la dernière ! Ce qui est clair, c’est que si nous ne changeons pas, si nous repartons comme avant, nous nous dirigeons encore plus vite vers des problèmes gigantesques.

 

“ Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant.

 

Comment mieux comprendre l’intrication entre les questions du vivant, climatiques et aujourd’hui sanitaires ?

Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant, nous sommes consommateurs du vivant, nous sommes coopérateurs avec le vivant. Admettre déjà cela changera notre relation au vivant.

Le lien entre la question climatique, celle du vivant et les enjeux sanitaires, est que plus le climat change rapidement, plus les virus se développent près de zones habitées par les hommes et plus les risques d’épidémies augmentent.
Et non seulement le changement climatique affecte le vivant, mais le vivant, en s’adaptant aux changements, affecte aussi le climat. Si on coupe une forêt, on perturbe le cycle de l’eau et il n’y plus de pluie. Si on surpêche, l’océan n’est plus capable de stocker le CO2.

 

Nous sommes et allons être de plus en plus nombreux à vivre en ville. Crois-tu à une ville durable et respectueuse du vivant ?

J’ai envie d’y croire ! Il est clair que nous ne développerons pas demain à Paris une agriculture urbaine permettant l’autonomie alimentaire de la ville. Mais si nous visions déjà de combler 10% des besoins, les urbains verraient ce qu’est le vivant. Ils verraient par exemple que la tomate n’est pas là entre novembre et mai, ce qui nous permettrait de revenir à la saisonnalité.
Ensuite, il faut verticaliser la ville pour éviter au maximum l’artificialisation des sols. Sous quelles conditions ? Je suis sûr qu’en faisant collaborer des écologues et des architectes, nous trouverons des solutions.

 

“ Engager un écologue au sein de chaque entreprise.

 

Du côté des entreprises, on observe aussi une prise de conscience de l’impact environnemental des activités en termes d’émissions de CO2. Mais comment mesurer son impact sur la biodiversité ?

Le premier élément pour concilier activités économiques et biodiversité, c’est de s’intéresser à l’aménagement du foncier. Nombre d’entreprises ont l’opportunité de laisser des espaces sauvages.

Le problème avec les métriques de la biodiversité, c’est qu’elles sont infiniment plus compliquées qu’un calcul des émissions de C02. C’est un vrai problème pour nous écologues.
Il vaudrait mieux avoir une approche au cas par cas en engageant des écologues au sein de chaque entreprise. Ils aideraient par exemple à préserver certaines fonctionnalités essentielles du vivant en identifiant les keystone species qui, par la qualité, le nombre et l’importance des liens qu’elles entretiennent avec leur habitat et les autres espèces, organisent les écosystèmes et sont essentiels à leur fonctionnement.
Ces écologues auraient une fonction de conseil et aideraient les entreprises à appliquer au mieux la formule « Éviter, réduire, compenser » qui est aujourd’hui peu ou pas intégrée.

 

“ Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix.

 

Es-tu partisan d’une comptabilité intégrant la dimension biodiversité ?

Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix. Je m’insurge à l’idée qu’un thon rouge à une valeur nulle jusqu’au moment où il est pêché et vaut subitement un million d’euros. On ne peut pas continuer comme cela.
Ce que l’on peut mesurer par contre, c’est le coût de l’inaction, c’est-à-dire la valeur financière générée par les services écosystémiques rendus gratuitement par la nature, et que nous perdrons si nous laissons les écosystèmes mourir. Des travaux ont par exemple été fait sur le coût économique que représentera la destruction des forêts ou l’extinction des abeilles.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Je souhaite voir émerger une société de la sobriété, dans le sens où enfin, nous prendrons en considération des choses qui ne sont pas liées à l’argent. Et surtout une société de justice sociale, car sans justice sociale, nous n’arriverons à rien.

Pour une éthique de l’action

Fabrice Bonnifet est Directeur du Développement Durable du groupe Bouygues. Depuis des années, il se bat pour faire évoluer les modèles économiques des activités du groupe : énergie & carbone, ville durable, achats responsables, économie circulaire et de la fonctionnalité.
Il est également Président du Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D) et membre du conseil d’administration de The Shift Project.

 

Comment te sens-tu ?

Mieux que quand ce sera pire… J’ai toujours été pessimiste sur l’avenir de l’humanité, mais je suis un pessimiste « plus », selon la distinction de Pablo Servigne. Je ne me fais pas d’illusions mais je me dis que tout ce qui peut être tenté doit l’être. C’est pour cela que je m’active beaucoup.

“ Réinventer un storytelling du « comment vivre heureux » en étant dix fois plus sobres qu’aujourd’hui, et inventer un modèle qui nous permette de ne pas vivre en survitesse par rapport aux ressources naturelles.

 

Ce qui m’inquiète le plus, c’est le caractère inextricable des enjeux qui sont devant nous : réussir à continuer à vivre à peu près en paix tout en reconfigurant le modèle économique de l’humanité, aujourd’hui basé sur le dogme de la croissance infinie avec des ressources finies, qui est mathématiquement impossible. Comme on ne l’aura pas préparée, il vaudra gérer la décroissance de manière subie.
Il faudra faire preuve de pédagogie pour faire du monde de demain un monde désirable, malgré le fait qu’il ne sera plus assis sur le paradigme de l’hyperconsommation, du Black-Friday et des week-end à 50€ à Marrakech. En bref, réinventer un storytelling du « comment vivre heureux » en étant dix fois plus sobres qu’aujourd’hui, et inventer un modèle qui nous permette de ne pas vivre en survitesse par rapport aux ressources naturelles.
Le défi dans les années à venir va être de se mettre d’accord sur ce modèle de sobriété heureuse qui, aujourd’hui, n’existe pas encore à grande échelle. C’est un sacré défi pour l’humanité, sachant que le temps nous manque…

“ Je crois au local, aux villes et aux territoires. A la construction de poches de résilience qui formeront progressivement un maillage territorial de plus en plus dense.

 

Ce qui te fait peur, est-ce plutôt la complexité des enjeux ou la rapidité avec laquelle nous devons y répondre ?

Les nouvelles solutions sont complexes à mettre en place d’une part parce que la régulation n’est pas adaptée, mais surtout à cause des verrous sociotechniques très ancrés dans nos sociétés. Les conservateurs, ancrés dans leurs certitudes héritées du siècle dernier, sont de vrais freins à l’action. J’évite d’ailleurs de travailler avec toutes ces personnes toxiques, bloquées dans une posture intellectuelle de questionnement permanent et de défiance. Sans même parler des climato-cyniques et des climato-sceptiques…

Mais le vrai défi commence une fois ces difficultés contournées. Une fois que l’on a développé un premier projet innovant, la question est de savoir comment on passe de 1 à 1000, à 10 000 puis à 1 million. Il va falloir notablement accélérer.
Cela fait treize ans que je suis dans mes fonctions chez Bouygues et, malgré nos efforts pour développer les bâtiments passifs ou à énergie positive, les changements sont vraiment trop longs à se mettre en place. Il faudra que la régulation nous aide, tôt ou tard. Si on avait par exemple une taxe carbone à 150 euros la tonne, cela nous faciliterait grandement la tâche…

“ Il faut éviter de trop se projeter. […] Ma vision est qu’il faut directement aller de l’idée à l’action, sans passer par la réflexion.

 

Tu penses donc que la clé du changement se situe au niveau politique ?

Je ne crois plus à des politiques aux niveaux national et international, et j’ai d’ailleurs complètement abandonné l’idée de faire bouger les choses au ministère ou dans les grandes rencontres internationales. A ces échelles de pouvoir, se mettre d’accord relève de la mission impossible.
Par contre, je crois au local, aux villes et aux territoires. A la construction de poches de résilience qui formeront progressivement un maillage territorial de plus en plus dense.
Mais il faut éviter de trop se projeter. Ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est promouvoir les solutions, montrer qu’elles fonctionnent, les rendre désirables, montrer qu’il existe des modèles économiques qui, même s’ils sont moins rentables que les anciens modèles, permettent de réinvestir, et ainsi accélérer le développement de ces solutions sur les territoires.

“ Pour rendre les nouvelles solutions désirables, il ne suffit pas de les raconter, il faut les vivre, les expérimenter.

 

Comment arrives-tu à faire dialoguer ta vision personnelle et ta fonction chez Bouygues ?

Ma vision est qu’il faut directement aller de l’idée à l’action, sans passer par la réflexion. Les comités, les commissions, tous ces organes qui pensent le monde d’après, on en a trop fait. Aujourd’hui, on n’a plus le temps de réfléchir. Il nous faut passer à l’action !

Ce qui me raccroche à une forme d’espoir, c’est qu’il existe des solutions pour tout, dans tous les domaines. Que ce soit dans le bâtiment, le textile ou l’agroalimentaire, il existe des alternatives durables qui peuvent être mises en place dès demain. Et pour rendre ces nouvelles solutions désirables, il ne suffit pas de les raconter, il faut les vivre, les expérimenter.
Notre stratégie chez Bouygues, quand on trouve une bonne idée pour le monde d’après, est d’abord de trouver un client courageux qui accepte de prendre le risque de co-développer la solution avec nous. Une fois la solution expérimentée, on essaye de donner à d’autres parties prenantes l’envie de l’utiliser, et ainsi de la déployer le plus largement possible. C’est donc une approche exclusivement pas l’action.

“ Nos marges de progression en termes d’efficacité sont colossales.

 

Ce qui me donne aussi de l’espoir, c’est d’observer que nos marges de progression en termes d’efficacité sont colossales. Quand on sait qu’un tiers de la production alimentaire mondiale est gaspillée avant même d’arriver dans nos assiettes, qu’une voiture individuelle est à l’arrêt 96% du temps, qu’une perceuse individuelle n’est utilisée que dix minutes par an, que les bâtiments -hors logement- ne sont utilisés que 25% du temps, on peut se dire qu’il nous reste une marge d’amélioration.
Chez Bouygues par exemple, avec le concept BHEP (Bâtiment Hybride à Économie Positive), on essaye de montrer à nos clients que certaines parties des bâtiments, non utilisées 75% du temps, peuvent être mises à la disposition d’autres personnes pour d’autres usages. Si l’on réussit à faire cela à l’échelle d’un territoire ou d’une ville, on récupère théoriquement 75% d’espaces. Ces solutions sont à notre portée d’un point de vue technologique et rentables d’un point de vue économique. Car le mètre carré le moins cher est celui qu’on ne construit pas.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

Une société où l’on se resynchronise avec la nature. Où l’on réapprend à vivre lentement, à redécouvrir les plaisirs simples et gratuits. Mais aussi où l’on se lance dans une politique effrénée de réduction de la démographie. Les capacités de la planète ne permettront pas qu’on vive en paix dans des conditions environnementales acceptables avec dix milliards d’habitants. Tôt ou tard, nous effectuerons la redescente. La question est de savoir comment : soit par des drames – le XXème siècle a démontré notre grande créativité en la matière – soit de manière consentie, organisée, et donc souhaitable.

Sortir de la certitude, entrer dans la complexité

Virginie Raisson-Victor est chercheure-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’Etudes prospectives et d’analyses cartographiques (LEPAC), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins sans frontière. Forte de son expertise géopolitique, prospective et sociétale, sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision acérée dans une période de grande incertitude.

 

Quels sont les principaux enseignements de la crise sanitaire actuelle ?

Le premier enseignement de la crise du Covid est que les sociétés humaines sont d’une grande vulnérabilité. Nous vivons dans des sociétés qui détiennent des connaissances scientifiques, techniques et historiques incroyables. Pourtant, nous sommes mis en échec par un micro-organisme qui paralyse le monde entier. Cette vulnérabilité vient de la non prise en compte de la complexité de la société, dont le caractère systémique s’est accru avec la mondialisation industrielle, le libre-échangisme et la digitalisation.

La crise nous rappelle aussi que l’on ne peut pas jouer avec la nature. L’homme rêve depuis longtemps d’asservir les écosystèmes à son projet mais, que ce soit sous la forme de catastrophes naturelles ou de pandémies, il lui est toujours rappelé qu’il n’est pas maître de l’ordre de l’univers.
En ce sens, la crise en cours révèle une certaine continuité de l’histoire : à l’échelle de l’histoire humaine, le phénomène pandémique n’a rien d’exceptionnel. Ce qui est nouveau, c’est notre exposition accrue au risque, du fait de la déforestation et de la proximité croissante entre les animaux et les hommes.

“  La mort est devenue de plus en plus inacceptable dans nos sociétés. 

 

Plus fondamentalement, la crise du coronavirus pose la question de la place (ou plutôt la « non-place ») de la mort dans nos sociétés occidentales modernes.
Du fait de l’augmentation de l’espérance de vie permise par les progrès scientifiques et médicaux, et du développement des systèmes assuranciels, la mort est devenue de plus en plus inacceptable dans nos sociétés. Nous vivons depuis quelques décennies dans l’illusion d’une certaine immortalité, plus ou moins consciente.

C’est cette non-acceptation de la mort qui guide aujourd’hui notre arbitrage face à la pandémie : il ne semble faire aucun débat qu’il faut sauver les malades du Covid à tout prix. On a eu beau observer que la moyenne des gens qui meurent du coronavirus est très élevée -84 ans-, on a fait le choix d’arrêter toute activité économique pour sauver des vies, quitte à s’exposer à de nombreux autres risques indirects tout aussi mortifères.
Aujourd’hui, ne pas tout mettre en œuvre pour sauver une vie, qu’importe l’âge de la personne, est impensable. L’évènement coronavirus nous rappelle que nous devons avoir un débat sur la place de la mort dans nos sociétés vieillissantes.

“ Les jeunes sont sous-représentés au niveau démocratique et surexposés vis-à-vis de tous les risques. Ce sont, avec les malades du Covid-19 aujourd’hui en réanimation, les grandes victimes de la crise en cours.

 

Tu parles aussi beaucoup de la jeunesse, vis-à-vis du poids que la société fait peser sur elle. Que change la crise du coronavirus dans ta perception ?

Comme nous le disions, le débat sur le coût de la mort n’a pas eu lieu. Or le coût social de la mise en place des mesures de confinement va être énorme, en termes de chômage, de précarité, de violences familiales, d’inégalités, en particulier au niveau scolaire, mais aussi de retards de soins pour les personnes qui n’auront pas été diagnostiquées durant cette période. Enfin en terme coût économique avec une dette monstrueuse. Tous ces coûts vont toucher les jeunes de manière beaucoup plus forte.

Ensuite, commence à se dessiner la mise en suspens de toutes les mesures de transition écologique, qu’il s’agisse du Green New Deal, des pressions exercées par les grandes entreprises pour l’allègement des contraintes environnementales, du retour du plastique à usage unique… On voit bien que la réponse à la crise écologique passera après la crise économique, ce qui pénalise encore une fois les générations futures.

On sait par ailleurs qu’avec le vieillissement de la société, la part des jeunes dans les votants va en diminuant. Les jeunes sont donc sous-représentés au niveau démocratique et surexposés vis-à-vis de tous les risques. Ce sont, avec les malades du Covid-19 aujourd’hui en réanimation, les grandes victimes de la crise en cours.

“ Nous avons grandi dans une société de la certitude.

 

Tu dis pourtant que c’est par la jeunesse que se fera la transition de la société, non ?

Je doute sincèrement de la capacité de la génération des baby-boomers à comprendre les enjeux du XXIème siècle. Contrairement aux jeunes, nous avons grandi dans une société de la certitude. Certitude que le modèle économique de la croissance et le progrès permettait de tout vaincre. Et il est très difficile de changer ces certitudes au bout de 40 ans. Il n’y a que les jeunes qui ont, je l’espère, les capacités d’imagination permettant d’inventer un monde différent.

“ Apprendre à décider dans la complexité.

 

Tu plaides donc pour une plus grande place aux jeunes dans les réflexions et prises de décision ?

Oui, mais c’est plus large que cela. Il faut aussi apprendre à décider dans la complexité.
Aujourd’hui, au lycée, on continue d’enseigner matière par matière, de manière verticale, alors que tous les problèmes que l’on a à résoudre sont complexes. Pourquoi ne pas commencer dès le plus jeune âge à développer une une vision transversale et systémique qui permet de résoudre des problèmes complexes ? Créons une classe de complexité dans tous les collèges et lycées !

 

Quels sont les futurs désirables dont tu rêves ?

Un futur désirable est tout simplement un monde où la gestion partagée des biens communs se fait dans l’intérêt général. Tout le reste, ce sont des outils à mettre en œuvre. Si l’on arrivait à se mettre d’accord sur cet objectif fondamental, ce serait déjà un grand pas.