Cette semaine, avec Yannig Raffenel, fondateur de Blended Learning, du Learning Show et président d’Edtech France, nous faisons le point sur les apports et les limites de l’innovation technologique sur nos façons d’apprendre.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis slasheur donc j’ai beaucoup de casquettes différentes et complémentaires. Toutes ont à voir avec l’usage des outils sociaux-éducatifs et technologiques et avec la formation.

Aujourd’hui, je suis à la tête d’une société de conseil qui s’appelle Blended Learning, et qui fait de l’accompagnement à la stratégie de digital learning pour les organisations.

Parallèlement, je donne 50 à 70% de mon temps en bénévolat puisque je suis le fondateur et président du Learning Show depuis 6 ans, administrateur de 3 hubs Edtech régionaux, puis président de Edtech France qui regroupe toutes les entreprises qui travaillent dans le monde de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle.

En quoi l’usage des technologies a-t-il bouleversé le secteur de l’éducation et les manières d’apprendre ?

Il paraît avant tout essentiel de préciser que c’est bien l’usage des technologies et non pas la technologie en tant que telle qui a bouleversé les choses. La technologie n’a aucun sens si elle n’est pas au service des usages.

Bien sûr, l’une des plus grosses modifications, mais qui n’est pas nouvelle, c’est la possibilité de se former à distance et donc de lutter contre les déplacements et autres contraintes liées au temps. Là où les choses bougent en ce moment, c’est quand ces technologies sont le support de pratiques pédagogiques innovantes. Ces pratiques technologiques sont fondamentales.

Ce qui est intéressant, c’est de voir combien des concepts qui ont plus de cent ans, comme l’auto formation, la formation par les pairs ou le développement de l’intelligence collective, se trouvent boostés par l’usage des outils technologiques.

Quels sont les apports du digital pour le secteur de l’éducation ?

Les aspects transformateurs et innovants sont, d’un côté, l’arrivée de l’intelligence artificielle, pour peu qu’elle soit couplée aux recherches en sciences cognitives (apprendre à apprendre, renforcement mémoriel par exemple), et d’un autre côté, tout ce qui est apporté par la réalité augmentée et qui permet d’apprendre par les sens, au travers de la simulation et de l’immersion.

L’intelligence artificielle permet également à l’enseignant de mettre les élèves en situation de pratiques auto-formatives, pour pouvoir être plus disponible pour accompagner ceux qui en ont davantage besoin.

Tout cela est valable aussi bien sur l’éducation que sur la formation professionnelle. À l’exception près que l’on ne peut pas utiliser de réalité augmentée en dessous de 11 ou 12 ans.

À l’inverse, quelles sont les limites pour les apprenants et ceux qui font apprendre ?

Tous ces outils n’ont rien de magique : les acheter sans renforcer l’accompagnement humain, ça ne marche pas. Ces outils ne fonctionnent que si des ressources humaines d’accompagnement sont mises en place. C’est fondamental car seulement 5 à 6% de la population est équipée pour apprendre seule.

Autrement, il faut faire attention à ne pas créer de la ségrégation entre ceux pour qui l’accès est simple et ceux qui n’ont pas l’accès matériel ou ont des difficultés, (problèmes comme l’illectronisme). En revanche, les solutions importées par le digital sont très performantes et permettent l’inclusion de personnes neuro atypiques par exemple.

Enfin, il faut aussi prendre en compte l’importance de la low tech, qui nécessite d’être développée. Il faut savoir aller explorer dans la frugalité pour pouvoir déployer l’Edtech pour le plus grand nombre. À titre d’exemple, on travaille beaucoup avec le continent Africain, qui a une réelle expertise en low tech, et qui réussit à déployer des dispositifs qui s’adaptent totalement aux outils que les utilisateurs ont déjà dans les mains (les téléphones par exemple, sans être dernier cri).

Un autre chamboulement est celui de l’intelligence artificielle, notamment avec l’ascension de ChatGPT ces derniers mois. En quoi cela vient faciliter, ou perturber, les avancées en matière d’innovation pédagogique ?

Cela permet de réinventer quelque chose de fondamental : le savoir est partout, et le rôle d’un enseignant n’est pas tant de transmettre du savoir que d’accompagner et faire développer la compétence.

Par essence, toutes les ressources produites avec de l’IA, vont permettre aux enseignants d’avoir du temps dégagé pour se recentrer sur leur valeur ajoutée forte.

L’avenir de l’apprentissage réside-t-il selon vous dans le “tout digital” ou dans une combinaison “physique/ digital” ?

En aucun cas nous ne pouvons continuer à poursuivre cette vision du monde du tout digital. La question n’est plus de savoir ce qui est “mieux” entre présentiel et distanciel, entre humain et numérique, mais de comprendre comment construire des dispositifs qui vont prendre le meilleur de chacun des modes en les mixant.

Si la technologie, l’intelligence artificielle ou la réalité virtuelle sont devenues incontournables, que faire pour s’assurer que ces innovations soient inclusives et intègrent aussi ceux qui n’ont pas l’accès matériel ou fonctionnel à ces outils ?

C’est en effet un vrai défi et les biais sont là en permanence. Je reviens de Guyane ou de Mayotte, qui sont pourtant des départements français : si on pouvait au moins avoir du courant et du wifi… ça serait bien.

Ces approches technologiques ne sont pas inclusives par définition. C’est donc la responsabilité des collectivités et de l’État de mettre en place les moyens pour les répandre, grâce au développement de tiers lieux par exemple. Les concepteurs doivent aussi matérialiser tous les moyens pour permettre une transversalité des ressources. C’est-à-dire que lorsque l’on conçoit un outil, il doit pouvoir être utilisable aussi bien sur téléphone que sur ordinateur. Dans la réalité virtuelle, il y a de plus en plus de “full web” qui va simuler l’immersion, sans avoir besoin de casque.

Finalement, il faut s’ouvrir aux contraintes des utilisateurs et apprenants.

Quelle peut-être la place des technologies pour diffuser les compétences et connaissances clés de la transition environnementale et sociale ?

Aujourd’hui, il est essentiel pour les formateurs et les enseignants de ne surtout pas produire de contenu. Il faut se mettre dans une posture particulière et se dire : ce pourquoi j’aimerais créer un contenu, existe probablement déjà. Faisons du benchmark, arrêtons de produire alors que les ressources existent déjà, centrons notre plus value pédagogique dans l’utilisation des ressources qui existent déjà en inventant les activités pédagogiques. Il en est de l’ordre de la responsabilité environnementale.

Cela nécessite en revanche la mise en place d’un cadre légal pour réguler, simplifier les déclarations et indexer les ressources utilisées et produites pour éviter le vol, grâce à un guichet unique par exemple

Justement, selon vous, peut-on conjuguer digital et sobriété ?

Oui à condition de ne pas aller dans les fantasmes du metavers. Oui à condition d’aller dans ces logiques de low tech et de ne pas consommer de la bande passante à l’extrême. De la même manière qu’il faut se recentrer sur la plus-value pédagogique, il faut questionner notre capacité à mesurer l’impact et à juger l’intérêt des médiums utilisés.

Et enfin, vos futurs désirables, Yannig ?

Mes futurs désirables, c’est justement d’aller vers un monde dans lequel chacun peut avoir un véritable accès à des ressources. C’est aussi un monde dans lequel on investit un maximum au niveau des tiers lieux : des espaces dans lesquels on pourrait développer de l’éducation populaire, dans lesquels on mélange de la culture, de l’échange de pratiques, des relations sociales entre les personnes.

Le digital doit servir à rapprocher les gens, quand il sert à les éloigner, on est à l’inverse du monde que je désire.

Cette semaine, nous rencontrons Marina Zuber, co-fondatrice de Nouvel Air Studio, une agence de communication engagée. Avec elle, nous faisons le point sur le rôle du communicant dans la transition, des nouvelles règlementations mais également sur les nouveaux récits à créer.

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je m’appelle Marina Zuber et je suis communicante depuis plus de 20 ans. J’ai commencé chez BDDP en 1997 puis ai été formée auprès des fondateurs chez BETC. 

J’ai également eu une expérience internationale au sein de l’agence DDB pour gérer la communication internationale de Lipton depuis Paris. Je me suis ensuite envolée pour New York, toujours pour travailler pour Lipton mais également pour d’autres marques du groupe Unilever. Cette expérience aura été très formatrice, puisque c’est à ce même moment que Paul Polman a pris la direction globale d’Unilever pour transformer la société et entamer une stratégie de développement durable. C’est donc à ce moment que j’ai pris conscience que je pouvais aussi accompagner des sujets de développement durable en tant que communicante. 

En revenant en France je suis retournée chez BETC avant de prendre la direction de TBWA. J’avais donc les rênes d’une agence mais je détenais finalement peu de libertés au vu du contexte marché et des réalités business. 

À ce moment-là, je me suis rappelée que ce que je souhaitais, c’était d’être engagée en tant que communicante. C’est avec Constance Barde, qui à l’époque accompagnait des start-ups à impact, que nous avons eu l’idée de co-fonder Nouvel Air, qui tient son nom de l’inspiration trouvée lors de nos grandes marches au plein air lors des différents confinements.

On parle de plus en plus de communication responsable, de quoi s’agit-il exactement ? 

Selon l’ADEME, la communication responsable, c’est répondre aux objectifs de communication, de visibilité et de ventes, tout en prenant en compte les urgences sociales et environnementales. 

Dans l’édition 2022 de son Guide de la communication responsable, l’ADEME introduit 4 notions piliers : messages responsables, éco-conception des supports, efficacité des messages et éthique, puis relation aux parties prenantes (communiquer pas uniquement pour cibler les consommateurs, mais aussi les collaborateurs, les ONG, les actionnaires…) 

Le terme “communication responsable”, bien qu’ayant des vertus pédagogiques, détient toutefois une image un peu scolaire… Chez Nouvel Air nous aimons parler de “communication d’engagement” qui mobilise, embarque davantage. Nous y trouvons une vertu plus positive, engageante justement. 

À l’heure où une majorité de citoyens déclarent revoir leurs modes de consommation pour consommer moins mais mieux, quel rôle la communication peut-elle jouer pour appuyer cette évolution ?

Aujourd’hui beaucoup d’experts fustigent la communication et la publicité en les citant comme “l’exemple à ne pas suivre”… C’est un peu triste car nous sommes convaincues qu’elles font aussi partie de la solution. 

La communication peut montrer la voie vers des modèles plus vertueux, tels que le reconditionné, la mobilité douce, la location de vêtements, la seconde main. Elle a aussi un rôle énorme de pédagogie et d’éducation… 

Communiquer responsable, c’est donner la part-belle à des approches rédactionnelles, avec davantage de contenus, d’infographies… En fait, la communication ne se résume pas uniquement à l’affichage et aux spots TV.

C’est finalement d’un nouveau récit dont nous avons besoin autour de cette transition environnementale. Comment le faire émerger ? 

L’enjeu majeur, c’est selon moi de rendre désirable la sobriété. 

Jusqu’ici, les sujets de transition écologique étaient vus comme l’apanage de militants écolos, un peu caricatural donc… En fait, la sobriété peut aussi apporter du bonheur et du bien être.

La communication doit montrer ce qui est cool, ce vers quoi l’on peut se projeter : rendre désirable la réparabilité, faire l’éloge de la lenteur… Ce rôle, c’est aussi celui des journalistes et des influenceurs, qui détiennent une certaine visibilité. 

Enfin, il est important de trouver de nouvelles formes créatives pour rendre les sujets techniques plus accessibles. On peut prendre exemple sur le succès de Un Monde sans Fin, de Jancovici, qui utilise les codes de la BD pour faire passer des apports scientifiques complexes. 

La transformation des modèles des entreprises passera par l’adhésion des collaborateurs. La communication peut-elle y contribuer ?

Selon moi, le premier client d’une entreprise est son collaborateur et donc, nous ne parviendrons pas à changer les modèles sans mobiliser les collaborateurs. 

La communication doit mobiliser autour d’une mission de l’entreprise, qui fait sens aux collaborateurs. Par exemple, quand j’ai travaillé pour la SNCF, il a d’abord été essentiel de toucher les collaborateurs à travers nos campagnes avant même de s’adresser aux voyageurs. 

Une fois convaincus de la mission, les collaborateurs sont les meilleurs ambassadeurs. 

La loi peut aussi accélérer cette transformation. La mesure “anti-greenwashing” de la loi Climat et résilience entrée en vigueur en ce début d’année est déjà vue comme une petite révolution par les professionnels de la communication, pouvez-vous nous l’expliquer ?

Cette loi permet l’interdiction de faire du greenwashing (communiquer sur la neutralité carbone de ses produits sans pouvoir le prouver). C’est une première car, à part la loi Evin qui interdisait la publicité sur l’alcool et le tabac, aucune autre loi ne contraignait à ce point les annonceurs. 

Il y a donc désormais un risque financier, puisque les entreprises risquent une amende pouvant aller jusqu’à 80% des dépenses de communication initialement engagées, mais aussi un risque réputationnel car ces dernières devront communiquer sur leur condamnation. 

Le rôle et la responsabilité des communicants vont donc être amenés à évoluer substantiellement. Quelles seront les compétences et connaissances clés pour le communicant de demain ? 

Les communicants devront donc savoir rendre simples des notions techniques et complexes. 

Pour pouvoir accompagner leurs clients, les communicants de demain devront aussi se former aux sujets environnementaux et à la réglementation, qui sera de plus en plus contraignante. 

La créativité sera une compétence de plus en plus importante, notamment pour parvenir à écrire de nouveaux récits, mais aussi pour trouver de nouveaux leviers de communication, compatibles avec cette nouvelle réglementation. 

Les sujets étant complexes, il faudra faire davantage de co-construction avec les parties prenantes, les ONG, les autres agences, tout en admettant que l’on ne sait pas tout. Cet aspect sera nouveau, car l’esprit de collaboration entre pairs n’a pas toujours été le fort des agences. 

Et enfin, Marina, quels sont vos futurs désirables ?

Pour la communication, je dirais que d’ici 2030, il n’y aura plus que de la communication d’engagement. 

Mon futur désirable, c’est aussi une société plus juste, plus respectueuse de la planète, avec plus de liens de solidarité entre les générations. 

Enfin et à titre plus personnel, mon souhait est de voir cette nouvelle génération, plus engagée, se mettre en action. Quand je vois mes enfants réfléchir à leur avenir, c’est le sens et l’impact qui les drivent. Je trouve ça beau, car à mon époque, c’était plutôt les sujets d’employabilité et de salaire qui importaient. 

Cette semaine, nous revenons sur plusieurs concepts, souvent abordés dans le secteur de la transformation environnementale et sociale : limites planétaires, jour du dépassement, Théorie du Donut… Le point avec Jérôme Cohen, Président fondateur d’ENGAGE.

Peux-tu tout d’abord présenter succinctement la raison d’être d’ENGAGE, sa mission et ses activités ?

ENGAGE a pour mission de lutter contre le manque d’action significative des personnes et des organisations pour opérer une bascule écologique. C’est ainsi que nous définissons notre raison d’être. Nous voulons permettre aux citoyens et aux organisations de se saisir des grands défis environnementaux et sociaux, car comme tu le sais, les enjeux environnementaux et sociaux sont intimement liés.

Pour cela, notre métier consiste à créer les programmes et les outils d’engagement collectif : le Mooc Biodiversité ou l’atelier Mission Biodiversité, par exemple, pour construire une société prospère, participative et écologique.

Cela résonne avec la notion des limites planétaires, dont nous entendons de plus en plus parler. Peux-tu nous les expliciter ?

Il y a en effet 9 limites planétaires *. Certaines, comme le dérèglement climatique, la crise de la biodiversité ou l’acidification des océans sont déjà dépassées. Cela signifie que, sur ces dimensions, nous puisons profondément dans nos ressources, qui n’ont pas le temps de se reconstituer. On peut relier cette analyse avec le jour du dépassement.

*voir l’article qui y est consacré dans cette ActionLetter ici

Six de ces neuf limites sont déjà dépassées ou sur le point d’être dépassées, n’est-ce pas trop tard ? Peut-on encore agir lorsque l’on voit l’état de nos écosystèmes ?

Non, il n’est jamais trop tard pour agir. Prenons l’exemple concret de l’une de ces limites, l’appauvrissement de la couche d’ozone atmosphérique. Cette limite était dépassée mais suite aux accords de Montréal, nous sommes repassés en dessous. Cela montre qu’en agissant à une échelle mondiale et coordonnée, il est possible d’inverser des tendances et rapidement de surcroît.
Prenons un autre exemple, celui du climat. La limite est certes dépassée, mais tous les efforts et toutes les réductions d’émissions sont fondamentales car vivre dans un monde à 2 ou 2,5 degrés n’a pas la même signification pour la planète et donc pour les Hommes.

Sans rentrer trop dans les détails, l‘entreprise régénérative se fonde pour moi sur quatre principes : décarboner, restaurer, protéger et coopérer.

Cette notion est de plus en plus reliée à celle d’économie ou d’entreprise régénérative, pourquoi ?

L’impact des entreprises est massif. Un rapport du Shift Project estimait l’impact des entreprises sur les questions climatiques (mais on peut l’élargir à l’impact environnemental) à 70% de l’impact global. Cela veut évidemment dire que la contribution des entreprises dans la transition est absolument fondamentale. Il est donc de notre responsabilité d’inventer une nouvelle économie, un nouveau modèle qui, au lieu de détruire nos écosystèmes, les protège voire participe à leur régénération.

L’entreprise régénérative permet de passer d’une logique d’extraction et d’épuisement à un modèle qui se met au service du vivant, dans toutes ses acceptions.
Sans rentrer trop dans les détails, l‘entreprise régénérative se fonde pour moi sur quatre principes : décarboner, restaurer, protéger et coopérer. On parle ici de protection du capital naturel donc, mais aussi du capital humain. Nous pourrions parler d’économie du bien-être ou du soin, appliquée à la nature, au vivant et à l’Homme (dont il fait partie).

Cela implique des transformations majeures pour l’entreprise, lesquelles ?

Oui, bien sûr. Personne ne dit que cette transformation massive sera simple. Mais la transition sera difficile pour tous les acteurs, particuliers comme organisations.
Si l’on reprend chacun des principes un par un :

  • Décarboner, cela veut dire favoriser la circularité et l’éco-conception, favoriser l’usage et la fonctionnalité puis arbitrer, rediriger ses activités (on peut prendre l’exemple des stations de ski).
  • Restaurer, cela veut dire restaurer les puits de carbone, les écosystèmes, ce que l’on pourrait aussi appeler les communs.
  • Protéger, nous parlons encore des écosystèmes, des communs, mais cela veut dire aussi prendre soin des Hommes, de leurs conditions de vie, qu’ils soient des consommateurs, des salariés directs ou chez nos fournisseurs en assurant une juste rétribution et un sens à leur travail.
  • Enfin coopérer s’applique à notre relation au vivant mais aussi favoriser au sein ou à l’extérieur de l’entreprise des modes collaboratifs, participatifs.

On voit donc que l’entreprise régénérative touche autant la nature que l’Homme et implique des transformations dans ses activités mais aussi dans sa gouvernance.

Dernier point peut-être, cela nécessite un accompagnement fort des pouvoirs publics et un changement des pratiques des citoyens-consommateurs.

L’économiste Kate Raworth a formalisé la Théorie du Donut, un outil permettant de visualiser les limites écologiques et sociales à ne pas dépasser pour conserver un développement économique inclusif et durable. Cet outil représente-t-il une première brique sur laquelle les entreprises pourraient s’appuyer ?

Absolument, c’est l’un des outils pouvant être utilisé puisqu’il intègre ces notions. Il nous invite à faire se rejoindre la notions de limites planétaires et les besoins fondamentaux de chaque personne. La partie verte symbolise l’espace dans lequel doivent vivre les 8 milliards d’habitants de la planète entre le plafond et le plancher.


D’ailleurs, cette théorie ne s’applique pas seulement aux entreprises mais aussi à d’autres types de systèmes et d’organisations comme les villes. Amsterdam a, par exemple, fondé sa stratégie de développement sur cette théorie à horizon 2050 avec de nombreuses applications, sur l’immobilier par exemple. Comment établir une stratégie habitat, respectueuse de l’environnement (stratégie émission 0 en 2050) et capable de loger tous les habitants dans des conditions descente, pour l’exprimer simplement.

Voir ici un article d’Oxfam sur la Théorie du Donut.

Dans une récente interview, tu insistais sur la nécessité de repenser, individuellement et collectivement, notre rapport au vivant. Qu’entends-tu par là ?

Je pense simplement que rien de tout cela ne pourra être mis en place sans repenser notre place, sans repenser notre rapport au vivant, sans repenser notre système de valeurs, même si ce mot est bien sûr à prendre avec des pincettes. Cela nécessite de revoir notre éducation, dès le plus jeune âge, notre système de représentation. Lorsque l’on pense qu’un enfant américain peut reconnaître et nommer en moyenne trois essences d’arbre de sa région et cinq cents marques (je n’ai pas les chiffres pour la France ou l’Europe), on peut estimer le chemin à parcourir.
L’Homme fait partie du vivant, nous avons eu tendance à l’oublier et à nous considérer comme surpuissant, prédominant…le retour de bâton est violent.

Et enfin, Jérôme, quels sont tes futurs désirables ?

Je crois qu’il faut d’abord se reposer les questions premières. Pourquoi sommes-nous sur terre ? Quel est notre essentiel ? Ce sont certainement des évidences mais il me paraît utile de les rappeler.
Je pense qu’il faut retisser un lien perdu, fondamental.
Je rêve finalement de futurs ou de présents désirables dans lesquels nos enfants pourront encore s’émerveiller du chant d’un rossignol, de la beauté d’un paysage montagneux ou d’un été dans les champs.

 

Retrouvez également ici le Live Linkedin de Jérôme Cohen sur l’entreprise régénérative.

Catherine Brennan et Héloïse Belmont travaillent pour le cabinet de recrutement Birdeo, fondé par Caroline Renoux. Elles proposent à travers cet interview, de mieux comprendre les enjeux de l’emploi dans le secteur de la transition environnementale et sociale.

Pouvez-vous vous présenter ?

CB :  Je suis directrice des opérations chez Birdeo depuis 4 ans. Je suis responsable de la qualité et de la rapidité d’exécution. Mes missions au quotidien consistent à assurer le bon déroulement des missions que nous transmettent nos clients, afin qu’elles soient effectuées dans l’intérêt des clients et des candidats. J’ai commencé ma carrière dans des secteurs et métiers complètement différents (tech et e-commerce). D’ailleurs, j’aurais pu participer au Programme Transformation d’ENGAGE

HB : Je suis responsable communication et marketing chez Birdeo depuis 3 ans. J’y gère tous les aspects de la communication : partenariats, événementiel, com interne, relations presse…

Que fait Birdeo ? 

CB : Birdeo intervient à différents niveaux. 

Nous avons un métier de chasse de tête auprès d’organisations classiques qui cherchent à recruter des profils experts sur les enjeux de transition. Nous accompagnons également des organisations avec un ADN “durabilité”, qui souhaitent recruter sur des postes plus classiques (directeur marketing, directeur des ventes, directeur général…). 

L’entité People4Impact by Birdeo place des experts indépendants pour des missions spécifiques, ponctuelles ou à court terme.

Enfin, nous intervenons sur des missions de conseil RH, notamment sur des politiques de rémunération, d’aide à la prise de poste ou de montée en compétences des collaborateurs. 

Quelle est pour vous la définition d’un “emploi à impact positif” ? 

CB : Ce sont des métiers qui permettent à l’entreprise de s’engager sur la voie de la durabilité et qui par essence, ont un impact positif sur les questions sociales et environnementales. Les professionnels du secteur sont également capables de diagnostiquer les impacts négatifs de l’entreprise et d’agir pour les réduire, ils font avancer l’entreprise vers une transformation durable de leur business. 

La crise du Covid 19 a révélé que de nombreux Français ne sont pas épanouis dans leur vie professionnelle, selon vous, quelles en sont les causes ?

CB : En effet, certains professionnels ne trouvent pas d’impact dans les actions qu’ils mènent au quotidien, ils sont en désaccord entre leurs propres valeurs et ce que porte concrètement au quotidien leur entreprise. Ils sont également en dissonance avec les produits et services vendus par leurs entreprises. 

Pourtant, les emplois à impact positif peinent à trouver des candidats, pourquoi ?

CB : Il y a une forme d’inadéquation entre le besoin et le nombre de personnes formées pour travailler sur ces sujets. Les emplois à impact traitent de thématiques très techniques, sur lesquelles il est impossible d’improviser. À titre d’exemple : quand vous faites du reporting extra financier, il faut savoir répondre à des codes extrêmement précis. 

Les feuilles de route données par les entreprises, pas seulement celles du CAC 40, sont aujourd’hui plus ambitieuses. Tout naturellement, de nouveaux besoins sont apparus à tous les niveaux : postes transverses (CSR Manager, Développement RSE), postes techniques, métiers à double casquettes…

Une autre raison est que les personnes formées et déjà en poste sont généralement très satisfaites de leur poste. Il y a donc un réel besoin d’agrandir le vivier de candidats, mais tout cela est enthousiasmant et va dans la bonne direction !  

Selon une étude menée par Dell et l’Institut pour le futur, 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore. Quels seront ces métiers ? Dans quels secteurs particuliers ?

CB : Chez Birdeo, nous menons une étude en interne tous les ans. Nous avons besoin d’anticiper les besoins des entreprises sur du moyen ou long terme. (Vous pouvez retrouver les publications ICI )

Si je devais citer 5 métiers et thématiques : 

  • Les métiers du secteur financier, notamment des postes de directeur financier/extra financier 
  • Les sujets autour de la data à destination du développement durable. Ici, les candidats devront être en capacité de collecter, analyser, restituer…
  • Les sujets de la biodiversité : maintenant que les enjeux de dépendances et d’impact sur le vivant commencent à se mesurer, de nouveaux métiers vont se développer autour de l’économie régénérative
  • Les métiers autour de l’énergie vont se décliner de nombreuses manières : la fin des voitures thermiques en 2035 par exemple
  • Les métiers autour de l’humain : Le travail à distance et la digitalisation, accélérés par la Covid, auront des conséquences. Les secteurs de la QVT, du bien être au travail, des sujets d’éco-anxiété vont exiger de nouvelles compétences. 

Quelles sont, selon, vous les compétences et connaissances nécessaires pour participer à la transformation sociale et environnementale des entreprises ?

CB : Il faut avant tout un socle de savoirs être, le reste s’apprend si l’on est motivé.

Travailler à la transformation des entreprises nécessite une énorme appétence pour ces sujets. Cela se traduit par une culture générale et la connaissance d’un vocabulaire particulier. Il faut vraiment faire un effort de curiosité, car ce sont des sujets loin d’être normés et posés. 

Il est également important d’avoir une certaine capacité à embarquer, de faire preuve de beaucoup de pédagogie, de ténacité, il faut aimer profondément l’humain. Pour nous, les bons candidats sont engagés mais pas militants. Ils doivent avoir envie de changer les choses bien sûr, mais la transition nécessite de la patience et de la conciliation…

HB : L’humilité me paraît également essentielle, car on travaille sur quelque chose qui est plus grand que soi. 

Quels seraient les trois grands conseils que vous donneriez à de nouveaux professionnels de la transition ?

CB : Bien sûr, chaque parcours est unique mais, je pense qu’il faut premièrement se poser les bonnes questions : “si j’avais une baguette magique, quel serait mon job idéal ?”. On peut aussi se rapprocher d’un professionnel qui évolue dans ce secteur pour se confronter à la réalité du terrain. 

Il faut également se donner du temps : le switch ne se fait pas du jour au lendemain. Comprendre les enjeux de durabilité nécessite beaucoup de rencontres, de lectures : pour cela, ne pas oublier de reconstruire son réseau et de capitaliser sur les compétences déjà acquises lors d’une première partie de carrière.

Enfin, il me paraît primordial de s’assurer que son niveau d’anglais est bon, la transition est un sujet qui va au-delà des frontières physiques.

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

CB : Je rêve d’un monde sans voitures, plus juste socialement. Je pense que l’on pourra y arriver seulement si on embarque tout le monde, il y a donc un vrai sujet de redistribution. Dans mon futur désirable, mes enfants et petits enfants peuvent vivre sur une planète qui offrent les mêmes opportunités qu’à la génération précédente. 

HB : Les entreprises ont leur rôle à jouer, les sujets de transformation doivent donc être pris au plus haut niveau de décision, dans tous les secteurs. Je crois en la capacité de l’humain à mener le changement ! Je pense qu’il ne faut pas oublier la biodiversité, de plus en plus d’espèces disparaissent, c’est un vrai sujet pour moi. Enfin, bien que le digital nous aide dans la transition, il faut revoir l’utilisation que nous en faisons.

Tom Lellouche est artiste plasticien. Né à Paris, il part après le bac étudier l’art en Angleterre, notamment à Central Saint Martins et au Royal College of Arts et y reste pendant près de 7 ans. Il est actuellement en résidence artistique au Consulat dans le 11ème arrondissement de Paris

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène le vivant ? Quel message souhaitez-vous transmettre ? 

Je travaille énormément avec les éléments organiques : de la plante au champignon en passant par la bactérie. Ces éléments m’intéressent notamment car ils évoquent l’idée de mouvement, ils ne montrent jamais deux fois la même chose. La nature est un symbole qui parle à tout le monde, nous avons tous fait l’expérience de la nature au moins une fois dans nos vies.

Votre travail convoque les cinq sens et propose des expériences en immersion totale, pourquoi ?

Quand on souhaite envelopper le visiteur dans un ailleurs, le travail des sens est presque obligatoire. Je suis très intéressé par le fait de sculpter l’espace dans lequel je présente mes installations. Si je mettais mes œuvres dans une salle blanche, cela n’aurait pas la même résonance. L’immersion met le visiteur dans de bonnes dispositions pour recevoir le message, elle favorise l’expérience et augmente l’impact sur la sensibilité du visiteur. 

À titre d’exemple, je fais beaucoup d’installations sur la dystopie, ce n’est pas toujours joyeux, mais les gens sortent en général marqués par l’atmosphère. Ils restent parfois un long moment dans l’espace, juste pour s’en imprégner. 

Crédits photo :

ECHO 2 – Tom Lellouche.JPG – Crédit photo : Victor Malecot

Unplug – Tom Lellouche.JPG – Crédit photo : Luca Lellouche

 

Vous dites souvent de votre pratique qu’elle “explore l’idée de résurgence de la nature en milieux hostiles”, qu’entendez-vous par là ? 

À titre d’exemple, mon atelier est situé dans un univers très industriel, composé d’éléments plutôt hostiles à la nature. Je suis animé par le fait de faire cohabiter les éléments industriels aux éléments organiques. Quand je fais des structures en acier, je ne traite pas l’acier, je laisse le métal s’oxyder, ainsi, le matériau évolue au même titre que le végétal. 

Dans des installations immersives, les visiteurs peuvent presque dialoguer avec le végétal en amenant une forme d’énergie. Les sculptures sont des outils, elles ont une fonction que les gens peuvent utiliser ou non. 

En quoi le fait de proposer des réalisations vivantes vous différencie-t-il d’artistes que l’on pourrait qualifier de plus classiques ?

La différence majeure avec un peintre ou un sculpteur traditionnel, c’est que l’œuvre n’est quasiment jamais finie, c’est presque le visiteur qui la termine en interagissant avec la structure. 

Ces dernières semaines, des militants écologistes ont jeté à deux reprises de la soupe et de la purée sur des œuvres de Van Gogh et Monet. Comment recevez-vous ces gestes ? Sont-ils capables de mobiliser ?

Honnêtement, je suis choqué. D’autant plus que Monet et Van Gogh sont des peintres qui parlent de nature et qui mettent en scène la nature. En revanche, je réalise que ce qu’il se passe autour des énergies fossiles, du réchauffement climatique est aussi choquant : il s’agit d’une violence que l’on ne voit pas et qui est beaucoup moins concrète. 

Pour résumer, bien que les revendications soient justes, j’aurai davantage intellectualisé et explicité le choix du tableau. 

 

Les artistes s’expriment avec des symboles, des couleurs, des formes, ils ne véhiculent pas des messages tout faits, gratuits. Ils laissent donc à chacun une certaine liberté d’interprétation…

 

Plus largement, le milieu artistique peut-il participer efficacement à la sensibilisation autour des enjeux de biodiversité et climatiques ? 

Oui complètement, je pense d’ailleurs que l’art a toujours été un véhicule d’idée.

Les artistes s’expriment avec des symboles, des couleurs, des formes, ils ne véhiculent pas des messages tout faits, gratuits. Ils laissent donc à chacun une certaine liberté d’interprétation… Je suis convaincu que c’est la seule manière pour opérer de vrais changements sociétaux, de réelles remises en question. 

C’est aussi pour cela que je fais des œuvres interactives ou les gens peuvent être dans l’action : quand on est dans l’action, on retient beaucoup mieux. 

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Je suis très inspiré par le mouvement “solar punk”, donc mon futur idéal s’approche de ce mouvement. 

Finalement, aujourd’hui, avoir de l’espoir c’est quelque chose de punk, et même si je travaille beaucoup avec la dystopie, je suis tout de même optimiste : j’espère que le futur sera végétal et “solar punk” ! 

 

 

Pierre Dubreuil est directeur général de l’OFB.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Pierre Dubreuil, directeur général de l’Office français de la biodiversité. 

Avant cela, j’ai dirigé plusieurs autres établissements publics dans les secteurs de la culture et de la nature. 

Les établissements que j’ai dirigés étaient assez complexes car souvent en mutation, voire en création, comme c’a été le cas pour l’OFB. J’ai également été directeur délégué du Muséum national d’histoire naturelle. 

Le gouvernement m’a souvent confié ce type de missions complexes : réorganisation, fusion, création… C’est ainsi que j’ai été nommé pour effectuer la fusion de l’Agence Française pour la biodiversité et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. Cela a été un vrai défi de rassembler ces deux entités et de faire travailler ensemble des agents qui pouvaient avoir des cultures de travail assez différentes. 

Quel est le rôle de l’OFB ?

L’OFB est un établissement vaste et complexe. Si je devais qualifier son rôle et ses missions en deux mots, cela serait “comprendre” et “agir”. 

On ne peut pas traiter de biodiversité sans comprendre le sujet, l’OFB est donc avant tout un établissement qui partage de la connaissance. Nous sommes responsables de la coordination de l’ensemble des données qui touchent à la biodiversité : eau, milieux sauvages, terrestres et milieux marins. Notre rôle : documenter cette connaissance, la faire progresser et la transmettre. 

Agir est l’autre volet de l’OFB. Nous sommes chargés de contrôler la mise en œuvre du code de l’environnement, grâce à la police de l’environnement (1700 agents sur l’ensemble du territoire). Nous intervenons également sur la gestion des espaces naturels et des aires protégées. À titre d’exemple, les parcs naturels marins et les réserves nationales sont gérées par l’OFB. 

Aujourd’hui, comment évolue, selon vous, l’écosystème des acteurs mobilisés autour des enjeux de biodiversité ?

Il est important de préciser que l’écosystème est complexe et cloisonné, et que la diversité d’acteurs est grande : agriculteurs, pêcheurs, chasseurs, entreprises… La difficulté est de faire coexister des points de vue qui sont souvent différents voire opposés. L’OFB, les amène à concevoir qu’il existe un intérêt général sur la biodiversité, qui dépasse leurs intérêts particuliers.

Nous travaillons de plus en plus avec la sphère économique et financière qui est très demandeuse. Tous les secteurs d’activité dépendent du vivant et d’après l’étude “Un printemps silencieux pour le système financier”, 42% des actifs financiers sont menacés.

On sent que la prise de conscience autour des enjeux de biodiversité est encore en retard par rapport à l’enjeu climatique ? Comment l’expliquez-vous et comment y remédier ?

Il existe un problème d’indicateurs : les objectifs à atteindre pour agir face au dérèglement climatique sont plus facilement mesurables que les indicateurs visant à mesurer l’évolution des interactions milieux – espèces – habitats ou des interactions entre les milieux eux-mêmes. 

L’OFB travaille actuellement sur des indicateurs précis ainsi que sur un baromètre de la biodiversité. L’objectif : partager des éléments tangibles, mesurables et objectifs pour évaluer l’état de la biodiversité et des pressions qui pèsent sur celle-ci. 

Attention toutefois, il ne faut pas opposer climat et biodiversité. L’effondrement de la biodiversité et le dérèglement climatique interagissent rétroactivement. 

Quels sont, selon vous, les leviers pour accélérer la transformation du monde économique ?

Cela passera forcément par la compréhension des enjeux. Les entreprises doivent comprendre que leur intérêt à long terme est de protéger la biodiversité. 

Avec les dispositifs “Territoires engagés pour la nature” ou “Entreprises engagées pour la nature”, nous accompagnons les entreprises à être meilleures sur ces sujets. Tous ces dispositifs sont des services publics, donc gratuits. 

L’autre levier est celui de la contrainte et de la sanction… si les entreprises ne respectent pas le vivant, nous devons appliquer notre rôle de police. La médiatisation de ces sanctions est assez dissuasive, pour des raisons majeures de réputation interne et externe. 

L’OFB a décidé d’accompagner le MOOC Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi avez-vous décidé d’être partenaire et qu’en attendez-vous ? 

ENGAGE répond à notre mission : sensibiliser les citoyens, les salariés et les dirigeants d’entreprise aux enjeux de biodiversité. Plus le message sera diffusé, plus les clés pour agir seront mises entre les mains de ces acteurs et mieux la biodiversité s’en portera. 

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Ma conviction : on ne protège bien que lorsqu’on connaît bien. Ainsi, dans mon futur désirable, l’érosion de la biodiversité est comprise et traitée au même niveau que la crise climatique. Chacun d’entre nous comprend le fonctionnement de la nature et les frontières entre urbains et ruraux disparaissent. 

Enfin, le jour où l’humain ne sera plus consommateur de la nature, nous aurons gagné !

Julia Cattin dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. En tant que dirigeante, elle participe à l’aventure du Grand Défi des entreprises pour la planète.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Julia Cattin et je dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. Nous fabriquons des diables, chariots, gerbeurs, et autres solutions de manutention. Nous possédons deux usines, une en Bourgogne et une en Normandie.

Vous avez rejoint l’aventure du Grand Défi, pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

Le Grand Défi, ce sont les représentants d’une centaine d’entreprises, tirées au sort, de différentes géographies, tailles et secteurs d’activité qui se réunissent une fois par mois pendant six mois pour formaliser des mesures visant à accélérer la transition écologique de l’économie et des entreprises.
Durant chaque session, nous nous nourrissons des interventions de scientifiques, chefs d’entreprises ou grands témoins, qui nous sensibilisent aux enjeux environnementaux et à leur impact sur l’économie. Nous travaillons également lors de sessions d’intelligence collective, notamment sur les propositions que nous présenterons au mois de décembre à Paris.

Pourquoi était-il important pour vous de rejoindre cette initiative ?

Lorsque j’ai reçu le courrier, j’étais heureuse et étonnée d’avoir la chance de participer à cette initiative. Il y a un an environ, j’ai compris que l’industrie allait complètement se transformer, Le Grand Défi est donc arrivé au bon moment.
Il est indispensable que les entreprises comprennent la nécessité d’agir et soient capables de mesurer l’ampleur de la réponse attendue.

Le Grand Défi est soutenu par une dynamique participative. En quoi est-ce important pour vous ?

Nous pourrions attendre que la loi nous impose les choses, mais cela serait trop long. Cette dimension participative nous permet de nous emparer très vite du sujet. Elle permet également de donner du poids aux mesures que nous recommandons : elles auront d’autant plus d’impact si nous sommes un maximum à nous engager à les appliquer.

Les 16 et 17 septembre avait lieu la troisième session du Grand Défi, vous êtes donc arrivés à la moitié de la phase délibérative. Quels enseignements tirez-vous de ces premières sessions ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la notion de renoncement. Nous avons tendance à faire tout ce qui est à notre portée pour arriver à atteindre ce que nous souhaitons. Pourtant, à l’avenir, nous allons délibérément devoir nous dire “je pourrais faire cela, mais pour la planète, je vais y renoncer”. Si nous n’appliquons pas cette règle, les choses vont se faire plus tard, mais très brutalement.

À titre personnel, quelles seraient les grandes mesures à adopter d’urgence pour faire contribuer votre entreprise à la résolution des grands enjeux environnementaux et sociaux ?

Nous réfléchissons actuellement à l’emballage de nos produits. Ils sont emballés dans du plastique en raison de leur volume et des chocs qu’ils pourraient recevoir lors du transport. Nous avons longtemps cherché une alternative, la solution du carton a été envisagée avant d’être abandonnée car peu adaptée. Aujourd’hui, nous observons la situation autrement et nous nous interrogeons sur la réelle utilité d’emballer. Au vu de l’utilisation que nos clients font de nos produits, ces derniers sont automatiquement rayés dès le premier jour. Ainsi, est-il vraiment nécessaire de les protéger d’éventuelles rayures liées au transport ? Cette option pourrait être retenue, mais elle nécessite une certaine sensibilisation auprès de nos distributeurs et clients finaux.

Et aujourd’hui, dans quel état d’esprit êtes-vous face à la situation environnementale ?

Faire face aux enjeux environnementaux n’est pas simple pour un dirigeant. Je suis parfois amenée à me demander s’il existe une réelle possibilité de transformer le business.
Vu l’urgence de la situation, j’estime que nous devrions consacrer 90% du temps à changer les choses. Mais la réalité est toute autre : je suis tellement prise par mon activité et les autres enjeux qui en découlent, que seul 10% de mon temps est dédié à chercher des pistes d’action. Parfois, cela donne envie de tout arrêter et d’allouer mon temps entier pour la cause. Heureusement, des gens autour de moi me rappellent qu’il faut que je m’accroche, que je serai plus efficace à ma place, à sensibiliser d’autres personnes dans mon milieu et à tenter de changer mon modèle.

Pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Je suis convaincue qu’une partie de la solution réside dans le très local. Je suis moi même située sur un territoire assez isolé des grands axes et je trouve que chacun vit de son côté. C’est assez regrettable que nous ne soyons pas capables de créer davantage de liens.
Là où pendant longtemps nous avons prôné la mondialisation et la spécialisation, je pense qu’il est désormais indispensable de savoir coopérer et de conjuguer différents savoir-faire. Il est incroyable de constater à quel point la difficulté fait tomber la notion de risque et engendre de la créativité. Par exemple, avec la multiplication par dix des prix du gaz, nous avons commencé à mettre en place des collectifs locaux. Nous nous sommes réunis avec les autres acteurs économiques de la zone industrielle pour envisager la création d’un parc solaire.

Le MOOC « Relever le défi du vivant » sortira le 7 novembre prochain. Les inscriptions sont ouvertes. Rencontre avec Philippe Grandcolas et Véronique Dham, deux de ses intervenants. 

Philippe Grandcolas est directeur  adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement, l’un des 10 instituts du CNRS qui regroupe près de 70 laboratoires dans le domaine de l’écologie et de l’environnement. 

Véronique Dham est la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité.

 

Pouvez-vous vous présenter ?

PG : Je suis directeur adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement. Mon domaine de prédilection est l’évolution des insectes, ce qui m’a amené à observer l’environnement dans un certain nombre de pays du sud et à avoir une idée des politiques publiques menées dans ces pays.

J’ai également fondé et développé pendant 10 ans un laboratoire associé au MNHN. Il regroupait 200 scientifiques et travaillait sur des aspects très variés de la biodiversité.

VD : Je suis la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité. J’ai créé en 2005 le métier de conseil en biodiversité en France. Aujourd’hui, je suis spécialisée sur le sujet de la biodiversité, quand d’autres acteurs du conseil interviennent sur le carbone, l’économie circulaire, etc…

 

Comment définiriez-vous la biodiversité ?

PG : C’est la diversité du vivant qui évolue et interagit à toutes les échelles, des molécules dans les organismes aux écosystèmes à l’échelle des continents et des océans.

VD : D’une manière très simple : le monde du vivant, dans toute sa diversité, du plus petit au plus gros. Le plus important reste d’aller au-delà de cette notion de faune et de flore, et d’analyser l’ensemble des interactions qui existent entre ces différentes espèces et entre les écosystèmes qui les hébergent.

 

On a peur de poser cette question, évidemment, mais elle est centrale, où en est la biodiversité aujourd’hui ?

PG : La biodiversité aujourd’hui est sur une très mauvaise trajectoire.

Depuis 300 à 400 ans, la population humaine se répand et intensifie ses modes de production industriels sur presque l’ensemble de la surface du globe. Les populations ont une capacité de conversion des milieux, de pollution, d’extraction et de contribution au changement climatique inégalée. Aujourd’hui, les circuits longs sont la règle, les transports aériens ainsi que la production agricole et industrielle ne cessent d’augmenter et ce sans rapport avec les besoins de l’espèce humaine. Finalement, le monde d’il y a quelques décennies n’existe plus.

La conséquence : la plupart des populations d’organismes sont en déclin. ⅓ à ⅔ de leurs effectifs ont déjà disparu ou sont en voie de disparition et une extinction de ces populations pourrait avoir lieu à la moitié du siècle, dans 20 à 30 ans. Ainsi, alors que la biodiversité nous assure des services quotidiens tels que l’eau, l’air, la nourriture, le climat, la protection contre les maladies, nous faisons face à une perte de services écosystémiques : certains milieux se désertifient, la production agricole plafonne, le nombre de maladies zoonotiques augmente.

Pour résumer, nous sommes dans une situation qui se détériore, du fait de l’influence conjointe du climat et des rétroactions négatives de la perte de la biodiversité sur le changement climatique. Ce n’est pas un tableau positif, mais je pense que nous devons être honnêtes pour nous permettre de changer les choses.

Le constat est édifiant, on parle de 6ème extinction des espèces. Le phénomène est-il en train de s’accélérer ?

PG : Oui tout à fait, et nous voyons seulement la partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui, deux millions d’espèces sont connues par la science et nous savons que cela ne représente qu’à peine le quart de l’ensemble des espèces. Toutes les projections statistiques confirment que les espèces inconnues sont en train de disparaître au même rythme que celles que nous connaissons.

Les causes varient évidemment en fonction des endroits : si l’on est en plein cœur d’une forêt tropicale, la problématique sera la réduction de la surface de cette forêt. Dans une zone agricole en Europe, les disparitions sont liées à l’épandage de pesticides. Si l’on est dans une zone subtropicale, ce seront les aléas climatiques ou l’altération des sols qui auront les plus gros effets. Dans tous les cas, le bilan global reste très négatif.

Pourtant, les écosystèmes peuvent se régénérer, n’est-ce pas ? Il n’est donc jamais trop tard pour agir ?

PG : Il n’est jamais trop tard certes, mais il faudra arriver à changer nos états d’esprit. Bien sûr, si nous regardons la situation d’une manière comptable, nous connaissons les mesures à prendre pour stopper le déclin de la biodiversité, voire lui permettre de se régénérer en quelques décennies.

Mais nous sommes tributaires de modes de production agricole et de modes d’élevage qui viennent nourrir certaines de nos habitudes telles que celle de manger de la viande à presque tous les repas. Nous avons également un défaut de perception et de compréhension de ce qu’est la biodiversité. Ces deux réalités combinées nous placent dans une situation où nous connaissons les remèdes, mais n’arrivons pas à les appliquer.

Appliquer une législation ne suffira pas, nous avons également besoin de changements culturels et structurels.

L’entreprise s’est emparée tard de ce sujet, encore plus tardivement que de la question climatique. Pourquoi ?

VD : Beaucoup de raisons peuvent l’expliquer… Premièrement, le climat a pris toute la place dans les débats médiatiques au cours des 15 dernières années, la biodiversité est très longtemps restée reléguée au second plan. Dès lors que le sujet était peu traité dans les médias, il était peu traité dans les entreprises.

Ensuite, quand le sujet du climat proposait des outils concrets aux entreprises, pour calculer leur empreinte carbone par exemple, il n’en existait aucun permettant de mesurer l’empreinte biodiversité. L’entreprise étant un milieu très pragmatique, il est indispensable de pouvoir quantifier, mesurer.

Enfin, le climat a eu une gouvernance mondiale plus organisée. Le GIEC a été mis en place près de 10 ans avant l’IPBES, qui est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité. Cela donne une idée du retard qui a été pris sur la prise en compte des sujets de biodiversité.

Où en sont le monde économique et les entreprises aujourd’hui ?

VD : On assiste à un moment de bascule depuis environ deux/trois ans. Je pense que la prise de conscience des entreprises a eu lieu en 2019, lorsque l’IPBES a tenu sa plénière à Paris. C’est à ce moment que les médias ont commencé à relayer le sujet et qu’il est arrivé jusqu’au monde de l’entreprise

À l’époque, les constats faits par la plateforme internationale sont alarmants : les grandes causes de l’érosion de la biodiversité sont dues aux activités humaines, et donc aux activités économiques. Au rythme où vont les choses, la dégradation des écosystèmes constitue une réelle menace sur l’activité des entreprises. Se forment alors un certain nombre de coalitions, à l’initiative de grands groupes. Parmi elles : Act for Nature ou Business for Nature.

Dans le même temps, des réglementations émergent au niveau national et international.

Dernièrement, les médias ont davantage mis en avant les liens existants entre biodiversité et changement climatique. Les entreprises comprennent alors de plus en plus que les deux sujets sont liés et qu’il est contre-productif de les traiter séparément.

Enfin, le secteur de la finance s’empare du sujet, considérant que la chute de la biodiversité représente un véritable risque pour leurs investissements. Les entreprises sont alors encouragées à mener des évaluations pour mesurer leur empreinte biodiversité et à mettre en œuvre des actions concrètes pour réduire leur impact.

Vous avez tous les deux accepté d’intervenir dans notre MOOC “Relever le défi du vivant” et nous vous en remercions. Pourquoi ?

PG : Un effort de transmission des connaissances est à faire pour que les décisions adéquates soient prises. Si nous sommes des millions à nous comporter de manière cohérente avec l’environnement, nous aiderons la situation à aller mieux.

Attention toutefois, ces efforts doivent être globaux, équitables et consentis par l’ensemble de la société. Il n’est pas question de faire porter l’effort uniquement aux citoyens ou aux gouvernants.

Ce qui m’a plu dans l’initiative du MOOC réalisé par ENGAGE, c’est la dynamique et le discours percutant qui ouvrent la voie à de réels résultats. J’ai également apprécié la volonté affichée de transmettre un message scientifique. Car derrière toutes ces problématiques, se posent des questions scientifiques, autant sociologiques et politiques que biologiques et climatologiques.

VD : “Biodiversité” est un terme technique et il peut parfois être délicat de savoir ce qu’il signifie. Il est d’autant plus difficile d’établir des liens avec sa propre activité. Il y a toujours besoin d’expliquer, de sensibiliser et de former avant de commencer à mettre en place n’importe quel plan d’action.

Tous les outils à destination des salariés sont doublement bénéfiques : ils permettent d’agir dans le cadre de l’entreprise mais aussi en tant que citoyen.

L’épisode dans lequel vous intervenez dans le MOOC s’intitule “La biodiversité, c’est nous”. Quel est votre message ?

PG : Le message, c’est d’arrêter de nous positionner au-dessus du reste du vivant, avec cette vision dualiste et naïve selon laquelle il y aurait la nature d’un côté et les humains de l’autre. Cette vision, héritée de cultures occidentales classiques depuis 2 ou 3 siècles, est intenable.

Nous ne sommes rien d’autres qu’une espèce de primates ayant eu un succès évolutif foudroyant. Sur le plan de l’évolution, nous ne sommes pas déconnectés du reste du vivant. Nous sommes partie du vivant, nous dépendons du vivant et historiquement nous sommes issus du vivant.

L’un des objectifs du MOOC est de mettre en lumière les enjeux de biodiversité et leurs interrelations avec le monde de l’entreprise et de l’économie. Quelles sont les étapes fondamentales pour accélérer la transformation des entreprises sur ce sujet ?

VD : Les entreprises doivent réaliser un travail d’introspection et de diagnostic pour mettre le doigt sur leurs interactions et leurs dépendances en matière de biodiversité. Alors que nous savons que l’ensemble des secteurs économiques ont un impact, certaines entreprises ne se mobilisent pas car elles pensent à tort que leur secteur d’activité n’est pas concerné

Enfin, pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

PG : Le futur désirable est un futur dans lequel les humains se réconcilient avec le reste du vivant, dans lequel ils le perçoivent et le considèrent. C’est aussi un futur dans lequel s’organise un partage équitable entre les humains. Dans mon monde désirable nous arrêtons de mettre en place des actions manichéennes telles que la suppression ou la multiplication d’espèces et nous conservons une dynamique qui a des effets positifs et durables sur les écosystèmes et sur nous.

VD : Je suis très optimiste de nature. Alors qu’il sera difficile d’inverser la courbe du changement climatique, nous pouvons y parvenir pour la biodiversité. Nous pouvons stopper l’érosion et être revenus à une situation relativement satisfaisante d’ici 2050.

Même si certaines espèces ont disparu et ne reviendront pas, peut-être que certaines se seront développées et que d’autres seront apparues.

J’imagine aussi un futur où l’environnement est beaucoup plus agréable, ou la nature est davantage intégrée à nos villes. J’imagine aussi des campagnes semblables à celles d’il y a 50 ans : des paysages avec des arbres, avec des mares et avec tout le cortège d’espèces que nous avions l’habitude de rencontrer dans ces écosystèmes.

Franck Galland est chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet d’ingénierie-conseil (ES²), spécialisé en résilience urbaine.

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet de conseil (ES)², spécialisé en résilience urbaine. Nous accompagnons les opérateurs de réseaux d’eau, d’assainissement, d’électricité ou de transports urbains à mieux gérer leurs situations de ruptures de continuité d’activité (dues à des évènements tels que les catastrophes naturelles, les incidents techniques ou les actes de malveillance). J’ai également été Directeur de la sûreté de SUEZ pendant 10 ans.

Récemment, j’ai publié « Guerre et eau : L’Eau, enjeu stratégique des conflits modernes », chez Robert Laffont.

Quels sont aujourd’hui les problèmes hydrologiques majeurs ?

Nous sommes confrontés à des modifications climatiques profondes qui nous font basculer dans un climat semi-aride : saisons sèches de plus en plus longues, saisons pluvieuses par intermittence, multiplication des épisodes de pluies très intenses, pouvant atteindre l’équivalent d’une année de précipitations sur 3 jours. L’été 2022 a été révélateur de ce qui nous attend dans l’avenir.

Par exemple, au mois de juillet 2022, il n’a plu que 9,7 mm en moyenne, ce qui a engendré un déficit pluviométrique de 88%. C’est ainsi la pire sécheresse en France depuis 1959. En parallèle, nous allons aussi connaître davantage d’évènements climatiques intenses, en témoignent les habitants de Corse, victimes de tempêtes ravageuses et mortelles cet été.

Les modèles climatiques annoncent d’ici 20 ans une baisse du débit des fleuves de 10 à 20% ainsi qu’une baisse du niveau des nappes de 20 à 30%.

À l’international, il existe une diagonale de la soif allant d’Afrique du Nord à l’Asie avec par exemple, l’Inde qui est confrontée à l’épuisement de ses eaux souterraines après les avoir utilisées de façon intensive pendant des années. La conséquence : 21 villes indiennes vont manquer d’eau à horizon 2030.

« Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seul 1% de l’eau du robinet est bue »

 

Les images peu rassurantes se sont enchaînées tout l’été : Gorges du Verdon presque à sec, niveau de la Loire extrêmement bas, pour autant, ce n’est pas la première fois que notre civilisation connaît de telles sécheresses. Quelles sont les différences majeures avec les sécheresses précédentes ?

Les grandes différences sont essentiellement liées à l’accélération des conséquences du changement climatique et à l’usage que nous faisons de l’eau.

Dans notre domaine de l’hydraulique, le changement climatique a pour marqueur le manque d’eau. Oui, nous avions de grosses sécheresses auparavant (1976, 2003), mais nous étions sur des schémas classiques. Même chose pour les inondations aves des cinétiques de crues lentes, grâce aux sols qui respiraient. Nous n’étions pas confrontés à une telle artificialisation des surfaces, ni aux phénomènes accrus de stress hydrique dus à ce changement climatique.

S’il pleut en moyenne 960 millimètres d’eau par an, seulement 36% viennent augmenter le débit des fleuves et recharger les nappes. C’est ce qu’on appelle la « pluviométrie utile ». Moins nous aurons d’eau, moins nous bénéficierons de cette pluviométrie utile.

L’autre différence majeure, c’est l’eau de confort. Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seulement 1% de l’eau du robinet est bue.

En quoi les activités humaines sont-elles tout ou partie responsables des sécheresses que nous vivons et allons vivre dans les prochaines années ?

En France, l’agriculture consomme beaucoup d’eau (44% des eaux consommées), lorsque l’usage domestique ne représente que 26% de la consommation totale.

Nous faisons également face à une surconsommation de l’eau pour des besoins très divers : nettoyage des voitures, remplissage des piscines ou encore réfrigération de centres de serveurs informatiques…

Concrètement, un centre serveur informatique moyen consomme 1250m3/an pour refroidir ses salles serveurs sur les 1700 m3/an qui lui sont livrés par le réseau d’eau municipal. C’est beaucoup trop.

Quelles sont pour vous les principales mesures à prendre pour gérer ces situations amenées à s’intensifier dans les prochaines années ?

Bien évidemment, il faut réformer nos usages, il n’est absolument pas normal d’utiliser de l’eau potable pour arroser des golfs ou des espaces verts. Pour cela, nous devons ouvrir le champ des possibles en matière d’offres alternatives. Parmi les plus efficaces, la réutilisation des eaux usées et le dessalement d’eau de mer. Aujourd’hui en France, nous réutilisons seulement 0,2% des eaux usées en circuit fermé, quand l’Israël parvient à en valoriser 87%.

Nous allons également devoir réformer nos pratiques agricoles grâce à l’irrigation intelligente ou au stockage d’eau l’hiver (pratique controversée s’il en est). Sur ce même sujet, se pose également le problème de certains élevages qui sont très consommateurs en eau. Plus généralement, il est urgent que les industries gourmandes en eau (industrie chimique, industrie papetière, data centers) mettent en place une vraie politique de réduction de consommation d’eau, tout en ayant une logique de transparence sur leur utilisation.

Il faut également investir à hauteur de 2 milliards d’euros par an sur l’efficience des réseaux urbains et ruraux. Alors que le Grenelle II prévoyait un taux de fuite à 15%, ce dernier ne descend pas en dessous de 20%. 900 000 kilomètres de réseau d’eau à entretenir en France coûte très cher mais est un passage obligé.

Il ne faut pas non plus négliger les actes citoyens : contrôler l’efficience de son électroménager, prendre une douche plutôt qu’un bain…

L’usage de méga-bassines et de forages est souvent défendu même si certains alertent sur des impacts négatifs sur la biodiversité, qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, il nous faut passer au soutien d’étiage pour le refroidissement des centrales thermiques et nucléaires, comme pour d’autres usages, et notamment l’agriculture. Cela passera par des aménagements obligés destinés à stocker les pluies d’hiver*.
Il faut aussi être intelligents sur notre façon de rendre possible l’avenir des territoires. S’il faut continuer à investir massivement dans la fibre et la 5G, il faut aussi rendre prioritaire la digitalisation des réseaux d’eau et la réparation de leurs fuites.

* ajouter au débit naturel trop faible de la rivière un débit supplémentaire obtenu en déstockant l’eau de la retenue du barrage

Aujourd’hui, en plus d’un travail sur les innovations technologiques, une forme de sobriété ne doit-elle pas être promue en priorité ?

Oui bien sûr, tout un chacun doit faire preuve de sobriété. Mais si nous faisons des efforts à titre individuel, les grands consommateurs d’eau, cités précédemment, doivent être encore plus vertueux. D’autant plus qu’ils détiennent les moyens économiques et financiers pour s’offrir des solutions technologiques.

Enfin, à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Une France résiliente qui anticipe ses risques urbains et ruraux de meilleure manière et qui sait surtout y répondre.

Sophie Portier est exploratrice ENGAGE et responsable du Fonds Tourisme Durable au sein de l’ADEME. 

 

Pouvez-vous vous présenter ?  

Il y a 5 ans j’ai entamé une démarche de transition professionnelle. Cela a d’ailleurs commencé par le programme transformation d’Engage University : 10 jours pour questionner et comprendre les grands enjeux du XXIème siècle. Cela a été un vrai catalyseur de ma démarche et une rampe de lancement pour ce que je suis aujourd’hui. Je suis passée de marketeuse dans la cosmétique à responsable du Fonds Tourisme Durable à l’ADEME, l’agence de la transition écologique.
Sinon fan de sports d’eaux vives, je suis une coureuse de rivières. Vous me retrouverez pendant mes vacances la plupart du temps, une pagaie à la main… Ce contact avec les éléments me donne encore plus conscience de faire partie de ce grand tout !

 

Quels sont selon vous les 5 grands principes du tourisme durable ?

L’Organisme Mondial du Tourisme le définit comme « un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil ». Les principes du tourisme durable ont été définis en 1995 par le Comité 21 et actualisés en 2004 par le Comité de développement durable du tourisme de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) : ils sont applicables à toute forme et tout créneau touristique, jusqu’au tourisme de masse, dans tous types de destinations.

Le tourisme durable doit alors :

  • Sur le volet environnement : exploiter de façon optimale les ressources de l’environnement qui constituent un élément clé de la mise en valeur touristique, en préservant les processus écologiques essentiels et en aidant à sauvegarder les ressources naturelles et la biodiversité
  • Sur le volet social : respecter l’authenticité socioculturelle des communautés d’accueil, conserver leurs atouts culturels bâtis, ainsi que leurs valeurs traditionnelles et contribuer à l’entente et à la tolérance interculturelles
  • Sur le volet économique : assurer une activité économique viable sur le long terme offrant à toutes les parties prenantes des avantages socioéconomiques équitablement répartis, notamment des emplois stables, des possibilités de bénéfices, des services sociaux pour les communautés d’accueil, et contribuant ainsi à la réduction de la pauvreté

 

Quelles seraient les actions prioritaires pour freiner l’impact du tourisme sur le vivant ?

Le premier levier d’action est de miser sur la sobriété. Pourquoi nécessairement consommer plus pendant les vacances que durant toute l’année à la maison ? D’ailleurs, le tourisme peut être vecteur de sensibilisation et de changement de comportement. Ilse De Klijn mène une recherche sur le lien entre changement de comportement et expérience de la frugalité et sobriété pendant des vacances en randonnée itinérante. Elle démontre comment un comportement pendant les vacances peut être vecteur de changement dans sa vie de tous les jours.

En parallèle, il existe un réel enjeu de gestion des flux, aussi bien géographiques que temporels. Eviter que l’afflux de touristes ne se fasse au même endroit au même moment. Il y a une très forte concentration des touristes dans le monde. 95% des touristes se concentrent sur 5% des territoires du globe. La pression est donc très forte sur certains écosystèmes. Le tourisme est souvent le moteur de sa propre perte en détruisant ce qui fait les attraits d’un territoire tant par son patrimoine naturel que culturel. On tombe dans un cliché instagrammable de la planète où le touriste consomme des lieux et publie la photo clichée sans s’aventurer hors des sentiers battus. 2/3 des 18-34 ans choisissent une destination en fonction de son potentiel instagrammable. Le « #travel », c’est 637 millions de publication sur Instagram. Effrayant, n’est-ce pas ?

N’oublions pas également de replacer le tourisme international dans son contexte global. C’est l’apanage d’une minorité. 89% de la population mondiale n’a jamais pris l’avion !

« La régulation permet également une meilleure expérience touristique mais pose une question démocratique de l’accès à la nature »

 

Cet été, pour la première fois, trois sites Corses mais aussi les calanques de Cassis, mettront en place des quotas d’accès pour préserver la biodiversité. Cette initiative doit-elle et peut-elle devenir un modèle pour d’autres sites très visités ?

Cela reste à débattre : faut-il tout réguler pour mener à bien la transition écologique et la protection de la biodiversité ? On constate que l’auto-régulation ne marche pas ou très relativement. Il est possible de prendre l’exemple de la plage de Maya Bay en Thaïlande (le fameux lieu du film « La plage ») qui a été fermée aux touristes pendant plus de 3 ans pour restaurer l’écosystème marin ravagé par les touristes. Cela a permis une régénération de l’écosystème local et le retour d’espèces disparues du site. Depuis la réouverture, l’accès est régulé (division du nombre de touristes par 3) et la baignade interdite. En plus de la régulation, se pose la question de la gratuité de l’accès…

 

Sur le site vie-publique.fr, on lit que le secteur du tourisme est en grande croissance et que d’ici 2050 cette croissance aura pour effet d’accroître la consommation d’énergie de 154% et les émissions de GES de 131%. Comment inciter les professionnels du tourisme à promouvoir une forme de sobriété ?

Le secteur est en croissance continue. De 25 millions de touristes dans les années 50, nous étions avant la crise de la Covid-19 à 1,4 milliards de touristes. La Covid a ébranlé le tourisme pendant deux ans mais on fait face à un revenge tourisme. Le monde d’après ne semble pas se matérialiser quand on voit les aéroports bondés ou les taux de réservation qui reviennent au niveau de 2019. Certains acteurs du tourisme prennent cependant conscience que pour leur propre salut, le changement et l’adaptation sont nécessaires et incitent, par exemple, leurs clients à choisir le train. Des expérimentations sont réalisées en région par les comités régionaux du tourisme pour promouvoir leur destination différemment : la Bretagne ou la Nouvelle Aquitaine « sans ma voiture », l’arrêt des campagnes de promotions des territoires auprès des touristes étrangers qui prendraient nécessairement l’avion pour venir, l’arrêt de la promotion en haute saison des territoires déjà saturés…

 

A ce propos, vous êtes à la tête du Fonds Tourisme Durable de l’ADEME. Votre mission est d’accompagner les acteurs de la restauration et de l’hébergement à mettre en place des actions réduisant l’impact de leurs activités sur l’environnement. En quoi consiste cet accompagnement ?

Le fonds tourisme durable a été lancé en avril 2021 dans le cadre de France Relance, le plan de relance du gouvernement. Nous ciblons les TPE-PME ayant une activité de restauration ou d’hébergements touristiques en zone rurale. Grâce aux partenaires du Fonds (CCI, Parcs Naturels régionaux, Comités départementaux du tourisme, fédérations professionnelles régionales etc…), nous proposons un accompagnement qui passe par un diagnostic gratuit et la proposition d’un plan d’actions. Au sein de ce plan d’actions, certains investissements peuvent recevoir une subvention du Fonds tourisme durable. A date nos partenaires ont accompagné plus de 2400 structures dans la phase de diagnostic. Plus de 1400 structures ont déposé un dossier de demande d’aide.

Certains bénéficiaires ont mis le pied à l’étrier grâce à l’accompagnement réalisé par le Fonds, d’autres témoignent même de l’accélération de leurs projets de transition écologique grâce aux subventions. Par ailleurs, le Fonds est également un écosystème d’acteurs qui se mettent au service de la transition écologique. Aujourd’hui, il évolue de l’urgence de la relance vers la transformation en profondeur des acteurs et est prolongé dans le cadre du plan Destination France, plan de transformation et reconquête du tourisme présenté en novembre 2021 par Jean Castex.

 

A terme, le Fonds Tourisme Durable a-t-il pour projet d’accompagner d’autres types de structures ?

Au 1er juillet, nous avons eu l’opportunité d’élargir le périmètre géographique pour plus de cohérence territoriale. 97,5% des communes sont éligibles.

Il existe un autre volet du fonds qui a pour but d’aider au développement des formes émergentes du tourisme : projet slow tourisme, agritourisme ou écotourisme. L’objectif est d’accompagner les acteurs dans les territoires pour proposer une nouvelle offre qui réponde aux attentes des consommateurs et à la nécessité de relocaliser le tourisme.

 

Bien évidemment, lorsque l’on parle de tourisme, vient également la problématique du transport, comment rendre plus désirable les voyages plus simples, plus locaux peut-être et moins énergivores ? Nous avons par exemple trouvé la campagne de publicité pour promouvoir le tourisme local en Allemagne particulièrement inspirante.

L’empreinte carbone du secteur est importante. En France, cela représente 11% des émissions de Gaz à Effet de Serre en comptabilisant le tourisme des Français en France et des étrangers qui viennent en France. Le transport représente effectivement 77% de cette empreinte dont 41% pour l’avion.

La covid a clairement posé l’enjeu du transport et d’un tourisme mondialisé. La dépendance aux touristes étrangers est apparue à l’ensemble des acteurs du tourisme. Les plus résilients étaient ceux qui avaient déjà une forte clientèle de proximité.

La question de la désirabilité et d’un nouveau récit est clé comme vecteur du changement. L’infographie « Des vacances au kilomètre », fruit du partenariat entre QQF (qu’est-ce qu’on fait), Réseau Action Climat et ADEME, sensibilise sur l’impact du tourisme sur le changement climatique et participe à déconstruire l’imaginaire de vacances réussies en partant dans des destinations lointaines. L’objectif est de montrer que notre beau pays regorge de lieux tout aussi beaux que des destinations très prisées à l’étranger.
Autre exemple sur la question de l’écriture d’un nouveau récit, l’espace de la Fondation EDF propose une exposition jusqu’au 29 janvier 2023 : « Faut-il voyager pour être heureux ? ». Des artistes nous invitent à réfléchir à notre conception du voyage et au lien que nous cultivons avec ce moment d’évasion !

 

Et enfin, Sophie, vos futurs désirables, à quoi ressemblent-ils ?

J’avoue qu’en ce moment je suis traversée par une grande vague d’éco anxiété. Par mes pratiques sportives en pleine nature pendant les vacances, je fais encore plus face aux impacts de l’activité humaine sur le vivant et l’environnement. La sécheresse de cet été est dramatique pour certaines rivières où je navigue. Donc là tout de suite mon futur désirable, c’est un monde où l’eau est préservée comme une ressource vitale pour l’ensemble du vivant et pas comme une ressource infinie…

Bernard Leca est professeur à l’ESSEC Business School, et le directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique. 

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis professeur à l’ESSEC, initialement de contrôle de gestion et directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique depuis bientôt sept ans. J’ai suivi une formation de juriste en droit de l’environnement. A la fin de mes études, j’ai cherché du travail en tant qu’avocat en droit de l’environnement mais ce qui m’a été proposé ne me convenait pas. A l’époque, on traitait essentiellement de la pollution. Je me suis alors tourné vers la magistrature. Je suis devenu juge, j’ai écrit une thèse en parallèle puis je me suis intéressé de près à la responsabilité sociale des entreprises. Insatisfait de ce qui se fait en la matière, j’ai pris le virage de la transition, pour m’intéresser aux questions environnementales.

 

Pensez-vous que les acteurs de l’économie ont pris conscience de l’ampleur des bouleversements qu’implique la crise écologique?

Bien évidemment que non.

 

Quelles seraient justement, selon vous, les mesures ou les postures à la hauteur des enjeux ?

Que ce soit du côté du gouvernement ou des entreprises, la question à se poser est simple. A quoi ressemble une économie ou, dans le cas d’une entreprise, un business model dans un monde où le réchauffement climatique doit se limiter à 2 degrés ? Croyez moi, elle serait bien différente. Seule 3 entreprises du CAC40 rentreraient aujourd’hui dans un ‘crash test’ 2 degrés.

N’oublions pas non plus l’enjeu de la biodiversité. Je pense cependant que le sujet prioritaire reste celui du climat parce que, finalement, tout le reste disparait si la situation continue de s’aggraver.

‘A un moment donné, nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, et il faudra choisir le climat !’

 

Si vous deviez identifier des actions prioritaires, quelles seraient-elles ? 

Elément, je le sais controversé, il faut créer un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, à savoir la possibilité d’interdire certaines exportations pour des raisons climatiques. Il n’y a que l’Etat qui peut le faire. Aujourd’hui il y a un marché du carbone au niveau de l’Union Européenne qui attribue des quotas d’émissions de CO2 aux entreprises. Il faut taxer tous les produits en fonction d’une estimation carbone. Cela permettrait de rééquilibrer la concurrence avec les industriels européens. Bien évidemment cela s’oppose à la notion libre-échange défendue par l’OMC. A un moment donné nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, il faudra choisir le climat.

Mais bien d’autres mesures, à mes yeux, de bon sens, doivent être prises rapidement. Dans un premier temps il faut être beaucoup plus dur sur l’interdiction de l’avion. Selon moi il faudrait interdire les trajets aériens, dès lors que des solutions existent à moins de 4 heures de route, et les vols touristiques longs courriers. J’ai du mal à considérer des vacances en Thaïlande comme un besoin vital…C’est une activité que l’on doit maintenir pour des raisons professionnelles, à la limite.

Il faut limiter la vitesse sur les routes. Ainsi que la consommation de viande. Mais tout cela passe par des politiques publiques. Il faut aussi une politique très volontaire, surtout en France, sur l’isolation des bâtiments. Et mener une action publique sous forme de réglementation et de contraintes, par exemple, sur le poids des véhicules. On va observer une électrification des véhicules mais a-t-on réellement besoin d’électrifier des tanks ? Les batteries sont assez lourdes comme ça, et l’énergie trop précieuse. Pour moi c’est l’Etat qui doit intervenir en interdisant un certain nombre de choses et ne pas compter sur les particuliers. C’est toute la problématique que pose l’urgence. Arrêtons de déléguer. Les Etats n’ont pas le courage de prendre des décisions contraignantes aujourd’hui nécessaire. Il faut une vraie volonté politique relayée par les entreprises. Ce n’est pas encore le cas en France.

 

Sommes-nous en retard ?

Cela dépend, par rapport à qui et à quoi. Prenons l’exemple de l’Allemagne. Ils ont fait beaucoup d’erreurs et notamment en terme de consommation de charbon mais sur l’énergie solaire, ils sont en avance sur nous. Le solaire représente leur première source d’énergie en été. On peut toujours se comparer au global avec les Etats-Unis ou la Chine mais sur d’autres dimensions, on peut aussi trouver des exemples européens très inspirants qui peuvent nous conduire à évoluer.

‘La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation.’

 

Nous parlons plus et même enfin, pourrions-nous même dire, de sobriété. Le Giec en fait mention dans son dernier rapport. Que signifie-t-il pour vous ? 

Je ne suis pas certain que la notion de « sufficiency » qu’évoque le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) couvre la notion de sobriété.  Pour moi la sobriété c’est le fait de se poser la question de ce dont on a réellement besoin pour vivre plutôt que de se divertir. C’est un retour sur soi, une manière d’être dans le moment et de pouvoir être heureux en dehors des besoins matériels. La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation. La sobriété ce n’est pas de simplement se contenter de ce que l’on a, c’est apprendre à se débarrasser. C’est aussi apprendre à se détacher de notre dépendance numérique. J’aime par exemple le fait que cette interview m’ait été proposée par téléphone. On n’a pas besoin de se voir pour s’entendre, pour reprendre le slogan de l’ADEME. La sobriété doit être le premier des mouvements. L’innovation, la compensation ou l’efficacité sont importantes mais la sobriété est la clé.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Je vais peut-être manquer d’originalité en citant le rapport de Brundtland*, mais je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus. A savoir, arriver à assurer un modèle économique permettant aux générations futures de vivre et de s’épanouir. Ça me suffirait très largement mais c’est ambitieux…

 

Pour en savoir plus :

*Le Rapport Brundtland de Gro Harlem Brundtland

*Les limites de la croissance de Donella et Denis Meadows

 

Interview réalisée par Justine Villain

Maylis Portmann est facilitatrice en intelligence collective. Elle dirige les programmes au sein d’ENGAGE. 

 

Bonjour Maylis, peux-tu te présenter ?

Depuis une dizaine d’années j’accompagne des entrepreneurs à impact et je suis facilitatrice en intelligence collective. Je suis aujourd’hui directrice des programmes au sein d’ENGAGE, c’est-à-dire que je conçois et je mets en œuvre nos différents parcours d’accompagnement selon l’audience (organisation, citoyen, école, entreprise…). Je suis garante du contenu pédagogique pour permettre à tous les participants de monter en compétences sur les défis du 21eme siècle et de passer à l’action, à leur échelle.

 

Quels sont les principaux enjeux des conversations citoyennes à une époque comme la nôtre ?

Je ne vais volontairement pas parler de fond car dans le contexte actuel, il y a aussi et surtout des enjeux de forme. Nous sommes de plus en plus connectés et donc forcément de moins en moins disponibles pour des temps de rencontres dans la vie réelle. La COVID n’a fait qu’accélérer cette tendance. Une fracture s’est créée. Certaines personnes n’ont eu aucune interaction sociale pendant près de deux ans en dehors de leur réseau existant. L’autre problématique que pose les réseaux sociaux, c’est la réduction de nos sources d’information. Nous sommes connectés à des personnes que l’on connait qui connaissent des personnes que l’on connait et de fait, finalement assez peu confrontés à d’autres expériences et à d’autres points de vue…

‘La transition de la société ne se fera que si l’on garde et nourrit une curiosité vis-à-vis de l’autre, que si l’on continue à penser en démocratie avec les autres.’

 

En quoi les dialogues citoyens participent-ils à la transition de la société ?

La transition de la société ne se fera que si l’on garde et nourrit une curiosité vis-à-vis de l’autre, que si l’on continue à penser en démocratie avec les autres. C’est en agissant collectivement que l’on pourra réellement faire évoluer la société. La compréhension et la connaissance de l’autre, et en particulier celui dont on est éloigné de par nos activités et notre réseau, en sont les clés. J’ai lu une phrase qui m’a particulièrement marquée l’autre jour : « Liberté, Egalité, Fraternité : pas de liberté sans respect des limites planétaires, pas d’égalité sans communs désirables et partagés et pas de fraternité sans prise en compte du vivant. » Ce sont trois notions très fortes sur lesquelles je m’engage à titre personnel et au sein d’ENGAGE.

 

Justement comment tout cela se met-il en place à ENGAGE ? 

Parmi les missions d’ENGAGE, il y a une volonté forte de réconcilier notre dimension citoyenne et professionnelle, que l’on soit salarié, indépendant, entrepreneur, dirigeant. C’est aussi pendant les heures travaillées que l’on peut et que l’on se doit d’agir ! Nous travaillons sur les défis environnementaux et sociaux avec des citoyens donc, pour contribuer à la transition de la société, mais aussi avec des organisations, des entreprises, des pôles d’enseignement ou des collectivités. Et dans ces organisations, c’est aussi avec des citoyens que nous travaillons…

 

Comment se déroulent les défis citoyens ?

Ils sont choisis par la communauté. Ils permettent à tous de s’impliquer concrètement dans un enjeu social ou environnemental que nous estimons collectivement fondamental. Le défi citoyen en cours, « Replacer l’économie au service du vivant » met la biodiversité à l’honneur, pour en comprendre ses enjeux et ses interrelations avec l’économie et l’entreprise. Et la replacer au cœur de nos actions.

Notre démarche est participative et citoyenne. Un défi citoyen commence toujours par une consultation massive de citoyens en amont, se poursuit par de l’expérimentation en intelligence collective pour permettre l’émergence de projets concrets et leur mise en action. Les citoyens sont sollicités pendant les différentes phases du processus. Ils peuvent aussi venir travailler avec nous en tant qu’Explorateurs, proposer leurs compétences et apporter leurs connaissances pour s’engager plus fortement encore.

‘Place du dialogue permet à des gens qui se croisent sans se voir, de se parler. Le mouvement contribue à diffuser dans notre société une culture du dialogue respectueuse de chacun.’

 

A titre personnel, tu participes au projet Place du dialogue. En quoi consiste-t-il ?

L’ambition est de proposer un espace de dialogue facilité, dans l’espace public, pour permettre à des citoyens de venir échanger pendant 30 minutes sur une thématique prédéfinie et qui les concerne tous. Nous souhaitons permettre à des gens qui se croisent sans se voir, de se parler. Et ainsi contribuer à diffuser dans notre société une culture du dialogue respectueuse de chacun. Le mouvement a pris forme pendant l’entre-deux-tours des présidentielles. Quelques facilitateurs professionnels, dont je fais partie, ont décidé de donner de leur temps pour animer des conversations dépassionnées, puisque l’objectif ici n’est pas de débattre ni de tomber d’accord, mais de mieux se comprendre, d’être écouté et d’écouter pour apprendre de l’autre. Pour notre première, nous nous sommes installés sur La Place de la République à Paris :  l’endroit rêvé car c’est un lieu de brassage de classe sociale, d’âges différents, qui se croisent sans rarement se parler. Nous avons matériellement créé un espace entre des arbres où des tabourets en carton invitent des gens à venir s’assoir autour d’un sujet. Lors de la première date le thème choisi était : comment je vis cette période particulière des élections présidentielles ? L’initiative s’est rapidement étendue dans sept villes de France, portées par bénévoles qui lancent des nouvelles places du dialogue dans leur ville. Elles ont lieu les 3eme jeudi du mois, de 19h à 21h.

 

Qu’en retires-tu ? Une rencontre qui t’a particulièrement marquée… ?

C’est assez puissant de simplement s’assoir avec une personne inconnue. Le format est intéressant puisqu’il s’agit de s’autoriser 30 minutes de pleine présence, sans téléphone ni distractions. Comme nous ne connaissons pas les uns les autres, il n’y a ni enjeux, ni jeu de rôles. C’est à la fois simple et touchant. On fait toujours de belles rencontres.

Plusieurs d’entre elles m’ont marquée comme cette rencontre avec un Français originaire d’Afrique de l’Ouest qui a partagé, avec un très grand respect, son ressenti face à la montée de l’extrême droite et la façon dont il s’est senti mis à la porte de son propre pays. Ou encore cette personne qui revient voir le facilitateur en fin de séance avec un café que la soupe populaire venait de lui servir, pour le remercier. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il avait participé à un cercle d’échange alors qu’il attendait de pouvoir prendre son repas. Si l’on parvient pendant ces temps à réunir et faire échanger une personne qui attend la soupe populaire, une mère de famille, un professionnel et une ado, alors nous aurons réussi.

 

Il semblerait que ces démarches fleurissent dans les villes. Quels sont tes conseils en tant que facilitatrice pour mener à bien ces actions ?

Il y a déjà l’importance du cadre et des règles du jeu, elles sont simples et essentielles.  Ce sont des règles issues des cercles de dialogue, un outil très utilisé en facilitation. Il faut y aller en confiance et oser la rencontre.

 

Et tes futurs désirables, quels sont-ils ?

De pouvoir replacer le lien à l’autre et au vivant au cœur de nos vies et de nos sociétés pour que demain nous puissions réapprendre à nous nourrir de ces relations, et ainsi à limiter notre consommation pulsionnelle et compensatoire.

 

Interview réalisée par Justine Villain

Bien plus qu’une ferme urbaine ouverte au public, Zone Sensible se définit comme un lieu de production d’art et de nourriture. Il se passe toujours quelque chose  d’engagé, voire de politique sur ce territoire nourricier. Rencontre avec son fondateur, le plasticien apiculteur Olivier Darné.  

 

Olivier, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis plasticien de mon état depuis 35 ans et apiculteur depuis 25 ans. Je cumule les mandats. Les abeilles ont agi comme un révélateur y compris dans mes pratiques artistiques. Le point de vue des abeilles questionne les différentes façons que j’ai d’intervenir dans l’espace urbain.

 

Vous avez fondé le Parti Poétique qui développe des projets artistiques autour des thèmes NATURE + CULTURE + NOURRITURE. Quelle en est la genèse  ?

Le Parti Poétique est né en 2003 d’une volonté de partager toutes mes découvertes en tant que plasticien avec mes abeilles, à un cercle plus étendu. C’est un collectif artistique sous le format associatif qui s’apprête à fêter ses 20 ans. Nous axons nos travaux sur l’art et l’environnement. En 2011, j’ai décidé de prendre exemple sur les abeilles : elles sont mobiles car elles partent d’un point. J’ai alors fait le pari d’un lieu, nous nous sommes installés dans une maison d’un quartier ouvrier de Saint-Denis. Zone Sensible fut notre premier quartier général, une zone de sensibilité et de sens.

‘A cette volonté de nourrir les ventres s’ajoute la volonté de nourrir les esprits par des questionnements, à travers des évènements qui regroupent des chercheurs, des cuisiniers et des artistes.’

 

Que représente Zone Sensible aujourd’hui ?

Dans le cadre de la création d’une académie de cuisine à Saint-Denis en 2016, on a découvert qu’une ferme maraîchère d’un hectare, propriété de la ville depuis 1983 cherchait un repreneur. Il s’agit de la dernière ferme du 19eme siècle encore en activité aux portes de Paris. Je voulais participer à la sauvegarde de ce patrimoine et le réinventer. A l’époque, la ferme produisait 1,5 millions de salades chaque année, loin de notre modèle agricole souhaité. Nous avons opté pour des cultures plurielles en créant un jardin en permaculture : sans intrants, ni pesticides, ni herbicides. Le lieu est aujourd’hui une terre nourricière, c’était l’engagement pris auprès de la municipalité.

A cette volonté de nourrir les ventres, nous avons la volonté de nourrir les esprits par des questionnements, à travers des évènements qui regroupent des chercheurs, des cuisiniers et des artistes. Petit à petit Zone Sensible est donc devenu un centre de production d’art et de nourriture, accessible et gratuit.

‘La ferme est devenue l’espace politique des temps futurs.’

 

Peut-on parler d’un lieu de résistance ? Quelle est son empreinte sur le tissu économique local ?

 Zone Sensible ne doit pas être catalogué comme un simple tiers-lieu, je dirais qu’il est un démonstrateur de passage à l’acte. Un lieu qui sert de démonstration sur les nouvelles façons de penser les espaces, la nourriture, la participation citoyenne et d’autres enjeux liés aux préoccupations environnementales et climatiques. Nous sommes aussi en train d’amorcer un virage pour faire de Zone Sensible un démonstrateur zéro carbone en supprimant le pétrole de tous nos usages.

De plus, on connait les difficultés d’un territoire comme Saint-Denis. Lorsque la pandémie a éclaté, beaucoup d’habitants se sont retrouvés en grande difficulté. Un projet agricole comme le nôtre sur un territoire comme celui-là, est forcément politique. La ferme est devenue l’espace politique des temps futurs. On a construit le programme « solidarité pandémique » afin de créer une boucle de solidarité alimentaire. Avec une quinzaine d’associations et de relais du territoire en capacité de distribuer la production agricole, nous avons offert 90% de notre production aux habitants les plus fragiles. Et nous continuons aujourd’hui nos actions.

 

Parlez-nous de vos prochaines actions.

On vient de lancer notre championnat du monde des cuisines du monde avec le département du 93. Il a pour ambition de valoriser les savoir-faire culinaires des habitants du quartier. Et pour ne pas enfermer Zone Sensible dans une logique d’agriculture exclusivement urbaine, nous avons créé son pendant dans le sud de la France, en Camargue : Regain ! On aura donc une programmation croisée entre la ferme urbaine à Saint Denis et cette ferme située dans la plaine de Crau à proximité d’Arles. Toutes deux développeront leur programmation autour de la culture, de l’art et de la nourriture.

 

La biodiversité est un thème central à ENGAGE. Quelles actions menez-vous en faveur du vivant chez Zone Sensible ?

La biodiversité est dans une souffrance extrême. Zone Sensible agit comme une poche sur un hectare. Nos méthodes naturelles accompagnent la biodiversité qui est encore en capacité de renouveau. On observe des hérissons et des insectes que je ne pensais pas retrouver au bout de seulement quatre ans de reconversion d’un sol qui n’était pas du tout biologique.

 

Et vos futurs désirables, quels sont t-ils ?

Je souhaite que toutes ces actions perdurent et que les initiatives se multiplient. On a beaucoup d’espoir mais il faut multiplier les expériences comme les nôtres.

 

Interview réalisée par Justine Villain

Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (l’ENSAD), l’artiste Yann Bagot dessine en immersion complète dans la nature.  Il participe à l’exposition « Près des yeux, près du coeur  » à la Caring Gallery, à Paris, du 9 au 20 mai 2022.

 

Yann, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (l’ENSAD) à Paris en section Image-Imprimée, gravure et livre d’artiste. Le travail à l’encre de Chine sur papier constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de mes recherches, je dessine principalement en plein air, dans la nature.

 

Parlez-nous de votre pratique artistique. Votre démarche se rapproche-t-elle du land art ?

Ce qui m’anime, c’est de dessiner en plein air, par tous les temps et sur tous types de terrains, lors de résidences dans la nature, dans des lieux marqués par l’histoire humaine, comme un sémaphore, un abri de la Première Guerre mondiale… J’aime explorer les liens entre l’Histoire et la nature, observer la façon dont la mémoire et le présent se croisent. Mon travail peut se rapprocher du land art, mais je ne laisse pas de trace après mon passage lorsque je dessine dans la nature. Le land art reste visible en l’absence de l’artiste, parfois de façon éphémère.

 

Quels sont les endroits dans lesquels vous rêveriez de vous immerger ?

Il y a beaucoup d’endroits magnifiques où j’aimerais aller, je pense en premier lieu au désert, à l’Islande, aux pays nordiques. Mais simplement en France il y a déjà une grande diversité de paysages extraordinaires et de terrains à vivre, que je ne connais pas.

 

Des territoires qui vous inspirent plus que d’autres ?

C’est un peu comme lorsque l’on prend le train, il y a des paysages qui nous réveillent et d’autres qui nous endorment. J’ai passé mon enfance près de la mer car ma famille est bretonne. Le littoral me relie aux choses qui me précèdent et me constituent. J’ai l’impression que ceux qui me précédaient il y a cinquante ou cent ans voyaient exactement la même chose que moi, cela me touche. Je recherche des paysages bruts, je suis marqué par les terrains où l’on sent que l’homme n’a pas trop agi, je préfère voir un arbre qui a vécu plutôt qu’un bosquet taillé à la serpe.

‘L’Homme a agi de façon inconsidérée jusqu’à croire que l’exploitation des ressources naturelles pouvait être infinie, il faut se remettre dans un nouveau niveau d’écoute.’

 

Quelle est selon vous la place de l’artiste dans la nature ?

Je ne pense pas avoir une fonction très déterminée. Cela étant dit, je suis aussi persuadé que l’on ne peut préserver que ce que l’on respecte profondément. J’agis de la sorte, je m’imprègne et je cherche à garder la trace de la beauté de ce qui m’entoure. L’Homme a agi de façon inconsidérée jusqu’à croire que l’exploitation des ressources naturelles pouvait être infinie, il faut se remettre dans un nouveau niveau d’écoute. Je cherche à me fondre dans la nature, à faire réapparaitre la part animale et instinctive en moi. Le dessin prend une forme de méditation active qui me permet de m’ancrer au présent, aux lieux.

 

Quels sont les enseignements que vous avez pu tirer de la nature ?

Se rendre perméable, utiliser les forces en présence, apprendre à s’immobiliser et utiliser ce qui se trouve juste autour de nous.  Je relis l’admirable texte « Penser comme un arbre » de Jacques Tassin, j’aime son idée que l’arbre nous guide pour faire corps avec ce qui n’est pas nous même.

‘L’engagement peut aussi être poétique. Les textes de François Cheng n’ont pas de vocation purement écologique mais le poète éveille en nous un tel amour pour la nature qu’en le lisant, on peut agir autrement. ‘

 

Considérez-vous votre art comme engagé ?

Je dirais que oui mais je suis trop admiratif des vrais militants qui déplacent des montagnes comme la militante écologiste Claire Nouvian pour me présenter tel quel. A ma petite mesure j’essaie de me relier à ces pensées, de mettre mes images au service de ces idées, de ces combats. L’engagement peut aussi être poétique. Les textes de François Cheng par exemple, n’ont pas de vocation purement écologique mais le poète éveille en nous un tel amour pour la nature qu’en le lisant, on peut agir autrement.

 

Qu’allez-vous présenter à la Caring Gallery ?

Pour l’exposition « Près des yeux, près du cœur » à la Caring Gallery, je présente du 9 au 20 mai deux dessins en grand format extraits de la série Promontoiresréalisés lors d’une résidence au Sémaphore de la Pointe du Grouin, en 2019. Réalisées au retour d’expériences de dessin en plein air, parmi les roches et les végétaux, ces compositions cherchent à restituer l’immersion et l’ampleur minérale.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Malgré mon quotidien joyeux, j’ai un peu de mal à être très optimiste pour la suite… Je souhaiterais que l’on arrête de consommer des choses inutiles et qui nous emprisonnent. Il faut que l’on parvienne à sortir du déni qui nous enferme dans notre comportement.

Interview réalisée par Justine Villain

 

Pour aller plus loin :

Quentin Thomas travaille sur les sujets d’économie, d’entreprise et de biodiversité chez ENGAGE. Il coordonne depuis deux ans le défi citoyen ‘replacer l’économie au service du vivant’

 

Peuxtu te présenter

J’ai rejoint ENGAGE il y a deux ans en tant que chargé de projet sur le défi biodiversité après une formation en entrepreneuriat. Ce défi venait d’être lancé. Il s’adressait à la société civile pour mobiliser ses différents acteurs sur les relations entre biodiversité et économie. Désormais, je suis en charge des questions de biodiversité dans toutes nos activités et du développement des défis citoyens que nous portons.

‘La biodiversité est mise ponctuellement en avant lors des grands sommets,
mais nous sommes loin du compte.’

 

Pourquoi ENGAGE atelle choisi cette thématique de la biodiversité ?

Nous interrogeons notre communauté sur les thématiques qu’elle juge prioritaires. La biodiversité est encore insuffisamment traitée par les médias et les entreprises, il nous est apparu important de nous en emparer. Elle est mise en avant ponctuellement au moment des grands sommets comme les COP – la COP15, en Chine reportée 2 fois – et le congrès mondial de la nature de l’UICN qui s’est tenu à Marseille en 2022. Mais nous sommes loin du compte.

 

Comment traitezvous concrètement cet enjeu

Avec notre ONG au travers du défi Biodiversité. Nous avons initié un parcours citoyen fait de conférences, d’ateliers d’intelligence collective qui a fait émerger deux projets principaux. Nous avons créé un parcours expérimental d’accompagnement pour transformer quatre PME en pionnière de la biodiversité. Celles-ci n’ont pas les moyens de se former ou d’avoir en leur sein un écologue ou des consultants dédiés. Elles constituaient donc, à nos yeux, une audience prioritaire.

Nous avons ensuite décidé de créer un MOOC – Massive Online Open Classes – gratuit donc et ouvert à tous, pour permettre aux citoyens et aux salariés de bien comprendre et de s’approprier les enjeux de biodiversité, leur interaction avec le monde économique, puis de se mettre en action, dans leur sphère privée ou professionnelle. Il sortira en septembre.

Nous avons également lancé plus récemment deux programmes. Le premier s’adresse à tous les salariés pour les ouvrir à cet enjeu, les sensibiliser et leur donner les premières clefs de compréhension. Le deuxième, plus dense, vise en priorité les acteurs de l’entreprise qui veulent acquérir une compréhension plus en profondeur et réfléchir concrètement aux transformations qu’ils souhaitent initier ou mener au sein de leur entreprise.

 

‘Le MOOC a notamment pour vocation de contextualiser les enjeux de l’anthropocène, d’expliquer les causes de son érosion mais surtout de donner des clefs pour agir.’

 

Un petit focus sur le Mooc Biodiversité, quels en sont les grands axes ?  

Il se compose de quatre parties. La première a pour vocation de vulgariser les concepts liés à la biodiversité, de contextualiser ces enjeux dans l’anthropocène, d’expliquer les causes de son érosion.  La seconde est dédiée aux citoyens pour leur permettre de repenser leur rapport au vivant et de passer à l’action, collectivement ou individuellement, à leur échelle pour préserver le vivant. La troisième porte sur les liens entre l’économie, l’entreprise et la biodiversité autour de la question « comment replacer l’économie au service du vivant ? ».
La dernière enfin, est dédiée aux leviers que les salariés peuvent activer dans leur entreprise en fonction de leur métier et de leur position, pour amener ces enjeux de biodiversité au cœur des préoccupations de l’entreprise.

 

Et les mardis de la biodiversité by ENGAGE, comment ces événements sarticulenttils ? 

C’est tout un cycle que nous ouvrons. Le 31 mai prochain nous lancerons les mardis de la biodiversité. Ils prendront la forme d’ateliers de 3 heures, à ENGAGE city. Ouverts au grand public, ils permettront d’initier les participants aux enjeux de la biodiversité dans l’économie et l’entreprise. Une conférence sera aussi donnée fin juin, l’occasion de découvrir plus en détail le MOOC, ses intervenants et de mettre le vivant à l’honneur ! Nous tiendrons aussi des conférences dans une galerie d’art, partenaire, qui justement fait le lien entre ces sujets environnementaux et sociaux et la création artistique. Nous tenons à cette dimension sensible chez ENGAGE et plus particulièrement peut-être sur cette thématique du vivant.

 

Et enfin, question rituelle, cher Quentin, tes futurs désirables ?

Mon futur désirable est un futur émancipé de l’instantanéité, dans lequel nous sommes maître de notre attention et avons le temps de l’accorder à ce qui nous importe. Cela me semble indispensable pour relever nos défis environnementaux et sociaux, qui relèvent d’enjeux complexes et de long-terme.

Pour en savoir plus sur le défi biodiversité : https://www.engage-defi-biodiversite.com/

Interview réalisée par Justine Villain

Valérie Brisac est directrice exécutive du Grand Défi des entreprises pour la planète. Après des expériences dans le marketing et le conseil, elle a choisi de se consacrer pleinement à la transition écologique. 

 

Bonjour Valérie, peux-tu te présenter ?

Je suis Valérie Brisac, directrice exécutive du Grand Défi. J’ai accédé à ce poste en décembre 2021 après avoir été bénévole pour le projet dès son lancement. Il y a deux ans, j’ai décidé de réorienter ma carrière pour me dédier à 100 % aux questions de transition et accompagner les entreprises à faire évoluer leur stratégie.

Dans ce cadre, je me suis inspirée, formée et renseignée sur tous les acteurs dans cette mouvance. J’ai découvert ENGAGE grâce aux différentes conférences et lives dont j’aimais l’approche originale et intellectuellement exigeante. Puis naturellement, j’ai vu l’appel lancé a de potentiels bénévoles pour le Grand Défi. Cela correspondait à 100 % à ce que je voulais faire, à mon « why ». Je suis intimement persuadée que l’entreprise peut être au service d’un projet sociétal qui dépasse purement le cadre des affaires classiques. Le projet du Grand Défi correspond à la vision que j’ai de l’entreprise et de ce qu’elle doit être demain.

 

Qu’est-ce que le Grand Défi ?

C’est une initiative innovante et originale qui a pour objectif de donner la parole aux entreprises pour qu’elles s’expriment elles-mêmes sur leur destin écologique. Le but étant qu’elles puissent identifier leurs besoins et tous les éléments endogènes et exogènes pour accélérer leur transition écologique. Par définition l’entreprise est le fruit d’une initiative privée, elle échappe donc souvent au débat démocratique organisé. Le Grand Défi leur donne la parole et se veut représentatif : nous veillons à avoir des entreprises de toutes tailles, de tous secteurs et dans toutes régions et à ne pas avoir de prismes quels qu’ils soient.

L’initiative vise aussi à catalyser les énergies qui existent déjà sur ces sujets. Nous souhaitons aussi mettre autour de la table les forces vives qui ont déjà une idée sur la question, je pense notamment à l’ADEME, WWF, C3D ou au mouvement Impact France, par exemple. Ils ont une vision et des actions et recommandations fortes sur ce sujet. Nous souhaitons donner de la puissance à leurs voix.

 

‘Le Grand Défi mobilise les entreprises et leur écosystème afin de créer un nouveau modèle de prospérité économique, humaniste et régénérative.’

 

Quelle est sa mission ?

Le Grand Défi mobilise les entreprises et leur écosystème afin de créer un nouveau modèle de prospérité économique, humaniste et régénérative. L’idée est de faire émerger un nouvel équilibre dans lequel l’entreprise garde une ambition économique tout en conciliant les impératifs environnementaux et sociaux.

 

Le processus s’appuie sur une démarche d’intelligence collective et écosystémique. En quoi cela consiste-t-il ?

L’intelligence collective est utilisée à plusieurs niveaux. Au cours de la Grande Consultation, qui est la première étape du Grand Défi, nous interrogeons tous nos partenaires sur les freins, besoins et propositions pour accélérer la transition. Le résultat de cette consultation qui rassemble des milliers de participation fera ressortir une première analyse approfondie, un état de l’art sur le sujet.

L’intelligence collective est également au cœur de la Grande Délibération, la seconde phase opérationnelle du processus. 150 représentants d’entreprises tirées au sort vont travailler en intelligence collective pour construire et faire émerger un socle de propositions, une trajectoire de transformation pour l’économie et l’entreprise.

Le Grand Défi est donc un processus démocratique appliqué à la sphère économique et à l’entreprise.

La dernière phase est, elle aussi, participative, puisque nous réunirons l’ensemble des partenaires et marraines pour choisir ensemble les mesures, les propositions que nous porterons aux décideurs économiques et politiques, un plaidoyer concret d’intérêt général, en quelque sorte. L’idée, comme vous l’aurez compris n’est pas de publier un livre blanc, mais de faire bouger massivement les lignes avec notre écosystème de partenaires.

 

‘Le collectif est plus fort qu’une somme d’intérêts, telle est notre conviction ! Nous croyons aussi à la vertu du débat.’

 

Pourquoi avoir choisi cette approche ?

On sort d’une époque très « top down » et l’on voit que ce modèle est en fin de course. On sent aussi qu’il y a une aspiration à ce que chacun contribue à un tout. La quête de sens est omniprésente. D’un point de vue politique, on sent un désengagement généralisé liée à une vraie perte de confiance dans les institutions. Donc le choix de l‘intelligence collective est, je trouve, une profonde marque de respect envers chacun. Chacun a sa vision, son expertise et sa voix compte. Le collectif est plus fort qu’une somme d’intérêts, telle est notre conviction ! Nous croyons aussi à la vertu du débat. Les acteurs que nous avons rassemblés sont tous différents, mais il y a une conviction, une ambition supérieure qui nous rapproche.

Il est, à nos yeux, fondamental de travailler ensemble pour faire levier face à l’urgence écologique.

Sans tomber dans la naïveté, je suis intimement convaincue que nous sommes dans une dynamique positive qui peut même apporter de la joie, celle de construire ensemble.

 

Pour toi le Grand Défi sera réussi si… ?

S’il arrive à créer une dynamique positive qui continue de vivre à la fin du processus. S’il arrive à créer des creusets de réflexion et d’actions au niveau des territoires, que chaque entreprise reprenne le flambeau, qu’elle ait les clés pour se transformer et se transformer. Le Grand Défi sera réussi s’il y a un avant et un après. J’aimerais constater des changements substantiels qui émergent à la suite de l’initiative. Et que cela accélère la transition.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Je suis très attachée à l’harmonie à la fois dans les communautés, la famille, le beau, la musique et les arts. C’est ce qui m’émeut au quotidien.

Dans mes futurs désirables, nous vivons dans une société post-consommation plus harmonieuse. Nous comprenons collectivement à dépasser l’ère de la consommation et de la possession. Nous vivons dans une société plus mature, moins adolescente et soumise à des diktats.  Et nous ralentissons pour revenir à une vie plus équilibrée.

Pour en savoir plus sur le Grand Défi : https://www.legranddefi.org/

Interview réalisée par Justine Villain

De formation naturaliste, Marc-André Selosse est professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et enseigne dans plusieurs universités à l’étranger. L’auteur de l’« Origine du Monde » (ed. Actes Sud) est spécialiste des interactions entre les racines des plantes et les champignons au sol et plus particulièrement des symbioses mycorhiziennes. 

 

Qui êtes-vous ? 

Je suis professeur au Muséum national d’histoire naturelle mais aussi à l’université de Gdansk en Pologne et dans une université du sud de la Chine à Kunming. Dans toutes ces universités, je mène des travaux de recherches sur les interactions entre les racines des plantes et les champignons au sol, plus particulièrement la mycorhize (résultat d’une symbiose entre les champignons et les racines des plantes) qui est un besoin vital pour 90% des plantes.

 

Que faites-vous concrètement ? Parlez-nous de votre vie sur le terrain.  

Mon quotidien, c’est de mettre les doigts dans le sol pour essayer de comprendre ce qu’il s’y passe ! Je mène ces recherches dans des circonstances dites « spontanées », ni en laboratoire, ni sous serre. Cela nous mène dans des forêts truffières jusqu’aux forêts tropicales voire en altitude dans différents endroits du globe. Les études de terrain me permettent de prélever des échantillons de racines, de feuilles ou de sols afin d’identifier les microbes (bactérie ou champignons) qui sont présents, d’analyser par l’ADN, l’expression de la plante, pour permettre de savoir comment elle fonctionne. Et d’analyser les métabolismes. On récolte des échantillons, on les sèche, on les conserve parfois dans l’azote liquide. Ensuite viennent les analyses en laboratoire et les résultats informatiques. Si je fais aujourd’hui beaucoup de conférences, j’ai toujours sur moi ma loupe et un bouquin pour identifier les espèces. Je suis un naturaliste à la base : j’aime donner des noms et observer des choses dans la nature.

 

Comment est née cette passion pour les sols ? 

Le sol n’est ni transparent, ni très visible car ses constituants sont microscopiques. Culturellement on le pense sale, on y met les déchets et les cadavres…Je suis un passionné de champignons avant tout. Cela remonte à mon enfance quand je passais les mercredis au bois de Vincennes avec mon grand-père à identifier les champignons et lors de balades avec mes parents. J’ai réalisé plus tard que ce que l’on ramasse ce n’est que l’organe reproducteur. Puis je me suis intéressé au réseau de filaments qu’il y a dans le sol (le mycélium). Dès lors en m’y intéressant j’étais entré dans le sol et plus particulièrement dans le monde des microbes.

« En ce qui concerne les sols, à l’inverse du climat, il n’y a pas de catastrophe certaine. Nos sols ne sont pas morts… »

 

Pourriez-vous nous faire un condensé de vos recherches sur les sols ? Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Le sol est plein de vie : il y a pour un hectare de sol standard : 5 tonnes de microbes, 5 tonnes de racines et 1,5 tonnes d’animaux. C’est la vie qui fait le devenir de ses composants qui se dégradent progressivement en créant de la fertilité. On a géré nos sols pour qu’ils soient rentables à court terme. Le labour favorise l’érosion des sols, l’apport en engrais minéraux élimine les champignons et fragilise les racines des plantes bref, il y a beaucoup de pratiques à réviser !

En ce qui concerne les sols, à l’inverse du climat, il n’y a pas de catastrophe certaine. Nos sols ne sont pas morts et s’il y a moins de microbes dedans nous n’avons pas à ce jour de preuve d’une extinction massive des espèces. Ils ne sont pas irrémédiablement abimés. Et de plus en plus de personnes développent des pratiques qui les restaurent (agriculture bio, plus de labour, etc…)

On dit qu’un écosystème terrestre peut se régénérer en 3/ 5 ans, est-ce vrai ? 

La question serait plutôt : combien de temps faut-il pour restaurer un écosystème qui n’opère plus les fonctions que nous souhaitons qu’il remplisse ? Et la réponse est : ça dépend. Il existe des méthodes pour dépolluer les sols. Soit par des microbes qui détruisent les hydrocarbures ou des plantes qui arrivent à extraire les métaux lourds. Mais cela nécessite d’attendre des dizaine d’années et coûte des dizaines de milliers d’euros à l’hectare. C’est l’artificialisation qui tue les sols. Par exemple, les sols qui sont en train d’être enterrés sur le campus de Saclay et qui comptent parmi les plus beaux de la région parisienne sont bel et bien morts. On ne fabrique pas un sol en moins de 1000 ans. Les sols qui nous entourent sont un patrimoine : quelque chose que l’on transmet mais que l’on ne refait pas.

 

« Roosevelt disait qu’un peuple qui ne s’occupait pas de ces sols ne s’occupait pas de son testament. C’est très vrai mais ô combien ignoré par nos politiques. »

 

Pour vous, quels sont les actions prioritaires pour les protéger voire les régénérer ?

Il faut arrêter l’artificialisation des terres. Tous les 7 à 10 ans c’est l’équivalent d’un département français de taille moyenne de sol qui disparait !  On dit de la France qu’elle un grand pays agricole mais c’est un mythe. Enfin elle l’est car en euros en balance commerciale est positive due à la vente de spiritueux à forte valeur ajoutée mais en calories la France est déficitaire. Nous sommes en dépendance alimentaire. Cela montre bien notre ignorance du patrimoine quantitatif des surfaces de sols cultivés ! C’est paradoxal d’être un grand pays agricole qui n’est pas autosuffisant.

Le rapport du GIEC en 2019 sur le sol rappelait ses effets sur le climat et annonçait que d’ici 30 ans, 143 millions (réévalué à 216 millions en 2021) de personnes pourraient être contraintes de migrer à travers le monde à cause de l’état de leur sol. Il faut donc arriver à gérer les sols de façon à ce que les gens puissent continuer à vivre chez eux. Roosevelt disait qu’un peuple qui ne s’occupait pas de ces sols ne s’occupait pas de son testament. C’est très vrai mais ô combien ignoré par nos politiques.

 

Pouvez-vous nous parler de l’exposition « l’Odyssée sensorielle » ?  

C’est une exposition immersive du muséum qui se tient jusqu’en juillet pour découvrir 8 milieux naturels dans les airs, en mer, dans les profondeurs du sol. Je suis le commissaire de l’une d’entre elles, celle sur le sol. C’est une plongée dans des écosystèmes complètement dépaysants : vous pouvez vivre quelques minutes au sommet d’un arbre d’une forêt tropicale, passer un superbe moment sur la banquise, vous enterrez sous le sol pour voir grouiller les microbes. Il n’y a pas d’explications, juste des images, du son et des odeurs. C’est dans la salle finale, pensée comme un retour d’expédition, que vous pourrez trouver des éléments de compréhension.

 

Quelles recherches menez vous actuellement ? 

Une partie de mon équipe s’intéresse à regarder les microbes à l’intérieur des feuilles et des tiges des plantes que l’on a dans des herbiers à Paris. On parle de centaines de milliers d’espèces de bactéries et champignons dans une seule feuille. On essaie de regarder comment l’invention de l’agriculture moderne à changer l’écosystème, en favorisant ou défavorisant les espèces. C’est un voyage immobile à travers d’autres siècles. Toutes ces feuilles ont conversé les microbes des siècles précédents. Les herbiers sont des outils de recherches et les mémoires du passé.

Je pars en Arabie Saoudite, à Al-Ula pour aller étudier la diversité des microbes dans les sols d’une oasis au milieu d’un désert. Cela n’a pas été encore été très étudié car ce n’est ni très riche ni attrayant. Je me sens un peu comme les premiers botaniques européens qui mettent les pieds en Amérique.

 

Et si vous nous parliez de vos futurs désirables ? Quels sont-ils ?

Dans mon futur désirable les gens ont retrouvé la capacité de faire des choix en toute connaissance. Ils ont retrouvé un lien élémentaire à la nature en générale, cela passe par de la physique, un peu de chimie, beaucoup de biologie et de géologie. Ils sont en capacité d’analyser et de douter, sans forcément douter de tout mais en arrivant à tirer des conclusions positives. Par conséquent ils ont une capacité de choix : ils peuvent choisir les médicaments qu’ils prennent ou non, choisir leurs aliments en suivant les labels auxquels ils sont sensibilisés.

Dans un futur désirable on retrouve un lien à la nature, une autonomie alimentaire un approvisionnement local et l’on pense à la durabilité des systèmes que l’on exploite. Je serais pour un retour à une frugalité plus grande. Je ne suis pas pour une forme de décroissance mais il faudrait apprendre à ne plus jeter 30% de notre production agricole. Et à jouir plus de la nature, en la réintroduisant en ville notamment comme un auxiliaire d’aménagement et de bien-être.

Interview réalisée par Justine Villain

Nathalie Bardin est Directrice Executive Marketing stratégique, RSE et Innovation d’Altarea. Elle est également alumni du Programme Transformation de l’ENGAGE University. Retour sur son expérience avec ENGAGE.

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis directrice exécutive marketing stratégique de la RSE et de l’innovation dans le groupe Altaréa qui intervient sur la transformation urbaine et toutes les problématiques liées à la ville (logements, bureaux, commerce…).

 

Tu as participé au Programme Transformation, qu’est-ce que cela t’a apporté d’un point de vue professionnel et personnel ?

Sur le plan professionnel cela m’a apporté trois choses :

  • De l’inspiration : on a tendance à s’assécher, parfois, dans le cadre professionnel. Le Programme Transformation m’a apporté l’inspiration dont j’avais besoin en me confrontant à des problématiques que je n’avais pas encore suffisamment approfondies, à des personnalités incroyables, d’universitaires, d’intellectuels, d’entrepreneurs… Cela ouvre un champ des possibles et des solutions pour changer les choses.
  • Une logique de stimulation et partage : les profils des participants du programme sont variés et cela est très enrichissant d’interagir avec des personnes d’univers différents, de réfléchir ensemble en bonne intelligence, de confronter nos visions, nos expériences, de s’appuyer aussi dans nos parcours et nos objectifs.
  • Un passage à l’acte : c’est une formation tournée vers l’action. Concrètement, j’ai par exemple découvert la Fresque du Climat grâce à ce programme et je suis devenue fresqueuse. J’ai également découvert de nouvelles approches, comme la permaéconomie et de nouveaux outils. J’ai également souhaité poursuivre l’expérience avec ENGAGE dans mon entreprise pour que nous allions plus loin dans nos engagements en proposant des cycles de conférences pour sensibiliser et former nos collaborateurs et collaboratrices.

D’un point de vue personnel, je pense qu’on ne rentre pas chez ENGAGE par hasard. J’étais déjà dans une dynamique d’action, prête à entrer et à approfondir mon engagement dans la transition. Le programme m’a conforté dans ces intentions.

 

« Le Programme Transformation m’a apporté l’inspiration dont j’avais besoin en me confrontant à des problématiques que je n’avais pas encore suffisamment approfondies »

 

Ce programme a-t-il transformé ta vision de la transformation de la société et de l’entreprise ? Et de quelle façon ?

Cela m’a donné une plus grande ouverture sur des thématiques que nous n’avions pas abordées dans mon entreprise, comme la biodiversité. Le programme m’a apporté une connaissance en profondeur des sujets, une vision systémique et globale des enjeux.

Il m’a aussi éveillé à de nouveaux savoir-faire comme l’intelligence collective. J’ai expérimenté de nouvelles approches, de nouvelles façons d’accélérer la transformation et de réfléchir collectivement à des solutions.

 

Tu as décidé de poursuivre ton expérience personnelle au travers d’un cycle de conférences dédié à l’ensemble des collaborateurs du groupe Altarea, pourquoi ?

Je souhaite mener une transformation en profondeur et densifier notre passage à l’acte au sein d’Altaréa, et c’est évidemment plus facile de s’appuyer sur un tiers, doté d’une réelle crédibilité sur ces sujets de fond.

Les échanges que nous avons avec les experts du réseau nourrissent notre réflexion collective. Cela accélère la mise en mouvement des dirigeants et des collaborateurs, sans qui rien de durable ne se fera.

 

Qu’attends-tu d’une organisation comme ENGAGE ?

Nous sommes aujourd’hui dans une phase de sensibilisation, qui ambitionne d’éclairer les collaborateurs sur ces thématiques de fond. J’aimerais poursuivre le travail avec ENGAGE avec des focus sur des sujets que l’on estime prioritaires pour notre groupe, comme la biodiversité.

ENGAGE est un vrai partenaire de notre transition. Il enrichit notre réflexion, en y associant les bons experts, puis nous accompagne dans la conception et la mise en œuvre de transformations concrètes.

 

Finalement, comment caractériserais-tu ces premières expériences ?

Profondément humain. Les personnes qui interviennent au sein d’ENGAGE sont convaincues de ce qu’elles font, le portent, c’est incarné. Je qualifierais également mon expérience de « transformation active », une sorte d’utopie concrète et éclairée. On ressent dans cette communauté l’envie de changer les choses et de s’en donner les moyens. Nous sommes dans la projection vers un futur plus désirable mais aussi dans le présent et la transformation concrète, dès aujourd’hui.

 

 

 

Participez à la prochaine édition du Programme Transformation !

Trois semaines consacrées à l’approfondissement d’une thématique incontournable du XXIe siècle et deux semaines dédiées à l’expérimentation pour se donner les moyens d’agir dans le système, pour une immersion complète au sein des enjeux de la transition.

Le Programme Transformation vous permettra de :

  • Vous saisir des défis du 21e siècle – environnement, gouvernance, numérique, complexité, leadership d’impact – pour mettre le bien commun au cœur de ses activités.
  • Acquérir savoir-être et savoir-faire indispensables dans notre monde en transition – intelligence collective, mobilisation, leadership conscient, créativité, rhétorique.
  • Ancrer votre engagement personnel et professionnel à travers des temps de réflexions individuels et des moments d’échange entre pairs.
  • Rencontrer des apprenant·e·s engagé·e·s qui partagent une envie profonde de réinvention, en promotion réduite (20 participant.e.s) et des intervenant·e·s passionné·e·s et passionnant·e·s grâce à des échanges privilégiés
  • Bénéficier d’un accès privilégié à l’écosystème ENGAGE.

En savoir plus : www.engage-programmetransformation.com

 

Philippe Zaouati est le CEO de Mirova, une entreprise dédiée à l’investissement responsable et au financement du développement durable. Il est également co-fondateur et président du collectif de citoyens l’Union fait le Climat, qui œuvre pour que le climat et la biodiversité soient au cœur des politiques publiques.

 

Peux-tu te présenter ?

Je travaille dans la finance depuis plus de 30 ans. J’ai eu une prise de conscience sur l’impact de la finance il y a 15 ans, lors de la crise financière. J’ai commencé à réfléchir à nos pratiques et à la façon nous pourrions utiliser la finance pour contribuer à l’intérêt général, au bien commun.

Je travaillais chez Natixis depuis 2007, et j’ai essayé de transformer l’entreprise mais c’est toujours difficile de faire évoluer rapidement ce genre de grosses structures. J’ai donc décidé de créer Mirova, en 2012, une spin-off dédiée à l’investissement responsable et au financement du développement durable pour démontrer que l’on était en capacité de monter une initiative ambitieuse, d’avoir un réel impact.

Aujourd’hui Mirova représente 28 milliards d’euros sous gestion (contre 3 milliards en 2012), pour le compte d’investisseurs partout dans le monde avec cette volonté de prendre en compte et de maximiser l’impact environnemental et social. Notre métier consiste à flécher le capital là où il nous semble être le plus utile : santé, mobilité, énergie durable, égalité homme/femme, éducation, efficacité énergétique… Pour évaluer ces projets et ces entreprises à impact, nous nous appuyons sur une équipe dédiée en interne et sur des agences partenaires spécialisées (ISS, Carbone 4, Iceberg…). Nous co-construisons avec elles des méthodologies que nous mettons ensuite en open-source pour qu’elles deviennent des standards de marché.

 

La lettre de Larry Fink, PDG de Blackrock, défendant un nouveau capitalisme « des parties prenantes » a été beaucoup relayée. Qu’est-ce que cela traduit de l’état de la finance et de son rôle dans la transition ?

 

La lettre de Blackrock a en effet été beaucoup relayée. De fait, c’est une bonne nouvelle car elle porte un message positif. On peut ensuite se demander si c’est en phase avec ce qu’ils font ? Personnellement, je pense qu’il y a une déconnexion assez forte car la philosophie derrière ce texte est toujours très marquée par la matérialité financière, c’est-à-dire qu’on s’intéresse à l’écologie parce que cela nous fait gagner plus d’argent. Bien sûr, en tant qu’investisseurs, nous sommes là pour maximiser le profit pour nos clients. Toute l’analyse sous-jacente ne peut pourtant pas être fondée sur cette stricte et unique recherche de rentabilité financière. Il y a de nombreux impacts qui ne sont pas financiers et qu’il faut prendre en compte : la biodiversité, le respect des droits de l’Homme…

Evidemment, là encore, changer l’orientation d’un paquebot comme Blackrock qui a plus de dix mille milliards de dollars en gestion n’est pas chose aisée. Tous les acteurs financiers n’ont pas la même capacité à agir, dans les mêmes délais. Cette lettre est déjà une première étape positive.

 

La transition du secteur financier va-t-elle assez vite ?

La grande et éternelle question est : la finance doit-elle aller plus vite que l’économie ? Les financiers traditionnels diront que non, car la finance est là pour financer l’économie avec une certaine neutralité vis-à-vis de l’évolution de cette dernière.

Chez Mirova, nous développons un message différent qui consiste à penser que la finance, de par sa capacité à réallouer du capital, a la possibilité d’être en avance de phase en préparant l’avenir, en anticipant les changements. Si les acteurs de la finance décident donc de prendre de l’avance sur les sujets de développement durable, cela peut avoir un effet très fort sur l’économie.

Je pense que la bataille culturelle est en passe d’être gagnée. Les mentalités changent. Dans les faits pourtant, nous en sommes encore loin, principalement parce que la finance est un business de stock d’actifs, que l’on ne change pas comme ça du jour au lendemain, cela prend du temps.

 

 

« Si les acteurs de la finance décident de prendre une avance sur les sujets de développement durable, cela peut avoir un effet très fort sur l’économie. »

 

 

Pour en venir à un sujet très médiatisé en ce moment, pourquoi la nouvelle taxonomie européenne est-elle aussi controversée ?

Je fait partie du groupe d’experts de la finance durable à l’origine de cette idée de taxonomie européenne en 2017. Nous avons écrit la feuille de route sur la finance durable qui est aujourd’hui en cours de mise en œuvre. L’objectif principal était de définir une grammaire commune au niveau de la finance pour orienter les investissements vers les activités « vertes ».

La commission européenne a mis en place un premier groupe de travail, appelé le TEG, chargé de préciser cette taxonomie industrie par industrie. Ce groupe de travail est composé de professionnels du secteur financier (assureurs, banquiers) et de représentants de la société civile (notamment des ONG), le tout dirigé par Nathan Fabian, directeur des investissements responsables (PRI – Principes pour l’investissement responsable).

Est alors définie une taxonomie sur 6 critères environnementaux : l’atténuation du changement climatique, l’adaptation au dérèglement, l’eau, l’économie circulaire, la pollution et la biodiversité. Un actif est alors éligible à la taxonomie s’il apporte une contribution positive forte à l’un de ces 6 critères environnementaux sans être très négatif pour les autres, tout en respectant les grandes conventions internationales.
Sur 70 secteurs industriels, ils définissent les limites qui leur paraissent raisonnables pour rentrer dans la catégorie verte. Sont alors exclues énergies fossiles, gaz (au-dessus d’un certain seuil d’émission), et le nucléaire du fait de la problématique des déchets.  Un vrai consensus naît alors entre les acteurs de la finance et la société civile, appuyé par la science.

Ensuite sont arrivés les politiciens, notamment le gouvernement français, qui a imposé le nucléaire dans cette taxonomie et a négocié un deal, un accord avec les pays producteurs de gaz. Tu m’autorises le nucléaire, je t’autorise le gaz…
La commission européenne, après avoir adopté un premier acte fondé sur les recommandations du TEG, réécrit un second acte incluant le nucléaire et le gaz dans la taxonomie. C’est un message extrêmement négatif, qui affaiblit le fonctionnement de cette plateforme et de tout ce plan de finance durable basé sur un consensus entre le secteur financier et la société.

C’est d’autant plus grave que ce lobbying politique est inutile car cela n’aurait rien changé au financement du nucléaire en France, extrêmement majoritairement public.

La France se sert en fait d’un outil européen pour faire de la politique intérieure. Elle se sert du tampon ‘taxonomie européenne’ pour renforcer l’argumentaire selon lequel le nucléaire est favorable à l’environnement. Cela leur permet de nourrir leur récit politique pour ouvrir de nouvelles EPR et apaiser le débat, ce qui est aujourd’hui grandement discutable.

 

Quel serait ton premier conseil à un directeur financier d’une entreprise et à un citoyen, pour diminuer leur impact sur l’environnement par la gestion de leur finance?

Pour un directeur financier, je lui conseillerais tout d’abord d’aligner sa stratégie financière sur la stratégie globale de l’entreprise. Il faut que la direction générale soit d’abord convaincue de la transition à mener, et ensuite la stratégie financière pourra accélérer ce changement.

Pour les citoyens je dirais qu’il est essentiel d’amorcer une discussion avec son conseiller financier, de l’interroger sur les possibilités d’investissement en exprimant clairement ses souhaits. Mettre en avant ses convictions environnementales, sociales. Plus les citoyens le feront, plus l’offre devra s’aligner. Exercer une forme de pression, pousser les conseillers à devenir plus professionnels, plus sachants dans ces domaines. Et ne pas hésiter à changer de banque si les réponses ne sont pas à la hauteur. L’empreinte carbone de son épargne est très important et c’est un sujet qui est rarement mis en lumière hélas.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Aujourd’hui, je suis grand-père et cela impacte forcément ma vision du futur. Dans le Vaucluse, j’ai planté des oliviers et mon futur désirable ça serait que cette parcelle devienne une superbe oliveraie dont ma petite fille pourra profiter, et que cette belle région ne soit pas dévastée par la sécheresse.

 

Une œuvre d’art pour illustrer tes propos ?

Je pense notamment à l’œuvre du photographe marseillais Philippe Echaroux qui, lors d’un séjour au sein d’une tribu amazonienne au Brésil, a photographié le visage de ses hôtes avant de les projeter sur des arbres dans des grandes villes pour sensibiliser à l’écologie et à la déforestation. C’est un message fort et puissant, qui représente la connexion essentielle entre les Hommes et la Nature.

 

Du street art au cœur de la forêt Amazonienne – Philippe Echaroux

 

 

Stéphane Hugon est sociologue de l’imaginaire et co-fondateur d’Eranos, cabinet de conseil spécialisé dans la Transformation Sociétale, en réconciliant entreprises et société.

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis sociologue de l’imaginaire. Cette sociologie a été occulté pendant plusieurs années, mais revient à la faveur des transformations sociétales. Elle montre que ce qui fait société, c’est le partage d’un récit commun fort et d’images fondatrices qui rassemblent. L’idée, c’est que l’imaginaire est plus fort que les conditions objectives de vie. Je suis également co-fondateur d’Eranos, un institut qui a pour objet de resynchroniser les entreprises avec leur époque, en les réconciliant avec la société d’aujourd’hui et en les accompagnant vers un modèle contributif.

 

On parle aujourd’hui d’une civilisation du cocon, tendance qui semble s’amplifier avec les confinements successifs, cela te semble-t-il approprié ?

La notion est intéressante, beaucoup d’observateurs l’utilisent, je pense notamment à Vincent Cocquebert, journaliste et essayiste, qui a publié en 2021 le livre La civilisation du cocon. Pour en finir avec la tentation de repli sur soi.

Si l’on replace cette notion dans le contexte de crise sanitaire, il y a un imaginaire de la ruralité qui se dessine aussi en arrière-plan, une fermeture au monde globalisé, mais une ouverture vers l’environnement, le territoire à proximité de nous : famille, voisinage, habitants du quartiers – c’est-à-dire des personnes soumises à la même gravité que nous. La crise sanitaire nous a obligé, par contrainte, à revisiter et à transformer notre environnement immédiat, à trouver une logique d’échange et de co-attention, qui font partie de l’économie invisible et qui font territoires.

Ce phénomène conjoncturel vient selon moi révéler un cycle plus long, antérieur à la crise sanitaire, qui est l’invention d’un espace entre l’individu et la masse. Un ‘plus que soi’, mais plus restreint que l’universalisme. C’est dans cet interstice que se situe, par exemple, le communautarisme, qui peut être caractérisé comme un effet pervers de cette tendance.

 

 

Métavers et monde virtuel… Tendons-nous également à entrer dans une ère du cocon numérique ?

Nous avons récemment mené une étude qui démontre que l’aboutissement de cette logique de fragmentation de la société, alimentée par celle du désir pour ce qui nous plait, ce qui nous ressemble, engendre dans un premier temps un sentiment d’aboutissement mais conduit ensuite à un enferment dans sa bulle. Ce phénomène est bien-sûr amplifié par le digital et les nouvelles technologies.

Sans sacraliser le passé, on peut affirmer que les premiers médias de masse, comme la télévision et la radio, engendraient un effet de ‘transversalité’. Les citoyens auditeurs, synchrones les uns avec les autres, regardaient les mêmes programmes au même moment. La création d’un commun était, de fait, beaucoup plus simple.

Aujourd’hui, chacun crée son cocon, avec ses médias préférés, ses plateformes favorites, mais ce cocon digital isole, et risque de maintenir et d’alimenter certaines croyances et ignorances. Il peut mener, in fine, à une forme d’exclusion et d’enfermement, et par la même réduire son regard critique et la considération que l’on a pour autrui. Le dialogue devient alors plus compliqué, voire violent. On produit du même, qui fait disparaitre le commun.

 

« Nous nous enfermons dans un cocon digital, qui isole, maintient et alimente certaines croyances et ignorances. On produit du même qui fait disparaitre le commun. »

 

 

Sur le long terme, comment la crise sanitaire impacte-t-elle notre façon de consommer ?

Historiquement, avant le XIXe siècle, la vie sociale était organisée autour de la religion. Il y a eu ensuite une transposition du religieux dans le politique. Qu’on soit pour ou contre, chacun avait sa place dans un récit global. Ensuite, l’après-guerre apporte une sorte de fascination consommatoire. C’est un troisième temps plus pauvre, privé de transcendance, mais qui organise tout de même la vie. Très rapidement, au bout de 50 ans, ce temps s’épuise, une fois dépassé le contexte de rareté vécu après la guerre. Depuis les années 90, notre rapport à la consommation est en quête d’une dimension transcendantale, en recherche du sens, d’un commun perdu.

Une voie s’ouvre aujourd’hui, très clivante. Elle consiste à transformer nos actes de consommation en actes de contribution. L’individu tente de trouver du sens en s’engageant à travers sa consommation, à travers un acte qui dépasse son besoin individuel et devient un acte contributif à la société et au collectif. Le citoyen laïcisé, qui vote moins, ressent un manque, une perte de sens. Il va surinvestir dans son acte consommatoire pour satisfaire ce besoin de solidarité, d’engagement, de lien, voire de spiritualité.

Cette tendance ne fait que souligner le désir de transcendance de notre société. Faute de mieux, cette dernière déplace son engagement dans la consommation, ce qui constitue à minima un acte politique. Nous observons donc un détournement de la consommation, une pseudomorphose, pour répondre à un besoin qui, pour l’instant, n’a pas d’outil ni de canal pour s’exprimer. Cette tendance, organisée aujourd’hui autour de la consommation pourrait retomber pour laisser émerger une autre forme d’organisation sociale.

 

« Le citoyen va survinvestir dans son acte consommatoire pour satisfaire son besoin de sens, qui va devenir un acte contributif à la société et au collectif. »

 

Cette tendance s’exprime-t-elle sur tout le territoire et pour tous les citoyens ?

Cette tendance existe dans les petites et moyennes villes ainsi qu’en zone rurale mais se matérialise différemment. Dans les circuit courts et l’artisanat, par exemple, qui continuent d’exister alors qu’ils auraient dû disparaitre sous l’effet du développement de la grande distribution. Nous avons donc une vraie résistance passive, à la faveur de ce besoin de sens et d’engagement.

La crise des gilets jaunes révèle une certaine saturation de la promesse de progrès de l’après-guerre, et témoigne d’une véritable perte de sens. La partie la plus aisée de la population a repris les codes et les rites de la culture populaire, ceux de la paysannerie, l’imaginaire de l’artisan, et les a reconstruits autour, par exemple, du bio (produits et modèles alternatifs de distribution), des chambres d’hôtes (valeurs d’accueil, de proximité). Les classes populaires sont restées bloquées dans un modèle aujourd’hui caduc dont la grande distribution est le symbole, qui isole, détruit le lien.

 

Quelles peuvent être les implications pour les entreprises ?

Il risque d’y avoir une vraie redistribution de l’influence et de la légitimité des marques. Des mastodontes peuvent disparaitre extrêmement rapidement, chose impensable il y a quelques années. Aucune entreprise ne peut faire aujourd’hui l’économie de la question : quel est le besoin dont je suis la réponse ? Il est vital pour les entreprises de s’interroger fondamentalement sur leur raison d’être et de se transformer en cette période de désenchantement.