Passer d’une logique de coupures à une logique de relations

Chacun peut sentir que le mode actuel de notre développement, le mode actuel de « faire société », nous mène à une impasse, risque de conduire à une mort de la civilisation. Ce sentiment se traduit par une peur croissante du futur, une nostalgie du passé, une montée des replis sur soi individuels et communautaires, une défiance croissante envers les « politiques ».

Notre maison s’écroule…

Il est urgent  d’inventer une nouvelle maison, une nouvelle façon de « faire société ».

Il est urgent d’inventer de nouvelles formes d’économies, en donnant au mot économie son sens plein, premier, d’ecos nomios », la « loi de la maison ».

De nouvelles formes d’économie commencent à  émerger: Economie collaborative, économie sociale et solidaire, économie circulaire.

Leur nom indique leur point commun, leur trait distinctif par rapport à l’économie classique : c’est la relation. L’économie collaborative s’appuie sur des liens entre des personnes ; l’économie circulaire établit des liens entre des produits : entre la fin de vie des uns et la création des autres ; l’économie sociale et solidaire vise à développer les liens sociaux.

On l’entrevoit : ce qui caractérise la nouvelle maison, qui est à inventer et bâtir, c’est la relation.

La logique économique actuelle est de s’appuyer sur des coupures et de créer des coupures de toutes natures.

On le sait, il y a coupure de l’entreprise avec son environnement et avec le long terme, coupure entre le monde de la finance et l’économie réelle, coupure croissante entre les plus riches et les plus pauvres.

Mais les coupures traversent aussi l’individu lui-même.

L’instantané est survalorisé pour les individus comme pour les entreprises. Ils sont de plus en plus coupés du temps nécessaire pour établir une relation qui ne soit pas que virtuelle et pour apprécier pleinement, avec une pleine sensibilité, l’ensemble de l’environnement.

Le monde n’est de plus en plus perçu que par ce qui en est chiffrable, coupé de ce qui est immatériel, qualitatif, de l’ordre de l’humain, pour les individus comme pour les entreprises. Prenons un exemple, particulièrement sensible puisqu’il concerne le regard porté sur les enfants, qui sont les générations futures auxquelles le développement durable est censé porter attention. La tendance est croissante à vouloir les « évaluer » selon des procédures chiffrées aisément informatisables, à ne considérer que le visible et le chiffrable des écarts à une norme de développement ou de performance, dans une coupure d’avec leur histoire spécifique en tant que sujet humain. Cela est source de graves conséquences pour les enfants. Cette coupure d’avec ce qui n’est pas visible et chiffrable affecte de plus en plus de domaines.

La coupure peut même diviser chaque individu. C’est le cas, par exemple, des femmes, divisées entre des enjeux personnels essentiels par la difficulté à concilier la vie professionnelle et la vie familiale. Pour beaucoup, il y a coupure schizophrénique entre les valeurs exigées dans le « business » et les valeurs que chacun a pour conduire sa vie.

L’invitation à s’appuyer sur des relations et à créer des relations est éclairante pour aller vers des futurs souhaitables.

Chercher à favoriser les relations à soi, aux autres, au monde, peut aider chaque innovateur à identifier  la finalité qu’il peut viser pour contribuer, pour sa part, à des futurs souhaitables.

Elle invite, d’une part, à agir pour que chacun puisse être pleinement en relation avec lui-même.

D’autre part, à favoriser les occasions de relations réciproques mutuellement gratifiantes entre les personnes ou les groupes.

Enfin, à favoriser la pleine sensibilité, la pleine relation, avec l’ensemble de l’environnement, non seulement pour ce qui en est mesurable (le CO2 émis, l’énergie, la biodiversité) mais aussi pour ce qui est au delà des chiffres : la sensibilité à la beauté et à l’épaisseur du temps.

Viser l’épanouissement des personnes, la multiplication des relations réciproques gratifiantes entre les personnes ou les groupes, l’accroissement de la sensibilité à l’ensemble de l’environnement, tout celà est en ligne avec les trois piliers du développement durable, mais va au delà. C’est viser un développement économique, non « per se » mais pour l’épanouissement des personnes ; un développement social multipliant les occasions de relations foisonnantes; un développement environnemental, non seulement vers une « préservation » de l’environnement mais vers un plein respect, une pleine appréciation de l’ensemble de ce qui fait notre monde.

Par ailleurs, l’invitation à s’appuyer sur de la relation, sur tous les registres, permet à chaque innovateur de faire émerger de multiples moyens nouveaux, dynamisants, pour mieux réussir dès maintenant.

Elle conduit, par exemple, à ne plus s’appuyer seulement sur des échanges, où chacun est maintenu à distance de l’autre par un contrat, mais à s’appuyer aussi, voire principalement, sur des relations plus fortes, des relations d’alliances, où l’énergie de chacun converge vers une même ambition en lien avec un sens collectif. Elle conduit aussi, notamment, à raisonner avec une logique du « et », non plus du « ou », comme à donner priorité à la dynamisation des flux sur l’optimisation des stocks. L’analyse de la façon dont ont été réussies des innovations exemplaires contributives à un futur souhaitable montre que ces nouveaux modes d’actions sont particulièrement créateurs de dynamiques et permettent de réussir même dans un environnement difficile.

S’appuyer sur de la relation et viser à créer de la relation est un mode d’action où il y a identité de nature entre les moyens utilisés et les finalités poursuivies. Cette « robustesse » est précieuse dans un nouvel environnement définitivement marqué par l’incertitude. Par ailleurs, passer d’une logique de la coupure à une logique des liens est totalement en ligne avec l’évolution de la technologie : la logique de l’Internet, c’est celle des relations. Enfin, cette identité de nature entre les finalités poursuivies et les moyens utilisés permet aussi de ne pas sacrifier le présent à l’aune d’un futur toujours repoussé, de ne pas être coupés par une contradiction entre le présent et le futur.

Cette invitation à une économie de la relation, c’est une invitation à une « économie », une « maison » intelligente et humanisante. Intelligence, inter-ligere, c’est relier. Relier, c’est humaniser.

Philippe Lukacs

Enseigne le management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris

A publié « Stratégie pour un futur souhaitable », Dunod 2008

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