Kalina Raskin est la directrice générale du Ceebios, le centre national d’études et d’expertise dans le domaine du biomimétisme. Son profil transversal qui mêle ingénierie physico-chimique et biologie est le résultat de son appétence pour les sciences et sa volonté d’agir pour la transition écologique. Elle a d’abord contribué au développement du biomimétisme en France au sein de l’ONG Biomimicry Europa et de Paris Région Entreprises. Depuis 2014, elle dirige le Ceebios avec l’ambition de déployer le biomimétisme pour accélérer la transition des acteurs privés et publics.

On entend parler de biomimétisme dans les nouvelles solutions qui s’offrent aux entreprises dans le cadre de la transition écologique, peux-tu nous en dire plus ?

Il faut d’abord distinguer la bioinspiration et le biomimétisme. La bioinspiration, comme son nom l’indique, c’est s’inspirer du vivant pour l’innovation, au sens très large du terme, tant pour les produits, que pour les procédés de fabrication voire pour l’organisation générale de la société et des structures. Cependant, la bioinspiration n’est ni nécessairement scientifique, ni nécessairement durable. On la trouve par exemple dans l’art – imiter des formes, s’inspirer du vivant pour des raisons artistiques et esthétiques. Il a donc fallu définir à l’international les différents mots qui caractérisent les différentes sous-catégories de la bioinspiration. Dans ce cadre, la biomimétique correspond à l’approche scientifique de la bioinspiration dans les problématiques purement techniques.

Le biomimétisme est l’approche scientifique qui inclut la notion de durabilité et garantit la prise en compte des enjeux de transition écologique. Il repose sur le principe selon lequel au cours de l’évolution, par essai-erreur, les espèces vivantes ont progressivement acquis la capacité à s’adapter au mieux à leur environnement. Cela se traduit par des performances techniques, comme des capacités d’adhésion, des capacités de moindre résistance à l’air par exemple. L’objectif du biomimétisme est d’atteindre ces performances et ces aboutissements dans les conditions propices à la durabilité telles que l’on les entrevoit dans le vivant, qui fonctionne grâce aux énergies renouvelables, à des matériaux entièrement recyclables, à une gestion extrêmement efficace de l’information, à des consommations énergétiques optimisées…

Au-delà d’imiter une performance technique du système, le biomimétisme prend en considération le système dans son ensemble et toute sa capacité à atteindre un certain niveau d’optimisation par rapport à des flux de matière, d’énergie ou d’informations. C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

Quels sont les intérêts pour les acteurs économiques d’adopter une démarche qui s’inscrit dans le biomimétisme ?

Des enquêtes ont été menées pour comprendre les différents attraits du biomimétisme pour les acteurs économiques, au-delà d’une affirmation empirique. On peut en citer trois principaux.

En premier lieu, la créativité des approches inscrites dans le biomimétisme permet aux différents secteurs de sortir de leurs sentiers battus. En l’occurrence, quand on est ingénieur automobile, on a rarement l’habitude de faire appel à la biologie. Même dans le secteur de la cosmétique, qui comprend a priori des biochimistes et des biophysiciens, il est rare de sortir du cadre imposé par les études suivies et les premières années de carrière pour changer de regard.

Ensuite, les intérêts pour les acteurs économiques comprennent bien sûr des enjeux de performance, purement techniques, qui leur permettent de se démarquer de la concurrence dans des industries où l’on peut avoir fait le tour de ce qui marche, ou pas, en proposant des solutions alternatives.

Enfin, et surtout, il y a cette volonté de faire converger, comme je le disais précédemment, à la fois la performance d’innovation mais aussi les critères de transition écologique et de durabilité qui s’imposent à tous les acteurs de l’économie, particulièrement aux industriels.

“ C’est tout l’intérêt du biomimétisme : on vient faire converger a priori un intérêt technique avec les contraintes et les opportunités environnementales.

 

Est-ce que cette approche peut être transposée à tous les secteurs ?

Globalement, le biomimétisme est un transfert de connaissances de la biologie vers d’autres disciplines. A partir du moment où ces disciplines sont représentées dans un secteur industriel, potentiellement tout le secteur industriel pourra bénéficier à terme d’idées et de solutions issues de la bioinspiration, du biomimétisme. Que ce soit le secteur aéronautique, le secteur automobile, le secteur des transports au sens large du terme, de la construction, de l’agroalimentaire, des cosmétiques, de la santé, de l’énergie… Toutes ces grandes industries sont aujourd’hui représentées dans le collectif d’acteurs réunis autour du Ceebios et sont ceux qui manifestent à l’échelle nationale ou internationale le plus souvent leur intérêt pour le sujet. 

Aussi, dans les projets inscrits dans une démarche en biomimétisme, on reste principalement sur des segments de type produit, plus que sur des enjeux organisationnels, tout simplement parce qu’on a plus de connaissances techniques et scientifiques sur des enjeux produit – les matériaux, la chimie, les capteurs, les senseurs. Il existe moins de travaux consolidés sur tous les aspects organisationnels, c’est-à-dire ce qu’on pourrait apprendre de l’organisation d’un système biologique, d’un groupe d’espèces ou d’un écosystème naturel. Peu de travaux font le pont entre les sciences de l’écologie et les sciences humaines et sociales ou les sciences économiques. On reste encore trop souvent dans le champ de la métaphore : il faut fonctionner en cycle, il faut faire de l’économie circulaire comme les écosystèmes naturels, il faut avoir des hiérarchies potentiellement horizontales, adopter des stratégies de pollinisation comme les abeilles… Mais car cela reste abstrait et les analogies ne sont pas toujours les bonnes. En France, des travaux académiques tels que ceux menés par Paul Boulanger, co-fondateur de Pikaia, contribuent au développement du biomimétisme organisationnel.

Le biomimétisme est-il accessible à tous types d’organisations ?

En termes de catégories d’organisations, du fait des efforts importants de recherche et développement à mettre en oeuvre, ce sont souvent les plus gros acteurs qui peuvent s’approprier et s’engager dans ces démarches. A l’autre extrême, il y a aussi beaucoup de start-up dont l’ensemble du développement est d’abord lié à une approche en biomimétisme. Ce que l’on souhaite et ce que l’on commence à voir apparaître, c’est de pouvoir faire émerger ces projets et ces innovations en co-développement, pour faire en sorte que tout le tissu de PME et d’ETI bénéficie de ce qu’auront développé les grands groupes ou les start-up.

Le biomimétisme est-il synonyme de préservation de la biodiversité ?

Ce qui est fascinant avec le biomimétisme, c’est que c’est un très grand appel à la conservation de la biodiversité. La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés. On observe un changement de regard des entreprises sur la biodiversité, qui veulent de plus en plus participer à sa conservation. 

Eel Energy a par exemple développé une hydrolienne ondulante pour capter l’énergie des vagues, dont la morphologie est inspirée par l’ondulation de l’anguille. On sort du modèle “hachoir” des hydroliennes conventionnelles, ce qui limite largement l’impact direct sur la biodiversité.
Un autre exemple basé sur les fonds marins comprend tous les acteurs, comme Seaboost, qui travaillent aujourd’hui sur les récifs artificiels par biomimétisme. Ils cherchent à comprendre l’organisation des écosystèmes marins pour pouvoir bâtir des récifs qui peuvent accueillir et restaurer la biodiversité. 

Suez – Zones Humides ARTificielles (ZHART) a été développé sous le nom de Zones Libellule

Dans le même esprit, Suez a développé des zones humides artificielles : ils ont observé ces écosystèmes pour comprendre le fonctionnement de ses éléments – la faune, la flore, et même les microorganismes. Ils l’ont alors reproduit et ont provoqué la création d’une zone humide en aval des stations d’épuration. On appelle ces zones des zones libellules : elles permettent de faire de la captation des micropolluants qui ne sont pas retenus par les stations d’épuration. Les co-bénéfices sont nombreux : ça restaure la biodiversité, ça restaure les zones humides qui sont évidemment très menacées, et puis c’est aussi plus agréable pour les riverains que des installations industrielles classiques. 

“La biodiversité est notre plus précieuse alliée pour la transition écologique et la transformation du fonctionnement des sociétés

 

Quelle est ta vision du rôle des entreprises dans la transition actuelle ? 

Je pense que la biodiversité commence à être intégrée de manière de plus en plus ambitieuse dans les stratégies de RSE, mais pas encore de manière récurrente. On sent néanmoins une évolution très positive et très favorable chez beaucoup d’entreprises, y compris les très grandes. 

Il ne faut pas négliger le fait que ces entreprises sont dirigées par des hommes et des femmes qui ont des valeurs, des convictions, et qui ont envie de changement et d’en être les porteurs. Les salariés aspirent eux aussi à des choses nouvelles, dont la jeune génération qui arrive et qui n’a plus envie de cautionner des attitudes qui ne sont plus des attitudes responsables. 

Je pense donc que les entreprises sont poussées par des forces intérieures qui s’ajoutent aux contraintes commerciales et économiques, notamment à travers les nouvelles demandes des consommateurs.
Nous par exemple, en interne dans notre PME, nous réfléchissons à un système qui permettrait aux salariés des entreprises de consacrer une partie de leur temps à la transition écologique, qu’elle soit pour le bien commun ou pour leur propre préparation aux changements à venir. Au-delà des contributions des entreprises, qui devraient d’ailleurs toutes être des entreprises à mission, il me paraît primordial de réfléchir à des modèles alternatifs de relations au travail pour que chacun puisse dégager du temps pour la transition écologique et pour le bien commun

Quels serait ton futur désirable dans les années à venir ?

Mon futur désirable, c’est une nouvelle alliance d’Homo Sapiens avec le reste du vivant, une resynchronisation avec les grands cycles naturels.
C’est recréer un émerveillement collectif vis-à-vis du vivant, qui passe à mon sens par l’éducation au sens large du terme, en commençant par les plus jeunes. J’ai la chance d’avoir deux enfants qui ont spontanément une appétence et un intérêt pour le vivant, ce qui est assez souvent le cas des enfants. Malheureusement, ça se perd avec le temps, surtout pour les familles qui vivent en milieu urbain. Recréer cette connexion dès le plus jeune âge avec le vivant est fondamental, et je vois dans le biomimétisme une opportunité pour changer de regard. 

On a l’habitude d’emmener des ingénieurs, des dirigeants et des décideurs en balade, qu’elle soit en forêt ou au Muséum national d’Histoire naturelle. On profite de ces occasions pour leur faire regarder le vivant d’un point de vue différent, au-delà du décor agréable qu’il offre. On les invite à porter un autre regard sur la compréhension des phénomènes qui sont sous leurs yeux, et souvent il y a cette étincelle qui se produit dans leur regard qui traduit ce changement de rapport au vivant et cette fascination pour un système qu’ils ont totalement négligé ou qui faisait partie du décor.
Ce futur désirable, c’est un futur de reconnexion individuelle au vivant.

Ingénieur de formation, François Taddei est directeur de recherche en biologie des systèmes et milite activement pour une approche interdisciplinaire dans la recherche et l’enseignement. Fondateur et directeur du Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI), il pilote divers programmes pour le Ministère de l’Education nationale français. Son dernier livre Apprendre au XXIème siècle explique pourquoi un changement de paradigme dans l’éducation est impératif et nous propose un tour d’horizon des nouvelles façons d’apprendre et de découvrir…

 

Qu’est-ce que la crise en cours change pour toi et pour le Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI) ?

Le CRI étant un carrefour de rencontres, la crise a d’abord été un choc pour nous. Nous sommes par définition un lieu de rencontre et de contacts. Utilisant beaucoup les outils numériques, nous avons pu réagir rapidement.

En chinois, le mot crise se dit Wēijī  (危机) et signifie à la fois danger et opportunité. Nous essayons donc de minimiser les dangers, infectieux mais aussi de décrochage scolaire d’étudiants, et de maximiser les opportunités : qu’avons-nous à apprendre de la période en cours ? Quels sont les éléments que nous pressentions avant la crise qui se retrouvent confirmés par celle-ci ?

 

Que dit la crise de la société dans laquelle nous vivons ?

Il est clair que toutes les inégalités ont été accentuées, notamment dans l’éducation. Ceux qui souffrent le plus aujourd’hui sont ceux qui souffraient déjà hier.
Plus généralement, l’acronyme « VICA » (volatilité, incertitude, complexité, ambiguïté) qui décrit la société issue de la mondialisation et de la révolution numérique me semble particulièrement pertinent.

Cet acronyme, nous pourrions nous l’approprier et en proposer une lecture alternative :

  • V comme vulnérables, conscients de notre vulnérabilité à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective et de l’humanité. Qui oserait affirmer aujourd’hui qu’il n’est pas vulnérable ?
  • I comme interdépendants, conscients des relations de dépendances réciproques entre les individus, les secteurs économiques, les sociétés, les Etats, etc.
  • C comme Compassion, Coopération, Créativité, Citoyenneté, … savoir-être et savoir-faire clés dans le siècle qui s’ouvre.
  • A comme Aware, c’est-à-dire conscients de toutes les fractures de notre monde, sociales, écologiques, économiques.

Nous sommes par ailleurs trop coupés de nos propres émotions, coupés des autres et coupés de la nature. Nous devrions systématiquement apprendre à réunir les « trois écologies » de Félix Guatarri : écologie mentale, sociale et environnementale.

Malgré les nombreuses difficultés que nous connaissons aujourd’hui, la crise sanitaire nous mène certainement à d’autres crises économiques, sociales voire politiques et géopolitiques. Dans ce monde de plus en plus incertain, nous devons progresser individuellement et collectivement dans cette prise de conscience « VICA ». Nous serons alors plus à même de faire face aux défis à venir, notamment aux enjeux climatiques et de la biodiversité qui nous confrontent à la plus grande crise existentielle que l’humanité ait jamais connue.

“ Rechercher, dans tous ce que nous avons appris, ce qui peut nous aider à penser et à agir différemment demain.

 

Concrètement, que pouvons-nous faire pour réaliser cette transformation de conscience ?

Nous avons tous beaucoup appris dans les derniers mois. Il nous faut maintenant développer la réflexivité vis-à-vis de ces apprentissages, c’est-à-dire rechercher, dans tous ce que nous avons appris, ce qui peut nous aider à penser et à agir différemment demain.
Ai-je appris à relever des défis personnels, professionnels, familiaux, à prendre conscience de ma vulnérabilité ? Ai-je appris à apprendre ?
Cet exercice peut se faire à l’échelle individuelle, collective, sociétale, mondiale, et à tous les âges.

 

“ Quand tu vis une seule réalité, tu n’en connais qu’une et tu n’en imagines pas une deuxième. Mais si tu es amené à vivre une deuxième réalité, alors tu sais qu’il n’existe pas un seul monde possible et tu peux en imaginer une infinité d’autres.

 

Penses-tu que la société soit prête à cet effort de réflexivité ?

La société en tant qu’entité pensante n’existe pas. La société, ce sont ces millions d’individus qui ont tous, chacun à leur manière, traversé cette période de trouble. Et je suis convaincu que la majorité d’entre eux ne sont aujourd’hui plus les mêmes qu’il y a six mois.

Quand tu vis une seule réalité, tu n’en connais qu’une et tu n’en imagines pas une deuxième. Mais si tu es amené à vivre une deuxième réalité, alors tu sais qu’il n’existe pas un seul monde possible et tu peux en imaginer une infinité d’autres.
C’est pour cela que l’on dit que « les voyages forment la jeunesse » (et pas seulement la jeunesse d’ailleurs). Quand on a voyagé, on est plus ouvert au changement car on sait qu’il existe d’autres manières de vivre, de manger, de se déplacer, de travailler, de communiquer, etc.

Je ne dis donc pas que nous sommes tous individuellement et collectivement prêts à une transformation radicale de la société, mais que nous avons tous eu l’occasion de vivre une autre réalité, quel que soit nôtre niveau de conscientisation et quel que soit notre volonté de changement.

“ Il existe des manières, non pas de prévoir les crises à venir, mais d’anticiper des situations inédites en apprenant des problèmes rencontrés ailleurs par d’autres.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

Des futurs où l’on apprend tous à prendre soin de soi, des autres et de l’environnement. Une planète apprenante où l’on arrive à apprendre les uns deux autres quel que soit son âge, son niveau social, son métier, son pays, et à mutualiser les connaissances pour le bien commun.

Pour revenir au contexte actuel, j’ai reçu le témoignage d’un ami du CRI qui était interne en réanimation à l’hôpital Georges Pompidou et qui a vécu la période du Covid comme sa meilleure expérience professionnelle. Pourquoi ? Car son équipe s’est penché sur ce qui s’était passé en Chine, en Italie, dans le Grand Est afin d’en tirer des enseignements. Ils ont ainsi réussi à gérer sereinement une situation d’urgence inédite. Ils étaient prêts.
Évidemment, tout le monde n’a pas été aussi agile, n’ayant pas eu accès à la même information.
Cet exemple montre qu’il existe des manières, non pas de prévoir les crises à venir, mais d’anticiper des situations inédites en apprenant des problèmes rencontrés ailleurs par d’autres. Cette capacité à apprendre les uns des autres est pour moi essentielle.

Pierre-Etienne Franc est Directeur des activité Hydrogène Energie chez Air Liquide, numéro 2 mondial des gaz industriels. Après vingt-cinq ans de carrière dans le groupe industriel, il est aujourd’hui responsable de l’ensemble des activités liées aux systèmes hydrogène. Il est aussi membre fondateur et secrétaire du Conseil de l’Hydrogène qui rassemble les ambassadeurs du développement de l’hydrogène au sein la transition énergétique.

 

Qu’est-ce que la crise du Covid 19 a changé dans la sphère économique ?

D’abord, comme durant la crise des Subprimes, la crise actuelle nous rappelle l’importance de la diversité des acteurs économiques, permettant une meilleure résilience de la société face aux chocs, ainsi que la nécessité de collaboration entre ses acteurs.

Prenons l’exemple de la production de respirateurs. A Air Liquide, nous étions la seule entreprise à produire des respirateurs sur le territoire français. L’État nous a sollicité en urgence pour multiplier par cinquante la production, ce dont nous étions incapables seuls. Nous avons engagé un rapprochement avec d’autres grands acteurs de la production de série, Valeo, Peugeot et Schneider. La collaboration entre ces grands groupes industriels, qui travaillent dans des secteurs différents et qui n’ont pas l’habitude des partenariats, a finalement permis de mettre en marche la dynamique attendue.

 


10 000 respirateurs en 50 jours pour sauver des vies

 

Ce qui différentie la période actuelle à la crise de 2008, c’est qu’aujourd’hui, on fait beaucoup plus de lien entre la crise sanitaire et des enjeux plus larges, sociétaux et environnementaux. De fait, il n’y pas un seul plan de relance qui ne comporte pas une part tournée vers les enjeux de transition énergétique.

“ Dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions.

 

Malgré des politiques de réduction drastique des coûts, notamment dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile ou du tourisme, toutes les grandes entreprises cherchent à maintenir dans leurs agendas des grands objectifs stratégiques de long terme. Pourquoi ? Car dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions. Ce sont des moyens pour garder le cap et tenir la distance.

Les entreprises qui ne croient pas en quelque chose de plus grand que les marchés avancent vers un monde très instable, qu’elles subissent totalement.  Il s’agit de passer d’un monde fortement tiré par les logiques de marchés, à un monde d’après dont les besoins sociétaux inspirent les décisions stratégiques beaucoup plus nettement. C’est en tout cas ma conviction profonde.

 

Comment concilier les enjeux de long terme avec les urgences du court terme ?

C’est la grande difficulté : on ne peut évidemment se payer des visions à long terme que si l’on réussit à tenir les exigences opérationnelles et financières du court terme.
D’aucuns souhaiteraient ainsi une transition immédiate d’un système à un autre, par exemple d’une économie fossile à une économie neutre en carbone. Le problème de cette stratégie souvent dite de l’effondrement, c’est qu’elle ne mobilisera jamais les entreprises qui sont pourtant les acteurs centraux de la transition, par les technologies, les moyens financiers, la capacité de se mobiliser dans toutes les géographies et localement.

 

“ Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

 

A quoi ressemble ton entreprise désirable ?

C’est une entreprise à la fois performante et dont le chemin de performance sert aussi des intérêts plus grands qu’elle. Une entreprise qui a pris conscience, dans l’ensemble de sa stratégie, de tous les tenants et aboutissants de sa chaine de valeur vis-à-vis des enjeux de bien commun.

Je suis convaincu que l’entreprise qui ne suit que des ratios de performance sera fortement bousculée par les marchés financiers eux-mêmes dans quelques années – et cela a déjà commencé. Les financiers ne voudront plus investir dans des entreprises qui n’ont pas mesuré l’impact possible sur leur activité d’un effondrement des énergies fossiles lié à des chocs externes ou à des retournements politiques. Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

Le défi du manager de demain est donc d’intégrer les externalités positives et négatives à l’élaboration de sa stratégie, et de démontrer comment les bénéfices d’aujourd’hui générés par des activités fossiles par exemple doivent permette d’investir plus chaque année plus dans les modèles propres de demain.

 

Quelle est la place du politique dans la transition écologique des entreprises ?

L’entreprise ne peut pas avancer seule. Pour mettre en place des plans de neutralité carbone ambitieux, il est essentiel d’ouvrir un dialogue tripartite entre l’entreprise, les politiques publiques et les financiers.

A Air Liquide, pour pousser le développement des systèmes hydrogène, nous avons par exemple essayer de fédérer les acteurs mondiaux de tous les grands secteurs concernés autour d’une vision collective de long terme, partagée au plus haut niveau, en créant un Conseil de l’Hydrogène.

 


Le conseil de l’hydrogène

 

Nous avons ensuite développé une ambition sur le rôle que l’hydrogène pouvait jouer dans la transition énergétique, nous l’avons structurée, quantifiée et expliquée. Progressivement cette vision a été reprise, challengée, retravaillée puis appropriée par la plupart des grands think tank de l’énergie et de la transition. C’est ainsi progressivement devenu un sujet fédérateur, et les politiques et les financiers ont commencé à s’y intéresser. Cette dynamique vertueuse permet maintenant d’engager des secteurs entiers sur des trajectoires inédites !

C’est peut-être cela que doit viser ce que vous appelez un management éclairé (quoi qu’on ne sait que bien plus tard si l’on a été éclairé ou pas…) : rechercher à l’extérieur de sa zone de confort des sources d’inspiration pour consolider des convictions indépendantes des effets de crises et pouvoir ainsi proposer des ambitions qui soient capables de porter les énergies au-delà des crises.

Aujourd’hui, quand nous parlons aux marchés financiers, nous discutons autant des sujets de long terme que des performances à court terme. Si nous avions des résultats à court terme sans objectifs à long terme, l’engagement des actionnaires serait probablement plus passif. Mais si nous n’avions que des objectifs de long terme merveilleux sans performance intrinsèque à court terme, les actionnaires ne nous suivraient certainement pas non plus !

Jérôme Cohen, fondateur d’ENGAGE, revient sur les ENGAGE Calls, des émissions participatives live lancées durant la période de confinement afin de faire réagir des personnalités de la communauté ENGAGE sur l’actualité, débattre des enjeux de court et long termes, et esquisser des pistes d’action concrètes.

 

Pourquoi avoir lancé les Engage Calls ?

Nous sommes, je l’espère, dans une période propice à la réinvention : un point de bascule Comme nous le disait Karine Jacquemart, c’est dans les périodes de choc que les évolutions les plus conséquentes, positives ou négatives, deviennent possibles.
Au-delà de l’angoisse qu’elle a provoqué, la période en cours nous a aussi permis de nous arrêter pour prendre un peu du recul.
L’imaginaire a en quelque sorte bénéficié d’un temps pour ce remettre en marche ! Les ENGAGE Calls ont vocation à appuyer ce mouvement.

Quel bilan peut-on dresser après 2 mois et 8 Engage Calls ?

Nous avons observé chez les citoyen.ne.s une envie forte de participer : jamais nous n’avions eu autant d’inscriptions, de contributions… La société est de plus en plus prête prête à basculer et à se réinventer. Je ne parle pas du grand soir, mais de la sensation, diffuse, que la possibilité d’inventer de nouveaux imaginaires et de les concrétiser devient soudainement possible. Antonio Gramsci nous disait que c’est dans les périodes les plus bousculées que surgissent les monstres. Rajoutons que c’est aussi dans ces heures troubles que peuvent émerger les plus belles évolutions.
C’est le moment de mettre l’accélérateur sur cette volonté de changement que l’on sent de plus en plus forte et assumée.
J’ai été, bien sûr, touché par le ton inquiet, parfois alarmiste, de certains intervenants sur les questions du vivant, de l’environnement, de l’Europe ou du multi-latéralisme, mais aussi positivement marqué par une lueur d’espoir que l’on sentait poindre au travers de leurs propos.
Cet espoir est nécessaire pour nourrir des récits et des imaginaires entraînants, des consciences fragilisées et l’envie de se mettre en mouvement. Le vent se lève…?

 

“ Les Engage Calls sont le premier pas de la transformation de l’ENGAGE University que nous souhaitons plus citoyenne et ouverte…

 

Nous avons parlé biodiversité, sociologie, climat, géopolitique, action citoyenne… A quoi s’attendre pour la suite ?

Les Engage Calls sont tout d’abord le premier pas de la transformation de l’ENGAGE University que nous souhaitons plus citoyenne et ouverte à tous. 

Nous avons déjà enrichi les conférences participatives live de temps d’intelligence collective pour faire émerger des idées et des projets concrets que nous tenterons de développer avec nos partenaires. L’idée d’une plateforme, d’un « Numéro Vert » pour accompagner les dirigeants désireux de transformer leur organisation, me semble, par exemple, prometteur. 

Nous avons aussi décidé de regrouper les 6 prochaines éditions en saison thématique de trois épisodes. Nous traiterons en juin de notre capacité individuelle et collective à naviguer au temps de l’incertitude. Et en juillet, nous aborderons la réforme de notre système économique et de nos entreprises vers plus de résilience et de durabilité. Le citoyen, l’individu, dans un premier temps, puis le collectif, les organisations.

Nous lancerons aussi mi juin une plateforme web éphémère avec l’un de nos partenaires, Civocracy, pour densifier notre travail d’intelligence collective et faciliter l’émergence de projets.
Chacun pourra ainsi mieux s’approprier les enseignements des ENGAGE Calls, les enrichir. Les projets en émergence seront sélectionnés, priorisés, et enrichis sur la plateforme. 

 

“ Il n’y a pas d’apprentissage sans passage à l’action et confrontation au réel…

 

Quelle place souhaites-tu pour ENGAGE dans le « monde d’après » ?

ENGAGE est une plateforme d’apprentissage et d’action. Je pense que sans ce dialogue, tout mouvement est bancal, vidé de sa substance. Il n’y a pas d’apprentissage sans passage à l’action et confrontation au réel, ni d’action utile sans développement des savoirs et travail de fond…Ce dialogue est l’essence même d’ENGAGE.
Je souhaite qu’ENGAGE contribue à ce que les citoyen.ne.s soient mieux armé.e.s et plus confiant.e.s en leur capacité à faire advenir collectivement la société dont ils et elles ont envie. Un peu à l’image des « Explorateurs » ENGAGE qui animent les temps d’intelligence collective. Ils ont suivi différents parcours de l’ENGAGE University. Ils ont appris, je crois, à questionner, à utiliser leur créativité et leur imagination pour transformer le réel.

Je souhaiterais finalement que tous les citoyens deviennent des « Explorateurs ».

En savoir plus sur les ENGAGE Calls.

Karine Jacquemart est la directrice de foodwatch France. Engagée pour défendre transparence et droits de l’homme, elle dirige des projets internationaux dans le secteur associatif depuis plus de 16 ans, notamment des missions humanitaires en Afrique avec Action Contre la Faim, ou la campagne Forêt d’Afrique et droits des populations avec Green Peace. Depuis 2015, elle dirige l’organisation foodwatch qui milite pour plus de transparence dans le secteur alimentaire, afin que nous ayons tous et toutes accès à une alimentation sans risques, saine et respectueuse de l’environnement.

 

En pleine crise sanitaire, tu souhaites nous parler de la « stratégie du choc » de Naomie Klein. Pourquoi ?

Dans son essai La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre (2007), la journaliste d’investigation Naomie Klein a mis en lumière comment des décennies d’ultralibéralisme ont démantelé la puissance publique. De la chute de Salavador Allende à la guerre d’Irak, elle documente factuellement comment Milton Friedman, les Chicago Boys puis tous les porteurs du néolibéralisme, et surtout les lobbies qui défendent des intérêts privés, ont su se servir des périodes de chocs (catastrophes naturelles, changements de régimes, attentats, guerres) pour imposer des mesures au détriment de l’intérêt général.

Elle cite par exemple l’ouragan Katrina (2005) qui a mené à la privatisation des écoles dans la région de la Nouvelle-Orléans aux États-Unis, ou encore la guerre des Malouines (1982) qui a été un prétexte pour Margaret Thatcher pour faire passer des lois antisociales au Royaume-Uni.

Ce qui me révolte aujourd’hui, c’est que l’on doit se battre pied à pied pour défendre des causes qui devraient relever de l’évidence : les droits fondamentaux et la santé.
Avec l’équipe de foodwatch, nous nous battons tous les jours sur l’alimentation et pour faire adopter des mesures de prévention pour protéger la santé des citoyens en France et en Europe : faire interdire des additifs dangereux pour la santé, lutter contre la malbouffe et l’obésité, etc.   Ce qui devrait relever du bon sens se transforme en batailles et en combats de David contre Goliath. Pourquoi ? Parce que, entre les croyances aveugles qu’il ne faut surtout pas ajouter de contraintes au secteur privé, mais plutôt réduire la puissance publique (les deux étant bien sûr liés) et les conflits d’intérêt. Trop d’Etats et de responsables politiques au niveau national comme européen sont influencés par les intérêts privés, les lobbies, les multinationales. Et les accords de commerce internationaux de nouvelle génération, comme le CETA entre l’UE et le Canada, vont encore accentuer ces rapports de force.

Dans le contexte du Covid-19, nous sommes nombreux à vouloir sortir de la crise par le haut en bâtissant les fondements d’une société plus juste et plus respectueuse de la nature. J’en suis très heureuse. Mais gardons à l’esprit que nous ne sommes pas les seuls à voir la crise comme une opportunité de changement. Les lobbies cherchent de leur côté à se servir de cette période pour freiner toute réglementation et continuer de défendre leur business et un certain laissez-faire, même au détriment des populations.

 

“ Ce qui me révolte aujourd’hui, c’est que l’on doit se battre pied à pied pour défendre des causes qui devraient relever de l’évidence : les droits fondamentaux et la santé.

 

Quelles tentatives de lobbying avez-vous repérées ?

Nous avons publié sur le site de foodwatch une lettre de l’industriel Bayer écrite en pleine crise de Covid-19 à la commission en charge de la stratégie européenne Farm to Fork for Sustainable food, dans laquelle l’industriel explique que de nouvelles réglementations concernant les pesticides ne sont pas souhaitables. Alors qu’il est clair qu’il faut agir sur les pesticides ! Nous avons lancé une pétition au niveau  européen pour demander aux géants des pesticides en Europe, Bayer, BASF et Syngenta, d’arrêter de produire et d’exporter des pesticides nocifs. Interdites d’utilisation en Europe en raison de leur dangerosité pour la santé et l’environnement, certaines substances sont encore autorisées à la production et à l’export.
Par boomerang, on les retrouve ainsi dans les produits alimentaires que nous importons et donc dans nos assiettes. C’est une aberration.

Nous avons par ailleurs mis la main sur d’autres lettres de lobbies adressées par Bayer au Parlement Européen expliquant qu’en temps de crises, les industries font beaucoup d’efforts pour nourrir les populations et qu’il ne faut pas leur mettre de bâtons dans les roues par de nouvelles réglementations.

Nous n’attendons pas des entreprises qu’elles soient philanthropiques. Il est évident qu’elles doivent défendre leurs intérêts propres et leur modèle économique. Personne ne leur reproche de faire des bénéfices. Ce que nous leur reprochons, c’est de défendre leurs intérêts propres même lorsque c’est au détriment de l’intérêt général, des services publics, de la protection des droits et de la santé des citoyens.
Et ce que nous apprend la crise actuelle, comme toutes les crises passées dépeintes par Naomi Klein, c’est que rien ne les arrêtera …sauf si nous les arrêtons.

 

N’observes-tu pas une prise de conscience, notamment dans le monde économique ?

Il est évident que nous sentons une vraie prise de conscience à plusieurs niveaux de la société. Ce sont néanmoins aujourd’hui les lobbies qui capturent l’essentiel du pouvoir politique.
Force est de constater que le démantèlement de la puissance publique par les politiques ultralibérales depuis presque 50 ans a porté ses fruits et continue. Après la crise financière de 2008, nous avons eu l’impression d’une prise de conscience, notamment avec de grandes déclarations de certains responsables politiques. Mais fondamentalement, qu’est-ce qui a changé alors concernant la réglementation financière  et la financiarisation de l’économie et de l’environnement ? Les banques ont-elles eu à rendre des comptes ? Le système a-t-il changé ?

 

“ Il n’est pas question d’accepter l’inacceptable, ni de verser dans le fatalisme.”

 

Ne penses-tu pas qu’aujourd’hui une prise de conscience plus large et à un plus haut degré peut mener à un réveil social et écologique ?

Je pense en effet que nous sommes à une croisée des chemins. Je resterai de toute façon optimiste et déterminée car il n’est pas question d’accepter l’inacceptable, ni de verser dans le fatalisme.
La question est de savoir comment transformer cette prise de conscience en une masse critique, et surtout en actions concrètes. La prise de conscience permet déjà la création de poches de solidarités et de réseaux de résilience qui sont vitaux. Mais si nous ne trouvons pas les moyens d’agir pour faire contrepoids et peser sur le système, la seule prise de conscience ne suffira pas.

Comment élaborer notre propre stratégie du choc ?

Il faut à mon avis se concentrer sur ce rapport de force entre intérêt général et intérêts privés. Pour atteindre un point de bascule, il faut à la fois s’opposer et bloquer le business as usual délétère et peser dans la balance, de tout notre poids. Je pense qu’il faut  s’attaquer de toute urgence à certains nœuds du problème.

Le premier nœud est l’espace trop libre laissé aux intérêts privés au détriment de la puissance publique.

On ne connait que trop pas exemple le phénomène de « porte tournante » (aussi appelé « chaise musicale » ou “revolving door”), c’est-à-dire une importante rotation de personnels entre les instances publiques et les entreprises privées.  Comment accepter par exemple que l’ancien président de la Commission Européenne, José Manuel Durão Barroso ait rejoint Goldman Sachs juste après ?

 

Autre aberration : l’année dernière, nous avons découvert et dénoncé le fait qu’il est autorisé pour les présidences tournantes européennes d’avoir des sponsors privés. Coca Cola était ainsi sponsor officiel de la présidence roumaine du Conseil de l’Union Européenne. Les lobbies ne se cachent même plus !

Il est essentiel de redéfinir qui sont les serviteurs de l’intérêt général et qui sont ceux qui défendent l’intérêt privé car on nage aujourd’hui en pleins conflits d’intérêts qui empêchent les avancées dont on a un besoin vital pour une France et une Europe plus démocratiques, plus transparentes, plus sociales et plus justes.

Deuxième nœud du problème : la nécessité de réaffirmer la souveraineté de la puissance publique.
Aujourd’hui, le débat essentiel sur l’importance des services publics est à la Une car la crise sanitaire a mis au grand jour les résultats du démantèlement de l’hôpital depuis 50 ans. Le problème, c’est qu’alors même que nous nous mobilisons pour demander une politique de protection de la santé et des populations plus forte, nous sommes aussi en train de signer des accords de commerce internationaux qui nous confisquent notre souveraineté et nous empêcheront demain de prendre des décisions en faveur de l’intérêt général, comme l’interdiction d’OGM, de pesticides ou des mesures pour protéger l’environnement. La question des accords de commerce est donc un problème essentiel, que j’explique dans une vidéo avec l’exemple du CETA. Si on perd ce combat, on ne pourra pas gagner les autres.

Enfin, un troisième nœud reste l’opacité et l’impunité des manœuvres insidieuses.
Certains responsables politiques et économiques, prêts à tout pour défendre leurs intérêts propres, opèrent dans la plus grande impunité. S’ils n’ont pas à rendre de comptes, alors il est évident qu’ils vont continuer.
C’est pourquoi ll est de notre devoir d’enquêter, de dénoncer ces comportements, de pointer les projecteurs vers les pratiques inacceptables et leurs responsables, pour les obliger à s’expliquer et pour créer un effet dissuasif. Ce qui touche à notre société, nos droits, notre environnement à tous, doit être débattu en pleine lumière, sur la place publique. Pas dans l’ombre des petits arrangements entre amis.

“ Le défi est de réunir nos forces de manière transversale, coordonnée et efficace.

 

Mais concrètement, comment atteindre ces objectifs qui semblent pour beaucoup hors d’atteinte ?

Si nous voulons être à la hauteur de nos “ennemis”, de l’artillerie lourde à laquelle nous faisons face, nous devons faire corps. Et ce, j’en suis convaincue, dans une confrontation déterminée, mais non-violente. L’organisation d’un contrepoids citoyen unifié, composé de lanceurs d’alertes, d’ONG et de citoyens concernés est essentielle. Et surtout, nous devons mettre sur la table un programme de société alternatif, et des choix politiques clairs, crédibles et opérationnels..

Le défi, c’est de réunir nos forces de manière transversale, en tirant profit de la richesse et de la diversité de la société civile et en liant tous les domaines qui ne doivent former qu’une réponse, mais aussi de manière coordonnée et efficace.

Crois-tu vraiment à cette union de la société civile ?

Assurément ! On le fait déjà au quotidien entre associations dans les combats que l’on mène. Mais il faut cette fois aller beaucoup plus loin. Toutes les initiatives que je vois fleurir en ce sens m’inspirent beaucoup. Il y a par exemple le récent « Conseil National de la Nouvelle Résistance » qui nous rappelle qu’en 1944, des citoyens se sont rassemblés pour proposer un programme « Les Jours Heureux ».
Un programme qui parle de lutte contre l’oppresseur, de justice sociale et de libertés fondamentales, et qui nous rappelle que des gens se sont battus pour un modèle de société qui est aujourd’hui en train d’être démantelé: liberté de la presse, services publics, etc. C’est à nous de le défendre, non seulement en France mais partout, à commencer par l’Europe !

Quels sont tes futurs désirables ?

Que nous arrivions, ensemble, à faire basculer les rapports de force pour peser sur les décisions et arrêter d’être dans un système qui marche sur la tête et se trompe de priorités: non, les questions économiques et financières ne sont pas la seule boussole…

Tout simplement que l’on vive dans une société où il est normal pour tout le monde que l’intérêt général soit respecté. Une ligne rouge bien comprise et défendue. 

 

Reza Deghati est un photographe et photo-reporter iranien. Exilé de son pays depuis 1981, il a sillonné plus de cent pays, photographiant les guerres, les révolutions et les catastrophes humaines. Publié dans les plus grands médias internationaux, il est aujourd’hui l’un des reporters-photographes les plus reconnus au monde. Il est à l’initiative de nombreux projets humanitaires, voués notamment à la formation des enfants et des femmes aux métiers de la communication et de l’information.

 

Comment as-tu traversé la période de confinement ?

D’un point de vue personnel, je vis plutôt bien cette période. Dans chaque malheur, il y a des moments de bonheur. Pour moi, cela a été de me trouver pendant deux mois en famille, ce qui n’était pas arrivé depuis quarante ans. Je n’avais jamais autant vu mes enfants !

Professionnellement, la crise remet en question mes projets. Depuis un an, nous préparions avec les Nations Unies de grands projets au Tchad, au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Sénégal. Évidemment, tout est tombé à l’eau.
C’est donc pour moi un moment pour réfléchir à ce qui est essentiel, à ce que je souhaite continuer à faire ou pas après. J’ai d’ailleurs récemment décliné des propositions de projets car je n’arrive pas encore à me projeter dans l’avenir, dans l’après-coronavirus. Ma pensée est encore ancrée dans un système pré-coronavirus, système que nous devons changer.

 

Sagesse, Afghanistan © Reza

 

De ton point de vue d’artiste, qu’est-ce que la crise dit de notre rapport au monde ?

La crise nous montre comment nous sommes rentrés dans un système, une machine infernale, sans garder du temps, de l’énergie et de la volonté pour nous arrêter et réfléchir au sens de nos actions.

Dans mes conférences, j’utilise souvent l’image du Titanic. Nous, Occidentaux, vivons dans un Titanic avec, en haut, des passagers de première classe dans leurs grands restaurants, et en bas, les machinistes qui font fonctionner le paquebot. Il y a aussi nous, les journalistes et les humanitaires qui, de temps en temps, plongeons dans l’océan pour voir ce qu’il se passe sous la coque. Ce que nous voyons, c’est un monde à feu et à sang. Des embarcations de fortune qui prennent l’eau, des familles accrochées à un bout de bois flottant.
Nous remontons sur le Titanic avec nos témoignages, nos photographies et nos interviews, et nous alertons les passagers : « Attention ! Nous voguons sur un océan de feu et de sang. » Mais le bruit de la fête et du concert couvre nos cris. Pourtant, si nous crions, ce n’est pas seulement pour aider les gens d’en bas, mais pour prévenir les passagers que si nous continuons dans cette direction, le bateau-lui aussi va prendre feu et sombrer.

La crise du coronavirus, c’est un peu ce moment où l’on arrête le grand bruit de la fête pour méditer et écouter ce qui se passe dans le monde. Si chacun d’entre nous ne prend pas ce temps-là et s’en retourne à ses activités, nous courrons à la catastrophe.

 


Innocence blessée © Reza

“ Nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

 

Tu travailles beaucoup sur les questions de solidarité à l’international, en Afghanistan, en Iran, en Afrique, dans les camps de réfugiés dont on parle moins aujourd’hui. Si la crise a créé de nouvelles solidarités locales, ne nous renferme-t-elle pas aussi sur nos frontières ?

Ce que nous vivons maintenant, je l’ai déjà vécu depuis 40 ans dans les pays en guerre. A la différence que contrairement aux guerres conventionnelles marquées par le bruit assourdissant des engins de combat, nous sommes aujourd’hui dans une guerre silencieuse contre un ennemi invisible.

Dans ce genre de situation, l’individu a deux réactions. D’abord, se renfermer sur lui-même pour se protéger. Ensuite, et très vite, il forme des solidarités collectives avec ses voisins voire avec de parfaits inconnus.

A l’échelle internationale, nous sommes aujourd’hui dans la première phase de panique généralisée où l’on s’occupe de soi-même et de son entourage direct. Mais nous réalisons aussi que nous vivions jusqu’ici dans un système concurrentiel, individualiste et hypocrite, reposant sur des théories économiques, qui est finalement peu adapté à l’être humain. On commence à comprendre l’importance de l’humain et du collectif. Je crois donc que la solidarité internationale n’en sera que plus forte demain.

D’ailleurs, le confinement permet aussi le retour à la famille que les impératifs économiques et politiques avaient peu à peu effacé. Nous réalisons que, contrairement à ce que nous disent les théories néolibérales, la plus petite unité de la société n’est pas l’individu mais bien la famille.

 

“ Les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir.

 

Quel est le rôle des artistes dans cette période ?

La question m’évoque le souvenir d’une discussion avec Massoud, commandant de la résistance afghane durant la guerre d’Afghanistan. Nous parlions de poésie et de littérature et un supérieur était venu voir Massoud pour lui demander de se concentrer sur les urgences du moment. Ce dernier lui avait répondu : « Si on ne s’occupe pas de littérature, pourquoi fait-on la guerre ? ».

 


Massoud, guerrier de la paix © Reza

 

Je suis convaincu que les artistes peuvent jouer un rôle important pour donner un sens à l’avenir. Il nous faut créer des mouvements communautaires et des think tank d’artistes pour nous donner les moyens de continuer à travailler.
Pour les artistes, la crise en cours est aussi une opportunité pour faire évoluer nos pratiques. Pour nous demander comment les écrans et le numérique d’une part, et le local d’autre part, peuvent nous aider à répendre l’art partout. Pour nous aider à prendre de la hauteur par rapport à nos projets, à prendre plus de temps pour réfléchir à ce que nous faisons. Autrement, les peintres ne peindront plus que des bâtiments et les journalistes ne photographieront plus que des mariages.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Mon souhait le plus cher est que nous allions vers plus d’empathie et de solidarité.

 


Les enfants photographes © Reza

 

Découvrir les travaux de Reza.

Gilles Bœuf est un biologiste reconnu en France et à l’international, expert des sujets de biodiversité. Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, il fut président du Muséum national d’Histoire naturelle et professeur invité au Collège de France.

Comment vis-tu la période actuelle ?

Je suis révolté contre ceux qui me disent « on ne savait pas ». Nous observons depuis des années de plus en plus d’épidémies, liées à une maltraitance du vivant. Le coronavirus n’est ni une punition divine, ni une revanche de la nature. C’est une nouvelle alerte, et peut-être la dernière ! Ce qui est clair, c’est que si nous ne changeons pas, si nous repartons comme avant, nous nous dirigeons encore plus vite vers des problèmes gigantesques.

 

“ Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant.

 

Comment mieux comprendre l’intrication entre les questions du vivant, climatiques et aujourd’hui sanitaires ?

Nous avons beaucoup de mal avec la question du vivant car nous ne connaissons même pas les fondamentaux : nous sommes le vivant, nous sommes consommateurs du vivant, nous sommes coopérateurs avec le vivant. Admettre déjà cela changera notre relation au vivant.

Le lien entre la question climatique, celle du vivant et les enjeux sanitaires, est que plus le climat change rapidement, plus les virus se développent près de zones habitées par les hommes et plus les risques d’épidémies augmentent.
Et non seulement le changement climatique affecte le vivant, mais le vivant, en s’adaptant aux changements, affecte aussi le climat. Si on coupe une forêt, on perturbe le cycle de l’eau et il n’y plus de pluie. Si on surpêche, l’océan n’est plus capable de stocker le CO2.

 

Nous sommes et allons être de plus en plus nombreux à vivre en ville. Crois-tu à une ville durable et respectueuse du vivant ?

J’ai envie d’y croire ! Il est clair que nous ne développerons pas demain à Paris une agriculture urbaine permettant l’autonomie alimentaire de la ville. Mais si nous visions déjà de combler 10% des besoins, les urbains verraient ce qu’est le vivant. Ils verraient par exemple que la tomate n’est pas là entre novembre et mai, ce qui nous permettrait de revenir à la saisonnalité.
Ensuite, il faut verticaliser la ville pour éviter au maximum l’artificialisation des sols. Sous quelles conditions ? Je suis sûr qu’en faisant collaborer des écologues et des architectes, nous trouverons des solutions.

 

“ Engager un écologue au sein de chaque entreprise.

 

Du côté des entreprises, on observe aussi une prise de conscience de l’impact environnemental des activités en termes d’émissions de CO2. Mais comment mesurer son impact sur la biodiversité ?

Le premier élément pour concilier activités économiques et biodiversité, c’est de s’intéresser à l’aménagement du foncier. Nombre d’entreprises ont l’opportunité de laisser des espaces sauvages.

Le problème avec les métriques de la biodiversité, c’est qu’elles sont infiniment plus compliquées qu’un calcul des émissions de C02. C’est un vrai problème pour nous écologues.
Il vaudrait mieux avoir une approche au cas par cas en engageant des écologues au sein de chaque entreprise. Ils aideraient par exemple à préserver certaines fonctionnalités essentielles du vivant en identifiant les keystone species qui, par la qualité, le nombre et l’importance des liens qu’elles entretiennent avec leur habitat et les autres espèces, organisent les écosystèmes et sont essentiels à leur fonctionnement.
Ces écologues auraient une fonction de conseil et aideraient les entreprises à appliquer au mieux la formule « Éviter, réduire, compenser » qui est aujourd’hui peu ou pas intégrée.

 

“ Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix.

 

Es-tu partisan d’une comptabilité intégrant la dimension biodiversité ?

Il est essentiel de reconnaitre la valeur de la nature tout en évitant de lui donner un prix. Je m’insurge à l’idée qu’un thon rouge à une valeur nulle jusqu’au moment où il est pêché et vaut subitement un million d’euros. On ne peut pas continuer comme cela.
Ce que l’on peut mesurer par contre, c’est le coût de l’inaction, c’est-à-dire la valeur financière générée par les services écosystémiques rendus gratuitement par la nature, et que nous perdrons si nous laissons les écosystèmes mourir. Des travaux ont par exemple été fait sur le coût économique que représentera la destruction des forêts ou l’extinction des abeilles.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Je souhaite voir émerger une société de la sobriété, dans le sens où enfin, nous prendrons en considération des choses qui ne sont pas liées à l’argent. Et surtout une société de justice sociale, car sans justice sociale, nous n’arriverons à rien.

Fabrice Bonnifet est Directeur du Développement Durable du groupe Bouygues. Depuis des années, il se bat pour faire évoluer les modèles économiques des activités du groupe : énergie & carbone, ville durable, achats responsables, économie circulaire et de la fonctionnalité.
Il est également Président du Collège des Directeurs du Développement Durable (C3D) et membre du conseil d’administration de The Shift Project.

 

Comment te sens-tu ?

Mieux que quand ce sera pire… J’ai toujours été pessimiste sur l’avenir de l’humanité, mais je suis un pessimiste « plus », selon la distinction de Pablo Servigne. Je ne me fais pas d’illusions mais je me dis que tout ce qui peut être tenté doit l’être. C’est pour cela que je m’active beaucoup.

“ Réinventer un storytelling du « comment vivre heureux » en étant dix fois plus sobres qu’aujourd’hui, et inventer un modèle qui nous permette de ne pas vivre en survitesse par rapport aux ressources naturelles.

 

Ce qui m’inquiète le plus, c’est le caractère inextricable des enjeux qui sont devant nous : réussir à continuer à vivre à peu près en paix tout en reconfigurant le modèle économique de l’humanité, aujourd’hui basé sur le dogme de la croissance infinie avec des ressources finies, qui est mathématiquement impossible. Comme on ne l’aura pas préparée, il vaudra gérer la décroissance de manière subie.
Il faudra faire preuve de pédagogie pour faire du monde de demain un monde désirable, malgré le fait qu’il ne sera plus assis sur le paradigme de l’hyperconsommation, du Black-Friday et des week-end à 50€ à Marrakech. En bref, réinventer un storytelling du « comment vivre heureux » en étant dix fois plus sobres qu’aujourd’hui, et inventer un modèle qui nous permette de ne pas vivre en survitesse par rapport aux ressources naturelles.
Le défi dans les années à venir va être de se mettre d’accord sur ce modèle de sobriété heureuse qui, aujourd’hui, n’existe pas encore à grande échelle. C’est un sacré défi pour l’humanité, sachant que le temps nous manque…

“ Je crois au local, aux villes et aux territoires. A la construction de poches de résilience qui formeront progressivement un maillage territorial de plus en plus dense.

 

Ce qui te fait peur, est-ce plutôt la complexité des enjeux ou la rapidité avec laquelle nous devons y répondre ?

Les nouvelles solutions sont complexes à mettre en place d’une part parce que la régulation n’est pas adaptée, mais surtout à cause des verrous sociotechniques très ancrés dans nos sociétés. Les conservateurs, ancrés dans leurs certitudes héritées du siècle dernier, sont de vrais freins à l’action. J’évite d’ailleurs de travailler avec toutes ces personnes toxiques, bloquées dans une posture intellectuelle de questionnement permanent et de défiance. Sans même parler des climato-cyniques et des climato-sceptiques…

Mais le vrai défi commence une fois ces difficultés contournées. Une fois que l’on a développé un premier projet innovant, la question est de savoir comment on passe de 1 à 1000, à 10 000 puis à 1 million. Il va falloir notablement accélérer.
Cela fait treize ans que je suis dans mes fonctions chez Bouygues et, malgré nos efforts pour développer les bâtiments passifs ou à énergie positive, les changements sont vraiment trop longs à se mettre en place. Il faudra que la régulation nous aide, tôt ou tard. Si on avait par exemple une taxe carbone à 150 euros la tonne, cela nous faciliterait grandement la tâche…

“ Il faut éviter de trop se projeter. […] Ma vision est qu’il faut directement aller de l’idée à l’action, sans passer par la réflexion.

 

Tu penses donc que la clé du changement se situe au niveau politique ?

Je ne crois plus à des politiques aux niveaux national et international, et j’ai d’ailleurs complètement abandonné l’idée de faire bouger les choses au ministère ou dans les grandes rencontres internationales. A ces échelles de pouvoir, se mettre d’accord relève de la mission impossible.
Par contre, je crois au local, aux villes et aux territoires. A la construction de poches de résilience qui formeront progressivement un maillage territorial de plus en plus dense.
Mais il faut éviter de trop se projeter. Ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est promouvoir les solutions, montrer qu’elles fonctionnent, les rendre désirables, montrer qu’il existe des modèles économiques qui, même s’ils sont moins rentables que les anciens modèles, permettent de réinvestir, et ainsi accélérer le développement de ces solutions sur les territoires.

“ Pour rendre les nouvelles solutions désirables, il ne suffit pas de les raconter, il faut les vivre, les expérimenter.

 

Comment arrives-tu à faire dialoguer ta vision personnelle et ta fonction chez Bouygues ?

Ma vision est qu’il faut directement aller de l’idée à l’action, sans passer par la réflexion. Les comités, les commissions, tous ces organes qui pensent le monde d’après, on en a trop fait. Aujourd’hui, on n’a plus le temps de réfléchir. Il nous faut passer à l’action !

Ce qui me raccroche à une forme d’espoir, c’est qu’il existe des solutions pour tout, dans tous les domaines. Que ce soit dans le bâtiment, le textile ou l’agroalimentaire, il existe des alternatives durables qui peuvent être mises en place dès demain. Et pour rendre ces nouvelles solutions désirables, il ne suffit pas de les raconter, il faut les vivre, les expérimenter.
Notre stratégie chez Bouygues, quand on trouve une bonne idée pour le monde d’après, est d’abord de trouver un client courageux qui accepte de prendre le risque de co-développer la solution avec nous. Une fois la solution expérimentée, on essaye de donner à d’autres parties prenantes l’envie de l’utiliser, et ainsi de la déployer le plus largement possible. C’est donc une approche exclusivement pas l’action.

“ Nos marges de progression en termes d’efficacité sont colossales.

 

Ce qui me donne aussi de l’espoir, c’est d’observer que nos marges de progression en termes d’efficacité sont colossales. Quand on sait qu’un tiers de la production alimentaire mondiale est gaspillée avant même d’arriver dans nos assiettes, qu’une voiture individuelle est à l’arrêt 96% du temps, qu’une perceuse individuelle n’est utilisée que dix minutes par an, que les bâtiments -hors logement- ne sont utilisés que 25% du temps, on peut se dire qu’il nous reste une marge d’amélioration.
Chez Bouygues par exemple, avec le concept BHEP (Bâtiment Hybride à Économie Positive), on essaye de montrer à nos clients que certaines parties des bâtiments, non utilisées 75% du temps, peuvent être mises à la disposition d’autres personnes pour d’autres usages. Si l’on réussit à faire cela à l’échelle d’un territoire ou d’une ville, on récupère théoriquement 75% d’espaces. Ces solutions sont à notre portée d’un point de vue technologique et rentables d’un point de vue économique. Car le mètre carré le moins cher est celui qu’on ne construit pas.

 

A quoi ressemblent tes futurs désirables ?

Une société où l’on se resynchronise avec la nature. Où l’on réapprend à vivre lentement, à redécouvrir les plaisirs simples et gratuits. Mais aussi où l’on se lance dans une politique effrénée de réduction de la démographie. Les capacités de la planète ne permettront pas qu’on vive en paix dans des conditions environnementales acceptables avec dix milliards d’habitants. Tôt ou tard, nous effectuerons la redescente. La question est de savoir comment : soit par des drames – le XXème siècle a démontré notre grande créativité en la matière – soit de manière consentie, organisée, et donc souhaitable.

Virginie Raisson-Victor est chercheure-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’Etudes prospectives et d’analyses cartographiques (LEPAC), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins sans frontière. Forte de son expertise géopolitique, prospective et sociétale, sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision acérée dans une période de grande incertitude.

 

Quels sont les principaux enseignements de la crise sanitaire actuelle ?

Le premier enseignement de la crise du Covid est que les sociétés humaines sont d’une grande vulnérabilité. Nous vivons dans des sociétés qui détiennent des connaissances scientifiques, techniques et historiques incroyables. Pourtant, nous sommes mis en échec par un micro-organisme qui paralyse le monde entier. Cette vulnérabilité vient de la non prise en compte de la complexité de la société, dont le caractère systémique s’est accru avec la mondialisation industrielle, le libre-échangisme et la digitalisation.

La crise nous rappelle aussi que l’on ne peut pas jouer avec la nature. L’homme rêve depuis longtemps d’asservir les écosystèmes à son projet mais, que ce soit sous la forme de catastrophes naturelles ou de pandémies, il lui est toujours rappelé qu’il n’est pas maître de l’ordre de l’univers.
En ce sens, la crise en cours révèle une certaine continuité de l’histoire : à l’échelle de l’histoire humaine, le phénomène pandémique n’a rien d’exceptionnel. Ce qui est nouveau, c’est notre exposition accrue au risque, du fait de la déforestation et de la proximité croissante entre les animaux et les hommes.

“  La mort est devenue de plus en plus inacceptable dans nos sociétés. 

 

Plus fondamentalement, la crise du coronavirus pose la question de la place (ou plutôt la « non-place ») de la mort dans nos sociétés occidentales modernes.
Du fait de l’augmentation de l’espérance de vie permise par les progrès scientifiques et médicaux, et du développement des systèmes assuranciels, la mort est devenue de plus en plus inacceptable dans nos sociétés. Nous vivons depuis quelques décennies dans l’illusion d’une certaine immortalité, plus ou moins consciente.

C’est cette non-acceptation de la mort qui guide aujourd’hui notre arbitrage face à la pandémie : il ne semble faire aucun débat qu’il faut sauver les malades du Covid à tout prix. On a eu beau observer que la moyenne des gens qui meurent du coronavirus est très élevée -84 ans-, on a fait le choix d’arrêter toute activité économique pour sauver des vies, quitte à s’exposer à de nombreux autres risques indirects tout aussi mortifères.
Aujourd’hui, ne pas tout mettre en œuvre pour sauver une vie, qu’importe l’âge de la personne, est impensable. L’évènement coronavirus nous rappelle que nous devons avoir un débat sur la place de la mort dans nos sociétés vieillissantes.

“ Les jeunes sont sous-représentés au niveau démocratique et surexposés vis-à-vis de tous les risques. Ce sont, avec les malades du Covid-19 aujourd’hui en réanimation, les grandes victimes de la crise en cours.

 

Tu parles aussi beaucoup de la jeunesse, vis-à-vis du poids que la société fait peser sur elle. Que change la crise du coronavirus dans ta perception ?

Comme nous le disions, le débat sur le coût de la mort n’a pas eu lieu. Or le coût social de la mise en place des mesures de confinement va être énorme, en termes de chômage, de précarité, de violences familiales, d’inégalités, en particulier au niveau scolaire, mais aussi de retards de soins pour les personnes qui n’auront pas été diagnostiquées durant cette période. Enfin en terme coût économique avec une dette monstrueuse. Tous ces coûts vont toucher les jeunes de manière beaucoup plus forte.

Ensuite, commence à se dessiner la mise en suspens de toutes les mesures de transition écologique, qu’il s’agisse du Green New Deal, des pressions exercées par les grandes entreprises pour l’allègement des contraintes environnementales, du retour du plastique à usage unique… On voit bien que la réponse à la crise écologique passera après la crise économique, ce qui pénalise encore une fois les générations futures.

On sait par ailleurs qu’avec le vieillissement de la société, la part des jeunes dans les votants va en diminuant. Les jeunes sont donc sous-représentés au niveau démocratique et surexposés vis-à-vis de tous les risques. Ce sont, avec les malades du Covid-19 aujourd’hui en réanimation, les grandes victimes de la crise en cours.

“ Nous avons grandi dans une société de la certitude.

 

Tu dis pourtant que c’est par la jeunesse que se fera la transition de la société, non ?

Je doute sincèrement de la capacité de la génération des baby-boomers à comprendre les enjeux du XXIème siècle. Contrairement aux jeunes, nous avons grandi dans une société de la certitude. Certitude que le modèle économique de la croissance et le progrès permettait de tout vaincre. Et il est très difficile de changer ces certitudes au bout de 40 ans. Il n’y a que les jeunes qui ont, je l’espère, les capacités d’imagination permettant d’inventer un monde différent.

“ Apprendre à décider dans la complexité.

 

Tu plaides donc pour une plus grande place aux jeunes dans les réflexions et prises de décision ?

Oui, mais c’est plus large que cela. Il faut aussi apprendre à décider dans la complexité.
Aujourd’hui, au lycée, on continue d’enseigner matière par matière, de manière verticale, alors que tous les problèmes que l’on a à résoudre sont complexes. Pourquoi ne pas commencer dès le plus jeune âge à développer une une vision transversale et systémique qui permet de résoudre des problèmes complexes ? Créons une classe de complexité dans tous les collèges et lycées !

 

Quels sont les futurs désirables dont tu rêves ?

Un futur désirable est tout simplement un monde où la gestion partagée des biens communs se fait dans l’intérêt général. Tout le reste, ce sont des outils à mettre en œuvre. Si l’on arrivait à se mettre d’accord sur cet objectif fondamental, ce serait déjà un grand pas.

François Gemenne est chercheur en science politique, et spécialiste en géopolitique de l’environnement. Il s’intéresse notamment aux effets du changement climatique sur les dynamiques migratoires. 

 

Comment vis-tu la crise sanitaire en cours ?

Avec beaucoup d’anxiété et d’inquiétude pour la suite. Difficile pour moi de céder à l’optimisme de la réinvention post coronavirus… Je pense que notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. Ce que veut la plupart des gens, c’est juste retrouver le monde d’avant. On risque donc d’être moins susceptibles d’accepter des contraintes environnementales à l’avenir.

 

“ Notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. 

 

Jean Viard nous disait que la crise du coronavirus nous fait prendre conscience de l’existence d’un futur. Partages-tu cette idée ?

Je suis plutôt d’accord, mais je suis incapable, comme beaucoup de gens, d’imaginer à quoi ce futur pourrait ressembler. Et de manière naturelle, on a plutôt tendance à se tourner vers ce que l’on connait déjà plutôt que de sauter dans l’inconnu. Je pense donc qu’on risque malheureusement de rentrer dans une période de repli sur soi, un parfait terreau pour les nationalismes.

 

Que penses-tu de l’impact de la crise sanitaire sur les dynamiques migratoires ?

Le flux migratoire lié au coronavirus représente plusieurs millions d’individus. C’est sans précédent. On parle ici de migrations intra-étatiques, avec un processus de fuite des urbains vers les campagnes, mais aussi de migrations interétatiques, avec par exemple le départ de certains Italiens vers l’Afrique.

Certaines dynamiques pourraient d’ailleurs potentiellement s’inscrire dans le temps long. De manière générale, les gens vont avoir de plus en plus tendance à s’isoler les uns des autres, par sécurité, ce qui va transformer durablement les modes de vie. Par exemple, on peut penser que beaucoup vont désormais privilégier les modes de transport individuels plutôt que les transports en commun. Reste à savoir si ce sera la voiture ou le vélo…

 

“ Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.

 

Malgré tout, ne penses-tu pas que cette crise permet une certaine prise de conscience ? 

La vertu pédagogique de cette crise est de nous démontrer, en temps réel, l’impact des activités humaines sur l’environnement. Mais en faisant le lien entre crise sanitaire et crise environnementale, le risque est qu’on en arrive à une opposition binaire entre Homme est Nature du type « ce sera nous ou elle ». L’enjeu de la crise deviendrait alors de reprendre la main sur le virus, sur la nature, et de gagner. Il faut faire attention à la tentation de naturalisation du virus, à l’idée que le virus serait un signal que nous envoie la Terre. C’est une idée dangereuse.

Ce sur quoi on doit prendre appui, ce sont plutôt tous les mécanismes de solidarité que l’on voit se développer dans la société. Ils nous montrent que nous sommes prêts et capables de tout arrêter pour sauver une petite partie de la population, qu’importe le coût économique.

L’enjeu est maintenant de déployer cette solidarité citoyenne pour inclure les victimes présentes et à venir du dérèglement climatique. Avec deux obstacles majeurs : les plus touchés par les changements climatiques ne sont pas les personnes âgées mais les jeunes, et ce ne sont pas nos voisins mais des habitants d’autres pays.

 

Que penses-tu des mesures de relance économique qui vont parfois à l’encontre des des normes environnementales ?

C’est un message terrible qui nous est envoyé. Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.
En réalité, ce n’est qu’une excuse utilisée par certains lobbies et certains gouvernements pour se débarrasser de toute contrainte. Si l’on tombe dans leur piège, j’ai peur qu’on ne revienne pas au monde d’avant mais au monde d’il y a 15 ans. Que le maigre édifice de petits pas que l’on avait bâti s’effondre comme un château de cartes.

 

“ Reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun.

 

A l’échelle internationale, quel sera pour toi le rebond politique de la crise ?

Il y a un risque que l’Europe sorte de la crise en lambeaux. Encore une fois, elle a montré son incapacité à prendre des décisions communes face à la crise, reléguant aux nations le choix des mesures à prendre.
Aujourd’hui, d’après des sondages, 52% des Italiens sont favorables à une sortie de l’Union Européenne. Le Green New Deal, qui avait été adopté avant la crise, n’a été signé que par dix pays membres. C’est un vrai plan de sortie de crise, mais la moitié de l’Europe n’en veut pas à l’heure actuelle.

 

Si tu avais un espoir de futur désirable, à quoi ressemblerait-il ?

Que nous puissions reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun. Retrouver un certain sens de la solidarité en s’appuyant sur ce qu’il se passe aujourd’hui, et le projeter au-delà de nos frontières.
Et pour l’Union Européenne, mettre en place le Green New Deal qui est, je pense, le plan de sortie de crise dont nous avons collectivement besoin.

 

Loïc Blondiaux est professeur de sciences politiques, et travaille depuis quinze ans sur les sujets de démocratie participative. Il est aussi membre du comité de gouvernance de la Convention Citoyenne pour le Climat.

 

Peux-tu nous rappeler comment est née la Convention Citoyenne pour le Climat ?

La Convention Citoyenne pour le Climat (CCC) a une histoire plurielle et complexe.
Sur le temps long, elle s’inscrit dans la suite d’un certain nombre d’expériences démocratiques ayant eu lieu au Canada, en Irlande, en Islande, et qui ont permis d’envisager la possibilité que des assemblées citoyennes tirées au sort puissent participer au processus constitutionnel ou législatif.
Sur le temps court, la CCC s’ancre dans le contexte de la crise des Gilets Jaunes et dans leur demande de plus de démocratie et de participation citoyenne. L’idée concrète de cette CCC est née d’un texte porté début 2019 par un collectif de citoyens et chercheurs intéressés par l’innovation démocratique, les Gilets Citoyens.
Mais dès 2017, avec la Fondation Nicolas Hulot, nous avions proposé une Assemblée Citoyenne du futur, une réforme constitutionnelle visant à doter la cinquième République d’une troisième assemblée composée en partie de citoyens tirés au sort, qui aurait eu pour vocation de porter les intérêts de long terme dans le processus législatif.
Enfin, la CCC s’inscrit aussi dans le cadre d’un projet de réforme constitutionnelle, aujourd’hui interrompu, pour transformer le Conseil Économique, Social et Environnemental en Chambre de la Participation Citoyenne.

Finalement, la Convention Citoyenne pour le Climat est le creuset de toutes ces idées, initiatives et influences variées.

 

“ Ce dont souffre la démocratie participative, c’est d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. 

 

Après six mois d’expérimentation de la CCC, quelles sont tes premières conclusions ?

A propos de la Convention, nous pourrions reprendre l’expression consacrée de Mark Twain “Nous ne savions pas que c’était impossible, alors nous l’avons fait”. Au sens où il était clairement déraisonnable de penser qu’un groupe de citoyens tirés au sort pourraient produire, en quelques mois, et sous la forme d’articles de lois, des propositions visant à réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Cette mission quasiment impossible est pourtant en passe de réussir.

Évidemment, la crise du Coronavirus a affecté tout le processus et nous empêche de nous projeter dans les résultats de la convention. A l’heure actuelle, ce que nous avons observé, c’est qu’un collectif de 150 citoyens tirés au sort, avec une visée effective de diversité sociologique, est parfaitement capable de s’engager dans un processus exigeant, de s’approprier des enjeux habituellement considérés comme trop complexes pour être confiés à des non experts, et de formuler des propositions pertinentes et pour certaines radicales, afin de faire advenir la transition écologique.

Évidemment, ces propositions avaient déjà été réfléchies par des experts et des acteurs de la société civile, mais les citoyens ont su les sélectionner en fondant leurs arbitrages sur deux principaux critères : leurs effets sur les émissions de gaz à effet de serre et l’impératif de justice sociale.

 

Qu’est-ce que le Coronavirus change dans le processus de la CCC ?

Le confinement interdit la réunion physique qui est une condition de l’efficacité du travail des citoyens et de la légitimité de leurs travaux. Le processus est donc pour l’instant en suspens.

Un autre problème est la complexité forte à intégrer les informations nouvelles liées à la crise du coronavirus dans les travaux effectués depuis six mois, alors même que les citoyens n’ont plus la possibilité de se réunir physiquement pour débattre.

Malgré les difficultés du présent, je veux insister sur l’incroyable niveau d’engagement et d’implication de ces 150 citoyens. Même en confinement, ils continent à réfléchir, à s’informer, à avancer sur des thèmes transversaux. Nous sommes tous impressionnés par la qualité des délibérations citoyennes.

Les travaux continuent d’ailleurs en ce moment. Jeudi et vendredi derniers les citoyens étaient prêts de 130, connectés en ligne via zoom, à réfléchir ensemble à la rédaction d’une message commun destiné à la population et à l’exécutif. Nous expérimentons la possibilité d’une délibération en ligne et celle-ci semble désormais possible techniquement, sans conséquence majeure sur la qualité du travail démocratique, ce qui est une bonne nouvelle.

 

“ Il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. 

 

Penses-tu qu’il y aura un avant et un après la CCC ?

Oui, dans l’hypothèse où les propositions citoyennes peuvent dans le processus législatif ou dans l’organisation d’un référendum obligatoire.
Jusqu’à aujourd’hui, l’exécutif a plutôt évoqué un référendum consultatif, ce qui me paraît très insuffisant. Ce dont souffre la démocratie participative, c’est justement d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. Elle a aujourd’hui besoin d’institutionnalisation pour que, demain, la délibération des citoyens tirés au sort soit un critère clé de légitimation des décisions politiques.

Avec l’arrivée du Coronavirus, l’incertitude sur l’état futur des économies et des sociétés ne nous permet pas de savoir ce que sera la place des impératif écologique et démocratique dans les mois à venir. L’écologie et la démocratie risquent d’être les grandes perdantes de la période en cours, si nous ne nous mobilisons pas pour les défendre. Nous sommes dans un moment de grande incertitude où tout se joue.
Attention, il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. A travers nos réflexions, nos propositions, notre capacité à ne pas succomber à la tentation du retour en arrière, ni aux sirènes de l’autoritarisme. Nous sommes déjà collectivement en train de fabriquer l’après.

 

“ Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir. ” 

 

Tu parles du référendum comme un moyen efficace pour arbitrer sur les propositions de la CCC. Ne penses-tu pas que ce mode de décision sondagier risque de nier la démocratie ?

Tout dépend du point de vue que l’on porte sur le référendum. Certains y voient un déni de démocratie, du fait de leur caractère plébiscitaire. Je suis personnellement de l’avis de Cristina Lafont qui explique dans Democracy Without Shortcuts que l’idéal démocratique exige que le plus grand nombre puisse participer au processus de décision collective. Il me semble que le référendum est un instrument démocratique par excellence lorsqu’il est précédé d’une vraie délibération collective, et lorsque le vote n’est pas présenté sous une forme binaire (oui ou non) mais sous une forme plus complexe, à l’image du référendum sur le traité constitutionnel européen.

 

Que pouvons-nous faire à l’échelle individuelle et collective pour que la crise en cours ne nous mène pas à un retour au « monde d’avant » ?

A l’échelle individuelle, pour les personnes confinées, ce temps doit aider à prendre du recul par rapport à ses propres croyances et à son mode de vie. En quelque sorte, retrouver l’otium des latins, ce temps libre voué au repos, à la méditation et aux loisirs studieux, un temps hors du monde indissociable de la « vie bonne ». Il me semble de ce point de vue que, même si nous ne sommes pas en première ligne dans la lutte contre le coronavirus comme le sont tous ceux qui dans les hôpitaux, les ehpad, les chaînes de production et de distribution de biens essentiels et les services publics sont en train d’assurer notre survie, nous autres confinés pouvons contribuer à ne pas reproduire les comportements qui nous ont amené là où nous en sommes. Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir.

D’un point de vue collectif, il faut que les adversaires du retour à « l’avant » se rassemblent, s’organisent et développent des imaginaires capables d’affronter, sinon d’empêcher empêcher les effondrements à venir. Alors même que nous ne pouvons pas nous rencontrer ou nous réunir physiquement, c’est aujourd’hui plus que jamais que nous devons faire de la politique. La politique est notre seule voie de sortie pour sauver le monde. Et j’emploie le mot politique au sens large : s’engager dans des structures de solidarités, des associations, des mouvements politiques, mais aussi produire des idées politiques, élaborer des programmes, concevoir des stratégies d’influence ou de prise de pouvoir.

 

“ Nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. ” 

 

Avons-nous besoin de radicalité ?

Oui, nous devons redevenir radicaux. A la fois radicaux dans le sens de la lutte contre nos adversaires qui sont bien réels et particulièrement dangereux. Et radicaux dans le sens d’un retour à nos racines, non pas sur le mode du terroir ou de la nation, mais sur la base de l’axiome selon lequel nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. L’individu libre et sans attaches, capable de s’émanciper de toute contrainte naturelle et de vivre sans s’associer, est une fiction que l’idéologie néo-libérale a consacré, mais qui reste une fiction. D’ailleurs, la crise sanitaire actuelle nous rappelle que nous devons nos existences individuelles à des systèmes de protection sociale inventés au XIXe siècle et dont la destruction menace chacun d’entre nous.
Nous devons nous concentrer sur ces deux objectifs qui sont, je pense, conciliables : d’une part la protection de nos systèmes de solidarité, structurés à l’échelle nationale, et d’autre part la préservation de nos écosystèmes naturels. Et cela exclut largement l’idée selon laquelle le marché va se substituer à tout le reste…

 

“ L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. ” 

 

Si tu devais définir tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils et comment s’inscriraient-il dans le présent ?

Je ne pense pas que l’on puisse se projeter dans le « monde de l’après » sur un mode purement utopique. Évidemment, il nous faut un imaginaire, mais ça n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. En essayant de ne pas s’effondrer, en ne renonçant pas, en ne cherchant pas la fuite individuelle, en restant attentif aux autres dans le moment présent, en prêtant attention au monde qui nous entoure, en redécouvrant le sens de notre « résonance » au monde, comme nous le suggère Harmut Rosa.

Dans cette optique, je vais donner un conseil de lecture : Générations Collapsonautes, naviguer par temps d’effondrement de Yves Citton. L’auteur y relie les réflexions des collapsologistes à d’autres clefs de lecture, d’autres références. C’est absolument formidable ! Il nous explique par exemple comment, alors que nous parlons d’un potentiel effondrement futur, une immense majorité de vivants sur Terre, humains et non humains confondus, vivent aujourd’hui cet effondrement au présent et développent des savoir-faire, des savoir-être, des stratégies de résilience dont nous pouvons nous inspirer dès aujourd’hui.

Jean Viard est sociologue et directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris. D’un grand éclectisme, il s’intéresse à l’aménagement du territoire, à l’agriculture, aux temps sociaux (vacances, 35 heures), à la mobilité, à la question migratoire et aux comportements politiques. Il fut conseiller municipal à Marseille de 2008 à 2014, et candidat LREM  pour les législatives 2017 dans le Vaucluse.

 

Qu’est-ce que la crise du Coronavirus a changé dans ta vie ?

Je vis dans le sud du Luberon, dans une vielle ferme. On peut dire que j’ai des conditions optimales de survie, sans aucun problème matériel. Après, j’ai des choses qui me manquent, comme ma petite fille qui ne comprend pas pourquoi son grand-père ne la prend plus dans les bras. Et sortir aussi, car je suis un être profondément social.
Cela ne m’empêche pas de rester actif. En ces temps de crise, cela relève de ma responsabilité.
Je donne des entretiens, j’ai une chronique tous les matins sur France Info. C’est ma manière de faire de la sociologie. Une sociologie de terrain, à chaud.

On est face à une rupture très profonde, et le débat va se jouer sur la question de la souveraineté. ” 

 

Qu’est-ce que la crise du Coronavirus dit de notre société ?

C’est une crise totalement imprévue, énorme, et qui nous impacte tous. Cette période va nous marquer à vie, on la racontera à nos enfants, et on craindra qu’elle se répète. Et en même temps c’est une expérience commune à trois milliards d’hommes. Pour moi, c’est donc un bouleversement du même ordre qu’une guerre mondiale, même si c’est incomparable en termes de nombre de morts.
On est à la fin d’un cycle politique ouvert par Reagan et Thatcher dans les années 1980. Avec la fin de la Guerre Froide, le capitalisme avait battu le communisme et était devenu le modèle unique. On a ainsi accepté une économie de flux tendu qui cherche la minimisation des coûts de production. L’économie avant tout.

Mais la fin de cette période approche, et la crise de 2008 en était déjà une première répétition. Tout le monde voyait bien que le système de fonctionnait plus très bien, mais les mécontentements se sont surtout exprimés dans des populismes peu fertiles.
Aujourd’hui, avec la crise du Coronavirus, on observe un retour soudain des frontières, physiques et économiques. Malgré les grands discours sur notre économie libérale interconnectée, sur l’Europe et le marché unique, on voit bien qu’en période de crise, chaque pays conserve ses ressources. On est donc face à une rupture très profonde, et le débat va se jouer sur la question de la souveraineté. Face aux populismes, va-t-on réussir à utiliser les milliards sur la table pour infléchir l’évolution économique de notre société vers un modèle plus écologique ? L’opportunité est là. Le tout est d’arriver à s’en saisir.

C’est sur ce même enjeu que repose l’avenir de l’Europe. Si l’Europe arrive à se doter des quatre souverainetés fondamentales, l’alimentation, la santé, l’éducation et le militaire, alors on peut envisager la construction d’un « New Deal » vert européen. Sinon ce sera l’échec de l’Union Européenne et les souverainetés deviendront nationales.

Nous avions besoin d’une rupture pour changer d’époque et entrer dans un nouveau cycle, celui de la guerre contre le réchauffement climatique et la destruction de l’environnement.

 

A l’échelle de la France, quels impacts cette crise peut-elle avoir en termes d’impact social et d’inégalités sociales ?

Toute crise met en lumières des écarts sociaux au sein de la société. Cette crise du Coronavirus montre de manière limpide qu’il y a trois grands groupes dans la société française : les employés des bureaux qui peuvent travailler depuis chez eux, les petites mains des services, de la santé et du commerce qui sont obligé de travailler, et les travailleurs de la production industrielle qui sont à l’arrêt. Et on voit que la dynamique de bureaucratisation du réel touche aussi le milieu hospitalier : on a mis des normes partout jusqu’à en oublier les soins.
Quel groupe souffre le plus ? Difficile à dire. Je pense qu’au-delà de ces catégories, ceux qui souffrent le plus sont les personnes les plus isolées.

Mais il est possible que la crise mène à des évolutions positives. Ce qu’on appelle péjorativement, et à tort, les « petits métiers », vont avoir des arguments pour revendiquer des revalorisations de leurs métiers. Après, peut-on arriver à une débureaucratisation de la société ? Ce n’est pas sûr.

 

Es-tu plutôt optimiste ou pessimiste sur l’après-coronavirus ?

C’est dur à dire, mais nous avions besoin d’une rupture pour changer d’époque et entrer dans un nouveau cycle, celui de la guerre contre le réchauffement climatique et la destruction de l’environnement.
Avec la crise sanitaire et le confinement qui en découle, on réalise que si nous changeons nos modes de vie collectivement, à l’échelle planétaire, notre potentiel d’impact est énorme. Va-t-on réussir à penser cet épisode comme une première escarmouche pour un nouveau rapport à la nature ? Réaliser en quelque sorte que Descartes a perdu face à Rousseau, que l’homme doit négocier avec la nature ? Tout dépend de notre capacité à changer d’appui et à nous rassembler sous un nouveau contrat.
On a en tout cas l’opportunité d’entrer dans une période de grande ouverture. Et cela donne beaucoup d’espoir. C’est terrible de dire cela alors que des dizaines milliers de gens sont en train de mourir du virus, mais nous sommes dans une époque charnière où l’histoire peut s’ouvrir.

“ On avait perdu le futur. Aujourd’hui, on a l’opportunité de le retrouver. ” 

 

Chez ENGAGE on aime parler de futurs désirables. Si tu devais imaginer les tiens, à quoi ressembleraient-ils ?

Je suis convaincu que cette période va nous apprendre des choses. Qu’elle va nous aider à changer nos comportements. Aujourd’hui, on trie ses poubelles tout en sachant qu’au fond, ce n’est pas cela qui va changer le monde. Mais si nos actions individuelles s’inscrivent dans un phénomène d’échelle mondiale, on y retrouve du sens. Engager la bataille climatique peut nous redonner de l’espoir. On avait perdu le futur. Aujourd’hui, on a l’opportunité de le retrouver.

 

 

En savoir plus sur Jean Viard et ses parutions.

Judith Grumbach est réalisatrice de documentaires, passionnée par le sujet de l’éducation. Après son premier film, Une idée folle, elle vient de réaliser Devenir Grand. Une immersion dans la vie de trois classes aussi ordinaires qu’extraordinaires, de trois niveaux différents, primaire, collège et lycée, dans trois régions de France.

  

Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à l’éducation ? Pourquoi est-ce un sujet essentiel à yeux ?

J’ai commencé à m’intéresser au sujet de l’éducation à partir des attentats de janvier 2015. Cet événement, sans être directement lié à l’éducation, a provoqué chez moi un déclic. Je me suis dit « je ne sers à rien », dans le sens où je n’avais pas d’action positive sur le monde qui m’entoure. J’avais l’impression, comme beaucoup de mes concitoyens, que le monde marchait sur la tête. Pour le transformer, il m’a semblé qu’il fallait commencer par le début : l’école.

Un mois plus tard, par un hasard merveilleux, j’ai été appelée par l’association Ashoka, un grand réseau d’innovation sociale, pour me proposer d’aller filmer des écoles pas tout à fait comme les autres. L’objectif était au départ de faire de courtes vidéos institutionnelles.

En découvrant ces classes, je me suis d’abord dit « si l’école c’est comme ça, je veux bien y retourner demain. », alors que je l’avais moi-même quittée en courant. Je me suis dit que si j’avais été dans des classes comme celles-ci j’aurais probablement gagné 10 ans en termes de confiance et de connaissance de soi.

Je suis rentrée de ce tournage avec 26h de rushs en me disant qu’il fallait absolument en faire un film. Je ne pouvais pas raconter tout ce que j’avais vu en quatre vidéos de trois minutes. Ashoka a accepté, et c’était le début de l’aventure d’Une idée folle.

 

Ta démarche est originale dans le sens où tu regardes l’éducation au prisme des solutions, et pas au prisme des problèmes comme c’est souvent le cas…

Il arrive qu’on me reproche de ne pas montrer les problèmes de l’éducation en France. Il est évident qu’il faut aussi des films pour montrer ce qui dysfonctionne, et qu’il faut dénoncer le manque de moyens humains et matériels. Mais il est pour moi fondamental de montrer ce qui marche, de montrer les tentatives et les expériences, pour donner des idées et inspirer les enseignants qui se sentent seuls et démunis.

Des classes où, en plus d’apprendre à lire, à écrire et à compter, on apprend aussi à se connaître, à gérer ses émotions, à communiquer avec les autres, à avoir de l’empathie, à coopérer. La spécificité de ces classes, que je trouve essentielle, c’est qu’elles permettent d’apprendre à se construire en tant qu’individu, avec toutes ses différences et ses spécificités, tout en apprenant à faire partie d’un collectif.

Ce sont aussi des écoles où les élèves arrivent le matin en courant, des écoles où la relation entre enseignants et élèves est extrêmement importante. Le mot « amour », qui est pourtant totalement tabou sur le sujet de l’éducation, est celui qui me permet de décrire au mieux ce que j’ai vu. Je pense que ces enseignants sont merveilleux parce qu’ils aiment profondément leurs élèves, et les élèves se sentent bien à l’école en grande partie parce qu’ils aiment leurs enseignants. Cette relation, c’est pour moi la grande oubliée des débats sur l’éducation.

 

Quelle est ta vision du débat sur l’éducation en France ?

Le débat sur l’éducation en France est très technique, très politique, c’est un diktat du temps court. Le temps du politique n’est absolument pas le temps de l’éducation. C’est aussi un débat d’une violence inouïe. Je rêve d’un débat où l’on oserait poser plus de questions que l’on ne trouve de reponses, dans lequel on n’aurait pas de certitudes, dans lequel on pourrait se parler sans s’insulter. Un débat collectif et constructif qui inclurait tous les acteurs de la communauté éducative. C’est à cela que j’aimerais que mes films contribuent : créer les conversations que l’on a besoin d’avoir sur les sujets d’éducation. C’est d’ailleurs pour cela que je ne vois pas la diffusion TV du film comme une finalité. Dès que ce sera possible, nous organiserons des projections citoyennes partout en France pour susciter de l’espoir, de l’inspiration et ouvrir des conversations.

 

Après Une idée folle, pourquoi avoir voulu pousser plus loin l’aventure sur le sujet de l’éducation ?

Une idée folle était une sorte de manifeste, un plaidoyer pour une école différente. Pour le second film, j’ai vraiment voulu m’immerger au cœur de la vie de trois classes pendant un an. J’ai voulu montrer trois classes aussi ordinaires qu’extraordinaires, et comment enseignants et élèves, malgré les difficultés, grandissent ensemble à l’école.

Je voulais aussi montrer qu’il existe des initiatives formidables au sein de l’éducation nationale, et rendre hommage aux enseignants, à leur courage, leur créativité, leur engagement, alors même qu’un grand nombre d’entre eux se sentent démunis, découragés, parfois même méprisés par les institutions et la société.

 Ce que tous ces enseignants ont en commun, c’est le fait de se remettre en question en permanence. Ils essaient de répondre au contexte et aux besoins de leurs élèves du mieux possible. Sans dogmatisme, sans avoir de méthodes miracles. Ils cherchent des idées partout.

 

Et contrairement à ton premier film, où tu étais partie à la rencontre d’écoles publiques et privées, dans Devenir Grand tu as fait le choix de te concentrer sur trois écoles publiques. Pourquoi ?

Même si je sais qu’il existe de nombreuses initiatives très intéressantes dans le privé, je crois que si l’on veut véritablement transformer l’éducation en France, il faut évidemment transformer l’école publique. Il faut montrer qu’il est possible de faire des choses au sein de l’école publique, et y compris là où c’est le plus difficile, notamment dans les zones d’éducation prioritaires. Je voulais que les enseignants qui vivent ces situations-là puissent se reconnaitre et reconnaitre leurs élèves.

 Ce deuxième film, c’est donc à la fois l’envie de réalisatrice de raconter une autre histoire, et l’envie stratégique d’être plus utile au débat.

 

C’est quoi pour toi l’école de demain ?

L’école de demain, c’est une école qui s’intéresse au monde qui l’entoure et au monde qui va lui succéder. Une école qui n’est pas déconnectée de la réalité, aussi bien des enjeux écologiques, sociaux et technologiques que de la vie des élèves. Une école dans laquelle la relation est fondamentale. Une école qui permet aux enseignants comme aux élèves de se former tout au long de leur vie. Et surtout une école qui permet à tous de se sentir bien.

 

Avec le confinement lié au Coronavirus et les écoles fermées, la continuité de l’enseignement passe par l’accompagnement des parents, l’adaptation des enseignants, et l’usage des outils technologiques (quand cela est possible). Qu’est-ce que cela t’inspire ? Est-ce cela aussi l’école de demain ? 

La période terrible que l’on traverse a une vertu : nous obliger à appuyer sur pause et à regarder l’école en face. Les parents vont comprendre ce que signifie « faire école », réaliser que c’est extrêmement difficile et, j’espère, accorder plus de reconnaissance aux enseignants. Les enseignants sont obligés de remettre en question leurs pratiques et de trouver des solutions avec les outils technologiques, plus ou moins efficaces, mis à leur disposition. On ne peut pas faire son cours devant un écran comme on le fait devant sa classe. 

Ce qui est intéressant dans ce confinement, c’est tout ce que les enseignants inventent à côté. Je connais par exemple un enseignant qui a créé un journal de confinement collectif, en ligne, où ses élèves peuvent partager ce qu’ils sont en train de vivre. C’est une façon géniale de les engager dans l’écriture et de garder un contact avec eux. Là encore, la relation élève-enseignant est au cœur du dispositif. e l’idée.

 Nous devons aussi bien garder à l’esprit que la fracture numérique renforce dramatiquement les inégalités. Les élèves en difficultés scolairement et socialement sont ceux pour qui c’est aussi le plus difficile de garder le lien avec l’école, alors que c’est ceux qui en ont le plus besoin. Nous devons avoir une réflexion pour éviter que ces élèves-là ne soient pas pénalisés.

 

Chez ENGAGE, on essaye d’inventer des futurs désirables. Si tu devais imaginer tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils ?

Un futur désirable est un futur où l’on est se sent tous bien, avec nous-mêmes, avec les autres, avec notre environnement. Où l’on se sent tous responsables du monde qui nous entoure. Un futur où l’expression « citoyen engagé » devient finalement un pléonasme.

D’ailleurs, pour moi, l’interrelation entre la construction de l’individu et du collectif, que j’ai observée dans les classes durant le tournage du film, est un modèle, une parfaite métaphore, de la société que je voudrais voir advenir. 

 

 

 

Photographies extraites du film Devenir Grand

Benoît Raphaël est journaliste, blogueur, entrepreneur et désormais « éleveur de robots ». Expert en innovation digitale et média, il a lancé Flint, une expérience collaborative entre humains et robots qui nous permet de mieux nous informer à l’aide de l’intelligence artificielle.
Anne-Sophie Novel est journaliste et auteure, spécialiste des questions d’environnement et de climat. Elle vient de réaliser le film documentaire Les médias, le monde et moi qui interroge notre rapport aux médias et la manière dont l’information peut nous relier autrement au monde.
Tous deux convaincus du besoin d’ouvrir un débat sur notre responsabilité individuelle et collective vis-à-vis de l’information, ils lancent, en mars 2020, la première édition du festival #BienS’informer, deux jours pour repenser notre rapport à l’information.

 

D’où t’est venue l’envie de parler d’information et du besoin de mieux s’informer ?

Benoît Raphaël : Tout est parti d’un besoin personnel. J’avais le sentiment de m’enfermer malgré moi dans les mêmes informations. Je me rendais compte que le monde changeait autour de moi, très vite, et que j’avais besoin d’être à l’écoute de ces changements, mais je manquais de temps. Et les outils que j’utilisais alors pour trier de l’information n’étaient pas satisfaisants.

On s’est alors lancé le pari de créer un assistant qui comprendrait, comme pourrait le faire un humain, mes intérêts et qui irait chercher l’information à ma place. On a créé Flint, une intelligence artificielle permettant de faire de la veille d’information : des newsletters personnalisées contenant une information de qualité pour sortir des sentiers battus.

Anne-Sophie Novel : Avec Benoît, on partage la même vision du rapport à l’information, que l’on compare à notre rapport à l’alimentation. Mon grand rêve est de lancer une dynamique du type « SlowFood » mais autour de l’information. Après le film Les médias, le monde et moi, je voulais trouver une manière innovante et attrayante de sensibiliser les gens à leurs rapports aux réseaux sociaux, aux flux d’informations, et à la façon dont ils peuvent reprendre la main sur tout cela. De là est né le festival #BienS’informer, un évènement où pourraient se réunir des acteurs qui s’intéressent à cette problématique.

Mais attention, quand on dit « Slow » on ne parle pas uniquement de moins consommer. C’est d’abord rapprocher les producteurs et les consommateurs d’information afin de reconstruire le lien de confiance. Ralentir fait partie des solutions, mais ce n’est pas la seule.

 

Concrètement, quel est le problème dans notre rapport à l’information aujourd’hui ?

Benoît Raphaël : En fait, on comprend aujourd’hui que l’on s’informe mal de la même manière que l’on a compris il y a 20 ans que l’on mangeait mal. En creusant, on se rend compte que le mal de l’industrie de l’information est encore plus important que ce que l’on imaginait, que les problèmes sont à la fois liés au système même qui produit et distribue l’information, et à nos habitudes de consommation de l’information.

L’information de qualité est vitale pour notre démocratie. Alors que les choix de sociétés devraient s’appuyer sur les faits, notre système politique nous incite à voter en écoutant nos émotions. Faute de consensus, nous avons tendance à sacraliser l’opinion, voire à retravailler ou sélectionner les faits pour les adapter à nos opinions. Dans le monde des médias, on a coutume de dire que « les faits sont sacrés mais les opinions sont libres ». Aujourd’hui, à l’ère d’internet et des réseaux sociaux, on a plutôt l’impression que « les opinions sont sacrées mais les faits sont libres ».

Dans toute société, les faits constituent le contrat social, le socle commun qui permet de prendre des décisions. Faute de formation, d’accompagnement et de règlementation, l’information devient une prison pour nos esprits et pour la démocratie. L’enjeu aujourd’hui est donc de reconstruire un contrat social autour du fait.

 

De quels leviers dispose-t-on pour reconstruire le contrat social ?

Anne-Sophie Novel : Les efforts doivent venir de toute part. Du côté des journalistes, il y a un profond travail d’introspection à faire sur leur fonctionnement, leurs habitudes, les erreurs qu’ils ont faites. En parallèle, le public doit comprendre que les conditions de travail des journalistes se sont compliquées et que changer ses habitudes prend du temps. A partir de là, il doit réfléchir à la façon dont il consomme l’information. Car, on ne s’en rend pas compte, mais on a tous des habitudes consommation de l’information très variées, et cela pose de nombreuses questions sur la façon dont on fait société.

Benoît Raphaël : Je suis convaincu que la prise de conscience doit être citoyenne. En organisant le festival #BienS’informer, on a rassemblé des scientifiques, des juristes, des enseignants, des historiens et des citoyens. On s’est rendu compte que l’information est un sujet qui passionne les gens, qui suscite de vrais débats. La vérité, le fait, la légitimité du journalisme ou du scientifique, sont autant de concepts qui méritent d’être questionnés. L’information n’est plus seulement un métier, c’est un bien commun.

Pour faire face à la démultiplication des faits bruts, des sources, et à l’horizontalité croissante de l’information, une piste envisagée est de renforcer les pratiques journalistiques en s’inspirant des méthodologies scientifiques ou juridiques.

Anne-Sophie Novel : Cette approche est intéressante dans le sens où le rapport à l’information et aux notions de « fait » et de « vérité » est différent selon son métier ou de sa spécialité.

Si l’on prend par exemple la question très controversée du nucléaire, l’ingénieur me dira que le nucléaire émet moins de CO2 donc qu’il est mieux que les autres sources d’énergie, le climatologue me parlera de l’évolution des températures et de ses conséquences sur le refroidissement des centrales, une association me parlera de l’impact sur les générations futures et de l’enfouissement des déchets. C’est en mettant ces visions bout-à-bout, en les analysant et en les confrontant, que le journaliste est censé dessiner une image de la réalité. Par les temps qui courent, il est crucial que d’autres professions nous aident à adopter des méthodes d’analyse différentes pour considérer les sujets.

C’est d’ailleurs ce que le journaliste fait déjà, en croisant les témoignages, en choisissant un angle. Le problème c’est que l’évolution de nos conditions de travail, de l’espace dont on dispose, et la mutation des supports, ne nous permet plus d’avoir une approche aussi complexe.

Comment répondre aux nouveaux enjeux du métier de journaliste ?

Anne-Sophie Novel : Dans mon livre Les médias, le monde et nous, je fais un tour d’horizon des initiatives qui peuvent être mises en place dans la profession, et qui sont déjà initiées dans certaines rédactions : prendre du temps, renouer avec les faits, renouer avec le public, bâtir avec lui des stratégies économiques, organiser des évènements pour passer de l’information avec des formats plus inspirants. De nombreuses pistes existent déjà, même si aucune ne me satisfait pleinement. C’est en combinant ces possibilités, en prototypant, que chacun peut trouver sa manière de réinventer le rapport à l’information.

Par ailleurs, je propose aussi au public de travailler sa pleine conscience. On a tous conscience que ce n’est pas la même chose de lire le Figaro ou l’Humanité, mais j’invite les gens à pousser cette conscience à un autre niveau en s’informant sur le métier de journaliste, les formats utilisés, les intérêts sous-jacents. En somme, développer ses réflexes d’auto-défense intellectuelle, de sens critique.

 

A l’échelle individuelle, que pouvons-nous faire pour commencer à mieux nous informer dès maintenant ?

Anne-Sophie Novel : Je vous propose un petit régime informationnel de 21 jours. Pendant les cinq premiers jours, vous coupez tout et vous vous mettez à l’écoute de vos sensations et de vos émotions. Une sensation de manque et de vide ? Un sentiment de calme et d’apaisement ? Puis, petit-à-petit, vous réintroduisez des médias pour découvrir des choses dont vous n’avez pas l’habitude. Au bout des 21 jours, à l’aide des notes que vous avez prises, vous pouvez composer vos nouvelles habitudes.

L’idée est de faire un bilan de ses habitudes informationnelles. Beaucoup de gens se sentent débordés sans prendre conscience qu’ils ont mis en place des habitudes qui, parfois, se révèlent néfastes. L’exemple type : de nombreuses personnes critiquent la chaîne BFM.TV mais continuent de la regarder. Reprendre la main, c’est arrêter de subir. Les gens savent le faire, ils n’en ont juste pas conscience.

 

Benoît Raphaël : Si j’ai monté Flint, c’est que je pense que l’intelligence artificielle (je préfère parler « d’intelligence augmentée ») est un outil qui peut nous aider à mieux nous informer. Avec des outils intelligents, on peut analyser des données brutes qui, sans eux, seraient trop complexes. L’important, c’est de garder en tête que l’intelligence artificielle n’est qu’un outil, et de s’assurer que les robots ne deviennent jamais des boîtes noires qui nous dictent ce que l’on doit faire.

Pour nos robots Flint, on a créé des indicateurs qui permettent de mieux comprendre le comportement des robots, et on fait beaucoup de pédagogie. Surtout, pour élever nos robots, on possède une batterie de données, plusieurs millions de contenus archivés issus de 30 000 experts sélectionnés sur Twitter dans une base sécurisée, auxquels on a ajoute de la donnée maitrisée (via les clients et utilisateurs experts que nous accompagnons).

Anne-Sophie Novel : L’I.A. est un sujet qui génère beaucoup de crispations. L’approche de Benoit est pour l’instant l’une de celle que je trouve les plus intéressantes car elle nous permet de garder la main sur la machine et d’en faire un compagnon pour aller plus loin. Comme toujours, c’est un nouvel outil auquel on peut faire faire ce que l’on veut. L’I.A peut à la fois nous aider à trier l’information et y voir plus clair, et générer des fake news et des deep fakes pour manipuler les gens.

Personnellement, j’ai aussi besoin d’espaces de conversation et d’échange. Le risque avec l’I.A., c’est de créer un monde où chacun a son petit robot sur mesure, alors que je crois que les médias doivent aussi être des sphères qui rassemblent et qui ouvre des espaces de conversation et d’écoute. C’est en préservant des espaces de rencontre dans les quartiers, les cafés et les petits villages qu’on arrivera à maintenir la démocratie. Et la presse fait partie de ces espaces.

En somme, je suis pour prendre le meilleur des deux côtés : du papier pour prendre le temps d’échanger et converser, et de l’I.A. pour y voir clair et pour grappiller de l’info en fonction de ses besoins et de ses usages.

Chez ENGAGE, on essaye d’inventer, de créer des futurs désirables. Si tu devais imaginer tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils ?

Anne-Sophie Novel : Un futur fait d’écrans et d’I.A. ne me fait pas du tout rêver. Comme j’en parlais à l’instant, on ressent tous le besoin de se rencontrer, de converser, d’échanger et, plus largement, de se reconnecter au vivant, à la nature, au territoire. Mon futur désirable est un futur où l’on assume notre modernité tout en gardant les pieds sur terre, bien ancrés.

Benoît Raphaël : Ce que j’aimerais, c’est qu’Elon Musk et tous ses amis s’en aillent vivre sur Mars. (rires) Ils laissent tous les gens cools sur la Terre, la planète se reconstruit petit à petit, et on reprend du bon temps. La Terre devient un éden, un havre de paix pour tous les vivants

 

 

Photographies extraites du festival #BienS’informer

Ferdinand Richter est Responsable France d’Ecosia, le célèbre moteur de recherche qui plante des arbres. Nous l’interrogeons sur sa vision d’Ecosia, de l’état de la biodiversité et de ses futurs désirables…

 

Peux-tu te présenter et expliquer ton rôle au sein d’Ecosia ?

Je suis responsable France d’Ecosia, je m’occupe donc de toutes les activités d’Ecosia en France, et surtout la partie « éveil et conscience ». Mon rôle consiste donc à faire avancer la conscience de notre communauté d’utilisateurs au-delà de la simple utilisation du moteur de recherche.
Je suis donc un touche-à-tout, et mes missions vont de l’accompagnement de la communauté à la recherche de partenariats en passant par l’organisation de conférences ou d’action de lobbying sur les sujets d’agroforesterie ou de permaculture par exemple.

 

On pense souvent à Ecosia comme un outil de compensation carbone. Ce que tu nous décris semble montrer que la mission que vous vous donnez est bien plus large. Quelle sont donc les actions concrètes que vous mettez en place ?

Pour moi, Ecosia n’est pas un outil de compensation. Nous ne sommes pas dans la croyance qu’il suffit de compenser pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.
Au-delà de planter des arbres, notre mission est de régénérer les écosystèmes. L’arbre est un outil qui permet, notamment dans les zones les plus fortement touchées par le réchauffement climatique ou les plus fortement exploitées, d’aider la nature à se régénérer tout en réinstallant des économies locales liées aux techniques d’agroforesterie, de permaculture, de forêts comestibles, etc.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Ecosia est avant tout un outil pour régénérer les écosystèmes et les économies locales, et non un concurrent de Google.

Nous travaillons aussi sur la protection des écosystèmes qui existent encore avec des actions très variées, par exemple en luttant contre l’extinction des chimpanzés, ou contre les feux de forêts et la technique du brulis.

 

Pour toi, pour régénérer le vivant, il faut passer par le citoyen ? par les entreprises ? par les ONG ?

Le message que l’on porte, c’est que chacun, à son niveau, doit faire avancer les choses. Et c’est très dur, car les effets macroéconomiques des actions individuelles sont difficilement mesurables. Ce que l’on montre avec Ecosia, c’est que l’utilisation d’un outil gratuit, un mini-geste, peut avoir un impact positif et conséquent sur les écosystèmes : plus de 80 millions d’arbres plantés.

 

Cela ne donne-t-il pas l’impression qu’on peut changer le monde d’un simple clic en restant derrière son ordinateur ?

Non, il faut voir Ecosia comme un site internet que les utilisateurs consultent quotidiennement, ce qui nous permet de leur proposer une vision, un chemin. Si demain, on diffuse une vidéo qui montre que la moitié de l’équipe Ecosia fait des actions de désobéissance civile pacifiques avec Extinction Rébellion, on a une chance que 15 millions de personnes la voient. Le fait qu’Ecosia soit un outil utile pour les gens nous donne la légitimité de les inviter à faire un pas de plus. C’est pour cela que nous revendiquons de nombreux engagements sur la désobéissance civile, sur l’énergie, sur la déconsommation, etc.

 

Vous travaillez avec les entreprises ?

La particularité d’Ecosia, c’est que c’est un outil gratuit, donc une entreprise peut installer Ecosia sans même qu’on le sache et faire sa part. Le problème, c’est que les entreprises ont l’habitude d’avoir des outils payants. Elles ne comprennent pas pourquoi on leur offre une solution gratuite.
Deuxièmement, les entreprises veulent souvent utiliser Ecosia pour leur communication RSE, ce qui peut s’avérer problématique. L’intention est-elle d’aller au bout de la démarche écologique, ou juste de s’acheter une bonne conscience ? Nous connaissons malheureusement souvent la réponse.

 

Pourquoi Ecosia est-il partenaire du Défi Biodiversité ? Pourquoi trouves-tu ce Défi intéressant ?

Le nom résume assez bien le « pourquoi » : la biodiversité est un enjeu crucial, peut-être plus que certains autres plus populaires comme celui du climat. La biodiversité est plus complexe et difficile à comprendre, mais elle nous offre une approche beaucoup plus systémique du problème environnemental. Il est primordial que les entreprises comprennent qu’elles font partie d’un écosystème, qu’elles réfléchissent au-delà de leur logo et de leur marque.
Et le mot « défi » est intéressant car il faut s’autoriser à nous challenger. Il ne faut pas adopter une posture qui considère les entreprises comme des gamins auxquels il faut tout expliquer. Les entreprises sont au fait des problèmes et des solutions, il faut maintenant les pousser à se lancer !
Mais « défi » signifie aussi que si les entreprises ne bougent pas maintenant, les conséquences vont leur tomber dessus de façon beaucoup plus lourde. Car les gens qui s’engagent aujourd’hui à leurs côtés sont aussi prêts à mener des actions plus radicales pour faire bouger les lignes. Le Défi Biodiversité, c’est l’une des dernières mains tendues aux entreprises.

 

Justement, que penses-tu de la posture actuelle des entreprises face aux enjeux environnementaux ?

En prenant du recul, malgré tous les progrès que l’on fait, je suis un peu perdu. Malgré l’emballement actuel autour de la plantation d’arbres, je n’ai pas l’impression que l’on comprenne vraiment l’enjeu. Il serait très simple de continuer comme cela, et de se dire qu’on a quand même fait des efforts, que les lignes ont un peu bougé. Personnellement, j’ai besoin d’être honnête avec moi-même, et je me rends compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je sens que je dois renouveler mon discours.

 

Si tu devais imaginer un futur désirable, à quoi ressemblerait-il ?

Un futur où l’on se fait moins ch*** ! Quand je regarde ce que la société nous propose actuellement, il n’y a pas grand-chose qui me fait rêver. La sur-rationalisation de l’être humain et du vivant, qui atteint son paroxysme les entreprises uniquement guidées par la recherche de profits, ça aboutit à un monde où on s’ennuie. Je vois à quel point certaines personnes ont une capacité à s’éclater dans cette vie, qui se reconnectent avec une sorte de folie. J’aimerais voir advenir un joyeux bordel général !
L’arrogance de l’être humain vis-à-vis de la nature, c’est bon, on l’a expérimentée, on l’a vécue. Maintenant on veut autre chose. Laissons-nous surprendre ! Acceptons notre incapacité à contrôler l’avenir. Qu’adviendrait-il si on apprenait aux gamins à s’amuser, à s’éclater dans la diversité ? Soyons assez fou pour oser ne pas les mettre dans des cases et voir ce qu’il se passe.

Michaela Korodimou is a PhD candidate under the FNRS FRESH funding scheme at the university of Liege. After a degree in Liberal Arts and Sciences, majoring in Anthropology and Development, Michaela went on to obtain an MSc in Environmental Change and Management from the School of Geography of the University of Oxford. Michaela’s interests come together at the intersection between climate change and migration. Initially working on a number of projects relating to climate change and indigenous knowledge for adaptation on the grassroots scale in East Africa and South America, she later delved into the field of disaster relief and migration, working in Greece as a field coordinator in refugee camps in the north of the country. 

 

What were the events or facts that led to your awareness on environmental issues? 

I was raised in the mountains of Parnassos national park, Greece. For the first years of my life we lived in a small cabin built by my grandfather and my parents. With no electricity and a trip to the well for water, the mountains and forest I lived alongside were both a playground, inspiration and teacher. These formative years were crucial in the ways in which I saw myself in the face of nature. I think we often see humans as separate to the natural world, for me it is less of a dichotomy, more an extension of self.

I believe that watching the changes in my mountains has been one of the most personal and motivating factors leading to me wanting to increase my knowledge and awareness and engagement in environmental changes. In noticing, I see the ways in which the snow falls differently (and unfortunately seemingly less predictably) each year, I see the rise in the summer rains and the land use shifting from untouched valley covered in wild purple flowers to an increasing number of rarely used second homes.

This way of engaging with the world, of feeling connected to all that is impacting and impacted by me, has placed me in a position to noticethe environment and the way it changes around me. I believe that when you feel connected to something, when you love it, you notice it. By noticing, for me, it is impossible to not care.

After this connection and this noticing, I would attribute my awareness of environmental issues to a combination of experience and inspiring educators.

I have been incredibly lucky to experience a large number of places and meet many wonderful people. The world has astonished me in its wildness, seeing the salmon swim miraculously upstream and the infinite vastness of the Amazon rainforest are awe inspiring. Yet, I have also seen the ways in which environmental changes are affecting people, making poor people poorer, uprooting lives and creating conflict. These experiences for me, all point to the same thing; a large majority of the world is living with the idea that they are separate from nature, that it can be conquered and manipulated. Yet, this hubris comes at a high cost.

The experiences where I have seen first-hand the ways in which we are having an impact have been the most motivating and have driven me to want to know more, in order to be able to act.

 

You often speak of environmental issues with a light tone, whereas the topic can appear to be quite distressing. According to you, is there a specific angle or message that should be highlighted when addressing these subjects to encourage people to take action? 

Environmental issues, are and should most certainly be, talked about seriously. We, as the international community, have a responsibility and duty to those suffering the most immediate effects of climate change and environmental change to not lessen the loss and pain which both people and environment are suffering.

It is of utmost importance that people realise and engage with immensity of what years of environmental destruction has done to the world we call home, and more importantly that people feel empowered to break out of the negative cycles we are in.

However, I do not think that the way to do that is through fear. Born in 1992, the year of the Rio Earth Summit which provoked international and mainstream discussion on climate change and environmental issues, I have been hearing about climate change all my life. Yet, often in ways that incite a sense of fear, of overwhelmingness, of disempowerment.

I speak to people in a seemingly light tone, with the hope that they are able to understand the facts, the urgency and the interconnectedness of issues, but to come out feeling empowered. When people are allowed the space to process what is happening without fear blinding them, without feeling dishevelled and overwhelmed, I believe that they can start to connect it to the places which they call home, the places they love. And once that love is in the picture – there’s no stopping them!

The specific angle we should be taking when speaking to people is that of connection. Whether we see it or not, we are all totally dependent on the planet and it’s wellbeing. Once we realise our connections, once we realise we are a part, not apart from the environment, then I believe we will be able to see more clearly how we have no option but to act.

 

The Atlas of Environmental Migrations, states that there are 3 times more climate refugees than war refugees today. Why hasn’t this been more mentioned in a political and media level? 

I think this has to do with a number of reasons.

First is the attribution question. It is relatively easy to see when there is war happening, environmental migration can happen for a number of reasons. Years of drought can lead to repeated crop failure, soil erosion, lack of drinking water, the list continues… Sea levels do not rise over night and suddenly sweep away a village – erosion is a constant companion, gnawing away at the foundations of homes and livelihoods. On top of that, people often move temporarily after an environmental hazard and then move back home again. Until one day, they can no longer move back. Yet it is difficult to really point directly to one cause that has meant they will not return.

With guns, with war, we often know (to a certain extent) who the different sides are. We know when they started bombing or shooting or persecuting people. With climate change, and environmental refugees, it’s much more difficult to point to a direct blame.

Secondly, I think it is a question of scale and geographical location. Environmental migration often happens nationally, and often the places feeling the effect of environmental change are in the global south. Unfortunately, unless they directly affect the global north, people will not be as much in the media spotlight.

Finally, this is so new to us. People have moved in response to the environment since time immemorial. Indigenous pastoralists shift seasonally with their livestock and people have always been moving to survive. Yet we have not really been faced so starkly with this issue of such large numbers of people potentially having to migrate forever as we are now. Talking about “climate refugees”, placing them on the political agenda and in the media spotlight means acknowledging them, and acknowledgement of an issue ensues responsibility and accountability to those people. Perhaps, it is because we are not ready to deal with such a large impact of climate change yet, perhaps it is because we don’t really know what to do.

 

What has your thesis on climate migration taught you on ways to protect climate refugees in the future? 

My thesis focuses specifically on the ways in which young (15-25 years old) displaced populations connect to the new places which they now call home. This is done with the idea of using their lived experience and understanding to design strategies to support future environmentally displaced populations.

I think one of the biggest things my research is showing me is to trust people. In trusting them, we are able to express their autonomy and have a say in the ways in which they will move and connect. We need to be listening to the needs of people instead of designing blanketing strategies for them which we copy and paste around the world.

This sounds logical and unsurprising of course, yet I believe that we too easily fall into the trap of repeating what we have done before and already know how to do. People have been taking in refugees for years, yet there are numerous flaws with the way in which the system is currently designed. Living and working in Greece with refugees in camps I see this all the time. We need to learn from our mistakes and use this as an opportunity to design better systems to support people.

Populations at risk of environmental change, who may have to engage in migration as an adaptation strategy know what is important to them. They know what they need, and what will best make them feel safe. Instead of assuming the needs of people, and designing relocation strategies for them, we need to take into account the autonomy, knowledge and needs of people and design those strategies with them.    

 

When dealing with this issue, in what ways can we get involved on an individual level? How can citizens and companies take action?  (Especially when living in an area that hasn’t yet been affected by climate change in an obvious way.)

I think involvement comes on a number of levels and is dictated by two things.

First it is about noticing and secondly it is about care. I hope that these things will lead to a feeling of responsibility, accountability and action.

In terms of noticing, I think this is important because once we notice and are aware of something, it is much more difficult to let it slip by. We often hear about “climate change”, it is a big bad thing that is happening high up in the atmosphere and melting the ice for the polar bears… But if we take it upon ourselves to learn more about what that really means, even for one small creature, or a specific place then it suddenly becomes a whole lot more real.

So to begin with, people can narrow it down and chose a focus. This can be as small as a specific species of plant or animal or fungi is affected by environmental changes. Very quickly it will begin to become evident that the web of interconnection is vaster than we can ever even begin to imagine.

Knowing in itself is not enough. We also need to engage the fundamental practice of empathy and extend our boundaries of care. By informing ourselves of the lives and experiences of others, and then by practicing a caring, further than we normally do, we begin to put into place the mechanisms for change.

Once we know and care about something, we can then begin to feel responsible and accountable. We can begin to look within ourselves and see what our capacities are to ensure the wellbeing of the things we care about. This can be on a variety of levels and it is up to the individual to decide how brave they can be, how much of a shift they can make in their own lives for something they love and care about, for the place they call home.

 

At ENGAGE, we enjoy imagining desirable futures. What would yours be?

My desirable future entails a world where educators are invested in and held as accountable as surgeons and doctors. If we can inspire and empower our children and people in general to realise that we are not separate from nature, that in impacting the planet they are impacting themselves and that wild places we see around us are to be loved not conquered and feared then I think we are heading in the right direction.

It is a world where we value and practice empathy as easily and often as breathing, it is engrained in our beings. Where people take time to notice one another, notice the world around them and imagine being in the place of the other.

Finally, it is a world where I can spend more time in the mountains, in the stillness of the pines reading infinite Isabel Allende books in my hammock!

Gilles Bœuf est un biologiste reconnu en France et à l’international et expert des sujets de biodiversité. Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, il fut président du Muséum national d’Histoire naturelle et professeur invité au Collège de France.

 

A tes yeux, quelle est la situation de la biodiversité en France ?

La situation de la biodiversité en France n’est ni meilleure ni moins bonne qu’ailleurs. De manière générale, on observe en Europe un effondrement du vivant et de la biodiversité, et ce depuis le Moyen Age. A partir de l’invention de l’agriculture et de l’élevage, les peuples européens ont commencé à impacter leur environnement et la biodiversité, notamment avec la déforestation et la dissémination des espèces animales domestiques.
Malheureusement, notre impact sur la biodiversité s’est accéléré depuis les années 1950 avec le développement de l’usage intensif des engrais, insecticides et pesticides. On parle « d’accélération anthropocène ». Les insectes sont les plus concernés : en vingt-sept ans, les trois quarts des populations européennes ont disparu. Pour les oiseaux, c’est un tiers des populations européennes qui a disparu en quinze ans.

On dit qu’en France, la surface des forêts est actuellement en expansion. C’est faux ?

La taille des forêts augmente en effet mais en termes de biodiversité, les forêts sont considérablement moins riches.
En réalité, depuis les grandes déforestations du XIXe siècle, toutes les grandes forêts primaires françaises ont disparu, même si depuis, on a pu régénérer certaines zones bien protégées et ainsi créer de véritables hotspots de biodiversité.

Tu dresses un tableau assez noir et anxiogène de l’état de la biodiversité…

Je ne suis pas du tout collapsologue et je ne cherche pas à faire peur aux gens. J’enseigne en médicine, en agronomie et vétérinaire : je ne vais pas passer mon temps à dire que c’est foutu ! Mon travail est seulement d’exposer les faits aux gens.
Ce que je dis, c’est que nous avons pris un chemin, sinon angoissant, du moins préoccupant, et qu’il faut redresser la barre. Nous pouvons la redresser et il faut la redresser maintenant ! Nous n’avons pas le temps d’attendre une nouvelle génération.

Donc tout n’est pas foutu ?

Pas du tout. On me présente parfois comme un écologue optimiste, à tort ou à raison. En fait, pour moi, il est trop tard pour être pessimiste. D’un autre côté, il est vrai que les systèmes politiques ne prennent pas vraiment le pouls de la situation. Ils ne comprennent pas que si l’on passe à côté des défis du climat et de la biodiversité, on n’arrivera à rien d’autre.

Les écosystèmes peuvent-ils se régénérer ?

Les écosystèmes ont une résilience certaine qui leur permet de se régénérer. De ce point de vue, « l’effet réserve » fonctionne plutôt bien : dans une réserve, la diversité biologique et la quantité de biomasse est préservée, ce qui rend le milieu beaucoup plus résilient aux changements. Ce phénomène est d’autant plus visible dans les milieux marins. Dans les endroits où l’on a arrêté de pêcher, les écosystèmes peuvent se régénérer en 3 ans. C’est tout à fait extraordinaire !

Mais attention, on a beau parler sans arrêt de résilience, il ne faut pas oublier qu’il ne peut y avoir de résilience si l’écosystème est mort. En artificialisant les espaces, on a fragilisé voire complètement détruit des écosystèmes, ce qui pose un problème à la fois pour la biodiversité mais aussi pour nous autres, humains, qui dépendons entièrement des milieux naturels. Prenons l’exemple des fortes pluies saisonnières en France. Si elles causent aujourd’hui d’avantages de dégâts qu’auparavant, c’est non seulement à cause du changement climatique, mais aussi et surtout car les eaux ne peuvent plus s’infiltrer dans les sols que nous avons altérés et dégradés. Le drame, c’est que le changement climatique cache le problème de la destruction des écosystèmes qui est la première raison de l’effondrement du vivant.

Ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est le « shift », c’est-à-dire le point de non-retour où un écosystème est tellement dégradé qu’il se transforme en un autre écosystème, moins riche en termes de biodiversité, et ce de manière définitive. Par exemple, sur le littoral atlantique français, la disparition d’espèces clés dans la chaîne alimentaire fait qu’on ne trouve aujourd’hui plus que des moules sur les rochers. Un autre défi auquel nous faisons face est celui des effets du changement climatique qui vont impacter les milieux protégés. Par exemple, dans les eaux atlantiques françaises, on observe que le plancton migre de quarante-sept kilomètres vers le Nord par an. Nous devons prendre acte de ces changements inéluctables et adapter nos méthodes de préservation.

En tant que citoyen, comment peut-on contribuer à la régénérescence des écosystèmes ?

Il faut que les citoyens prennent part au changement. Je crois beaucoup en la force du participatif : récolter des données, participer à leur exploitation, en discuter entre citoyens et agir.
D’abord, au niveau individuel et associatif, il faut participer au maximum à la prise de conscience, au partage de l’information et à la lutte contre tous les scepticismes. Ensuite, il faut contribuer aux effets réserves en luttant contre tous ceux qui veulent détruire les réserves, construire de nouvelles routes, lignes de TGV et aéroports partout. Le territoire est assez aménagé comme cela ! Dans les milieux agricoles, il faut se battre contre la monoculture et diffuser la polyculture. En ville, il faut se mobiliser pour favoriser la verticalité à l’étalement urbain. Tout le monde peut contribuer : rien qu’à Paris, on recense plus de mille espèces de plantes, soit un septième des espèces présentes en France. Du côté des entreprises, il faut explorer les pistes de la bio-inspiration et du biomimétisme et prendre conscience que le business est impossible dans un monde insoutenable.

Tu parles de biomimétisme et de bio-inspiration, c’est-à-dire s’inspirer de la nature pour développer de nouveau systèmes productifs. Cela peut-il contribuer à régénérer les écosystèmes ?

Il est possible répondre à nos problèmes par des solutions basées sur la nature. De manière plus fondamentale, il ne faut jamais faire de profit sur la destruction du capital naturel. J’ai beaucoup d’espoir de ce côté-là. Les dirigeants d’entreprises veulent être fiers de leurs boites. Les meilleurs d’entre eux ont compris qu’aujourd’hui, pour recruter et fidéliser des collaborateurs, il faut leur donner des activités qui ont du sens. Ce qui est alarmant, c’est qu’aujourd’hui, nos capacités de nuisances et de destruction des écosystèmes vont plus vite que notre prise de conscience.

Chez ENGAGE, on aime parler de futurs désirables. A quoi ressemblent les tiens ?

Pour moi, un futur désirable est d’abord un futur où l’on met fin à l’usage des pesticides et insecticides chimiques, ce qui est vraiment jouable. Un futur où l’on arrête de gaspiller, de polluer et de détruire.

Benjamin Gratton a co-fondé plusieurs organisations dans l’univers de la communication avant de s’intéresser au change management et à l’intelligence collective. Il est aujourd’hui associé de La BoetiePartners et Up&Co. Passionné par l’innovation sociale, il intervient régulièrement chez ENGAGE au sein des Défis et dans différents programmes de l’ENGAGE University. 

 

Pourquoi ce boom de l’intelligence collective aujourd’hui ?

J’aime bien ce mot « boom ». C’est celui qui me fait réagir. Je ne me rends pas vraiment compte du « boom » car je suis né dedans. Je le vois donc plus comme un flux, assez progressif mais qui, tu as raison, semble s’accélérer.
Dans le monde dans lequel nous vivons, j’y vois beaucoup de raisons. Nous faisons face à des défis plus nombreux et complexes. Il y a nos Grands Défis sociétaux bien sûr, mais aussi ceux de notre vie quotidienne ou professionnelle, pour lesquels nous devons inventer de nouvelles réponses… l’IC est un moyen puissant de trouver des solutions et surtout de créer l’engagement et la dynamique pour avancer et réaliser ensemble. C’est aussi un moyen de se regrouper, de se soutenir et de combattre une certaine solitude.

Qu’entendons-nous d’ailleurs par intelligence collective ?

Nous entendons beaucoup de choses! Pour moi, c’est à la fois un outil lorsque j’anime des ateliers, un objectif quand je cherche à en créer, voire un état d’esprit quand je fais partie d’un groupe. Je parlerais même de spiritualité lorsque je considère mon appartenance à un tout.

Plus prosaïquement, c’est la capacité d’un groupe à élaborer et agir ensemble pour créer de la valeur. Mon travail consiste à développer les liens entre ces individus pour créer le plus de valeurs possibles, pour donner de la puissance au sens presque mathématique du terme. J’ai souvent l’image des réseaux neuronaux.

Dans quelles circonstances son utilisation est-elle souhaitable ?

J’aurais envie de dire tout le temps mais c’est trop ou approximatif. Je vais répondre à l’inverse en expliquant quand ce n’est pas utile à partir de la phrase « seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Quand il faut aller vite, quand il faut prendre une décision forte dans un temps limité, quand le collectif n’a pas été entrainé à décider, à faire confiance à l’un des siens … alors ce n’est pas souhaitable.

Quelles sont ses limites?

Ce que je viens de dire précédemment y répond déjà. J’ajouterai que cela nécessite de la pratique et le respect de quelques lignes de conduite. Nous ne sommes malheureusement pas éduqués à ces modes de fonctionnement. Quelle est la part des travaux et apprentissages à l’école qui sont collectifs? 1% ou 2%? Il m’arrive souvent de rappeler quelques fondamentaux nécessaires et je vois le plaisir du collectif à s’en emparer et s’en servir pour mieux fonctionner ensemble.

Tu travailles beaucoup en animant des groupes, que penses-tu des plateformes d’intelligence collective?

Je viens un peu de ce monde là, j’ai développé des plateformes de discussion web dès les années 2000… Une plateforme est un outil et donc peut répondre à certains besoins. Dans une mission pour un travail de Vision d’une organisation, elles m’ont permis de mettre en discussion l’ensemble des collaborateurs. C’était extrêmement puissant au sein d’un dispositif plus complet.

Tu collabores avec ENGAGE en participant à des Défis, en animant des Conférences-Actions, des programmes de l’ENGAGE University, pourquoi?

Je fais ma part, au sens du colibri, je participe à un tout, je sème des graines qui j’espère vont germer et petit à petit semer leurs propres graines pour faire évoluer notre monde et nous permettre de répondre aux Grands Défis de ce siècle.

Et enfin, quelles sont des futurs désirables?

Je souris…
Être à une table avec des gens qui comptent pour moi, boire un verre avec eux, avoir de belles discussions nourrissantes, me sentir aimé et faire sentir aux personnes qui sont avec moi que je les aime aussi.

Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego. Il a écrit son dernier livre L’entreprise altruiste (Albin Michel, 2019) avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili et accompagnateur de dirigeants.

Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses priorités actuelles, non ?

Quand nous parlons de l’entreprise altruiste, nous parlons du mot qui vient du latin alter, “l’autre. L’entreprise altruiste se met au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique, tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, celle-ci instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement : c’est le paradoxe que l’on explique dans le livre.

Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres, qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire ?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûte pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées ?

Mais ils sont appliqués ! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché à établir de modèle, mais seulement à comprendre comment  le patron d’une entreprise altruiste a réussi à bâtir ce type d’entreprise, si différente de l’entreprise classique, car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé le PDG ou le fondateur. Pour justement comprendre comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste, et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

En quelques mots, quels sont vos futurs désirables ?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergés à travers notre enquête. On espère maintenant que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

Isabelle Gex est Présidente de Shiseido Parfums. Elle a choisi de placer l’éthique au coeur de sa stratégie et de lancer un Défi ENGAGE. Elle confie ici ses ambitions et ses premières réalisations.

Isabelle, qui êtes-vous et quelles sont vos responsabilités au sein du groupe Shiseido ?

Je suis Présidente de l‘activé Parfums du Groupe Shiseido. A ce titre, je suis en charge des stratégies de développement des marques Dolce & Gabbana, Issey Myake, Narciso Rodriguez, Zadig &Voltaire et Serge Lutens. Je pilote leur développement au niveau mondial, dirige le Centre d’Excellence Parfums et, bien sûr, pour mener à bien ma mission, j’ai la chance d’animer une équipe de 180 personnes qui, dans le respect des ADN de nos marques et de leurs créateurs, conçoivent les parfums d’aujourd’hui et de demain.

Pourquoi avoir lancé ce Défi avec ENGAGE ? 

Pour répondre à mon désir d’incarner notre très inspirant « mission statement » : « Beauty Innovations for a better world ». Pour concrétiser mon envie d’embarquer les équipes dans un voyage collectif créatif porteur de sens et impacter positivement notre industrie.
L’innovation est en effet au cœur de notre industrie et le client est notre obsession. Nos enjeux sont simples : comment incarner nos ADN de marques en histoires créatives et développer une conversation engageante avec nos clients ! Cela repose sur l’anticipation des tendances, la détection des signaux faibles…de Dubai à Sanghai, Milan, Paris, New-York ou Tokyo, c’est la dimension orientation client de notre métier.
Dans ce registre, alors que les enjeux climatiques, éthiques et sociaux deviennent des préoccupations de tout premier plan pour nos clients, ils sont pour nous les moteurs de notre innovation.
Mais notre engagement en tant qu’entreprise va au-delà. Ces enjeux nous concernent directement en tant qu’acteurs de la beauté et nous engagent sur le plan de notre responsabilité et de notre éthique. Comment nous, en tant qu’entreprise, pouvons contribuer à rendre ce monde meilleur, indépendamment de toute pression extérieure ?
Le Défi ENGAGE est donc à la croisée de nos ambitions : créer de la valeur – au-delà de l’économique et de notre stricte périmètre – en associant performance économique ET performance Sociale et environnementale.

En quoi consiste précisément ce Défi ?

Il est l‘incarnation concrète de notre moto ! C’est une mobilisation collaborative et collective de toute mon équipe. Nous voulons faire progresser notre niveau de conscience et de connaissance, puis développer des projets concrets, au cœur de notre stratégie.
Nous voulons être bousculé sur nos points de vue et peut-être certaines de nos croyances en étant inspiré voire éveillé par les éclaireurs Engage. Nous voulons sortir de notre opérationnalité puis libérer notre imagination et nos énergies créatives. En un mot, nous voulons être des acteurs engagés.
Tout a commencé par un kick off de 2 jours fin mai. Nous avons tout d’abord interagi, le premier jour, avec une série d’acteurs qui ont transformé leur envie de contribution, qu’ils soient chercheurs, entrepreneurs ou artistes. Un moment d’ouverture très fédérateur pour toutes les équipes, qui a démontré la puissance de l’engagement et du passage à l’action.
La seconde journée a été centrée sur des ateliers d’intelligence collective pour briser nos silos et explorer la façon dont nous pourrions, en tant qu’organisation, contribuer à rendre ce monde meilleur.
Nous avons finalement bâti un protocole inédit pour nous tous autour du Défi : un dialogue entre des temps d’inspiration et d’intelligence collective qui réunissent tous les collaborateurs, et des ateliers en plus petits comités pour faire avancer concrètement des projets.
Sur la base du volontariat, nous avons créé 4 équipes de 3 collaborateurs qui, pilotées par des Eclaireurs Engage, ont pour mission de prototyper 1 ou 2 projets d’ici fin décembre.
Les autres collaborateurs sont embarqués autour de 4 temps forts – Les Conférence-Action – qui ont pour objectifs d’apporter des connaissances et de soutenir les 4 équipes dans l’avancement de leurs projets.

Une ambition d’inspiration, de connaissance et d’action donc ?

Absolument…ainsi qu’une formidable occasion de fédérer les équipes, de construire un socle commun ! J’ai d’ailleurs été fascinée et émue par leur engouement…Cette expérience a touché leur raison et leur cœur en tant que citoyens, mais aussi éveillé la conscience de leur possible impact en tant qu’acteurs économiques au sein de notre groupe !
Clairement, cette aventure est très marquante…On peut dire qu’il y a eu un avant et un après ! Quant au futur, j’ai hâte de voir fin décembre l’éclosion de nos projets et leur mise en œuvre en 2020 !

C’est bien le pari de l’éthique que vous faites ?

Oui, nous devons permettre à chacun de mieux concevoir et d’étendre son éthique citoyenne de la sphère privée à la sphère professionnelle, et de la mettre en cohérence. Il ne doit pas y avoir de séparation, l’éthique in business doit constituer une priorité.
Pour nous tous, le pari est d’ores et déjà réussi, chaque micro décision dans la conception, la création de nouveaux parfums, nos pratiques et process sont passées à la lecture de notre engagement !
Cette quête éthique résonne avec la recherche de sens, notre mission…Pourquoi ? A quoi cela sert-il ? Quel est mon impact ? Prendre conscience de notre rôle individuel et de la force du collectif. Se dire que nous pouvons bouger les lignes, changer les paradigmes que l’on pensait figés.

Impliquer l’ensemble des salariés, un autre pari ?

Oui, là encore un réel challenge ! Nos marques sont puissantes, désirables, et chaque équipe y est dédiée…Aller au-delà, penser de façon plus large constitue un réel défi pour un groupe tel que le nôtre.
Il faut s’appuyer sur la force du collectif pour penser de façon plus responsable et engagée. Il faut faire confiance à la capacité de chacun à apporter son talent en favorisant la collaboration.
Cela permet de mettre du liant, de voir au-delà des cases, des fonctions de chacun. Cette mission commune qui nous lie favorise la création de valeurs partagées et développe la fierté autour de ce que nous faisons au quotidien.

Enfin, vos futurs désirables en quelques mots ?

Garder le cap, faire vivre notre Défi et surtout matérialiser nos idées nouvelles et les faire éclore dès 2020 !
Inspirer, apprendre, agir…et impacter !