Isaac Getz : l’entreprise altruiste

Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego.
Il a écrit son dernier livre avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili.

– Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses actuelles priorités, non?

Nous parlons de l’entreprise altruiste, le mot qui vient de alter latin. L’entreprise altruiste se mets au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, elle instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement—le paradoxe qu’on explique dans le livre.

– Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres[i], qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail, non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

– Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûtes pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

– Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées?

Mais ils sont appliqués! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché des fameux modèles, mais comment justement le patron d’entreprise altruiste a bâti ce type d’entreprise si différent de l’entreprise classique car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela, performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé son PDG ou fondateur, s’il était encore en vie. Pour comprendre justement comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

– En quelques mots, quels sont vos futurs désirables?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergé à travers notre enquête. On espère maintenant, que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

[i] « Liberté & Cie » (Flammarion, 2016), « La liberté, ça marché » (Flammarion, 2017), « L’entreprise libérée » (Fayard, 2019)

Isabelle Gex : mettre le futur au défi de l’éthique

Isabelle Gex est Présidente de Shiseido Parfums. Elle a choisi de placer l’éthique au coeur de sa stratégie et de lancer un Défi ENGAGE. Elle confie ici ses ambitions et ses premières réalisations.
– Isabelle, qui êtes-vous et quelles sont vos responsabilités au sein du groupe Shiseido ?
Je suis Présidente de l‘activé Parfums du Groupe Shiseido. A ce titre, je suis en charge des stratégies de développement des marques Dolce & Gabbana, Issey Myake, Narciso Rodriguez, Zadig &Voltaire et Serge Lutens. Je pilote leur développement au niveau mondial, dirige le Centre d’Excellence Parfums et, bien sûr, pour mener à bien ma mission, j’ai la chance d’animer une équipe de 180 personnes qui, dans le respect des ADN de nos marques et de leurs créateurs, conçoivent les parfums d’aujourd’hui et de demain.
– Pourquoi avoir lancé ce Défi avec ENGAGE ? 
Pour répondre à mon désir d’incarner notre très inspirant « mission statement » : « Beauty Innovations for a better world ». Pour concrétiser mon envie d’embarquer les équipes dans un voyage collectif créatif porteur de sens et impacter positivement notre industrie.
L’innovation est en effet au cœur de notre industrie et le client est notre obsession. Nos enjeux sont simples : comment incarner nos ADN de marques en histoires créatives et développer une conversation engageante avec nos clients ! Cela repose sur l’anticipation des tendances, la détection des signaux faibles…de Dubai à Sanghai, Milan, Paris, New-York ou Tokyo, c’est la dimension orientation client de notre métier.
Dans ce registre, alors que les enjeux climatiques, éthiques et sociaux deviennent des préoccupations de tout premier plan pour nos clients, ils sont pour nous les moteurs de notre innovation.
Mais notre engagement en tant qu’entreprise va au-delà. Ces enjeux nous concernent directement en tant qu’acteurs de la beauté et nous engagent sur le plan de notre responsabilité et de notre éthique. Comment nous, en tant qu’entreprise, pouvons contribuer à rendre ce monde meilleur, indépendamment de toute pression extérieure ?
Le Défi ENGAGE est donc à la croisée de nos ambitions : créer de la valeur – au-delà de l’économique et de notre stricte périmètre – en associant performance économique ET performance Sociale et environnementale.
– En quoi consiste précisément ce Défi ?
Il est l‘incarnation concrète de notre moto ! C’est une mobilisation collaborative et collective de toute mon équipe. Nous voulons faire progresser notre niveau de conscience et de connaissance, puis développer des projets concrets, au cœur de notre stratégie.
Nous voulons être bousculé sur nos points de vue et peut-être certaines de nos croyances en étant inspiré voire éveillé par les éclaireurs Engage. Nous voulons sortir de notre opérationnalité puis libérer notre imagination et nos énergies créatives. En un mot, nous voulons être des acteurs engagés.
Tout a commencé par un kick off de 2 jours fin mai. Nous avons tout d’abord interagi, le premier jour, avec une série d’acteurs qui ont transformé leur envie de contribution, qu’ils soient chercheurs, entrepreneurs ou artistes. Un moment d’ouverture très fédérateur pour toutes les équipes, qui a démontré la puissance de l’engagement et du passage à l’action.
La seconde journée a été centrée sur des ateliers d’intelligence collective pour briser nos silos et explorer la façon dont nous pourrions, en tant qu’organisation, contribuer à rendre ce monde meilleur.
Nous avons finalement bâti un protocole inédit pour nous tous autour du Défi : un dialogue entre des temps d’inspiration et d’intelligence collective qui réunissent tous les collaborateurs, et des ateliers en plus petits comités pour faire avancer concrètement des projets.
Sur la base du volontariat, nous avons créé 4 équipes de 3 collaborateurs qui, pilotées par des Eclaireurs Engage, ont pour mission de prototyper 1 ou 2 projets d’ici fin décembre.
Les autres collaborateurs sont embarqués autour de 4 temps forts – Les Conférence-Action – qui ont pour objectifs d’apporter des connaissances et de soutenir les 4 équipes dans l’avancement de leurs projets.
– Une ambition d’inspiration, de connaissance et d’action donc ?
Absolument…ainsi qu’une formidable occasion de fédérer les équipes, de construire un socle commun ! J’ai d’ailleurs été fascinée et émue par leur engouement…Cette expérience a touché leur raison et leur cœur en tant que citoyens, mais aussi éveillé la conscience de leur possible impact en tant qu’acteurs économiques au sein de notre groupe !
Clairement, cette aventure est très marquante…On peut dire qu’il y a eu un avant et un après ! Quant au futur, j’ai hâte de voir fin décembre l’éclosion de nos projets et leur mise en œuvre en 2020 !
– C’est bien le pari de l’éthique que vous faites ?
Oui, nous devons permettre à chacun de mieux concevoir et d’étendre son éthique citoyenne de la sphère privée à la sphère professionnelle, et de la mettre en cohérence. Il ne doit pas y avoir de séparation, l’éthique in business doit constituer une priorité.
Pour nous tous, le pari est d’ores et déjà réussi, chaque micro décision dans la conception, la création de nouveaux parfums, nos pratiques et process sont passées à la lecture de notre engagement !
Cette quête éthique résonne avec la recherche de sens, notre mission…Pourquoi ? A quoi cela sert-il ? Quel est mon impact ? Prendre conscience de notre rôle individuel et de la force du collectif. Se dire que nous pouvons bouger les lignes, changer les paradigmes que l’on pensait figés.
– Impliquer l’ensemble des salariés, un autre pari ?
Oui, là encore un réel challenge ! Nos marques sont puissantes, désirables, et chaque équipe y est dédiée…Aller au-delà, penser de façon plus large constitue un réel défi pour un groupe tel que le nôtre.
Il faut s’appuyer sur la force du collectif pour penser de façon plus responsable et engagée. Il faut faire confiance à la capacité de chacun à apporter son talent en favorisant la collaboration.
Cela permet de mettre du liant, de voir au-delà des cases, des fonctions de chacun. Cette mission commune qui nous lie favorise la création de valeurs partagées et développe la fierté autour de ce que nous faisons au quotidien.
– Enfin, vos futurs désirables en quelques mots ?
Garder le cap, faire vivre notre Défi et surtout matérialiser nos idées nouvelles et les faire éclore dès 2020 !
Inspirer, apprendre, agir…et impacter !

Pauline Laravoire : from India with love

– Pauline, tu travailles pour Techno India, peux-tu présenter cette grande université de Calcutta?
C’est en fait Techno India Group, un grand conglomérat du secteur de l’éducation de l’Est indien, qui regroupe un nombre d’étudiants impressionnant : environ 70 000 au total ! Les prémices de l’organisation remontent à 1985, lorsque Gautham Roy Chowdhury, le fondateur, un véritable Steeve Jobs à la bengalie, a commencé à mener des formations d’informatique dans son garage, à deux heures de route au nord de Kolkata. Nous parlons bien d’informatique en 1985 ! A partir des 5 roupies qu’il a utilisées pour imprimer quelques flyers pour faire parler de ces cours en local, l’organisation a grandi, grandi, grandi, jusqu’à devenir le colosse d’aujourd’hui : une trentaine d’écoles primaires et secondaires, et autant de campus dans l’éducation supérieure, principalement dans le Bengal Occidental mais également, de manière éparse, dans 6 autres Etats indiens. Initialement spécialisé dans les parcours ingénieur, Techno India a diversifié ses programmes dans les dernières années, en ouvrant des voies académiques en pharmacie, architecture, droit, et business. Dernier détail important : Techno India University, une des institutions sous l’ombrelle de Techno India, est la première université privée du Bengal Occidental, après l’université Visva-Bharati à Santiniketan fondée par le célèbre Rabindranath Tagore en 1921.

– Que fais-tu exactement?
J’ai déménagé en Inde et rejoins Techno India il y a un an, après un master en Développement Durable et Innovation Sociale. Je souhaitais évidemment continuer à travailler sur ces problématiques dans ma vie professionnelle. Techno India m’a offert une opportunité parfaite entre le secteur de l’éducation, qui m’attirais depuis longtemps, et le développement durable, en m’accueillant en tant que « Sustainability Director ». A ce poste, je me suis donnée pour mission de multiplier les opportunités pour nos étudiants de découvrir, apprendre, et travailler sur les enjeux sociaux et environnementaux, portant en moi la forte croyance que le système éducatif ne fait que son boulot à moitié s’il n’inclut pas sérieusement ces sujets. Depuis l’année dernière, nous avons par exemple organisé une course de Plogging (course à pied et ramassage de déchets au passage !), un hackathon fondé sur l’innovation sociale, un festival d’une journée complète célébrant l’environnement au travers de programmes éducatifs et artistiques… L’enjeu de plus long terme sera de véritablement revoir les programmes dans chaque matière pour fondamentalement y inclure ces enjeux du XXIème siècle.

– Tu développes aussi d’autres activités en parallèle, quelles sont-elles?
Ma vie professionnelle est dédiée à ses sujets à quasi plein temps. Mais effectivement je travaille au-delà du cadre de Techno India. En fait, assez rapidement, je me suis rendue compte qu’évidemment je ne pourrai pas faire la différence toute seule dans un groupe aussi grand, et dans un pays aussi grand. C’est pour cette raison que j’ai commencé à former un réseau d’organisations et de citoyens engagés sur les enjeux sociaux et environnementaux, pour créer une communication plus fluide entre les acteurs et renforcer la coopération. Nous avons nommé ce réseau Y-East, car il présente un focus géographique sur l’Est et le Nord-Est de l’Inde, souvent considérés comme plus négligés et moins développés que les autres coins du pays. C’est grâce à ces nombreux contacts formés de manière plus structurés que nous pouvons créer plus d’opportunités d’apprentissage pour les étudiants de Techno India et de la ville en général.

– Plus largement, comment favoriser l’essor du développement durable en Inde ? 
Vaste et complexe question ! Je commencerai par dire que l’Inde est déjà pleine de bonnes idées et d’initiatives (notamment celles qui tombent sous la catégorie de ‘jugaad’, ou innovation frugale), pleine de ressources, d’entrepreneurs sociaux inspirants, et de volonté pour prendre ces enjeux environnementaux par les cornes. Chaque jour, je suis impressionnée par cette quantité de belles initiatives, probablement beaucoup plus nombreuses que dans la plupart des autres pays. Je pense que le développement durable prendrait une plus grande ampleur si le secteur était mieux organisé, mieux structuré, de sorte que les organisations et citoyens sachent vers qui se tourner, à qui faire appel pour mettre en place des pratiques individuelles et organisationnelles plus responsables. La clé est aussi au niveau gouvernemental, où la volonté de changement n’est pas une priorité, et est en proie à la corruption endémique du sous-continent.

– Et pour finir Pauline, quels sont tes futurs désirables ?  
Je ne crois pas en un monde où chacun deviendrait spécialiste et acteur du développement durable. Il faut de tout pour en faire un, dit-on. Ce qui est souhaitable, en revanche, c’est d’établir un état d’esprit qui donne une importance spontanée à ces enjeux, répandu au sein même de l’éducation et de la culture du pays, comme en fond d’écran. Des réflexes et des habitudes en sourdine qui incluent mécaniquement des pratiques respectueuses de l’environnement et des autres autour de soi. Je pense sincèrement que les valeurs et l’état d’esprit rattachés aux enjeux sociaux et environnementaux sont fondamentalement bons pour la société et les relations en son sein au sens large : empathie, respect, conscience de soi et des autres, altruisme, humilité… C’est la raison pour laquelle je me penche autant sur l’éducation et l’évolution des mentalités.

Pour aller plus loin

lire ou relire Gitanjali -L’offrande lyrique- de Rabindranath Tagore, prix Nobel indien de littérature

Juliette Hamelin : explorer et transformer

Juliette, tu es Exploratrice du Défi conduit par Engage au sein de la division Parfum d’un groupe de l’industrie cosmétique, en quoi consiste-t-il ?
Le défi vise à développer une culture de l’éthique au sein de l’entreprise de façon à favoriser un modèle qui intègre les grands enjeux du XXIème siècle.
Le défi propose en alternance des Conférences-Action et des ateliers d’innovation pour faire émerger concrètement des projets.
Les conférences réunissent l’ensemble des 150 collaborateurs autour d’un temps d’inspiration porté par un acteur de l’économie durable qui partage son expérience et un temps de contribution collective aux travaux d’innovation menés par les Explorateurs.
Les ateliers d’innovation sont organisés en 4 groupes de 4 personnes, 3 Explorateurs de l’entreprise et 1 Explorateur Engage. L’objectif est de challenger les pratiques de l’entreprise au regard des enjeux éthiques et d’imaginer des solutions concrètes qui tiennent compte de ces enjeux. Les groupes s’inspirent en partie du processus de design thinking à la différence fondamentale près qu’il ne s’agit pas de faire de l’empathie client mais de l’empathie planète !

Etre Explorateur Engage, cela consiste en quoi ?
L’Explorateur Engage est là pour soutenir le groupe dans toutes les phases qui conduisent à l’émergence du projet. Il challenge les propositions, nourrit les échanges par des ressources, des exemples de pratiques en lien avec les enjeux éthiques et veille au respect du processus défini pour que le travail débouche sur de l’innovation concrète et transformatrice. Il joue un rôle de vigie. Il fait aussi le lien avec certains Eclaireurs de l’ENGAGE University, qui peuvent enrichir nos réflexions, nous apporter leur expérience.


Qu’est-ce que tu retires de cette contribution ?
Tout d’abord je suis convaincue que l’entreprise est un acteur central de la transition écologique. De même que le consommateur doit agir en citoyen, l’entreprise doit investir sa responsabilité politique au sens de sa contribution à la chose publique. La loi Pacte prend d’ailleurs source dans cette conception de l’entreprise comme partie prenante de la cité.
C’est pour challenger et accompagner les entreprises sur ce rôle que j’ai choisi de monter mon activité de conseil. Etre Explorateur Engage me permet de servir cette ambition.
Etre Explorateur Engage me permet aussi d’évoluer au sein d’un collectif nourrissant, par la qualité des Éclaireurs mobilisés, par les interactions avec les autres Explorateurs, ou encore par l’émulation de Bright City ou encore par l’accès aux formations très pertinentes proposées par Engage University. Etre Explorateur, c’est évoluer dans un contexte porteur de sens, contributif au bien commun, apprenant et inspirant. Ce serait dommage de se priver !

Quel est ton futur désirable ?
Mon futur désirable est un monde de coopération où les interactions humaines sont positives, génératives et inclusives : positives au service d’un projet commun, génératives d’émergence, de résilience et de solidarité et inclusives de chacun dans sa singularité. Le tout autour d’une bonne bière, chti oblige !

Pour aller plus loin ?

En quelques heures | lire ou relire ‘Impliquez-vous’ dialogue sur l’éthique et l’esthétique entre le philosophe Edgar Morin et l’artiste Michelangelo Pistoletto

En plusieurs heures ou plusieurs jours | S’impliquer dans un Défi ENGAGE

En quelques jours | Rejoindre l’ENGAGE University

Guy-Philippe Goldstein : le défi éthique

Pourquoi l’éthique est-elle si fondamentale aujourd’hui?
Je commencerai par donner une vision personnelle de l’éthique : celle d’une approche qui se fonde dans la pensée de John Stuart Mill, et qui cherche à déterminer les impacts des actions de chacun pour le bien commun, au-delà de tout a-priori moralisant (les économistes parleraient d’externalités positives ou négatives).

Cette éthique est fondamentale aujourd’hui car la main de l’homme accélère la transformation de son environnement écologique ou social. Et nous risquons de détruire de manière catastrophique et rapide ce bien commun si, justement, nous ne nous posons pas la question éthique à chaque fois que nous agissons. Pour dire les choses de manière simple, c’est une question de survie. Elle est aujourd’hui portée directement par les fonds de pensions qui investissent sur les durées longues lorsqu’ils portent les futurs retraites des employés publics ou privés. Or, c’est dans ces durées longues qu’ils observent désormais les impacts catastrophiques sur le bien commun – et par construction, le marché ! – qu’il s’agisse de l’augmentation de catastrophes naturelles avec le risque environnementale, ou même le surgissement du risque politique, jusque là limité aux pays émergents et qui atteint les pays avancés via l’irruption des colères populistes. En parallèle, une nouvelle classe de la population, les moins de 25 ans, ceux qui ont compris que les générations du Baby boom étaient en train de détruire leur propre futur, sont réellement entrés en révolte. Et à la différence des générations du Baby boom qui s’étaient lancés dans des combats idéologiques qui parfois leur faisaient côtoyer en réalité les pires totalitarismes, les moins de 25 ans, et en particulier les femmes, exigent d’elles/d’eux une action concrète, pratique, et souvent ancrés dans de nouveaux modes de consommation. Elles/Ils sont les vrais adultes en réalité, auprès desquels les plus âgés, dont je fais parti, devraient apprendre.

Est-ce un chemin individuel ou collectif?
Les deux, car certains enjeux passent par une action individuelle (par exemple les choix de consommation); d’autres par des formes collectives qui peuvent aller de l’association, ou du travail en entreprise repensé dans un cadre éthique, à l’action politique – nécessaire quand il s’agit de penser la réglementation ou de peser sur les choix d’équipements collectifs. Ce dernier point est particulièrement vrai pour les questions énergétiques fondamentales que pose le dérèglement climatique.

On sent que les entreprises – certaines entreprises – sont à un tournant; comment les mener vers l’étique, vers ce chemin de l’éthique?
Il est important que la gouvernance de l’entreprise comprenne ce tournant – ne serait-ce que parce que c’est celui que prend aujourd’hui de nombreux fonds de pensions, et les clients les plus jeunes qui constituent la base de clientèle de demain. On pourrait aussi parler des jeunes talents d’aujourd’hui qui constituent un autre moyen de pression sur l’entreprise. Pour les mener ensuite à l’éthique, il me semble qu’il faut à la fois développer des principes simples et une évaluation objective de la démarche, évoluant dans le temps, et communicable à tous, parties prenantes internes mais aussi externes; et surtout libérer la parole et la créativité de l’ensemble des collaborateurs afin d’accélérer cette transition éthique qui ne peut fonctionner que si elle est portée par chacun. Ce mouvement n’a de sens qui si tous agissent de concert, tout autant acteur et responsable de cette transformation.

Cette ambition, souhaitable, est-elle compatible avec les impératifs de marché, de rentabilité?
Très précisément. Il y a désormais, comme je le disais plus haut, une pression nouvelle des investisseurs de long terme ainsi que des jeunes consommateurs ou du jeune talent. Certes l’entreprise à très court terme pourrait être légèrement moins performante, en raisons de nouveaux investissement et modes d’actions; mais à moyen ou long terme, elle sera plus résiliente et plus en phase précisément avec son marché. Il ne s’agit pas d’un coût mais d’un investissement.

Toi qui travailles beaucoup sur l’imaginaire et la prospective, quels sont tes futurs désirables?
En relisant la préface de Huxley à son célèbre roman de science fiction « Le Meilleur des Mondes », préface écrite 25 ans après la première édition, je suis tombée à ma grande surprise sur une vision proche de la mienne : celle d’un monde assez égalitaire tout en laissant libre cours aux aspirations de chacun. Où chacun est considéré avec l’exact même statut. Où chacun est tourné vers l’amélioration du bien commun et partage ses idées nées dans l’imagination et la raison critique, soutenues par de nouveaux outils d’explorations qui les rendent à la fois plus vastes et plus collectives. Un monde de vérité et de paix, bien sûr, où la civilisation pourra prospérer. Un monde d’artistes et de scientifiques, où chacun est aussi un peu juge et chacun a dirigé, dirige ou va diriger un projet temporaire. Ce monde-là est peut être plus proche qu’on ne le pense.

En quelques jours | Lire le dernier livre de Guy-Philippe Goldstein – 7 jours avant la nuit

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Arup Ghosh : ce que nous pouvons nous apporter

Arup Ghosh a créé la Tomorrow’s Foundation il y a près de 30 ans à Calcutta. Partenaire de la création d’ENGAGE India, il s’emploie aujourd’hui à créer des liens entre nos deux régions. 

You are the co-founder of the Tomorrow’s Foundation, partner of ENGAGE in India, could you tell us more about it?
I, along with my brother Swarup, created the Tomorrow’s Foundation about 29 years ago with the blessings of Mother Teresa.
The main objective being to cater to the needs of underprivileged children and youth in the field of education Livelihoods through a life cycle approach. The main pillars being education, child protection, disability and skills Livelihoods. Through this long journey we have impacted more than 35,000 children and youth.

What are the more pressing issues for India today?
As per the world Economic Forum Report by 2030, India is poised to become the third largest economy, which will represent both opportunities and challenges.
In coming decades, consumption growth and the Fourth Industrial Revolution will create tremendous opportunities in the emerging Indian market.
3 Pressing challenges are certainly ahead :
1. Skills development and employment for the future work force. As 10-12 million working age people will emerge in India over the next decade.
2. Socio economic inclusion of rural India.
3. Health and Sustainable future.
New health concerns, urban centres grappling with high rates of congestion air, water and waste pollution are undermining the well being of Indian citizens.
To sustain future growth, business and policy makers must address these challenges together to find solutions.
The country will urgently need young dynamic conscious leaders.

What do you think ENGAGE can favorise in India ?
Engage university founded in 2015 aims at empowering future leaders by developing their knowledge of the 21st century challenges and their mastering of the necessary soft skills.
Both private and public sectors have a major role in this upcoming evolution and need therefore to hire next generation conscious leaders. India really needs that.
Plus top of it India must quickly learn from the developed nations the various knowledge and skills to address their challenges.

Do you wish to create more links between India and Europe?
In order to have an inclusive world, I think the time has really come to share and build bridges between countries and continents.
Developed nations like Europe can share the best practices while emerging countries can share frugal innovations, etc.
India being one of the biggest democratic country in the world also has a great treasure of wisdom and knowledge on spirituality which must be shared.
The différent cliches which India still holds today must be broken so that she can encompass the other developed nations for mutual benefits at all levels.

You participated to the programmation of the Indian Festival. Tell me more…
Modern India is a great mix of old traditions plus new cutting edge technology, innovation, etc.
This festival will try to show the various facets of classical musics which varies from one state to another. Renowned artists will try to showcase this mosaic of different forms of art and culture.
It will try to create bridges to inspire more people in Europe and nourish their curiosity.
Live it and feel it …..

One world to describe our desirable futures ? 
Samata sarvabhutesu etad muktasya laksanam 😉 …which means…
Equality in all beings, this is the sign of Freedom.

Namaste 🙏

Notre impératif : prendre soin des autres et du vivant

Après avoir travaillé pendant 10 ans dans la RSE pour de grands groupes, Nelsina Da Silva est aujourd’hui Exploratrice du Défi sur le Vivant et suit plusieurs programmes à l’ENGAGE University.  

– Tu as choisi de t’engager dans le Défi sur le vivant, peux-tu nous dire en quoi il consiste et pourquoi tu as choisi de le rejoindre ? Pourquoi maintenant ?
Le Défi que nous développons en partenariat avec la Fondation Nicolas Hulot consiste à replacer l’économie au service du vivant. Concrètement, le premier projet qui en émane vise à accompagner des entreprises dans leurs transformation afin qu’elles aient un impact positif sur la biodiversité. Nous nous appuyons pour cela sur les connaissances et les compétences des Explorateurs et des Intervenants-Eclaireur.euse.s de la communauté ENGAGE. J’ai connu le Défi lors de la première Conférence-Action de janvier, les interventions et le sujet m’ont inspirée ! De très nombreuses entreprises doivent revoir leur modèle, leur mode de production…Elles doivent limiter leur impact sur le climat et la biodiversité de toute urgence. Alors, ce que propose Engage est fondamental. Rejoindre ce Défi a coulé de source, mais au-delà du sujet, les hommes et les femmes rencontrées sur ce Défi m’ont motivée : nous avons en très peu de temps réussi à créer une telle synergie humaine ! Je me suis beaucoup impliquée sur ses premières étapes à un moment de ma vie où j’avais justement envie de me challenger et de découvrir d’autres manières de travailler.

– Quel sens prend cet engagement pour toi ?
Celui de répondre à un enjeu incontournable pour le monde dans lequel nous vivons. A mon sens, le système doit changer. Participer à une action concrète pour l’entreprise au moment où la biodiversité s’épuise est un impératif.

– Concrètement, qu’est-ce que cet engagement t’apporte ?
Cet engagement m’apporte de nouvelles inspirations, me permet de développer des compétences et surtout je m’amuse à co-travailler avec dynamisme et bienveillance. Quand je m’engage, généralement, je le fais totalement ; avec ce Défi, je me suis dépassée, j’ai osé, et surtout je ne suis jamais seule, nous sommes une équipe solidaire et très unie.  Ce Défi est une belle découverte et expérience dans mon chemin de vie personnel et professionnel.

– Alors que l’urgence des enjeux de biodiversité a encore été clairement exprimé dans le dernier rapport alarmant de l’IPBES, penses-tu que nous avons les moyens de changer les choses en profondeur ? Comment ? Nous avons définitivement les moyens de le faire et surtout de nous préparer à l’après-changement. Mais pour cela, nous devons toute et tous faire notre part du colibri maintenant, individuellement et collectivement, les citoyens, les entreprises, les associations et bien sûr les états. De nombreuses propositions ont été faites, de nombreuses actions sont en cours ; depuis la fin d’année 2018, nous sommes chaque fois plus nombreux.ses à nous mobiliser. Il ne faut rien lâcher. Je peux céder, parfois, à la démotivation, mais cela passe vite car j’ai conscience des enjeux et parce que surtout, je ne suis pas seule, mais au sein d’une communauté.

– Après une expérience dans la RSE, dans la grande distribution, tu suis plusieurs programmes de l’ENGAGE University, pourquoi ? Qu’y trouves-tu ?
J’ai suivi la formation « Se saisir de l’Intelligence collective » : un outil à mes yeux indispensable car nous ne ferons rien sans nous relier. Une expérience très forte durant deux jours, autour des notions d’ouverture, d’écoute, de non-jugement, de bienveillance et surtout des outils pour passer à l’action. Je suis actuellement le programme « Transformations » : je suis objectivement  bluffée par sa qualité, par la façon dont les sujets sont abordés, par la qualité des Intervenants-Eclaireurs. Ces deux programmes me bousculent. Même si j’évolue dans l’univers de la RSE et  que je m’engage depuis longtemps sur le chemin de la sobriété heureuse, je me rends compte aujourd’hui que j’en avais besoin. Ces programmes sont très complémentaires et enrichissent mon moi, mon émoi. J’en sors grandi, plus ouverte, plus décidée, plus consciente encore. Elles sont indispensables à mon sens pour les personnes et pour les organisations.

– Que représente pour toi La communauté Engage ? Quelles sont les valeurs qu’elle porte ?
Entre le Défi sur le Vivant, les formations à BrightCity, les autres Conférences-Actions auxquelles j’assiste et les habitant.e.s de BrightCity, je vis des moments incroyables avec les Engagé.e.s. de tous âges et d’expériences diverses. Beaucoup de ces rencontrent m’inspirent et me font objectivement du bien, les échanges sont riches et toujours bienveillants. Je rencontre des personnes passionnées, motivées, attachantes, parfois déboussolées, comme je peux l’être de temps à autre ; nous avons des valeurs et des engagements communs qui nous rassemblent. Nous prenons soin les uns des autres et j’ai pu tisser avec certains des liens très forts.

– Enfin, un mot pour définir les futurs désirables auxquels tu crois ?
Impossible Jérôme de tout résumer en un seul mot ! Comme pour la biodiversité « la vie dans ce qu’il y a de divers »…. les futurs désirables auxquels je crois comportent beaucoup de diversité : bienveillance, empathie, résilience, respect, changement de paradigme, de système… POUR APPROFONDIR

En 2 jours | Suivre le programme ‘Se Saisir de l’intelligence collective’ de l’ENGAGE University

En 4 soirées | Suivre le programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes’ de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Favoriser l’émergence d’un leadership conscient

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en Leadership.  Passionné par le développement, l’entrepreneuriat social et l’impact, il se focalise sur l’émergence du leadership nécessaire à nos transitions et à l’accompagnement des leaders capables de faire naître un monde plus harmonieux
Il intervient notamment au sein du prochain programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes à l’ENGAGE University.

Après avoir exercé de nombreuses responsabilités managériales, à la tête d’entreprises ou d’ONG, comment définirais-tu ton métier aujourd’hui?Mon métier consiste à accompagner les transformations : individuelle, organisationnelle, et sociétale. Je suis coach, formateur, et thérapeute et j’aime relier ces trois types de transformation. 

Transformer nos organisations, c’est donc principalement nous transformer nous-mêmes? Et transformer la façon dont nous nous relions, donc nous faisons communauté? C’est ça oui. Tout part de l’intérieur, de soi, de l’instant, comment on est maintenant, dans le moment. Cultiver une présence à soi consciente permet d’être présent à ce moment, puis à l’autre, et au monde. C’est ce sur quoi je tente de porter mon attention et mon intention dans mon travail. J’aime accompagner cette émergence, pour permettre aux personnes et à leurs systèmes de grandir en conscience, pour devenir plus responsables, « engagés » au monde.

Les entreprises jouent-elle le jeu de la transformation? Comment faciliter le mouvement? De la même façon, tout est relié au potentiel de conscience de leurs dirigeants ou acteurs. Chacun(e) dans l’organisation peut être leader. Encourager, sensibiliser, accompagner en co-créant cet espace de présence d’où tout peut émerger peut faciliter, mettre en  mouvement la co-opération, collaboration, co-création, en confiance. Les entreprises ont une âme lorsque leurs acteurs incarnent leur présence de manière consciente. Alors, elles peuvent se relier à une raison d’être, une mission, devenir engagées pour générer richesse et impact positif pour le monde.

Quels sont les penseurs qui t’influencent le plus aujourd’hui dans ton approche?Plus que de penser le monde, je suis inspiré par les personnes qui s’y connectent pour le sentir, s’y relier, pas forcément uniquement par la pensée, mais aussi par toutes les formes de notre intelligence humaine.Ce sont des hommes et femmes qui agissent et m’inspirent autant par leur être, leur présence, que leur faire. La jeune génération inspirée et consciente d’entrepreneurs sociaux engagé(e)s dans le monde entier. Les femmes qui incarnent la force Yin de manière courageuse dans notre monde si Yang et nous accompagnent pour nous relier aux sagesses traditionnelles ou plus contemporaines. Parmi les penseurs investis dans la recherche-action, Otto Scharmer au MIT et les communautés qui s’organisent autour du Presencing Institute dans le monde.

Tu as vécu et travaillé en Inde, dans lequel ENGAGE se développe aujourd’hui, que pouvons-nous nous apporter mutuellement?Oui j’ai vécu en Inde plus de 16 ans en y étudiant, cherchant, travaillant comme diplomate, dirigeant d’entreprise, acteur engagé dans un trust, entrepreneur, dans plusieurs géographies du sous continent mais avec comme base Ahmedabad, Bombay puis Bangalore principalement. Je suis prêt à aider Engage à se développer en Europe et aussi en Inde via Tomorrow Foundation https://www.tomorrowsfoundation.org/ que j’accompagne depuis 2 ans, en co-créant ensemble des contenus, modes d’intervention, en reliant nos réseaux. 

Enfin, un dernier mot pour qualifier tes futurs désirables, tels que tu aimerais les voir éclore? Je pense à un de mes films préférés, Contact, dans lequel Jodie Foster qui incarne une scientifique américaine travaillant sur le programme SETI de la NASA est interrogée par un jury américain pour être sélectionnée et partir dans une machine que les US viennent de construire à partir d’un plan reçu de l’espace, pour partir dans un voyage à travers le temps et l’espace… On lui demande : « si vous rencontriez ces extra-terrestres dont vous cherchez à prouver l’existence, et qui seraient liés à Vega, quelle question leur poseriez-vous? »…. Elle réfléchit un instant et dit : « comment avez vous fait pour évoluer ? comment avez vous survécu à votre adolescence technologique ? ». Cela m’amène à me concentrer non pas sur la technologie, qui est là, les solutions sont disponibles… mais sur l’émergence de la conscience nécessaire au niveau planétaire pour réussir nos transitions et réaliser notre plein potentiel en tant qu’humains. Donc c’est un futur dans lequel nous avons réussi à identifier et incarner de manière pleinement consciente ce qui nous rend humain.

POUR APPROFONDIR

En quelques minutes | découvrir la U-theory d’Otto Scharmer

En 4 soirées | Suivre le programme Développer des entreprises éthiques et inspirantes de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Karine Jacquemart : le citoyen comme levier

Karine Jacquemart est aujourd’hui directrice de Foodwatch France après avoir été notamment directrice du plaidoyer de Greenpeace. Intervenante Eclaireuse, elle anime les ateliers mobilisation à l’ENGAGE University et conseille les explorateurs de nos Défis dans le cadre de campagnes de plaidoyer.  

– Quel est ton métier et celui de Foodwatch? 

Je suis directrice générale de l’association foodwatch France, créée en 2014, que je développe avec une petite équipe de 5 personnes et le soutien de nos sympathisants. Engagée pour défendre transparence et droits de l’homme, notamment sur les questions de droit à l’alimentation, je dirige des projets internationaux dans le secteur associatif depuis plus de 17 ans, de l’humanitaire à Greenpeace.

Foodwatch est un contre-pouvoir citoyen 100% indépendant qui milite pour plus de transparence et pour une alimentation saine pour tous. Face aux manipulations des lobbies, nous enquêtons, lançons l’alerte, mobilisons et poussons responsables de l’industrie agroalimentaire et responsables politiques à changer leurs pratiques. Les effets de la malbouffe sur la santé ne sont malheureusement plus à démontrer et comment accepter que les produits alimentaires contiennent encore autant de résidus de pesticides, d’aditifs controversés, de nanomatériaux et autres perturbateurs endocriniens ?!  Il est temps d’agir, ce que fait foodwatch en France et en Europe.

– Sens-tu que la prise de conscience progresse, du côté citoyen, du côté des entreprises? 

Absolument. Du côté citoyen, on sent bien que les gens en ont ras-le-bol du règne du marketing et des lobbies qui bafouent leurs droits et leur santé. Quand on dévoile publiquement les résultats de nos enquêtes et qu’on propose aux gens des moyens de se mobiliser, ils sont de plus en plus nombreux au rendez-vous. Les citoyens ont compris qu’il est possible de faire changer les choses, mais seulement si nous agissons ensemble pour être plus forts. Cette mobilisation collective nous donne d’ailleurs de belles occasions de recréer du lien social, du sens aux actions communes.

Quant aux entreprises, il y a encore un fossé flagrant. D’un côté elles sentent bien que la demande des consommateurs.trices se tourne de plus en plus vers des produits plus naturels, sans pesticides etc. et certains cherchent déjà à adapter en partie leur offre. Mais de l’autre côté persiste le poids de certains géants de la malbouffe qui inondent le marché de produits transformés souvent trop sucrés, trop gras, trop salés, et bloquent tout projet pour mieux protéger les consommateurs.trices, comme celui du logo nutritionnel Nutri-score. Sans les y forcer, ces mastodontes continueront en toute impunité. Mais nous sommes depuis en plus nombreux à incarner David contre Goliath et les choses changent !

– Pour quels résultats concrets?

Il y a un premier impact à court terme : par exemple plusieurs marques ont changé leurs emballages ou leurs recettes suite à des pétitions lancées par foodwatch dans notre campagne Arnaque sur l’étiquette, six grands distributeurs se sont engagés à supprimer les huiles minérales MOAH– des dérivés d’hydrocarbures- de leurs produits alimentaires suite à des tests effectués par foodwatch en Europe,  le dioxyde de titane, un additif dangereux pour la santé, va être suspendu en France.

Mais certains combats demandent une détermination et une mobilisation dans le temps. C’est le cas par exemple du glyphosate, dont le feuilleton n’est pas fini pour en obtenir l’interdiction… et avec lui la question plus large des autres pesticides.  C’est aussi bien sûr le cas des accords de libre échange qui menacent notre démocratie. Les enjeux sont nombreux.

Mais ce qui est sûr, c’est qu’un des premiers résultats est que les actions de foodwatch et la mobilisation citoyenne ont envoyé un signal très fort à l’industrie agroalimentaire et aux responsables politiques : nous vous observons et nous allons vous forcer à prendre des mesures. Et ils le comprennent.

– Les enjeux liés à l’alimentation sont fondamentaux. Comment pourrions-nous accélérer l’évolution des pratiques?

La prise de conscience des citoyen.ne.s, leur mobilisation, leurs choix par leurs actes d’achat sont autant de leviers. Mais pour vraiment protéger de la malbouffe et de ses effets désastreux, il faut qu’il y ait des règles du jeu claires et contraignantes pour l’industrie, pour que les produits alimentaires soient plus sains, quelque soit la marque. Cela signifie que c‘est aux autorités publiques de renforcer la règlementation. foodwatch pousse depuis un an par exemple pour l’interdiction de la publicité et du marketing qui ciblent les enfants pour les produits  trop sucrés, trop gras, trop salés – 1 enfant sur 6 en France est en surpoids ou obèse !-. De nombreux député.e.s soutiennent cette idée, mais le gouvernement bloque sous prétexte qu’il vaut mieux s’appuyer sur des engagements volontaires des entreprises.

Nous n’allons pas lâcher. Nos enquêtes et campagnes mettent la pression sur les industriels et sur les décideurs politiques. Plus nous sommes nombreux, plus nous pourrons accélérer ces changements.

– Tu interviens à ENGAGE University, notamment dans le programme Transformation, dans lequel tu partages tes techniques de plaidoyer, pourquoi?

Parce que je suis convaincue du pouvoir que nous avons, chacun.e et surtout ensemble, si nous agissons et nous mobilisons dans un sens commun. Je ne compte plus le nombre de personnes que j’ai rencontrées qui souhaitaient agir, contribuer à une société plus juste mais étaient paralysées car elles ne savaient pas par où commencer. Engage University est une belle opportunité de réunir ces forces vives, de les outiller et de recréer du vivre ensemble. Et surtout de l’AGIR ensemble dans le cadre des Défis que nous lançons avec ENGAGE Action.

– Un mot, une phrase pour décrire ton envie pour le futur? 

L’intérêt général : c’est tellement essentiel aujourd’hui de garder ce cap en tête par opposition aux lobbies que nous combattons et qui ne défendent la plupart du temps que des intérêts particuliers, au détriment des citoyen.ne.s, des biens communs, de la planète.

Nous avons besoin d’un nouveau contrat social, étendu à toute l’Europe bien sûr. Les risques de replis sont omniprésents. Ils doivent nous motiver plus que jamais pour agir, chacun à sa façon, et ensemble.

POUR APPROFONDIR

En quelques minutes | découvrir Foodwatch

En plusieurs jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Benoît Raphaël : j’ai besoin d’être bousculé

Benoît Raphaël, spécialiste des médias, est le fondateur de Flint, IA qui nous aide à sortir de nos bulles informationnelles. Benoît, nouveau Bright Citizen, est intervenant à l’ENGAGE University dans le programme Transformation. 

– Tu viens de t’installer à Bright City, pourquoi? Qu’y cherches-tu? Qu’y trouves-tu?

Je cherchais un lieu pour installer l’école des robots Flint, où je me sente chez moi mais qui fasse aussi partie d’un projet plus large et collectif, où je pourrais croiser des personnalités inspirantes, des projets ou des organisations parfois très éloignées de ce que je ferais, mais qui partageraient la même énergie. Je voulais croiser de gens qui auraient d’autres métiers, d’autres approches, artistiques, scientifiques, politiques, technologiques… et qui me sortiraient de ma bulle. Je cherchais aussi un lieu vivant, ouvert, convivial, où je puisse organiser des événements, faire se croiser des communautés différentes.

– Et quelle résonance avec ENGAGE et l’ENGAGE University ?

L’envie de construire un futur positif, parce que même si je fais partie des optimistes, l’état du monde me fait un peu flipper. Je ne suis pas vraiment un militant, plutôt un créatif qui a envie de faire avancer les choses sur la base de valeurs mais surtout jamais sur des idées reçues ou des parti-pris. C’est ce que je retrouve chez Engage : c’est la différence qui nous enrichit. Un carrefour d’idées, d’approches et de pratiques très différentes, qui n’oublient jamais le pouvoir disruptif de l’art et de la fête.

– Comment cela s’inscrit-il dans le projet que tu portes, Flint ?

L’objectif de Flint est de nous rendre plus autonome face à l’information et face aux algorithmes, qui façonnent notre rapport à nous-même et aux autres. C’est une école pour robots, mais aussi une école pour humains. Flint s’inscrit donc parfaitement dans le cadre de ce campus en construction qu’est Bright City.

– Finalement, de quoi avons-nous besoin aujourd’hui, en tant qu’individu, en tant que société?

Sortir de notre bulle avant tout, reprendre le contrôle de notre vie, vivre selon nos valeurs, nos rêves et nos intuitions profondes, ne pas avoir peur de la contradiction ni de la complexité, sans pour autant céder au relativisme. Et puis, surtout beaucoup d’amour, s’occuper des gens qu’on aime et qu’on respecte.

– Un mot pour exprimer ton état d’esprit?

Je suis convaincu que l’on ne s’accomplit qu’en acceptant de se remettre en question sans jamais lâcher ses convictions. J’ai envie de faire le pari de l’humilité et de la bienveillance. Je suis venu ici pour être bousculé mais aussi pour passer du bon temps !

POUR APPROFONDIR

En quelques minutes | découvrir Flint

En 2 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

Emmanuel Delannoy : faire rentrer l’économie dans la biodiversité

Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant

Olivier Michelet : le temps de l’intuition et des utopies

Olivier Michelet, sociologue, travaille sur les grandes évolutions sociologiques et a fondé Sens&Signes il y a 15 ans. Facilitateur en process d’innovation et conférencier, il développe différents outils de prospective pour de grandes entreprises ou instituts d’études. Passionné par les utopies et la place de l’intuition dans nos sociétés, il intervient à l’ENGAGE University au sein du programme Transformation.

– En tant que sociologue, comment analyses-tu les ressorts de la crise que traverse notre société ? 

Bien que beaucoup ait déjà été dit à propos des gilets jaunes, difficile de s’en décentrer complètement pour répondre à cette question.

Certes, il est facile de donner le tiercé gagnant après la course, néanmoins, force est de reconnaître que cette crise (que l’on peut, d’ores et déjà évaluer comme une crise majeure de société) était tout à fait prévisible. Principaux signes avant-coureurs ?

Dans la forme, les mouvements Nuit debout et zadistes, qui, au-delà de leurs spécificités auguraient, à leur manière, de nouvelles formes de mobilisation (spontanéité, authenticité, refus d’organisation, de médiatisation et de personnalisation…) et dont il était illusoire de penser que répression vaudrait résolution. Au final, les leaders auto-désignés du mouvement ont réussi à faire la preuve, au-delà de leur maîtrise dialectique incontestable, d’une nouvelle façon de parler la politique, rendant définitivement inaudibles les registres convenus de la classe politique en place, que l’on avait pourtant cru un temps rénovés.

Et, dans le fond, on a été tenté de limiter d’abord, les causes de mécontentement à un simple problème de fiscalité, cédant à la tendance actuelle à assimiler politique et expertise comptable. Peu à peu, le discours du mouvement s’est structuré, refusant le piège de l’opposition binaire : problématiques environnementales-économiques (d’après la fameuse expression de Nicolas Hulot, « concilier fin du mois et fin du monde »), pour « s’idéologiser » autour de la convergence des symptômes : crise environnementale, crise du système néo-libéral et crise de la démocratie. Cette inflexion a contribué à assurer la sympathie du mouvement dans l’opinion publique et à préparer le terrain d’une possible coagulation des revendications.

– Tu travailles beaucoup sur les utopies, la société actuelle en manque-t-elle ?

Je ne parlerai pas de manque mais d’aversion immédiate et spontanée à l’utopie : aujourd’hui, évoquer l’utopie et à fortiori se réclamer de la longue et riche tradition du courant utopiste (profondément ancré dans la culture française) apparaît incongru, pour ne pas dire totalement disqualifiant, tant ses valeurs se situent en complet décalage avec les valeurs dominantes de notre époque et le nouveau credo : pragmatisme, efficacité, rationalité, rentabilité…

Le mot lui-même pâtit d’un incroyable glissement sémantique, qui l’assimile désormais à de la « rêverie irréaliste, irréalisable », voire irresponsable !

Pourtant, si l’on remonte aux origines, Thomas More, inventeur du mot « utopie » et initiateur du courant utopiste moderne, fut chancelier d’Angleterre et donc, pas seulement un doux rêveur, naïf et déconnecté des réalités de son temps. Plus près de nous, le courant scientiste du XIXème siècle qui a soutenu l’accession de la France à la modernité, son développement industriel et la période des grands travaux d’infrastructure était profondément imprégné des idées de l’utopiste Saint-Simon, elle-même en lien avec les valeurs de progrès du « Siècle des Lumières ».

Récemment, l’utopie fut aux sources du développement d’Internet et Internet, lui-même est aussi source d’utopies (Wikipédia, crowfounding, civic techs…). Enfin, notre époque « disruptive » et en quête de transformation foisonne de réalisations concrètes d’inspiration clairement utopique, que nous ne savons pas toujours discerner.

Nicolas Hulot concluait son récent passage à « l’Emission politique » par ces mots « Le temps de l’utopie est décrété ! »

– Comment finalement ré-enchanter notre avenir ? L’imagination, l’intuition, semblent centrales dans ton discours. 

Quand on me parle d’avenir, je réponds présentisme : notre rapport au temps est de plus en plus inscrit dans un présent indépassable. Pour le dire vite, dans les sociétés traditionnelles basées sur la transmission par les anciens, c’est le passé qui était valorisé, le futur n’étant envisagé que comme répétition programmée du passé. Dans les sociétés modernes, alors animées par les valeurs de progrès, c’est le futur qui devient porteur de tous les espoirs, le passé obscur et obscurantiste étant à dépasser. Après les cataclysmes du XX ième siècle (guerres mondiales, Shoa, périls atomiques et désormais, impasse environnementale…) les valeurs de progrès ce sont effondrées, ouvrant sur ce que certains ont appelé la post-modernité. Enfin, après la Chute du Mur, on s’est mis à croire à une « fin de l’histoire », marquée par une suprématie indépassable du modèle de démocratie libérale (démocratie + néo-libéralisme).

Quoi qu’il en soit, après société de consommation ou autre société de communication, il semble bien que nous soyons désormais dans la société de l’innovation : nous vivons désormais dans un présent éternel, rythmé par une profusion quotidienne d’innovations technologiques disparates. L’innovation s’avère fortement addictive, mais ne suffit pas à projeter un avenir désirable, ni même porteur de sens. Et récemment les thèses de la collapsologie viennent encore affecter toute possibilité de projection dans le futur. Le progrès est mort, le futur ne vaut guère mieux, place désormais aux utopies concrètes d’aujourd’hui et peut-être, d’après !

– Quelles lectures nous conseillerais-tu, pour nous aider à déchiffrer cette grande complexité ?

Je me dois de citer mes sources : « Présentisme et rapports d’historicité » de François Hartog, qui sous-tend ma réponse précédente. Autre inspiration, Christopher Lasch et notamment son ouvrage prémonitoire : « La culture du narcissisme », datant de 1979 ! Enfin, le récent livre « Happycratie » de Eva Illouz et Edgar Cabanas, qui revisite le courant de la psychologie positive, dont on découvre avec le recul, l’effet lénifiant, anesthésiant, voire carrément aliénant.

– Des raisons de garder vivace en nous l’envie d’agir ?

Le thème de l’intuition que j’ai commencé d’approfondir récemment (et dont je suis loin d’avoir fait le tour !) et qui me passionne par la perspective ouverte sur le développement d’un potentiel individuel jusqu’ici largement sous-exploité. Face au danger annoncé de l’I.A., il se pourrait bien que les facultés intuitives constituent le dernier périmètre de résistance de l’humain, face à la prolifération technologique.

Enfin, j’ai tendance à voir notre époque actuelle, de remise en question profonde et essentielle, comme une répétition de la révolution de 68, qui avaient alors révélé de façon incontestablement prémonitoire tant des problématiques  actuelles. Alors, est-ce un effet d’âge ? A travers ceux que j’ai la chance de côtoyer, je fonde une grande confiance dans cette jeune génération (la génération Y, pourtant si souvent décriée), pour réussir, quand leurs aînés ont échoué à concrétiser durablement l’ensemble des aspirations et les utopies, qui avaient alors émergées.

POUR APPROFONDIR

En 1 jour | Lire Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

En 3 jours | Lire Les Utopies réalistes  de Rutger Bergman

POUR AGIR

En quelques heures | Visiter l’écosystème Darwin à Bordeaux

En 10 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

 

Amandine Lebreton : l’information scientifique pour provoquer l’engagement

Depuis 10 ans, Amandine Lebreton travaille au sein de la Fondation pour la Nature et l’Homme pour métamorphoser notre modèle de société. Ingénieur agronome, elle dirige aujourd’hui le pôle Scientifique et Technique de l’organisation créée par Nicolas Hulot. Le pari de la FNH ? Démontrer que les solutions existent et favoriser le changement des comportements individuels et collectifs, en s’appuyant sur l’information scientifique la plus complète et objective. 

Elle co-animera la conférence du 5 décembre qui introduit les enjeux de biodiversité du Défi « Replacer l’Economie au Service du Vivant ».  

Pourquoi un défi sur la biodiversité aujourd’hui ?

La biodiversité est encore et toujours la grande oubliée des enjeux environnementaux alors même qu’elle est le socle de notre vie, le substrat de notre économie et même notre assurance majeure face au changement climatique ! La preuve, une COP biodiversité se tient actuellement en Egypte et personne ne le sait…

On parle de chute de la biodiversité, qu’est-ce que cela signifie concrètement en France ?

Les espèces disparaissent et les milieux se dégradent à toute vitesse. En France, c’est 30 % des oiseaux qui ont disparu de nos campagnes en 15 ans et 80 % des insectes en Europe. Cette perte de biodiversité est la conséquence d’activités humaines destructrices qu’elles soient agricoles ou industrielles. Parmi les causes majeures, nous retrouvons également l’artificialisation des sols : un département français disparait tous les 7 à 10 ans en France sous les constructions de routes, de parkings, d’habitations… Dans ces conditions, comment retrouver une dynamique globale et mettre en place des corridors écologiques fonctionnels ?

N’est-il pas trop tard ? Peut-on encore réparer ce qui a été si fortement maltraité ? Est-il possible de reconstruire ?

Comme disait Robert Barrault, la biodiversité c’est le tissu vivant. Et il est d’une incroyable résilience… jusqu’à un certain point. Nous avons atteint des seuils gravissime de perte dans certains endroits mais partout où il est possible d’agir, il faut maintenir un espoir et redonner à la biodiversité tout son potentiel. Cela vaut pour la biodiversité extraordinaire comme ordinaire.

La FNH est particulièrement engagée sur cet enjeu, quelles sont ses priorités ?

En 2020, la France accueille le congrès Mondial de l’UICN et la même année se tiendra en Chine la COP 15, l’équivalent de la COP 21 pour la biodiversité. Si le grands messes ne peuvent pas tout, ces évènements sont l’occasion de se projeter collectivement pour d’une part redonner une place centrale à la biodiversité dans les combats écologiques et d’autre part agir en France qui doit être exemplaire. Deux axes majeurs sont identifiés pour la FNH : la réduction drastique de l’usage des pesticides qui empoisonnent notre environnement et nos vies et la lutte contre l’artificialisation des sols.

Pour conclure, donnez-nous quelques raisons de nous engager, de nous battre et de rejoindre ce Défi…

C’est tout ce à quoi on tient ! Un bon repas avec de bons produits, nos vêtements, l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons … ou encore l’agréable randonnée que nous ferons l’été prochain. Chaque jour les êtres humains tirent de nombreux services gratuits de la biodiversité. Les maintenir fonctionnels doit devenir notre priorité collective. Et c’est le levier majeur pour s’adapter au changement climatique en cours.

POUR APPROFONDIR

En 6 minutes | Comprendre l’importance de notre biodiversité avec Robert Barrault

En 12 minutes | S’émouvoir avec l’astrophysicien Aurélien Barrau sur la scène de CLIMAX

En 14 minutes | Porter un nouveau regard sur l’évolution des espèces avec Pierre-Henri Gouyon

En 4 jours | Se former au biomimétisme à l’Institut des Futurs Souhaitables 

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 1h30 | Participer à une session d’intelligence collective du cycle Défi « Replacer l’économie au service du vivant ».

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

Reza : l’image pour changer le monde

 

Le photo-reporter Reza parcours le monde depuis 40 ans pour mettre en lumière les causes qui lui sont chères et défendre les personnes les plus vulnérables. A l’ombre de ses portraits qui ont fait la Une du National Geographic, il travaille pour l’éducation et l’émancipation des jeunes et des femmes dans les zones de conflits comme dans nos quartiers les plus difficiles. Rencontre avec un artiste humaniste passionné qui garde foi en l’homme.

 

On connaît le poncif, l’art sauvera le monde, dans votre cas Reza, il s’agit plutôt de l’image?

L’image, c’est la face émergée de l’iceberg de l’art : elle est accessible à tous, comprise par tous et compréhensible, c’est un langage universel traversant les frontières et la barrière des langues, des outils de création – mobile – à la portée de tous, allant jusqu’à dominer nos vies quotidiennes, nos échanges, les informations, l’apprentissage. L’éducation, l’économie, tous ces domaines d’aujourd’hui ont besoin d’images. Ainsi l’image est devenue l’art majeur de notre société. Notre société est en mutation : nous sommes passés des hiéroglyphes aux émojis. Nous sommes une société de l’image. 

Engage Days – thecamp, octobre 2018

 

Vous avez commencé à photographier à 13 ans et votre appareil photo ne vous quitte jamais, en quoi constitue-t-il une arme de construction massive?

Pour construire ou reconstruire ensemble nos sociétés, il faut se connaître, avoir un but précis et commun – il faut adhérer à l’idée de construction, et à sa nécessité.

L’image est le moyen de rapprocher les individus, les cultures, les communautés et les peuples, de les faire se connaître les uns les autres. Elle offre la possibilité de s’arrêter devant l’image de l’autre, de prendre le temps nécessaire de la contempler, de s’émouvoir et ensuite d’entrer en action. 

L’image est le meilleur moyen de créer de l’empathie.

On défend quelque chose, ou quelqu’un que l’on aime, que l’on connaît : on se positionne pour une personne envers qui on ressent de l’empathie.

L’image est donc le moyen le plus simple et le plus vaste de créer du lien, de connecter les êtres et les cultures. À l’inverse, elle a aussi ce pouvoir de dénoncer l’envers du décor et de faire réagir les gens. 

Votre engagement incessant passe beaucoup par des programmes de formation. Quels sont-ils?

L’éducation est la clé de l’avenir. Nous ne serions pas là où nous sommes sans l’éducation et il n’y aurait pas de lendemains pour l’humanité sans elle. Il me semble que nous assistons à peine à l’émergence de ce nouveau langage universel qu’est l’image et il faut en répandre l’alphabet.

L’image donne une voix à ceux qui n’en ont pas. 

Elle aide des victimes passives à devenir actrices de leur destin. 

Ainsi, en parallèle de mon travail photographique dans le monde, j’ai initié des formations aux métiers de l’image pour les populations les plus vulnérables, dans les zones de guerres, de conflits, les camps de refugiés, mais aussi les banlieues des grandes villes européennes et du monde.

Je suis convaincu que les femmes pourront avoir un rôle plus important dans le monde de demain. Leur présence massive dans les medias, les secteurs culturels et l’éducation pourra changer le cours de la marche du monde vers un monde plus pacifiste. 

Les médias sont et pourront également devenir les meilleurs outils de développement.

Depuis le lancement de ces formations, nous avons aidé des milliers de femmes et d’hommes dans les zones les plus difficiles du globe, elles/ils sont  désormais les porte-voix de leurs communautés et avant tout d’elles/eux-mêmes. 

Art, action, entrepreneuriat, la multidisciplinarité est-elle, comme dans l’ENGAGE University, au coeur de votre identité?

J’ai trouvé dans les objectifs d’Engage University beaucoup de points communs et de valeurs communes avec mes actions. Les femmes et hommes qui s’engagent dans ce projet partagent le même amour pour  l’humanité.  

 

Engage Days – thecamp, octobre 2018

 

L’entrepreneuriat social, d’autre part, est la meilleure forme d’entrepreneuriat pour l’avenir de l’humanité – sinon il n’y aura pas d’avenir.

J’ai enfin trouvé beaucoup de possibilités de projets communs avec Engage University et ceux qui l’entourent.

Une chose me surprend enfin. Vous avez été, souvent, au plus près de la noirceur, et vous semblez conserver malgré tout un regard optimiste sur le Monde. Comment faites-vous?

Ma croyance, ma foi, se résument par ces deux axes :

1- La vie est belle.

2-  L’être humain est bon. Nous avons fait des progrès immenses et inestimables en peu de temps après notre sortie de la forêt ! En à peine 5 000 ans après l’invention de l’écriture et les premiers textes, voici où nous en sommes : nous avançons vers un meilleur avenir, certes, mais avec des petits pas.

La simple comparaison de l’Europe d’aujourd’hui à celle d’hier nous montre l’étendue de cette avancée.

Les racines du mal me semblent être dans l’attitude de certains, et que l’on ne retrouve chez aucun animal : la possession à outrance. Aucun animal n’amasse plus de denrées que ce dont il a réellement besoin. L’homme est le seul à ne jamais s’arrêter, il tente de posséder de plus en plus même si cela dépasse largement ses besoins.

Durant quatre décennies, j’ai été le témoin de toutes les guerres et de nombreux moments de souffrance de notre Humanité.

La grandeur de l’âme humaine côtoie sa capacité à la violence et à la mesquinerie – mais l’Histoire nous montre que les Ghandi, les Luther King, les Mandela et des milliers d’autres femmes et hommes peuvent montrer le chemin vers une paix durable, et plus d’échanges.

Dans cette optique, chacun et chacune d’entre nous en est responsable.

 

POUR APPROFONDIR

10 minutes | Découvrir le webdocumentaire Les reporters du camp sur arte.tv

Trois heures | Visitez l’exposition d’art contemporain Persona Non Grata au Musée National de l’Immigration

Sans compter les heures | Se plonger dans les témoignages de Reza, en particulier les regards qu’il a capturé au Kurdistan.

 

POUR AGIR

En quelques cliques | Soutenir Les Ateliers Reza sur le site de dons HelloAsso.

2 à 5 heures par semaine | Suivre le MOOC Tickets For Change pour développer un projet d’entrepreneuriat social

2 heures par mois | Coacher des femmes vulnérables qui ont choisi l’entrepreneuriat pour se reconstruire avec Led By Her

Emmanuel DAVIDENKOFF : de L’Etudiant au Monde, il rêve d’une société apprenante

Rencontre éclairante avec Emmanuel Davidenkoff, journaliste spécialiste de l’éducation, rédacteur en chef au Monde et auteur du Tsunami numérique (Stock, 2014).

On parle beaucoup de réforme de l’éducation, mais pourquoi au juste ?

Excellente question ! Car les grandes réformes structurantes sont rares. En près de trente ans de journalisme spécialisé, j’en ai vu peu, et celles que j’ai vues ne passionnent pas toujours les foules (création du bac pro, création des IUFM puis des ÉSPÉ pour la formation des enseignants etc.).

Il me semble que le sujet fait recette pour trois raisons essentielles :

  • le sentiment répandu que l’école, dans un pays riche et développé comme le notre, pourrait faire mieux notamment en matière de réduction des inégalités
  • le fait que l’école est à la fois miroir et matrice de notre système politique depuis la Révolution (Condorcet) et la IIIe république (lois Ferry, séparation de l’église et de l’Etat) 
  • l’apparente simplicité d’une matière dont beaucoup de personnes se pensent spécialistes pour avoir fréquenté les bancs de l’école ou pour y avoir des enfants

Quels sont les sujets occultés dans les médias ?

On parle moins, malheureusement, des questions que soulève François Taddéi dans son livre (Apprendre au XXIe siècle) et qui touchent à l’impact des bouleversements considérables et très rapides auxquels la planète – et ceux qui l’habitent – sont confrontés. Cette approche holistique, que François rattache notamment aux Objectifs du développement durable de l’ONU, me semble plus pertinente aujourd’hui.

Polémiquer pendant des semaines, comme l’a fait une partie des acteurs de l’éducation, sur l’usage du mot « prédicat » dans les programmes a quelque chose d’irréel quand on songe à l’ampleur des défis à relever, et à leur urgence.

Quels sont pour vous les principaux changements à opérer ?

Mon métier ne consiste pas à préconiser des changements. Je peux en revanche observer que certains sujets font la Une depuis que je travaille (1990…) ce qui peut laisser supposer que les chantiers restent ouverts. Parmi lesquels le contenu des enseignements (quels savoirs et savoir-faire dans un monde en rapide mutation), la formation initiale et surtout continue des enseignants ; la contribution de l’école à la réduction des inégalités (tout ce qui relève de la politique dite d’éducation prioritaire).

Quel rôle la Tech doit-elle jouer dans cette transformation?

La tech, comme ensemble d’outils, peut permettre d’améliorer ou d’accélérer l’impact de tous les dispositifs pédagogiques, de l’apprentissage par cœur à l’apprentissage par le faire (« learning by doing ») notamment grâce aux FabLab, en passant par l’apprentissage par les pairs (« peer learning ») qui devient potentiellement mondial, ou l’apprentissage par le jeu (« serious game ») bien plus engageant aujourd’hui qu’il ne l’était. La tech est aussi un formidable catalyseur de l’intelligence collective.

Comment former les jeunes aux défis qui les attendent ?

Ces derniers sont technologiques (mutation numérique) mais aussi physiques (le défi environnemental) et philosophiques (toutes les questions éthiques que pose notamment le développement des NBIC et sur lesquelles insiste fortement François).

Pour relever ces défis, il faudra avoir appris des choses, engrangé des connaissances, et avoir appris à apprendre. Ce n’est pas neuf : Montaigne disait déjà préférer les têtes bien faites aux têtes bien pleines ! Aujourd’hui, comme le suggère François Taddei, une tête bien faite ne s’attache pas seulement à répondre à des questions mais à en formuler de nouvelles.

Vous êtes aussi un violoniste de talent, parlez-nous de multi-disciplinarité.

Je vous laisse la responsabilité du « de talent ». Car ce que m’a d’abord appris le violon, ce sont les vertus du travail !

J’ai aussi tiré de mes années d’apprentissage la conviction qu’il n’existe pas un modèle pédagogique qui l’emporte sur les autres mais que le secret d’une éducation complète passe par la variété des mises en situation.

En musique, vous devez répéter, seul, apprendre par coeur, automatiser des gestes ; puis vous allez avancer en cours individuel, comme avec un précepteur, mais aussi en groupe – petit en musique de chambre, important en orchestre – ce qui va vous apprendre l’écoute des autres, la coopération (cf. cette phrase d’un de mes chefs : « Dans un orchestre, nul n’a raison seul contre les autres »). On apprend donc en en faisant. Les matières théoriques, elles, s’enseignent dans des formats comparables à ceux de classes traditionnelles.

Ensuite, il ne viendrait à personne l’idée de séparer plaisir et travail : on fait ses gammes dans l’espoir de jouer Beethoven, pas pour faire ses gammes ; mais on ne peut espérer jouer Beethoven correctement si on n’a pas fait ses gammes…

Enfin, la musique fait entrer deux composantes généralement peu présentes dans le débat sur l’éducation : les sens et le corps. Nous ne sommes pas des êtres uniquement abstraits et cérébraux. Ma conviction est que nous apprenons d’autant mieux que nous sommes sollicités à travers toutes ces dimensions, et dans des formes pédagogiques variées.

 

POUR APPROFONDIR

4 minutes | Relire le discours d’Edgar Morin devant l’UNESCO avec Philippe Bertrand.

Un quart d’heure| Ecouter la prospectiviste Virginie Raisson, une invitation à se saisir des défis du XXIe siècle.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

 

POUR AGIR

2h | Organiser une projection-débat du documentaire « Une idée folle »

3h par mois | Devenir mentor du programme ENGAGE With Refugees

Un week-end | Se transformer au Schumacher College.

Hamze Ghalebi : construire sa carrière après l’exil

Rencontre avec Hamze Ghalebi, jeune responsable politique iranien, arrêté et emprisonné en 2009. Réfugié en France, il rencontre le réseau associatif Singa qu’il présidera pendant deux ans.  Retour sur le début de carrière interrompue par l’exil.

Comment ton arrivée à Paris s’est-elle passée?  

Il faut savoir qu’en Iran, j’ai démarré une carrière politique. Après avoir suivi un Bac+4 en ingénierie électronique puis un master en Sciences Politiques, j’ai dirigé un think tank avant de devenir chef de campagne d’un candidat réformiste à la présidentielle. Une semaine après la crise qui a suivi les élections, j’ai été arrêté et emprisonné.

Quand je suis arrivée en France, il me manquait des choses essentielles.

Une fois traversée la frontière, mes talents de communication étaient considérablement diminués. J’étais incapable de tenir une simple conversation alors qu’un mois plus tôt, en Iran, j’étais speech writter d’un ancien premier ministre. 

Ensuite, j’ai vécu une période de crise identitaire. En Iran j’étais activiste et entrepreneur. Une fois traversée la frontière, je suis devenu « iranien », « réfugié », « immigré ».

Plus encore, je ne me sentais pas appartenir à une société. Je n’appartenais plus à aucun « nous ».

Résultat, je me suis dit que mes compétences, mon réseau et mes expériences ne seraient jamais valorisés. J’ai enchaîné les petits boulots, travaillé dans une station essence.

J’en étais réduit au pragmatisme le plus absolu. La société me proposait juste de survivre. Impossible de me projeter dans l’avenir, de faire des projets.

C’est à ce moment là que tu as découvert SINGA?

J’ai découvert SINGA en essayant de rebondir par la création d’un cabinet de conseil. J’ai rejoint leur incubateur de projets dédié à l’économie de l’exil, FINKELA. J’ai découvert une communauté très diverse, constituée de femmes et d’hommes qui souhaitaient co-construire des choses ensemble. Ils m’ont d’abord proposé de reconstruire mon réseau personnel et professionnel, grâce notamment à différents programmes de mentorat.

Je me suis ensuite présenté à la présidence de SINGA parce que c’étaient à mes yeux la seule organisation capable de sortir de la logique d’assistanat social. Je voulais être sûre que les projets de la communauté allaient continuer de renforcer cette dynamique. J’ai été élu Président pour deux ans. J’ai depuis passé la main, même si je reste membre du conseil d’administration.

Quels ont été pour toi les principaux freins à l’insertion professionnelle ?

Je vous ai parlé de ma crise identitaire et de mes compétences relationnelles diminuées. Mais le principal obstacle, c’est le manque de capital social !

Le plus important ce ne sont finalement pas les compétences techniques, les savoir-être, ou un manque de capital financier. Tout cela peut se reconstruire, plus ou moins rapidement.

Reconstruire son réseau est en revanche incroyablement difficile !

En Iran, je n’avais pas conscience que ce que je construisais passait par un réseau de personnes qui me faisaient confiance et en qui j’avais confiance. Je ne l’ai compris qu’une fois la frontière traversée.

La clé de la réussite selon moi : ne jamais refuser une opportunité d’échange !

Qu’avez-vous mis en place à SINGA pour permettre à chacun de renforcer son capital social ?

Nous créons des opportunités de rencontres entre les publics. Le programme de « Buddy » crée des binômes autour d’un projet professionnel ou d’une passion commune. CALM n’est pas seulement un programme de logement, c’est un accélérateur de rencontres !

Nous avons développé récemment des ateliers de team building à destination des grands groupes. Pendant une journée, un entrepreneur hébergé au sein de notre incubateur présente son projet à une équipe d’une grande entreprise. Ensemble, ils travaillent sur ses défis stratégiques lors d’ateliers d’intelligence collective, d’égal à égal, avec une curiosité réciproque.

C’est le genre de journées qui changent profondément le regard des acteurs du monde économique sur les personnes réfugiées. C’est essentiel.

Pourquoi les programmes de mentorat sont-ils si importants ?

Ce sont deux mentors de SINGA qui ont changé ma vie. Le premier est un couple du réseau d’hébergement « Comme A La Maison ». Elle est avocate fiscaliste, lui chef d’entreprise. Ils m’ont accueilli chez eux pendant 3 mois. Le temps de me conseiller, de me mettre en contact avec leurs proches, de m’ouvrir des portes. J’ai par exemple appris à me présenter dans les milieux financiers (codes, coutumes).

Mon deuxième buddy travaillait dans les relations internationales. On se voyait une fois par semaine pendant 2 ans, au début pour parler de mon projet professionnel. Rapidement, nous sommes devenus amis. Maintenant, lorsque nous discutons, nous sommes deux experts. Dès qu’il rédige un article, c’est à moi qu’il l‘envoie pour le challenger.

La force des relations de mentorship, c’est que l’on crée rapidement un lien de confiance réciproque.

Je crois que les gens qui ont assez d’expérience professionnelle et qui ont bien réussi dans leur milieu auront grand plaisir à construire une relation de mentorat. Maintenant, je suis aussi mentor dans le réseau SINGA. Quel plaisir de sentir que tu peux apporter quelque chose avec simplement 20-30min de ton temps par semaine ! Ce n’est pas un investissement énorme pour une gratification immédiate : permettre à quelqu’un de réaliser ses rêves.

Et l’on ne sait jamais sur quoi cette relation va déboucher !  Prenez le cas de mon binôme, nous sommes en train de lancer un business ensemble !

Et les initiatives comme le disque « Les Voix de l’Exil », qu’apportent-elles?

En France, si tu es réfugiés, les gens ne t’écoutent pas, même si tu as des compétences à leur offrir. Le constat est dur, mais c’est ce que je ressens.

Lorsque j’ai développé mon entreprise de conseil en investissements, je ne voulais pas dire que j’étais réfugié.

La seule solution finalement pour être entendu est d’accepter l’image de misérabilisme associée au statut de réfugié. Quand tu es victime on t’écoute. Sauf que tu n’es pas pris au sérieux.

Nous avons besoin de ce type de projets pour montrer au plus grand nombre que les personnes réfugiées ont des talents, peuvent apporter à la société française. Il est essentiel de changer le regard.

 

POUR APPROFONDIR

7 minutes | Pour déconstruire les préjugés sur l’asile avec Alice Barbe, co-fondatrice de SINGA France.

En 1 heure | Regarder la websérie « Waynak » pour découvrir les initiatives qui répondent à la « crise » des réfugiés.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

POUR AGIR

3h par mois | Accompagner une personne réfugiée en rejoignant le programme de mentorat ENGAGE with Refugees.

Une demi-journée | Animer un temps d’intelligence collective avec des entrepreneurs hébergés au sein de l’incubateur FINKELA.

Un week-end ou 3 mois | Accueillir chez soi une personne réfugiée, avec Comme A La Maison by SINGA.

Cédric Ringenbach, lobbyiste du climat

Intervenant-éclaireur à l’ENGAGE University, Cédric a dirigé 6 ans le think tank The Shift Project dont la mission est de faire du lobbying d’intérêt général sur les thèmes du climat et de l’énergie. Convaincu qu’il est encore temps d’éviter une augmentation exponentielle du niveau de CO2 dans l’atmosphère, il a développé La fresque du Climat avec l’ambition de sensibiliser un million de personnes au changement climatique à travers le monde.

·      En dirigeant le think tank The Shift Project, tu faisais du lobbying environnemental auprès des élites politiques et économiques. Désormais avec La Fresque du Climat, tu pars à la conquête du grand public. Est-ce à dire qu’après toutes ces années, tu penses que le changement de mentalité ne viendra que d’une mobilisation citoyenne ? 

Il n’y a pas qu’un seul moyen d’action. Il faut actionner tous les leviers en même temps. Le lobbying c’est très difficile mais il faut en faire. Par contre, je ne crois pas que les politiques publiques puissent être en avance de phase sur la prise de conscience collective. Elles sont plutôt le reflet des évolutions de la société, a posteriori. C’est donc important de faire bouger l’opinion publique. Le lobbying permet ensuite de faire rattraper le retard des politiques sur l’opinion publique.

·       Penses-tu que la mobilisation citoyenne puisse avoir un impact aussi efficace que l’action de lobbying auprès des décideurs ?

Je reste très marqué par une phrase de l’interview de départ de Nicolas Hulot : « Où sont mes troupes ? ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas de vagues de personnes qui descendent par millions pour la biodiversité, le climat. (Nous étions 10 000 dans les rues de Paris samedi à l’occasion de La marche pour le climat).
Mon ambition justement, c’est de former 1 million de personnes grâce à La Fresque. Il est fondamental de changer rapidement d’échelle. J’ai construit mon projet en me fondant sur une stratégie exponentielle très simple :  je forme des animateurs par dizaines pour qu’ils forment eux-mêmes des dizaines de citoyens, de salariés, d’élèves partout où ils sont, dans les collectivités, les entreprises, les universités.

Aujourd’hui, il y a plus de 200 animateurs et je commence à recruter des formateurs d’animateurs. Dans quelques mois, si tout va bien ils seront des dizaines. Et ainsi de suite.

J’ai aussi pour projet de traduire les cartes de la Fresque dans une dizaine de langues. C’est un outil en perpétuelle évolution, qui se bonifie, s’enrichit. Je suis comme l’éditeur d’un outil en open source. L’outil se diffuse gratuitement, et je gagne ma vie sur la formation et l’expertise technique.    

·       Une critique qu’on entend régulièrement : 30 ans de pessimisme pour alerter sur notre avenir climatique n’ont fait que renforcer l’immobilisme collectif. Crois-tu qu’un discours en particulier soit plus efficace pour inciter les personnes à passer à l’action ? 

Je crois que seul un discours positif peut fonctionner. Il faut incarner la transition que l’on souhaite et donner envie. Dans le même temps, Je suis collapsologue d’une certaine façon : je regarde en face le fait que notre système va s’effondrer dans les prochaines décennies. Mais je ne cherche pas à convaincre les autres de ça. Je sais que ce n’est pas audible chez ceux qui n’ont pas commencé à faire leur premiers pas (voire les suivants) sur le chemin de la transition.

Ma démarche est plus pragmatique : je cherche à accompagner un maximum de personne à faire justement ces premiers pas. D’ailleurs, la Fresque ne sert qu’à ça : le premier pas. Elle ne donne pas les clés pour la suite. Chacun son chemin. Il y a tant à apprendre pour transitionner, je ne peux pas tout livrer sur un plateau en trois heures de temps.

Ce qui fonctionne avec la Fresque, d’après les retours que j’ai eus, c’est que ce sont des données objectives sans jugement de valeur. Tout est fondé sur les rapports du GIEC, c’est assez implacable. Et on ne culpabilise personne. La fresque réussit ce petit miracle de mettre un grande claque dans la figure aux participants, sans être dans le discours militant, moralisateur ou culpabilisant.

·      Quelle approche pédagogique rend la Fresque du Climat si efficiente ? 

En pédagogie, ce qui marche, c’est de remplacer le top down par des techniques plus interactives. Décomplexer les apprenants par des approches ludiques est aussi essentiel pour dépasser les blocages.

La Fresque, je l’ai inventée un peu par hasard. J’avais besoin de dessiner des flèches et des patates pour mettre de l’ordre dans mes pensées. En partageant ces schémas avec mes élèves de l’époque, j’ai réalisé que l’on retenait mieux l’information en se questionnant debout, à plusieurs, autour d’un support concret et de favoriser la créativité dans l’approche pédagogique. Puis le côté artistique c’est imposé quand ils ont spontanément commencé à faire des dessins. Je les ai encouragés et c’est devenu une dimension incontournable de l’atelier.

POUR APPROFONDIR 

En une heure | Voir le documentaire « 2 degrés avant la fin du monde » signé #Datagueule, ou suivre le MOOC d’Avenir Climatique (5 épisodes).

En 3 heures | Participer à « La Fresque du Climat » : atelier ludique, participatif et créatif permettant de comprendre les causes et conséquences des dérèglements climatiques.

En 2 jours| Suivre la session de formation « Repenser la Terre et ses ressources » de l’ENGAGE University.

POUR AGIR

En téléchargeant le Kit Climat réalisé par ENGAGE,  pour se saisir de l’urgence climatique et des pistes d’action qui permettront de changer la donne.

En causant toute une journée pour améliorer ses connaissances sur les enjeux énergie-climat. « Les causeries » d’Avenir Climatique sont ouvertes à tous et gratuites.

En se formant au biomimétisme auprès de l’Institut des Futurs Souhaitables.

En participant à un atelier pour adopter un mode de vie plus durable avec le héros de la chaîne Youtube « Ça Commence par moi« .

En rejoignant le Climate Reality Project porté par la Fondation d’Al Gore.

 

Phillippe Bertrand : Apprendre, apprendre, apprendre… dans un monde incertain.

Philippe Bertrand est alumni du programme Transformation de l’ENGAGE University. Spécialiste de la formation en entreprise, il revient sur la nécessaire réforme de notre modèle éducatif. 

Il y a vingt ans, Edgar Morin a préfacé un rapport de l’UNESCO sur l’éducation au XXIe siècle. Tu as eu l’occasion de le partager avec un groupe d’alumni lors du dernier ENGAGE Call. En quoi son analyse résonne-t-elle encore à notre époque ?

Je crois comme Edgar Morin que l’éducation est l’un des instruments les plus puissants pour réaliser les changements fondamentaux que nous devons aujourd’hui apporter à notre société, à nos comportements.
Le système éducatif français ne nous prépare malheureusement pas à agir dans un monde en transition. L’école n’entraîne pas l’élève à exercer son sens critique, à questionner. On l’invite plutôt à ingurgiter une quantité phénoménale de connaissances. A l’heure du web, ce n’est plus l’enjeu.
L’enseignement du XXe siècle était fondé sur la certitude, sur des certitudes. Quelles sont-elles aujourd’hui ? Comme le dit Edgar Morin, « ceux qui enseignent aujourd’hui doivent être aux avant-gardes des incertitudes de notre temps » ; « il nous faut désormais naviguer dans un océan d’incertitudes« . Autrement dit, apprendre à composer avec les aléas, l’inattendu, le chemin qui se fait en se faisant.

Concrètement, en quoi la formation que tu as suivi à l’ENGAGE University t’a permis de développer ce mode de pensée ?
Dans la session sur les nouvelles gouvernances du programme Transformation, je me suis trouvé dans une situation très inconfortable : on m’invitait le premier matin à un cours de danse contemporaine. Tout droit sorti de mon univers corporate, je dois l’avouer,  je trouvais cela ridicule : « me lever tôt pour ça, quel intérêt ? » Au bout d’une heure, j’ai commencé à comprendre que nos mouvements formaient quelque chose de cohérent, voire de beau. Mais que surtout il dessinait un nouveau contour de ma relation à mon corps et au corps de l’autre. Pour introduire deux jours sur les gouvernances individuelles et collectives, le principe était osé mais juste. C’est la parfaite métaphore de mon expérience à ENGAGE : j’ai compris qu’il fallait accepter de se laisser désarçonner pour faire émerger quelque chose de différent, se remettre en question. Pour ébranler ses certitudes, il faut arrêter de s’auto-censurer !
Justement, à ENGAGE intervenants comme participants sont prêts à se remettre en question. C’est un espace d’échange où l’on apprend beaucoup, énormément sur des notions extrêmement diverses. On y apprend aussi à douter, en se frottant à des personnes issues de disciplines et d’univers totalement différents.

Dans le monde de la formation en entreprise, est-ce que l’on s’ouvre à cette complexité ?
On commence à le faire mais les entreprises ont peur de cela, de cette remise en cause, de ce mélange entre démarche collective et dimension fondamentale d’introspection individuelle. Il y a encore beaucoup de méthodes ‘prêtes à l’emploi’, comme lorsqu’on nous invite à suivre les « 14 conseils pour être un bon manager ».
Ces formations limitent trop la pensée. Je crois que pour devenir « un bon manager » il faut prendre le temps de trouver sa motivation profonde. C’est un travail qui est plus personnel, et donc plus incertain.
Les entreprises ont besoin de compétences immédiatement transférables dans leurs activités quotidiennes avec un impact quantifiable. Les savoir-être sont plus difficilement quantifiables, pas avec les mêmes critères en tout cas.

Le monde de l’entreprise est un monde où les choses sont planifiées, scénarisées, prédictives. Le business déteste l’incertitude. On met en place une série d’outils de monitoring, en particulier financiers, pour réduire l’incertitude. Je ne dis pas que ce n’est pas nécessaire. Et d’ailleurs l’individu aussi le fait : il a ses to do list, son agenda. Le problème, c’est lorsque tout est systématiquement programmé, dans un monde que je pourrais qualifier de linéaire.

Le chômage est aussi une période d’incertitude, comment l’abordes-tu?
A 50 ans, c’est la 3ème fois que je suis au chômage. Ces périodes de métamorphoses sont exaltantes et perturbantes à la fois. Pour ne pas que cela devienne anxiogène, il faut constamment rester en mouvement. Il faut y investir du temps et de l’énergie. On a enfin le temps d’enrichir son réseau, de creuser des sujets qui nous interpellent et d’en faire son miel. Les points de repères, ce sont les cercles de relations que l’on a construits pendant toute sa carrière, ses proches aussi bien sûr. Je crois qu’il faut s’appuyer sur quelques domaines qui nous intéressent particulièrement : personnellement, je me concentre sur les sciences cognitives et l’éducation.

Le mot de la fin ?
Il faut apprendre à s’adapter à des scénarios mouvants. Je rejoints totalement François Taddéi lorsqu’il qu’il souligne la nécessité de créer un cadre de liberté qui laisse la place à chacun, aux singularités, et à l’incertitude qui façonne plus que jamais notre monde en mutation.

Jean-Philippe Teboul : L’ESS sort de l’entre-soi !

Jean-Philippe TEBOUL est Directeur d’Orientation Durable, cabinet de recrutement spécialisé dans l’Economie Sociale et Solidaire et l’intérêt général, et partenaire d’ENGAGE. Il nous éclaire sur l’avenir de l’ESS et des métiers du secteur.

Orientation Durable, en quelques chiffres, c’est combien de candidats, de recruteurs, d’annonces déposées ?
Nous avons un rythme de croisière d’une petite dizaine de nouveaux recrutements par mois. Concernant le nombre de candidates et candidats par poste, c’est très varié. On nous appelle parfois pour des postes très rares, auquel cas le nombre de candidats peut ne pas dépasser la dizaine jusqu’à… 600 ou 700 pour les fonctions supports dans des ONG très reconnues. 

Orientation Durable était au départ tourné vers le développement durable, et a fait volte face pour se concentrer sur l’ESS. Pourquoi ce changement de positionnement ?
Les deux marchés de l’emploi en question sont sans commune mesure en termes de volume.
Le développement durable / la RSE correspondent à quelques dizaines de recrutement par an. Les plus gros pure players du conseil ne dépassent pas les 3 millions € de chiffre d’affaire, la plupart se situent plutôt autour de 1 million. Au-delà de la question du volume réel d’action RSE des entreprises (des opérations très visibles de RSE peuvent représenter des parts infinitésimales de leurs budgets), beaucoup de grandes entreprises cherchent à répartir les responsabilités liées aux efforts sociaux et environnementaux sur plusieurs postes. Ce qui est plutôt logique mais diminue le nombre de postes dédiés. Bref, Développement Durable et RSE sont aujourd’hui des micro marchés en termes d’emploi.  
L’ESS intègre donc selon ce qu’on décide d’y mettre 5 à 10 % du marché de l’emploi en France. C’est aussi là qu’on trouve – même si elles sont minoritaires – les actions les plus susceptibles d’avoir un global sur les situations sociales ou environnementales. Il ne faut pas oublier que nombre d’initiatives considérées aujourd’hui comme évidentes ont pu se développer uniquement dans l’ESS. C’est le meilleur environnement économique pour les innovations sociétales car il permet de travailler sur le long terme. Je pense notamment au rôle pionnier de Nature et Progrès dans le bio.  

L’ESS représente aujourd’hui plus de 10 % de l’emploi en France, une part qui ne va faire qu’augmenter dans les prochaines années. Comment expliquez-vous cette mutation du secteur et son impact sur l’emploi ?
Je ne suis pas certain que la mutation soit si importante qu’on le dit en terme de volume. Les familles de l’ESS historiques médico-social, logement social, mutuelles ou insertion représentent encore le plus gros des troupes. On voit plutôt une évolution des postes qui sont de plus en plus ouverts à des profils issus d’autres univers. L’ESS sort de l’entre-soi, ce qui est une excellent nouvelle ! D’autant plus qu’elle ne perd pas son âme pour autant. On retrouve aujourd’hui ce qui existait déjà il y a 10 comme 40 ans : d‘une part des acteurs qui n’ont pas la prétention de changer le système mais de l’améliorer et d‘autre part d’autres beaucoup moins nombreux qui cherchent à encourager un changement de paradigme. La polémique de l’été autour des publicités d’HEC mettant en avant des entrepreneuses sociales ou le DG de Danone a rappelé cette dichotomie que je trouve saine et logique. Le message de la publicité était claire « Ne changeons pas de Société, elle s’autocorrige » et la réponse des critiques également « La Société est responsable, changeons-là ». Ce débat-là est aussi vieux que l’ESS. Il peut parfois sembler stérile sur le court terme mais il amené un grand nombre d’évolutions.   

Parmi vos clients, on trouve Oxfam, Aides, la Fondation pour la Nature et l’Homme, WWF, Amnesty International… n’y a-t-il que des grandes entreprises de l’ESS ou des ONG reconnues comme recruteurs ?
Vous verrez sur notre site que les noms les plus reconnus ne représentent qu’une partie de nos clients. Sachez donc de plus qu’il ne représente qu’une (petite) partie du secteur de l’ESS. Les très très gros acteurs sont beaucoup moins présents que dans l' »économie classique ». Ceux au-dessus de 500 millions € se comptent sur les doigts d’une (ou deux) mains. Je conseille à ce propos à vos lecteurs de ne pas forcément viser que les ONG ou acteurs les plus médiatisés pour leur recherche d’emploi. Le nombre de candidates et candidats concurrents peut aller du simple au triple pour deux postes assez proches en termes de conditions, de responsabilité et d’impact. 

Quels sont les profils des candidats que vous recrutez ? Quels sont les savoir-faire et savoir-être que vous recherchez ?
En terme d’expertise, nous avons recruté aujourd’hui pour l’ESS à peu près toutes les spécialités et fonctions support. Le point commun dans ce qu’on nous demande est sans doute le profil hybride, celui qui réunit la culture du résultat et l’appétence sociétale. La première est connue de vos lecteurs, je vous parlerais donc plutôt de la seconde : il s’agit déjà de ne pas se tromper de combat et de choisir un dans lequel vous vous retrouvez. Il faut ensuite savoir gérer le fait que le projet sociétal est souvent un débat permanent quantifiable mais difficile à rentrer dans des cases et processiser. En bref, pour reprendre vos termes, le savoir-faire vous rendra éligible, le savoir-être sera le garant de votre épanouissement. 

On parle beaucoup aujourd’hui de redonner du sens à sa carrière, de faire coïncider ses valeurs et ses ambitions. Cela est-il selon vous la première des motivations à avoir si l’on souhaite s’orienter vers l’ESS ? 
La motivation en question est nécessaire mais non suffisante. Il existe des postes de Chargés de projet très généralistes mais uniquement en tout début de carrière. Très vite, les postes se spécialisent et on retrouve les mêmes règles que pour tout secteur : à 35 ou 40 ans, si on est ni manager ni expert, la recherche d’emploi se complique. Au final, sur ce point, un acteur de l’ESS va recruter de la même façon qu’un acteur classique : il cherche d’abord un comptable, un fundraiser, un manager ou un communiquant avant de se poser la question de son comportement professionnel pour arbitrer entre les bons CV. Dans certains cas, l’expérience ESS est indispensable, dans d’autres, on peut venir de l’économie classique (ou du public) et adapter ses compétences. Un bon fundraiser junior par exemple peut souvent être quelqu’un qui a appris les métiers de communication nécessaires en agence. Pour éviter que les candidates et candidats perdent leur temps, nous essayons sur le site d’Orientation Durable de bien préciser si le poste nécessite ou non une expérience ESS. 

Comment voyez-vous le secteur de l’emploi dans le domaine des carrières à mission sociale évoluer ? Y a-t-il plus de demande qu’il n’y a d’offre ? Est-ce un secteur qui change, qui évolue, qui devient plus hybride ? Comment voyez-vous votre secteur et votre métier évoluer d’ici 5 ans ?
Il y a clairement un manque de cadres dirigeants dans l’ESS. Les candidats sont un peu plus nombreux que dans l’économie classique à poste équivalent mais les profils hybrides tel que définis ci-dessus sont rares. 

Cécile Renouard : Ecrire le récit vivant et inspirant de la transition

Cécile Renouard, philosophe et économiste, est intervenue au dernier Débat&Action « Ethique & Bien Commun : radicalisme ou petit pas », organisé avec la Fondation pour la Nature et l’Homme. Nous la retrouverons aux prochains ENGAGE Days.

Cécile, vous créez le Campus de la Transition, un lieu dédié à la formation à la transition écologique et sociétale. Un lieu qui résonne beaucoup avec l’ENGAGE University. Comment le décrire ? Quelle en est la mission ?

Le Campus de la Transition, créé en 2017, est à la fois un collectif, un lieu et un maillage : un collectif de personnes, de différents horizons (étudiants, professionnels, universitaires) passionnés par les défis écologiques, économiques et sociaux actuels et désireux de contribuer à une transformation de nos modèles économiques et de nos modes de vie. Plusieurs d’entre nous s’installent cet été dans le domaine de Forges, une belle propriété de Seine et Marne mise à notre disposition, après avoir été un collège et lycée horticole, avec un internat. Nous allons y proposer des formations, à destination d’étudiants et d’entreprises, et y développer une recherche-action, en nous mettant nous-mêmes en transition dans un territoire en transition ! Notre objectif est de collaborer avec les acteurs du territoire dans cette dynamique, et avec différentes institutions et organisations (universités en France et à l’étranger, entreprises, associations, etc.) et d’être des mailleurs, au service du lien social et écologique !

Vous plaidez pour une approche systémique, seule capable de faire face aux défis du siècle à venir – environnementaux, sociétaux, économiques. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

La transition n’est pas réalisable si elle s’adresse uniquement à la tête sans parler au cœur et au corps ; elle ne peut consister en un ensemble de normes qui s’imposent à nous de façon surplombante et contraignante. Nous désirons contribuer à écrire le récit vivant et inspirant de la transition, par des formations ‘holistiques’, incarnées et enracinées dans un territoire. Il s’agit donc aussi bien de proposer une compréhension des enjeux macro (économiques, écologiques, etc.), une réflexion sur les leviers de transformation et sur l’action sociale et politique nécessaire, une pratique personnelle et communautaire (dans les domaines agro-alimentaire, social, artistique, en termes de rythme de vie, etc.).

Vous venez de publier « L’Entreprise comme commun, au-delà de la RSE ». Vous nous confiiez récemment avoir voulu lui donner un titre plus provocateur « Pour en finir avec la RSE ». Devons-nous opter pour une démarche plus radicale pour réellement changer les choses ? Vous parlez notamment de la nécessité de faire émerger nouveau récit collectif ?

La RSE est encore souvent comprise comme ce qu’une entreprise fait au-delà de ce qui est prévu par la loi, un ensemble de pratiques philanthropiques à côté du cœur de métier. L’enjeu, comme le soulignent des documents internationaux depuis 2011, est bien d’intégrer la RSE dans la stratégie de l’entreprise et d’en faire le critère de discernement du développement – ou non – de l’activité économique : il est absurde de subventionner durablement des secteurs dont on sait qu’ils sont contradictoires avec la COP21. Il nous faut inventer des modèles économiques au service d’une vie de qualité pour tous, aujourd’hui et demain, et cela suppose de revoir très profondément nos métriques, nos instruments de mesure et d’évaluation : les normes comptables, les critères de partage de la valeur économique créée, les instruments fiscaux, etc. Cette révision des disciplines et pratiques de gestion est nécessaire pour transformer des règles du jeu injustes et mortifères. Elle sera attractive si elle est liée à des expériences faites par beaucoup d’une relation renouvelée à la convivialité, à la nature, à la beauté, à la gratuité et au partage. Et c’est urgent, compte tenu de la violence qu’exercent déjà nos modèles sur les personnes et les êtres plus vulnérables.  

Il s’agirait donc de considérer l’Entreprise comme un commun, elle-même au service de la cité et du Bien Commun ? 

Il s’agit de considérer le rapport de l’entreprise au commun d’une triple façon : l’entreprise doit a minima ne pas être contradictoire avec les représentations partagées du bien commun, du bien vivre, dans une société – c’est pour cela qu’une révision des articles 1832 et 1833 du code civil, qui définissent la société commerciale, est nécessaire. Ensuite, l’entreprise doit contribuer pour sa part, en fonction de son activité, à la gestion durable et équitable des biens communs mondiaux, ces biens auxquels toute personne devrait avoir accès. Et elle est appelée à promouvoir une activité en commun, en tant que collectif de personnes, et en tant qu’organisation impliquée avec d’autres dans une praxis collective, au service du développement des individus.
Quel conseil pour demeurer confiant aujourd’hui dans cette complexité parfois synonyme d’angoisse ?
Aucun de nous n’est le sauveur ! Mais chacun de nous peut faire sa part, avec d’autres, pour donner sens à son existence et contribuer à faire advenir des structures plus solidaires. Cela suppose un discernement personnel et collectif, qui puise dans nos ressources spirituelles et éthiques, et qui donne du goût à nos vies et de l’élan pour poursuivre le bon combat pour la justice sociale et écologique. Ensemble, nous pouvons !
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