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Bernard Leca est professeur à l’ESSEC Business School, et le directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique. 

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis professeur à l’ESSEC, initialement de contrôle de gestion et directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique depuis bientôt sept ans. J’ai suivi une formation de juriste en droit de l’environnement. A la fin de mes études, j’ai cherché du travail en tant qu’avocat en droit de l’environnement mais ce qui m’a été proposé ne me convenait pas. A l’époque, on traitait essentiellement de la pollution. Je me suis alors tourné vers la magistrature. Je suis devenu juge, j’ai écrit une thèse en parallèle puis je me suis intéressé de près à la responsabilité sociale des entreprises. Insatisfait de ce qui se fait en la matière, j’ai pris le virage de la transition, pour m’intéresser aux questions environnementales.

 

Pensez-vous que les acteurs de l’économie ont pris conscience de l’ampleur des bouleversements qu’implique la crise écologique?

Bien évidemment que non.

 

Quelles seraient justement, selon vous, les mesures ou les postures à la hauteur des enjeux ?

Que ce soit du côté du gouvernement ou des entreprises, la question à se poser est simple. A quoi ressemble une économie ou, dans le cas d’une entreprise, un business model dans un monde où le réchauffement climatique doit se limiter à 2 degrés ? Croyez moi, elle serait bien différente. Seule 3 entreprises du CAC40 rentreraient aujourd’hui dans un ‘crash test’ 2 degrés.

N’oublions pas non plus l’enjeu de la biodiversité. Je pense cependant que le sujet prioritaire reste celui du climat parce que, finalement, tout le reste disparait si la situation continue de s’aggraver.

‘A un moment donné, nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, et il faudra choisir le climat !’

 

Si vous deviez identifier des actions prioritaires, quelles seraient-elles ? 

Elément, je le sais controversé, il faut créer un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, à savoir la possibilité d’interdire certaines exportations pour des raisons climatiques. Il n’y a que l’Etat qui peut le faire. Aujourd’hui il y a un marché du carbone au niveau de l’Union Européenne qui attribue des quotas d’émissions de CO2 aux entreprises. Il faut taxer tous les produits en fonction d’une estimation carbone. Cela permettrait de rééquilibrer la concurrence avec les industriels européens. Bien évidemment cela s’oppose à la notion libre-échange défendue par l’OMC. A un moment donné nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, il faudra choisir le climat.

Mais bien d’autres mesures, à mes yeux, de bon sens, doivent être prises rapidement. Dans un premier temps il faut être beaucoup plus dur sur l’interdiction de l’avion. Selon moi il faudrait interdire les trajets aériens, dès lors que des solutions existent à moins de 4 heures de route, et les vols touristiques longs courriers. J’ai du mal à considérer des vacances en Thaïlande comme un besoin vital…C’est une activité que l’on doit maintenir pour des raisons professionnelles, à la limite.

Il faut limiter la vitesse sur les routes. Ainsi que la consommation de viande. Mais tout cela passe par des politiques publiques. Il faut aussi une politique très volontaire, surtout en France, sur l’isolation des bâtiments. Et mener une action publique sous forme de réglementation et de contraintes, par exemple, sur le poids des véhicules. On va observer une électrification des véhicules mais a-t-on réellement besoin d’électrifier des tanks ? Les batteries sont assez lourdes comme ça, et l’énergie trop précieuse. Pour moi c’est l’Etat qui doit intervenir en interdisant un certain nombre de choses et ne pas compter sur les particuliers. C’est toute la problématique que pose l’urgence. Arrêtons de déléguer. Les Etats n’ont pas le courage de prendre des décisions contraignantes aujourd’hui nécessaire. Il faut une vraie volonté politique relayée par les entreprises. Ce n’est pas encore le cas en France.

 

Sommes-nous en retard ?

Cela dépend, par rapport à qui et à quoi. Prenons l’exemple de l’Allemagne. Ils ont fait beaucoup d’erreurs et notamment en terme de consommation de charbon mais sur l’énergie solaire, ils sont en avance sur nous. Le solaire représente leur première source d’énergie en été. On peut toujours se comparer au global avec les Etats-Unis ou la Chine mais sur d’autres dimensions, on peut aussi trouver des exemples européens très inspirants qui peuvent nous conduire à évoluer.

‘La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation.’

 

Nous parlons plus et même enfin, pourrions-nous même dire, de sobriété. Le Giec en fait mention dans son dernier rapport. Que signifie-t-il pour vous ? 

Je ne suis pas certain que la notion de « sufficiency » qu’évoque le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) couvre la notion de sobriété.  Pour moi la sobriété c’est le fait de se poser la question de ce dont on a réellement besoin pour vivre plutôt que de se divertir. C’est un retour sur soi, une manière d’être dans le moment et de pouvoir être heureux en dehors des besoins matériels. La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation. La sobriété ce n’est pas de simplement se contenter de ce que l’on a, c’est apprendre à se débarrasser. C’est aussi apprendre à se détacher de notre dépendance numérique. J’aime par exemple le fait que cette interview m’ait été proposée par téléphone. On n’a pas besoin de se voir pour s’entendre, pour reprendre le slogan de l’ADEME. La sobriété doit être le premier des mouvements. L’innovation, la compensation ou l’efficacité sont importantes mais la sobriété est la clé.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Je vais peut-être manquer d’originalité en citant le rapport de Brundtland*, mais je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus. A savoir, arriver à assurer un modèle économique permettant aux générations futures de vivre et de s’épanouir. Ça me suffirait très largement mais c’est ambitieux…

 

Pour en savoir plus :

*Le Rapport Brundtland de Gro Harlem Brundtland

*Les limites de la croissance de Donella et Denis Meadows

 

Interview réalisée par Justine Villain

Bien plus qu’une ferme urbaine ouverte au public, Zone Sensible se définit comme un lieu de production d’art et de nourriture. Il se passe toujours quelque chose  d’engagé, voire de politique sur ce territoire nourricier. Rencontre avec son fondateur, le plasticien apiculteur Olivier Darné.  

 

Olivier, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis plasticien de mon état depuis 35 ans et apiculteur depuis 25 ans. Je cumule les mandats. Les abeilles ont agi comme un révélateur y compris dans mes pratiques artistiques. Le point de vue des abeilles questionne les différentes façons que j’ai d’intervenir dans l’espace urbain.

 

Vous avez fondé le Parti Poétique qui développe des projets artistiques autour des thèmes NATURE + CULTURE + NOURRITURE. Quelle en est la genèse  ?

Le Parti Poétique est né en 2003 d’une volonté de partager toutes mes découvertes en tant que plasticien avec mes abeilles, à un cercle plus étendu. C’est un collectif artistique sous le format associatif qui s’apprête à fêter ses 20 ans. Nous axons nos travaux sur l’art et l’environnement. En 2011, j’ai décidé de prendre exemple sur les abeilles : elles sont mobiles car elles partent d’un point. J’ai alors fait le pari d’un lieu, nous nous sommes installés dans une maison d’un quartier ouvrier de Saint-Denis. Zone Sensible fut notre premier quartier général, une zone de sensibilité et de sens.

‘A cette volonté de nourrir les ventres s’ajoute la volonté de nourrir les esprits par des questionnements, à travers des évènements qui regroupent des chercheurs, des cuisiniers et des artistes.’

 

Que représente Zone Sensible aujourd’hui ?

Dans le cadre de la création d’une académie de cuisine à Saint-Denis en 2016, on a découvert qu’une ferme maraîchère d’un hectare, propriété de la ville depuis 1983 cherchait un repreneur. Il s’agit de la dernière ferme du 19eme siècle encore en activité aux portes de Paris. Je voulais participer à la sauvegarde de ce patrimoine et le réinventer. A l’époque, la ferme produisait 1,5 millions de salades chaque année, loin de notre modèle agricole souhaité. Nous avons opté pour des cultures plurielles en créant un jardin en permaculture : sans intrants, ni pesticides, ni herbicides. Le lieu est aujourd’hui une terre nourricière, c’était l’engagement pris auprès de la municipalité.

A cette volonté de nourrir les ventres, nous avons la volonté de nourrir les esprits par des questionnements, à travers des évènements qui regroupent des chercheurs, des cuisiniers et des artistes. Petit à petit Zone Sensible est donc devenu un centre de production d’art et de nourriture, accessible et gratuit.

‘La ferme est devenue l’espace politique des temps futurs.’

 

Peut-on parler d’un lieu de résistance ? Quelle est son empreinte sur le tissu économique local ?

 Zone Sensible ne doit pas être catalogué comme un simple tiers-lieu, je dirais qu’il est un démonstrateur de passage à l’acte. Un lieu qui sert de démonstration sur les nouvelles façons de penser les espaces, la nourriture, la participation citoyenne et d’autres enjeux liés aux préoccupations environnementales et climatiques. Nous sommes aussi en train d’amorcer un virage pour faire de Zone Sensible un démonstrateur zéro carbone en supprimant le pétrole de tous nos usages.

De plus, on connait les difficultés d’un territoire comme Saint-Denis. Lorsque la pandémie a éclaté, beaucoup d’habitants se sont retrouvés en grande difficulté. Un projet agricole comme le nôtre sur un territoire comme celui-là, est forcément politique. La ferme est devenue l’espace politique des temps futurs. On a construit le programme « solidarité pandémique » afin de créer une boucle de solidarité alimentaire. Avec une quinzaine d’associations et de relais du territoire en capacité de distribuer la production agricole, nous avons offert 90% de notre production aux habitants les plus fragiles. Et nous continuons aujourd’hui nos actions.

 

Parlez-nous de vos prochaines actions.

On vient de lancer notre championnat du monde des cuisines du monde avec le département du 93. Il a pour ambition de valoriser les savoir-faire culinaires des habitants du quartier. Et pour ne pas enfermer Zone Sensible dans une logique d’agriculture exclusivement urbaine, nous avons créé son pendant dans le sud de la France, en Camargue : Regain ! On aura donc une programmation croisée entre la ferme urbaine à Saint Denis et cette ferme située dans la plaine de Crau à proximité d’Arles. Toutes deux développeront leur programmation autour de la culture, de l’art et de la nourriture.

 

La biodiversité est un thème central à ENGAGE. Quelles actions menez-vous en faveur du vivant chez Zone Sensible ?

La biodiversité est dans une souffrance extrême. Zone Sensible agit comme une poche sur un hectare. Nos méthodes naturelles accompagnent la biodiversité qui est encore en capacité de renouveau. On observe des hérissons et des insectes que je ne pensais pas retrouver au bout de seulement quatre ans de reconversion d’un sol qui n’était pas du tout biologique.

 

Et vos futurs désirables, quels sont t-ils ?

Je souhaite que toutes ces actions perdurent et que les initiatives se multiplient. On a beaucoup d’espoir mais il faut multiplier les expériences comme les nôtres.

 

Interview réalisée par Justine Villain

Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (l’ENSAD), l’artiste Yann Bagot dessine en immersion complète dans la nature.  Il participe à l’exposition « Près des yeux, près du coeur  » à la Caring Gallery, à Paris, du 9 au 20 mai 2022.

 

Yann, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (l’ENSAD) à Paris en section Image-Imprimée, gravure et livre d’artiste. Le travail à l’encre de Chine sur papier constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de mes recherches, je dessine principalement en plein air, dans la nature.

 

Parlez-nous de votre pratique artistique. Votre démarche se rapproche-t-elle du land art ?

Ce qui m’anime, c’est de dessiner en plein air, par tous les temps et sur tous types de terrains, lors de résidences dans la nature, dans des lieux marqués par l’histoire humaine, comme un sémaphore, un abri de la Première Guerre mondiale… J’aime explorer les liens entre l’Histoire et la nature, observer la façon dont la mémoire et le présent se croisent. Mon travail peut se rapprocher du land art, mais je ne laisse pas de trace après mon passage lorsque je dessine dans la nature. Le land art reste visible en l’absence de l’artiste, parfois de façon éphémère.

 

Quels sont les endroits dans lesquels vous rêveriez de vous immerger ?

Il y a beaucoup d’endroits magnifiques où j’aimerais aller, je pense en premier lieu au désert, à l’Islande, aux pays nordiques. Mais simplement en France il y a déjà une grande diversité de paysages extraordinaires et de terrains à vivre, que je ne connais pas.

 

Des territoires qui vous inspirent plus que d’autres ?

C’est un peu comme lorsque l’on prend le train, il y a des paysages qui nous réveillent et d’autres qui nous endorment. J’ai passé mon enfance près de la mer car ma famille est bretonne. Le littoral me relie aux choses qui me précèdent et me constituent. J’ai l’impression que ceux qui me précédaient il y a cinquante ou cent ans voyaient exactement la même chose que moi, cela me touche. Je recherche des paysages bruts, je suis marqué par les terrains où l’on sent que l’homme n’a pas trop agi, je préfère voir un arbre qui a vécu plutôt qu’un bosquet taillé à la serpe.

‘L’Homme a agi de façon inconsidérée jusqu’à croire que l’exploitation des ressources naturelles pouvait être infinie, il faut se remettre dans un nouveau niveau d’écoute.’

 

Quelle est selon vous la place de l’artiste dans la nature ?

Je ne pense pas avoir une fonction très déterminée. Cela étant dit, je suis aussi persuadé que l’on ne peut préserver que ce que l’on respecte profondément. J’agis de la sorte, je m’imprègne et je cherche à garder la trace de la beauté de ce qui m’entoure. L’Homme a agi de façon inconsidérée jusqu’à croire que l’exploitation des ressources naturelles pouvait être infinie, il faut se remettre dans un nouveau niveau d’écoute. Je cherche à me fondre dans la nature, à faire réapparaitre la part animale et instinctive en moi. Le dessin prend une forme de méditation active qui me permet de m’ancrer au présent, aux lieux.

 

Quels sont les enseignements que vous avez pu tirer de la nature ?

Se rendre perméable, utiliser les forces en présence, apprendre à s’immobiliser et utiliser ce qui se trouve juste autour de nous.  Je relis l’admirable texte « Penser comme un arbre » de Jacques Tassin, j’aime son idée que l’arbre nous guide pour faire corps avec ce qui n’est pas nous même.

‘L’engagement peut aussi être poétique. Les textes de François Cheng n’ont pas de vocation purement écologique mais le poète éveille en nous un tel amour pour la nature qu’en le lisant, on peut agir autrement. ‘

 

Considérez-vous votre art comme engagé ?

Je dirais que oui mais je suis trop admiratif des vrais militants qui déplacent des montagnes comme la militante écologiste Claire Nouvian pour me présenter tel quel. A ma petite mesure j’essaie de me relier à ces pensées, de mettre mes images au service de ces idées, de ces combats. L’engagement peut aussi être poétique. Les textes de François Cheng par exemple, n’ont pas de vocation purement écologique mais le poète éveille en nous un tel amour pour la nature qu’en le lisant, on peut agir autrement.

 

Qu’allez-vous présenter à la Caring Gallery ?

Pour l’exposition « Près des yeux, près du cœur » à la Caring Gallery, je présente du 9 au 20 mai deux dessins en grand format extraits de la série Promontoiresréalisés lors d’une résidence au Sémaphore de la Pointe du Grouin, en 2019. Réalisées au retour d’expériences de dessin en plein air, parmi les roches et les végétaux, ces compositions cherchent à restituer l’immersion et l’ampleur minérale.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Malgré mon quotidien joyeux, j’ai un peu de mal à être très optimiste pour la suite… Je souhaiterais que l’on arrête de consommer des choses inutiles et qui nous emprisonnent. Il faut que l’on parvienne à sortir du déni qui nous enferme dans notre comportement.

Interview réalisée par Justine Villain

 

Pour aller plus loin :

Quentin Thomas travaille sur les sujets d’économie, d’entreprise et de biodiversité chez ENGAGE. Il coordonne depuis deux ans le défi citoyen ‘replacer l’économie au service du vivant’

 

Peuxtu te présenter

J’ai rejoint ENGAGE il y a deux ans en tant que chargé de projet sur le défi biodiversité après une formation en entrepreneuriat. Ce défi venait d’être lancé. Il s’adressait à la société civile pour mobiliser ses différents acteurs sur les relations entre biodiversité et économie. Désormais, je suis en charge des questions de biodiversité dans toutes nos activités et du développement des défis citoyens que nous portons.

‘La biodiversité est mise ponctuellement en avant lors des grands sommets,
mais nous sommes loin du compte.’

 

Pourquoi ENGAGE atelle choisi cette thématique de la biodiversité ?

Nous interrogeons notre communauté sur les thématiques qu’elle juge prioritaires. La biodiversité est encore insuffisamment traitée par les médias et les entreprises, il nous est apparu important de nous en emparer. Elle est mise en avant ponctuellement au moment des grands sommets comme les COP – la COP15, en Chine reportée 2 fois – et le congrès mondial de la nature de l’UICN qui s’est tenu à Marseille en 2022. Mais nous sommes loin du compte.

 

Comment traitezvous concrètement cet enjeu

Avec notre ONG au travers du défi Biodiversité. Nous avons initié un parcours citoyen fait de conférences, d’ateliers d’intelligence collective qui a fait émerger deux projets principaux. Nous avons créé un parcours expérimental d’accompagnement pour transformer quatre PME en pionnière de la biodiversité. Celles-ci n’ont pas les moyens de se former ou d’avoir en leur sein un écologue ou des consultants dédiés. Elles constituaient donc, à nos yeux, une audience prioritaire.

Nous avons ensuite décidé de créer un MOOC – Massive Online Open Classes – gratuit donc et ouvert à tous, pour permettre aux citoyens et aux salariés de bien comprendre et de s’approprier les enjeux de biodiversité, leur interaction avec le monde économique, puis de se mettre en action, dans leur sphère privée ou professionnelle. Il sortira en septembre.

Nous avons également lancé plus récemment deux programmes. Le premier s’adresse à tous les salariés pour les ouvrir à cet enjeu, les sensibiliser et leur donner les premières clefs de compréhension. Le deuxième, plus dense, vise en priorité les acteurs de l’entreprise qui veulent acquérir une compréhension plus en profondeur et réfléchir concrètement aux transformations qu’ils souhaitent initier ou mener au sein de leur entreprise.

 

‘Le MOOC a notamment pour vocation de contextualiser les enjeux de l’anthropocène, d’expliquer les causes de son érosion mais surtout de donner des clefs pour agir.’

 

Un petit focus sur le Mooc Biodiversité, quels en sont les grands axes ?  

Il se compose de quatre parties. La première a pour vocation de vulgariser les concepts liés à la biodiversité, de contextualiser ces enjeux dans l’anthropocène, d’expliquer les causes de son érosion.  La seconde est dédiée aux citoyens pour leur permettre de repenser leur rapport au vivant et de passer à l’action, collectivement ou individuellement, à leur échelle pour préserver le vivant. La troisième porte sur les liens entre l’économie, l’entreprise et la biodiversité autour de la question « comment replacer l’économie au service du vivant ? ».
La dernière enfin, est dédiée aux leviers que les salariés peuvent activer dans leur entreprise en fonction de leur métier et de leur position, pour amener ces enjeux de biodiversité au cœur des préoccupations de l’entreprise.

 

Et les mardis de la biodiversité by ENGAGE, comment ces événements sarticulenttils ? 

C’est tout un cycle que nous ouvrons. Le 31 mai prochain nous lancerons les mardis de la biodiversité. Ils prendront la forme d’ateliers de 3 heures, à ENGAGE city. Ouverts au grand public, ils permettront d’initier les participants aux enjeux de la biodiversité dans l’économie et l’entreprise. Une conférence sera aussi donnée fin juin, l’occasion de découvrir plus en détail le MOOC, ses intervenants et de mettre le vivant à l’honneur ! Nous tiendrons aussi des conférences dans une galerie d’art, partenaire, qui justement fait le lien entre ces sujets environnementaux et sociaux et la création artistique. Nous tenons à cette dimension sensible chez ENGAGE et plus particulièrement peut-être sur cette thématique du vivant.

 

Et enfin, question rituelle, cher Quentin, tes futurs désirables ?

Mon futur désirable est un futur émancipé de l’instantanéité, dans lequel nous sommes maître de notre attention et avons le temps de l’accorder à ce qui nous importe. Cela me semble indispensable pour relever nos défis environnementaux et sociaux, qui relèvent d’enjeux complexes et de long-terme.

Pour en savoir plus sur le défi biodiversité : https://www.engage-defi-biodiversite.com/

Interview réalisée par Justine Villain

Valérie Brisac est directrice exécutive du Grand Défi des entreprises pour la planète. Après des expériences dans le marketing et le conseil, elle a choisi de se consacrer pleinement à la transition écologique. 

 

Bonjour Valérie, peux-tu te présenter ?

Je suis Valérie Brisac, directrice exécutive du Grand Défi. J’ai accédé à ce poste en décembre 2021 après avoir été bénévole pour le projet dès son lancement. Il y a deux ans, j’ai décidé de réorienter ma carrière pour me dédier à 100 % aux questions de transition et accompagner les entreprises à faire évoluer leur stratégie.

Dans ce cadre, je me suis inspirée, formée et renseignée sur tous les acteurs dans cette mouvance. J’ai découvert ENGAGE grâce aux différentes conférences et lives dont j’aimais l’approche originale et intellectuellement exigeante. Puis naturellement, j’ai vu l’appel lancé a de potentiels bénévoles pour le Grand Défi. Cela correspondait à 100 % à ce que je voulais faire, à mon « why ». Je suis intimement persuadée que l’entreprise peut être au service d’un projet sociétal qui dépasse purement le cadre des affaires classiques. Le projet du Grand Défi correspond à la vision que j’ai de l’entreprise et de ce qu’elle doit être demain.

 

Qu’est-ce que le Grand Défi ?

C’est une initiative innovante et originale qui a pour objectif de donner la parole aux entreprises pour qu’elles s’expriment elles-mêmes sur leur destin écologique. Le but étant qu’elles puissent identifier leurs besoins et tous les éléments endogènes et exogènes pour accélérer leur transition écologique. Par définition l’entreprise est le fruit d’une initiative privée, elle échappe donc souvent au débat démocratique organisé. Le Grand Défi leur donne la parole et se veut représentatif : nous veillons à avoir des entreprises de toutes tailles, de tous secteurs et dans toutes régions et à ne pas avoir de prismes quels qu’ils soient.

L’initiative vise aussi à catalyser les énergies qui existent déjà sur ces sujets. Nous souhaitons aussi mettre autour de la table les forces vives qui ont déjà une idée sur la question, je pense notamment à l’ADEME, WWF, C3D ou au mouvement Impact France, par exemple. Ils ont une vision et des actions et recommandations fortes sur ce sujet. Nous souhaitons donner de la puissance à leurs voix.

 

‘Le Grand Défi mobilise les entreprises et leur écosystème afin de créer un nouveau modèle de prospérité économique, humaniste et régénérative.’

 

Quelle est sa mission ?

Le Grand Défi mobilise les entreprises et leur écosystème afin de créer un nouveau modèle de prospérité économique, humaniste et régénérative. L’idée est de faire émerger un nouvel équilibre dans lequel l’entreprise garde une ambition économique tout en conciliant les impératifs environnementaux et sociaux.

 

Le processus s’appuie sur une démarche d’intelligence collective et écosystémique. En quoi cela consiste-t-il ?

L’intelligence collective est utilisée à plusieurs niveaux. Au cours de la Grande Consultation, qui est la première étape du Grand Défi, nous interrogeons tous nos partenaires sur les freins, besoins et propositions pour accélérer la transition. Le résultat de cette consultation qui rassemble des milliers de participation fera ressortir une première analyse approfondie, un état de l’art sur le sujet.

L’intelligence collective est également au cœur de la Grande Délibération, la seconde phase opérationnelle du processus. 150 représentants d’entreprises tirées au sort vont travailler en intelligence collective pour construire et faire émerger un socle de propositions, une trajectoire de transformation pour l’économie et l’entreprise.

Le Grand Défi est donc un processus démocratique appliqué à la sphère économique et à l’entreprise.

La dernière phase est, elle aussi, participative, puisque nous réunirons l’ensemble des partenaires et marraines pour choisir ensemble les mesures, les propositions que nous porterons aux décideurs économiques et politiques, un plaidoyer concret d’intérêt général, en quelque sorte. L’idée, comme vous l’aurez compris n’est pas de publier un livre blanc, mais de faire bouger massivement les lignes avec notre écosystème de partenaires.

 

‘Le collectif est plus fort qu’une somme d’intérêts, telle est notre conviction ! Nous croyons aussi à la vertu du débat.’

 

Pourquoi avoir choisi cette approche ?

On sort d’une époque très « top down » et l’on voit que ce modèle est en fin de course. On sent aussi qu’il y a une aspiration à ce que chacun contribue à un tout. La quête de sens est omniprésente. D’un point de vue politique, on sent un désengagement généralisé liée à une vraie perte de confiance dans les institutions. Donc le choix de l‘intelligence collective est, je trouve, une profonde marque de respect envers chacun. Chacun a sa vision, son expertise et sa voix compte. Le collectif est plus fort qu’une somme d’intérêts, telle est notre conviction ! Nous croyons aussi à la vertu du débat. Les acteurs que nous avons rassemblés sont tous différents, mais il y a une conviction, une ambition supérieure qui nous rapproche.

Il est, à nos yeux, fondamental de travailler ensemble pour faire levier face à l’urgence écologique.

Sans tomber dans la naïveté, je suis intimement convaincue que nous sommes dans une dynamique positive qui peut même apporter de la joie, celle de construire ensemble.

 

Pour toi le Grand Défi sera réussi si… ?

S’il arrive à créer une dynamique positive qui continue de vivre à la fin du processus. S’il arrive à créer des creusets de réflexion et d’actions au niveau des territoires, que chaque entreprise reprenne le flambeau, qu’elle ait les clés pour se transformer et se transformer. Le Grand Défi sera réussi s’il y a un avant et un après. J’aimerais constater des changements substantiels qui émergent à la suite de l’initiative. Et que cela accélère la transition.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

Je suis très attachée à l’harmonie à la fois dans les communautés, la famille, le beau, la musique et les arts. C’est ce qui m’émeut au quotidien.

Dans mes futurs désirables, nous vivons dans une société post-consommation plus harmonieuse. Nous comprenons collectivement à dépasser l’ère de la consommation et de la possession. Nous vivons dans une société plus mature, moins adolescente et soumise à des diktats.  Et nous ralentissons pour revenir à une vie plus équilibrée.

Pour en savoir plus sur le Grand Défi : https://www.legranddefi.org/

Interview réalisée par Justine Villain

Virginie Raisson-Victor, cofondatrice du Lépac, laboratoire indépendant de recherche en géopolitique et prospective dont les travaux portent sur la transition et ses enjeux. Depuis octobre 2020, elle préside le GIEC des Pays-de-la-Loire.

Jérôme Cohen, fondateur d’Engage, dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.

Ensemble, ils lancent la Convention21, inspirée de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui offrira l’opportunité aux représentant.e.s de 150 entreprises françaises tirées au sort de formuler leurs recommandations pour décarboner l’économie, régénérer la biosphère et mettre en œuvre une économie éco-compatible.

 

Pourquoi se lancer dans cette aventure aujourd’hui  ?

V.RV : Il me semble que l’élément déclencheur, c’est l’accélération de l’Histoire à laquelle nous assistons. Manifestations des jeunes pour le climat ; déclarations d’urgence climatique par de nombreuses villes ; lancement du Pacte vert européen ; progression de l’ambition carbone de nombreux États ; Convention citoyenne pour le climat : depuis deux ans, on voit bien que toutes les parties s’engagent pour ralentir le réchauffement climatique. De la même façon, de nombreux dirigeants se sont mobilisés en ce sens. À ce jour pourtant, il n’existe pas réellement d’engagement commun ni de feuille de route partagée des entreprises pour collectivement décarboner l’économie, régénérer la biodiversité et mettre en œuvre une économie compatible avec les limites planétaires. C’est donc en faisant ce constat qu’il nous est apparu important d’imaginer un processus qui permette aux entreprises de s’aligner à leur tour sur ces ambitions.

Aussitôt, un deuxième constat s’est imposé : alors que l’entreprise est une entité multipartite, son engagement reste, le plus souvent, dépendant de la décision de ses dirigeants ou de ses actionnaires. Pour améliorer l’efficacité de ses engagements, il nous paraissait également utile de faciliter un dialogue constructif entre les parties constituantes de l’entreprise.

J.C : J’ajouterais que si les entreprises ont été contributrices au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité, elles ont aujourd’hui une formidable opportunité de contribuer à son sauvetage et à sa régénération.  En réalité d’ailleurs, ce n’est plus une option : poussées par les régulateurs, les financiers et les consommateurs, elles sont même « attendues ».

 

Pourquoi avoir lancé cette initiative tous les deux ?

V.RV : Au-delà des valeurs que nous partageons et d’une même vision humaniste, je dirais que notre association repose d’abord sur une conviction commune : la culpabilisation n’est pas le bon moteur pour engager l’action et faire changer les choses. Face à l’urgence, c’est le souci d’efficacité qui doit primer.

Ensuite, notre force est peut-être aussi de ne disposer pour agir que de nos savoirs sur les enjeux écosystémiques et de notre expérience avec les entreprises. N‘étant membres d’aucun parti, groupe ou syndicat, nous ne sommes liés à aucun intérêt spécifique et ne représentons en effet que nous-mêmes. Or pour mener ce genre d’entreprise, cette liberté est précieuse !

J.C : Les valeurs et la vision partagées bien sûr, ainsi que notre volonté commune de passer de la prise de conscience à l’action. Nous constatons, Virginie et moi, une vraie volonté de changement voire de transformation, au sein des entreprises, mais aussi des blocages, que nous essayons, à notre niveau, d’aider à lever. Cette même sensibilité et ces constats partagés nous ont beaucoup rapprochés.

 

Quelle est l’ambition de la Convention21 ?

V.RV : Globalement, c’est évidemment de permettre aux entreprises de dépasser les obstacles qui, aujourd’hui, s’opposent à la mise en œuvre d’actions efficaces face au changement climatique et au recul du vivant. Or pour relever ce défi, plusieurs conditions doivent être réunies. C’est l’ambition de la Convention21.

Faciliter les échanges en fait partie. Il nous semble en effet qu’en France, le débat reste très cloisonné puisque scientifiques, élus, dirigeants d’entreprises, associations, citoyens et investisseurs dialoguent en réalité assez peu ensemble, chacun attendant de l’autre qu’il s’engage davantage. Organiser un processus qui organise des discussions entre toutes des parties prenantes nous semblait donc être une étape nécessaire pour faire émerger de nouveaux leviers de transformation.

J.C : Je sens parfois une vraie frustration chez les dirigeants comme chez les collaborateurs, celle de ne pas pouvoir réconcilier leurs aspirations et leurs responsabilités. J’ai aussi l’espoir que la Convention21 contribue à ce rapprochement.

 

Les entreprises vont-elles accepter de travailler ensemble  ?

J.C : C’est une question fondamentale. Les entreprises ont aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’ouvrir, de trouver des moyens de faire alliance pour travailler sur une cause qui dépasse leurs intérêts propres.

Elles ont, je pense, tout à gagner à s’inspirer d’autres secteurs d’activité, d’autres pratiques. Nous le constatons avec le Défi biodiversité que nous avons lancé cette année : cela fonctionne !

V.RV : Je ne sais pas à quel niveau les entreprises accepteront de collaborer. Mais en attendant qu’elles le décident, le soutien apporté au projet par plusieurs associations d’entreprises me semble déjà de très bon augure qu’il s’agisse du C3D, de l’ORSE, d’Orée, d’IMPACT France, d’Entreprendre, de Germe, de DRO ou du CJD : les voir converger facilement vers le même objectif est un bon présage pour la réussite du projet.

 

Justement, pour vous la Convention21 sera une réussite si… ?

V.RV : Pour moi, la Convention21 sera une réussite si nous réussissons à instaurer un vrai dialogue entre les parties et à dépasser les idées reçues pour, enfin, réconcilier l’intérêt général et l’intérêt particulier, le long terme et le court terme.

J.C : La réussite résidera aussi dans notre capacité à augmenter la prise de conscience sur ses enjeux et, comme l’a dit Virginie, à faire naitre un véritable dialogue entre les parties prenantes du monde économique. Mais nous voulons également parvenir à des mesures et des actions concrètes qui soient véritablement appropriées par l’ensemble des protagonistes de l’entreprise et permettent de faire changer les choses, profondément.

 

Quels sont vos futurs désirables ?

J.C : Je rêve d’une société dans laquelle les personnes qui ont des savoirs, des connaissances, des expériences voire des intérêts différents réussissent de nouveau à construire ensemble.

V.RV : Un futur désirable, c’est le récit d’un futur qui donne envie aux jeunes d’y plonger et d’y être actifs. Nous traversons une période particulièrement anxiogène qui ferme plus de portes qu’elle en ouvre. Autrement dit, une période vraiment peu engageante pour les étudiants ou pour ceux qui arrivent sur le marché du travail. Pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! Que la Convention21 permette de produire un récit qui leur donne envie d’y croire et de se mobiliser serait donc à mon sens une grande réussite.

 

Pour en savoir plus sur la Convention21, rendez-vous sur le site internet www.convention21.fr

François Gemenne était notre invité dans ENGAGE Calls, mardi 21 avril. Voici une synthèse de l’entretien.

 

Le premier mouvement de François Gemenne est celui de l’inquiétude.

Inquiétude de constater que des milliards d’Euros sont aujourd’hui affectés à la « relance » sans aucun fléchage vers un changement de modèle, une prise en compte du défi climatique. Et, en plus, de constater que ces affectations sont effectuées sans aucune délibération démocratique.
Inquiétude également de voir que le Green New Deal Européen est remis en cause. Ceux qui le remettent en cause sont puissants, bien organisés. Ceux qui veulent un monde différent sont moins puissants et encore moins bien organisés aujourd’hui.
Inquiétude, donc, qu’on nous prépare un « monde d’après » qui soit, en fait, « le monde d’il y a 20 ans », sans aucun débat démocratique…
Pistes d’action : écrire, sans relâche, aux députés est une voie d’action efficace. Se regrouper aussi pour faire action commune et livrer publiquement les attentes des citoyens aux politiques.

 

Pourtant, nous sommes à un moment de bascule.

La crise révèle aussi, et c’est son versant positif, un vrai élan de solidarité et une capacité à réagir rapidement et de façon radicale, à l’échelle mondiale.
Et c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui pour lutter contre la prochaine crise planétaire qui s’annonce, climatique : d’une solidarité entre les générations (ce sont les prochaines qui seront touchées) et entre les pays (ce seront des pays lointains qui seront les plus gravement touchés).

 

La crise du coronavirus entraîne un basculement complet.

Ainsi, par exemple, les Européens sont aujourd’hui « interdits » dans de multiples pays. Ils vivent ainsi  la situation des « migrants » interdits d’entrer en Europe. Si le Corona a provoqué l’exode de centaines de milliers d’Européens, cela nous aidera-t-il à accroître notre compréhension de ce qui pousse les migrants à partir…
Nécessité : réinvestir l’échelon local (alimentaire, industriel, politique) sans se fermer.

On constate aujourd’hui les disparités régionales par rapport au virus en France, qui entraînent des politiques différentes. On constate que, de son côté, l’Allemagne, pays fédéral a bien géré le virus avec des politiques différenciées selon les länder.
Il y a augmentation du besoin de décentralisation. Mais comment faire pour garder un haut niveau d’échange, notamment au niveau international ? Il y a un risque de repli autarcique nationaliste. Il y a nécessité, à la fois d’un échelon local ET global. Sur la question climatique par exemple, le défi est mondial et le niveau national deviendra moins pertinent.
Etre moins dépendant de l’étranger pour les produits essentiels est une nécessité. Il nous faudra choisir et non subir notre relation avec les autres nations.

 

Pour répondre au défi climatique, il y a nécessité que les citoyens se réapproprient les choix collectifs. Il y a actuellement une vraie crise démocratique. Il y a nécessité de résoudre cette crise de la représentation. Il importe que les gens se rendent compte qu’ensemble, il est possible de faire des choses.
Il y a un paradoxe : la crise du Corona impose de faire un effort individuel. Pour le changement climatique, c’est l’inverse. Ensemble est essentiel. Agir comme citoyen, pas comme consommateur.

 

La crise, qui rebat totalement les cartes – le pétrole à prix négatif par exemple – permet d’envisager de nouveaux moyens d’action.
Et si les ONG achetaient massivement des actions de grands acteurs pétroliers dont la valeur a fortement baissé ?
La crise dépasse donc largement la dimension sanitaire. Il serait donc bon d’entendre des experts des enjeux sociaux et pas seulement des docteurs et scientifiques.
Les conséquences de la brutale chute du pétrole : faillite des producteurs de pétrole issu de sables bitumineux, augmentation de la compétitivité des énergies fossiles face aux renouvelable mais aussi, conséquences géopolitiques : quid de l’Algérie, du Venezuela, par exemple, des pays qui dépendent de leurs exportations de pétrole ? inversement quid de l’influence future de l’Arabie Saoudite ?

La crise actuelle permet une première prise de conscience des conséquences sanitaires, gigantesques, du changement climatique et de la perte de biodiversité. La fonte du pergelisol (le sol gelé en permanence), qui risque de relâcher de multiples virus, les migrations « économiques » qui sont des migrations « écologiques » dues au changement climatique, …l’agriculture… la pollution (les régions où il y moins de pollution sont moins touchées par le virus).

 

Il nous faut inventer un nouveau récit

Il y a nécessité de rendre désirable le monde d’après, à tous ceux dont l’aspiration première, légitime, est de retrouver leur vie d’avant et leur emploi !
Les entreprises vont peut-être pouvoir desserrer l’étau de leurs actionnaires. Car les pressions des régulateurs, des salariés, des consommateurs, de la société civile organisée sera croissante. Elles pourront favoriser des stratégies de résilience pour faire face à des crises qui se reproduiront
Il nous faut considérer les immigrations qui vont croître du fait du changement climatique comme un investissement. Exemple : la Grande Bretagne a accueilli le plus d’immigrés et c’est grâce à eux que tient la NHS. Les 10 premiers médecins morts du virus étaient des immigrés…

 

Ensuite, comment allons-nous gérer la dette immense en cours de création ?

La jeune génération va avoir triple peine, le changement climatique, l’emploi, et la charge de la dette qui est en train d’exploser. La chance, c’est que tous les pays sont touchés. Il y a donc une opportunité de remette les compteurs à zéro.

 

Quels sont les futurs désirables de François Gemenne ?

L’inverse de la situation actuelle, de confinement, de fermeture, de distanciation.

Un futur d’échange, de partages, de liens.

 

Les points saillants :

  • La crise est une source d’inquiétude et pourrait nous ramener 20 ans en arrière en cédant à des pressions conservatrices

  • Toutefois elle a montré notre capacité de solidarité et d’action radicale

  • Et révèle le besoin d’un nouvel équilibre entre l’échelle locale et transnationale

  • Mais il faut se relier pour peser démocratiquement

  • Inventer de nouveaux modes d’action

  • Et le nouveau récit du monde que nous voulons bâtir

  • Nous sommes à un point de bascule, et nous devons individuellement et collectivement nous transformer et agir car cette crise ne sera pas la dernière

Les idées pour agir collectivement :

  • Acheter des actions des grandes sociétés pétrolières

  • Porter nos idées aux députés et acteurs politiques (en écrivant massivement, par des consultations,…)

  • Mettre en place des actions pour changer la perception que nous avons des immigrés

 

En savoir plus sur les ENGAGE Calls.

François Gemenne est chercheur en science politique, et spécialiste en géopolitique de l’environnement. Il s’intéresse notamment aux effets du changement climatique sur les dynamiques migratoires. 

 

Comment vis-tu la crise sanitaire en cours ?

Avec beaucoup d’anxiété et d’inquiétude pour la suite. Difficile pour moi de céder à l’optimisme de la réinvention post coronavirus… Je pense que notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. Ce que veut la plupart des gens, c’est juste retrouver le monde d’avant. On risque donc d’être moins susceptibles d’accepter des contraintes environnementales à l’avenir.

 

“ Notre capacité à réfléchir à un « monde d’après » est un luxe de privilégié. 

 

Jean Viard nous disait que la crise du coronavirus nous fait prendre conscience de l’existence d’un futur. Partages-tu cette idée ?

Je suis plutôt d’accord, mais je suis incapable, comme beaucoup de gens, d’imaginer à quoi ce futur pourrait ressembler. Et de manière naturelle, on a plutôt tendance à se tourner vers ce que l’on connait déjà plutôt que de sauter dans l’inconnu. Je pense donc qu’on risque malheureusement de rentrer dans une période de repli sur soi, un parfait terreau pour les nationalismes.

 

Que penses-tu de l’impact de la crise sanitaire sur les dynamiques migratoires ?

Le flux migratoire lié au coronavirus représente plusieurs millions d’individus. C’est sans précédent. On parle ici de migrations intra-étatiques, avec un processus de fuite des urbains vers les campagnes, mais aussi de migrations interétatiques, avec par exemple le départ de certains Italiens vers l’Afrique.

Certaines dynamiques pourraient d’ailleurs potentiellement s’inscrire dans le temps long. De manière générale, les gens vont avoir de plus en plus tendance à s’isoler les uns des autres, par sécurité, ce qui va transformer durablement les modes de vie. Par exemple, on peut penser que beaucoup vont désormais privilégier les modes de transport individuels plutôt que les transports en commun. Reste à savoir si ce sera la voiture ou le vélo…

 

“ Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.

 

Malgré tout, ne penses-tu pas que cette crise permet une certaine prise de conscience ? 

La vertu pédagogique de cette crise est de nous démontrer, en temps réel, l’impact des activités humaines sur l’environnement. Mais en faisant le lien entre crise sanitaire et crise environnementale, le risque est qu’on en arrive à une opposition binaire entre Homme est Nature du type « ce sera nous ou elle ». L’enjeu de la crise deviendrait alors de reprendre la main sur le virus, sur la nature, et de gagner. Il faut faire attention à la tentation de naturalisation du virus, à l’idée que le virus serait un signal que nous envoie la Terre. C’est une idée dangereuse.

Ce sur quoi on doit prendre appui, ce sont plutôt tous les mécanismes de solidarité que l’on voit se développer dans la société. Ils nous montrent que nous sommes prêts et capables de tout arrêter pour sauver une petite partie de la population, qu’importe le coût économique.

L’enjeu est maintenant de déployer cette solidarité citoyenne pour inclure les victimes présentes et à venir du dérèglement climatique. Avec deux obstacles majeurs : les plus touchés par les changements climatiques ne sont pas les personnes âgées mais les jeunes, et ce ne sont pas nos voisins mais des habitants d’autres pays.

 

Que penses-tu des mesures de relance économique qui vont parfois à l’encontre des des normes environnementales ?

C’est un message terrible qui nous est envoyé. Finalement, on considère que toutes les règlementations environnementales sont des obstacles à l’économie, un luxe dont on ne peut plus se permettre en temps de crise.
En réalité, ce n’est qu’une excuse utilisée par certains lobbies et certains gouvernements pour se débarrasser de toute contrainte. Si l’on tombe dans leur piège, j’ai peur qu’on ne revienne pas au monde d’avant mais au monde d’il y a 15 ans. Que le maigre édifice de petits pas que l’on avait bâti s’effondre comme un château de cartes.

 

“ Reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun.

 

A l’échelle internationale, quel sera pour toi le rebond politique de la crise ?

Il y a un risque que l’Europe sorte de la crise en lambeaux. Encore une fois, elle a montré son incapacité à prendre des décisions communes face à la crise, reléguant aux nations le choix des mesures à prendre.
Aujourd’hui, d’après des sondages, 52% des Italiens sont favorables à une sortie de l’Union Européenne. Le Green New Deal, qui avait été adopté avant la crise, n’a été signé que par dix pays membres. C’est un vrai plan de sortie de crise, mais la moitié de l’Europe n’en veut pas à l’heure actuelle.

 

Si tu avais un espoir de futur désirable, à quoi ressemblerait-il ?

Que nous puissions reprendre confiance dans nos capacités à décider pour le bien commun. Retrouver un certain sens de la solidarité en s’appuyant sur ce qu’il se passe aujourd’hui, et le projeter au-delà de nos frontières.
Et pour l’Union Européenne, mettre en place le Green New Deal qui est, je pense, le plan de sortie de crise dont nous avons collectivement besoin.

 

Loïc Blondiaux est professeur de sciences politiques, et travaille depuis quinze ans sur les sujets de démocratie participative. Il est aussi membre du comité de gouvernance de la Convention Citoyenne pour le Climat.

 

Peux-tu nous rappeler comment est née la Convention Citoyenne pour le Climat ?

La Convention Citoyenne pour le Climat (CCC) a une histoire plurielle et complexe.
Sur le temps long, elle s’inscrit dans la suite d’un certain nombre d’expériences démocratiques ayant eu lieu au Canada, en Irlande, en Islande, et qui ont permis d’envisager la possibilité que des assemblées citoyennes tirées au sort puissent participer au processus constitutionnel ou législatif.
Sur le temps court, la CCC s’ancre dans le contexte de la crise des Gilets Jaunes et dans leur demande de plus de démocratie et de participation citoyenne. L’idée concrète de cette CCC est née d’un texte porté début 2019 par un collectif de citoyens et chercheurs intéressés par l’innovation démocratique, les Gilets Citoyens.
Mais dès 2017, avec la Fondation Nicolas Hulot, nous avions proposé une Assemblée Citoyenne du futur, une réforme constitutionnelle visant à doter la cinquième République d’une troisième assemblée composée en partie de citoyens tirés au sort, qui aurait eu pour vocation de porter les intérêts de long terme dans le processus législatif.
Enfin, la CCC s’inscrit aussi dans le cadre d’un projet de réforme constitutionnelle, aujourd’hui interrompu, pour transformer le Conseil Économique, Social et Environnemental en Chambre de la Participation Citoyenne.

Finalement, la Convention Citoyenne pour le Climat est le creuset de toutes ces idées, initiatives et influences variées.

 

“ Ce dont souffre la démocratie participative, c’est d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. 

 

Après six mois d’expérimentation de la CCC, quelles sont tes premières conclusions ?

A propos de la Convention, nous pourrions reprendre l’expression consacrée de Mark Twain “Nous ne savions pas que c’était impossible, alors nous l’avons fait”. Au sens où il était clairement déraisonnable de penser qu’un groupe de citoyens tirés au sort pourraient produire, en quelques mois, et sous la forme d’articles de lois, des propositions visant à réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Cette mission quasiment impossible est pourtant en passe de réussir.

Évidemment, la crise du Coronavirus a affecté tout le processus et nous empêche de nous projeter dans les résultats de la convention. A l’heure actuelle, ce que nous avons observé, c’est qu’un collectif de 150 citoyens tirés au sort, avec une visée effective de diversité sociologique, est parfaitement capable de s’engager dans un processus exigeant, de s’approprier des enjeux habituellement considérés comme trop complexes pour être confiés à des non experts, et de formuler des propositions pertinentes et pour certaines radicales, afin de faire advenir la transition écologique.

Évidemment, ces propositions avaient déjà été réfléchies par des experts et des acteurs de la société civile, mais les citoyens ont su les sélectionner en fondant leurs arbitrages sur deux principaux critères : leurs effets sur les émissions de gaz à effet de serre et l’impératif de justice sociale.

 

Qu’est-ce que le Coronavirus change dans le processus de la CCC ?

Le confinement interdit la réunion physique qui est une condition de l’efficacité du travail des citoyens et de la légitimité de leurs travaux. Le processus est donc pour l’instant en suspens.

Un autre problème est la complexité forte à intégrer les informations nouvelles liées à la crise du coronavirus dans les travaux effectués depuis six mois, alors même que les citoyens n’ont plus la possibilité de se réunir physiquement pour débattre.

Malgré les difficultés du présent, je veux insister sur l’incroyable niveau d’engagement et d’implication de ces 150 citoyens. Même en confinement, ils continent à réfléchir, à s’informer, à avancer sur des thèmes transversaux. Nous sommes tous impressionnés par la qualité des délibérations citoyennes.

Les travaux continuent d’ailleurs en ce moment. Jeudi et vendredi derniers les citoyens étaient prêts de 130, connectés en ligne via zoom, à réfléchir ensemble à la rédaction d’une message commun destiné à la population et à l’exécutif. Nous expérimentons la possibilité d’une délibération en ligne et celle-ci semble désormais possible techniquement, sans conséquence majeure sur la qualité du travail démocratique, ce qui est une bonne nouvelle.

 

“ Il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. 

 

Penses-tu qu’il y aura un avant et un après la CCC ?

Oui, dans l’hypothèse où les propositions citoyennes peuvent dans le processus législatif ou dans l’organisation d’un référendum obligatoire.
Jusqu’à aujourd’hui, l’exécutif a plutôt évoqué un référendum consultatif, ce qui me paraît très insuffisant. Ce dont souffre la démocratie participative, c’est justement d’en être toujours restée à l’état d’expérimentation. Elle a aujourd’hui besoin d’institutionnalisation pour que, demain, la délibération des citoyens tirés au sort soit un critère clé de légitimation des décisions politiques.

Avec l’arrivée du Coronavirus, l’incertitude sur l’état futur des économies et des sociétés ne nous permet pas de savoir ce que sera la place des impératif écologique et démocratique dans les mois à venir. L’écologie et la démocratie risquent d’être les grandes perdantes de la période en cours, si nous ne nous mobilisons pas pour les défendre. Nous sommes dans un moment de grande incertitude où tout se joue.
Attention, il ne faut pas croire que « l’après » viendra après. L’après c’est maintenant. A travers nos réflexions, nos propositions, notre capacité à ne pas succomber à la tentation du retour en arrière, ni aux sirènes de l’autoritarisme. Nous sommes déjà collectivement en train de fabriquer l’après.

 

“ Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir. ” 

 

Tu parles du référendum comme un moyen efficace pour arbitrer sur les propositions de la CCC. Ne penses-tu pas que ce mode de décision sondagier risque de nier la démocratie ?

Tout dépend du point de vue que l’on porte sur le référendum. Certains y voient un déni de démocratie, du fait de leur caractère plébiscitaire. Je suis personnellement de l’avis de Cristina Lafont qui explique dans Democracy Without Shortcuts que l’idéal démocratique exige que le plus grand nombre puisse participer au processus de décision collective. Il me semble que le référendum est un instrument démocratique par excellence lorsqu’il est précédé d’une vraie délibération collective, et lorsque le vote n’est pas présenté sous une forme binaire (oui ou non) mais sous une forme plus complexe, à l’image du référendum sur le traité constitutionnel européen.

 

Que pouvons-nous faire à l’échelle individuelle et collective pour que la crise en cours ne nous mène pas à un retour au « monde d’avant » ?

A l’échelle individuelle, pour les personnes confinées, ce temps doit aider à prendre du recul par rapport à ses propres croyances et à son mode de vie. En quelque sorte, retrouver l’otium des latins, ce temps libre voué au repos, à la méditation et aux loisirs studieux, un temps hors du monde indissociable de la « vie bonne ». Il me semble de ce point de vue que, même si nous ne sommes pas en première ligne dans la lutte contre le coronavirus comme le sont tous ceux qui dans les hôpitaux, les ehpad, les chaînes de production et de distribution de biens essentiels et les services publics sont en train d’assurer notre survie, nous autres confinés pouvons contribuer à ne pas reproduire les comportements qui nous ont amené là où nous en sommes. Prendre soin des autres et du reste des vivants, consommer moins et mieux, ralentir volontairement après y avoir été contraints : autant de changements dans nos formes de vie que nous expérimentons par la force aujourd’hui et que nous pouvons projeter dans l’avenir.

D’un point de vue collectif, il faut que les adversaires du retour à « l’avant » se rassemblent, s’organisent et développent des imaginaires capables d’affronter, sinon d’empêcher empêcher les effondrements à venir. Alors même que nous ne pouvons pas nous rencontrer ou nous réunir physiquement, c’est aujourd’hui plus que jamais que nous devons faire de la politique. La politique est notre seule voie de sortie pour sauver le monde. Et j’emploie le mot politique au sens large : s’engager dans des structures de solidarités, des associations, des mouvements politiques, mais aussi produire des idées politiques, élaborer des programmes, concevoir des stratégies d’influence ou de prise de pouvoir.

 

“ Nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. ” 

 

Avons-nous besoin de radicalité ?

Oui, nous devons redevenir radicaux. A la fois radicaux dans le sens de la lutte contre nos adversaires qui sont bien réels et particulièrement dangereux. Et radicaux dans le sens d’un retour à nos racines, non pas sur le mode du terroir ou de la nation, mais sur la base de l’axiome selon lequel nous, humains, sommes reliés à des collectifs sociaux et à des environnements naturels sans lesquelles nous ne pourrions pas survivre. L’individu libre et sans attaches, capable de s’émanciper de toute contrainte naturelle et de vivre sans s’associer, est une fiction que l’idéologie néo-libérale a consacré, mais qui reste une fiction. D’ailleurs, la crise sanitaire actuelle nous rappelle que nous devons nos existences individuelles à des systèmes de protection sociale inventés au XIXe siècle et dont la destruction menace chacun d’entre nous.
Nous devons nous concentrer sur ces deux objectifs qui sont, je pense, conciliables : d’une part la protection de nos systèmes de solidarité, structurés à l’échelle nationale, et d’autre part la préservation de nos écosystèmes naturels. Et cela exclut largement l’idée selon laquelle le marché va se substituer à tout le reste…

 

“ L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. ” 

 

Si tu devais définir tes futurs désirables, à quoi ressembleraient-ils et comment s’inscriraient-il dans le présent ?

Je ne pense pas que l’on puisse se projeter dans le « monde de l’après » sur un mode purement utopique. Évidemment, il nous faut un imaginaire, mais ça n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est comment, ici et maintenant, je construis le monde d’après. En essayant de ne pas s’effondrer, en ne renonçant pas, en ne cherchant pas la fuite individuelle, en restant attentif aux autres dans le moment présent, en prêtant attention au monde qui nous entoure, en redécouvrant le sens de notre « résonance » au monde, comme nous le suggère Harmut Rosa.

Dans cette optique, je vais donner un conseil de lecture : Générations Collapsonautes, naviguer par temps d’effondrement de Yves Citton. L’auteur y relie les réflexions des collapsologistes à d’autres clefs de lecture, d’autres références. C’est absolument formidable ! Il nous explique par exemple comment, alors que nous parlons d’un potentiel effondrement futur, une immense majorité de vivants sur Terre, humains et non humains confondus, vivent aujourd’hui cet effondrement au présent et développent des savoir-faire, des savoir-être, des stratégies de résilience dont nous pouvons nous inspirer dès aujourd’hui.

Que garder de vraiment important de ce mois de mai ? Entre pluie et soleil

Pluie : la sortie du rapport de L’IPBS alarmant à plus d’un titre. La nature se dégrade de plus en plus vite et les objectifs pour la conservation durable de la nature ne peuvent être atteints par les trajectoires actuelles. Seul des « changements transformateurs » profonds dans les domaines économiques, sociaux, politiques et technologiques permettront de revenir dans la trajectoire 2030 et après.

Pluie et soleil : Les élections européennes entre timide embellie (remontée du taux de participation, poussée des Verts) et coup de déprime (l’avancée significative des extrêmes) nous indiquent que l’Europe est loin d’être morte et qu’elle reste un espace démocratique ouvert et vivant à protéger des poisons du nationalisme. Espace où une réelle alternative écologique est en passe de peser sur les choix économiques au niveau national comme européen. L’Europe recycle 31 % de ses plastiques. Pas grand-chose me direz-vous mais pas ridicule lorsque l’on sait que les US ne recyclent que 10% des leurs.

Soleil : La mobilisation des étudiants et des lycéens pour le climat a renvoyé notre génération dans les cordes question prise de conscience, maturité, engagement citoyen et passage à l’action. Gardons donc l’espoir que la génération qui se lève saura mieux que nous sauver ce qu’il reste de la maison commune.

Michel Serres, si ma mémoire est bonne, avait coutume de dire que dans la vie, il y a des renards et des sangliers. Le renard vagabonde, explore, découvre de nouveaux territoires, connait sa nature et fait confiance à son intuition – au risque de se disperser. Le sanglier, quant à lui, creuse profondément son sillon, avec persévérance, ténacité et efficacité – au risque de se scléroser. Le monde a besoin de renards et de sangliers.

Le renard et le sanglier ont un point commun. Ils comprennent le territoire dans lequel ils vivent et agissent dessus différemment, avec leurs propres moyens.

Nous partageons cette ambition chez ENGAGE. Celle de comprendre pour agir ou, plus exactement dit, celle de transmettre cette double joie si chère à Michel Serres, de comprendre et d’agir.

Ensemble.

Philippe Bertrand