Réparer le bug humain

Sébastien Bohler est docteur en neurosciences, conférencier, auteur, journaliste et rédacteur en chef de Cerveau & Psycho. Il est l’auteur du best-seller ‘Le Bug Humain’, et vient de publier ’Où est le sens’ en septembre 2020.

Votre premier livre ‘Le Bug Humain’ sorti en 2019, fait le constat d’un écart entre notre prise de conscience des risques climatiques et notre incapacité à changer et à se mettre en action. D’où vient ce gap ?

Il est lié au fait que notre cerveau n’est pas un organe homogène. Avant l’essor du cortex qui est relativement récent à l’échelle de l’évolution, d’autres zones étaient déjà très puissantes, notamment le striatum, qui est la source des motivations et nous récompense en libérant de la dopamine lorsque l’on réalise certaines actions. Et c’est bien cette dopamine qui dirige nombre de nos décisions. On a donc d’un côté le striatum, la machine à désirs, et de l’autre notre capacité à conceptualiser avec le cortex, la partie qui nous fait réfléchir, nous projeter, planifier et faire preuve d’abstraction.

Le problème tient au fait que c’est encore le striatum qui nous pousse à agir selon les mêmes motivations primitives finalement que nos ancêtres, et que l’on retrouve chez les vertébrés et les primates : se nourrir, se reproduire, acquérir du pouvoir, de l’information et faire en déployant le moins d’effort possible. Pendant des millions d’années, ces cinq grands besoins n’ont pas pu être satisfaits entièrement car nous vivions dans des milieux de rareté alimentaire, sexuelle, informationnelle… Notre cerveau n’a donc jamais été programmé pour s’autolimiter, ce qui nous a permis de nous développer et de survivre.
Depuis quelques dizaines de milliers d’années, le développement du cortex a formidablement accéléré notre capacité à innover, à développer de nouveaux moyens technologiques…et cela commence à poser problème.

Cette capacité ou surcapacité, que l’on retrouve par exemple dans le secteur de l’agro-alimentaire a engendré, dans les pays développés une explosion des phénomènes de surpoids et d’obésité, à tel point que l’OMS déclarait en 2019 que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous mourons plus de sur-alimentation que de faim.
Ce phénomène d’accélération si brillamment révélé par Hartmut Rosa se retrouve aussi dans le secteur de l’information avec l’infobésité. Nous avons accès à trop d’informations sans avoir une capacité suffisante à trier, à arbitrer.
Nous sommes en fait passés d’une situation de rareté à une situation d’excès que notre cerveau ne sait encore gérer. Le progrès, nos capacités de production ont, en quelque sorte, progressé trop vite. Nous avons toujours le réflexe de nous repaître de tout, d’informations, de vidéos, de nourriture, mais dans un contexte d’accès facilité et désormais de limite planétaire.

Nous sommes passés d’une situation de rareté à une situation d’excès. La machine du désir qu’est le striatum ne sait pas résister car notre cerveau n’a pas été programmé pour  s’autolimiter ” 

 

Cette vision de l’homme, plutôt noire, est-elle uniquement la faute de notre cerveau ?

Ce système de récompense s’est montré extrêmement efficace et indispensable pour aller de l’avant et évoluer. C’est le moteur de la survie. Sans cette machine à désir, cela ne fonctionne pas car nous nous retrouvons incapables de nous auto-motiver. Il a été notre allié pendant des millions d’années mais il est ‘récemment’ devenu notre ennemi.

Le malheur vient du fait que l’on a créé autour de l’Homme un système de récompenses alimenté par un environnement technique, industriel et financier qui intensifie nos désirs et peut les combler. Le cerveau n’est donc pas responsable de tout, notre environnement joue un rôle primordial. On retrouve ici une interaction complexe entre biologie et société.

 

Dans votre livre, vous expliquez que les femmes ont un fonctionnement différent et qu’elles pourraient jouer un rôle singulier dans la transition, pourquoi ?

On s’aperçoit dans les expériences d’imagerie cérébrale que les femmes se comportent plus naturellement de manière altruiste que les hommes et qu’elles ont une capacité à recevoir de la dopamine à travers ces comportements altruistes.
Les explications sont aujourd’hui plus de l’ordre sociologique que biologique. Lorsque l’on regarde l’éducation genrée, on peut observer qu’en effet, dès leur plus jeune âge, les petites filles sont valorisées et récompensées lorsqu’elles adoptent des comportements de coopération et d’empathie alors qu’on aura tendance à plus valoriser les garçons pour leur approche compétitive. Lorsqu’on valorise le comportement altruiste de la petite fille, on lui donne un statut, ce qui libère de la dopamine. Il est fondamental de réfléchir à la façon dont nous voulons collectivement valoriser les individus aujourd’hui : la réussite individuelle et ses marqueurs, ou la capacité à partager et à coopérer?

On peut également se demander s’il n’y a pas une explication biologique, due au fait que la femme enfante et protège son/sa petit.e et, de ce fait, se projette naturellement dans l’avenir. On sait en miroir que la motivation liée à la recherche statutaire est plus forte chez les hommes car cela leur a permis ‘historiquement’ d’accéder à plus de partenaires sexuelles et donc à disséminer plus facilement leurs gènes.

 

Alors, quelles sont les pistes pour nous sortir de ce cercle vicieux ?

La première piste réside dans la connaissance de ces mécanismes. Cela peut nous permettre de retrouver une certaine liberté en ne nous laissant pas dominer par notre striatum et nos désirs. Il faut aussi avoir conscience que ces systèmes de libération de la dopamine obéissent à un principe de croissance :  lorsqu’on obtient de manière régulière et prolongée dans le temps un niveau de stimulation constante, ce système s’habitue et se lasse. Pour obtenir davantage de dopamine il faut alors augmenter les doses. On peut alors s’interroger sur les mécanismes de lassitude : comment se satisfaire de ce qu’on a ? Comme disait Saint Augustin, « le bonheur c’est de continuer à désirer ce que l’on possède ».
C’est exactement le contraire de ce que nous pousse à faire notre striatum. On trouve aussi un problème de dévaluation temporelle, c’est-à-dire la tendance à être attiré par des récompenses instantanées. Le striatum ne voit pas la profondeur du temps, ce qui constitue évidemment un problème majeur pour la lutte contre le dérèglement climatique, risque encore considéré comme lointain, non immédiat. Il nous faudrait donc être plus avertis de tous ces mécanismes, et cela passe notamment par l’éducation.

 

La seconde piste est d’utiliser notre capacité de conscience. Sachant que le carburant de l’action est la dopamine, comment faire pour en obtenir sans détruire le monde de demain ?

Le cortex cérébral recèle cette capacité de conscience, c’est-à-dire à être présent à ce que l’on fait, à davantage ressentir les choses, et former une caisse de résonance à nos sensations.  L’exemple le plus parlant est peut-être la façon dont nous nous alimentons : lorsque l’on mange devant notre télévision ou notre smartphone, nous ne sommes pas pleinement conscients de ce que nous ingérons et les études montrent qu’à ce moment-là, nous ingurgitons 40% à 60% de calories en trop.
Il faudrait apprendre à manger des plus petites quantités, en ralentissant et en détaillant toutes les saveurs. S’ouvre alors la porte du véritable hédonisme qui ne réside pas dans la recherche de la quantité, mais de la qualité.

Comme évoqué plus haut, l’altruisme constitue aussi un ressort puissant. Des expériences montrent qu’il peut engendrer la libération de doses importantes de dopamines, sans que le mécanisme ne s’atténue.

 

La connaissance, la pleine conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. Cela permet de libérer de la dopamine tout en contrant l’augmentation incessante des doses. Nous tendons alors vers une décroissance matérielle et une croissance qualitative. ” 

 

Dans votre nouveau livre ‘Où est le sens’, vous parlez de la nécessité de remettre le sens au cœur de nos décisions. Est-ce une stratégie imparable ? 

Les premières pistes évoquées qui sont la connaissance, la conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. L’autre stratégie, plus fondamentale, est de considérer une autre partie de notre cerveau, le cortex cingulaire, qui lui, cherche du signifiant et du sens à trois niveaux : dans la cohérence entre nos valeurs et nos actions, dans les rapports humains intelligibles qui reposent sur des codes déchiffrables de la sphère sociale, et dans une vision du monde partagée.

Il est important de créer cette vision du monde partagée, à travers par exemple un récit commun ou des rituels qui vont nous permettre de faire groupe. Si cette partie du cerveau a été sélectionnée par notre évolution, c’est que le sens n’est pas un luxe, qu’il remplit une fonction de survie. L’histoire de la coopération dans les premiers groupes humains s’est toujours articulée autour de visions du monde partagées, de valeurs morales communes et de rituels. Ce sont de puissants apaisants de cette partie du cerveau, ils permettent à chaque individu d’afficher son adhésion à un groupe, de faire confiance et de coordonner l’action.

Perdre ce sens provoque la sécrétion d’hormones de stress qui placent l’individu dans un état de souffrance qui va pousser à toutes formes d’addiction, de surconsommation pour combler le vide de sens, vers les complotismes qui restaurent un sens fictif au sein d’un univers qu’on ne comprend plus, voire vers des visions du monde caricaturales, comme le sont les nationalismes, pour satisfaire ce besoin de récit collectif.
Il faut donc créer des visions fécondes qui permettent de faire émerger des visions partagées du monde et finalement de faire groupe.
Nous avons créé une société industrielle très performante tournée vers l’assouvissement du plaisir et qui a totalement laissé de côté le circuit du sens. Il faut rechercher un meilleur rééquilibre.

 

Le sens n’est pas un luxe, il remplit une fonction de survie. C’est pourquoi il faut créer une vision du monde partagée, retrouver des valeurs communes et réinstaurer des rituels pour faire groupe

 

Pour finir, quels seraient vos futurs désirables ?

Mon futur désirable serait un monde dans lequel nous pourrions nous reconnecter à soi et aux autres. Un monde dans lequel nous pourrions retrouver du silence, du calme et la possibilité de faire la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est urgent. Il faut enrayer ce cercle vicieux d’accélération et d’augmentation des doses pour se sentir exister, et réussir à faire les choses plus posément, ralentir.

On reviendrait également à un avenir plus lisible, dans lequel l’on puisse se projeter sans peur incessante du basculement, apaisé. Nous devons réussir à voir le long terme, à sortir de l’instantanéité, ce qui suppose de faire évoluer nos valeurs cardinales.

Une dimension indispensable de ces futur désirables réside bien sûr dans l’éducation. La connaissance est une ressource inépuisable et exponentielle. Il faut apprendre à augmenter notre capacité de conscience et d’auto-régulation du cerveau pour atteindre notre pleine humanité…mais, en aurons-nous le temps ?

 

Pour aller plus loin :
Harmut Rosa, Aliénation Et Accélération – Vers une théorie critique de la modernité tardive et Résonance – une sociologie de la relation au monde

 

0 réponses

Répondre

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire