Articles

Jean Viard est sociologue et directeur de recherche associé au Cevipof-CNRS. Il a notamment travaillé sur l’espace et les temps sociaux, la mobilité et le politique. Il sort ce vendredi 21 mai son nouveau livre « La révolution que l’on attendait est arrivée ».

 

L’espérance de vie a augmenté et pourtant nous avons l’impression de passer notre vie à courir après le temps, à quoi cela est dû  ?

L’espérance de vie a augmenté de 40 ans depuis 2000 ans, avec une accélération depuis l’après-guerre.  Nos grands-parents disposaient ainsi d’un capital de 500 000 heures lorsqu’un enfant qui naît aujourd’hui dispose d’un capital de 800 000 heures.

Et en plus nous travaillons beaucoup moins. Nous consacrons en moyenne 67 000 heures (10% de nos vies) lorsque nos grands-parents y dédiaient 200 000 heures. Il n’avait que peu de temps pour apprendre, lire, aimer…

La question est bien sûr : que faisons-nous de ce temps gagné ?

Je crois tout d’abord qu’avec ce temps gagné, nous faisons plus d’activités inventées par la société de consommation et de loisirs. L’offre de choses à faire est devenue pléthorique. N’oublions pas que nous passons encore 100 000 heures devant la télévision et les écrans…

Je suis aussi convaincu que plus la vie est longue, plus nous la passons en séquence courte, c’est-à-dire qu’à tout âge nous pouvons retenter notre chance : professionnelle, géographique, familiale, politique… Plus nous multiplions les séquences courtes, plus nous avons le sentiment d’être acteur de notre propre existence et plus le temps va passer vite. Nous allons avoir tendance à nous battre pour des causes et non plus pour des idéologies. Les jeunes générations, par exemple, ont plus tendance à adhérer à des opérations, ponctuelles, plutôt qu’à des partis. Nous sortons finalement de l’ancien modèle dans lequel nous restions toute notre vie dans une même structure ou dédié à une même cause.

Mais il devient alors complexe de combiner temps long et temps court : comment porter une structure lorsque ses membres ne restent qu’une courte période ? Comment articule-t-on ces séquences courtes avec l’allongement du temps ? Pour l’instant, nous ne savons pas gérer ce décalage.

« Plus nous multiplions les séquences courtes, plus nous avons le sentiment d’être acteur de notre propre existence et plus le temps va passer vite. »

 

 

Dans notre société capitaliste, le temps est-il devenu un produit de consommation comme un autre ?

Nous sommes dans une société de l’instantanéité planétaire, du contact grâce au numérique, et dans une société de l’information en continue. Nous avons toujours peur de louper quelque chose, de ne pas vivre un moment. Il y a une aliénation profonde : nous sommes dépendants de cette information alors que les deux tiers ne nous est pas nécessaire.

J’ai pu observer lors de mes travaux sur les vacances l’apparition de la télévision dans le tourisme social dans les années 90. Aujourd’hui, nous observons un réel besoin de déconnexion, avec un refus de répondre à la sollicitation immédiate. Plus le temps s’accélère et plus le besoin de déconnexion est grand. On nous a appris à gérer notre temps de travail avec les congés payés, l’âge de la retraite, la journée de 8h… Mais on ne nous a pas appris à nous débrancher de la course éperdue du monde sur lui-même.

Il faut que nous apprenions la gestion du temps libre et cette instantanéité communicationnelle, qui n’a pas que des défauts puisqu’elle permet un sentiment de lien à l’humanité :  je peux m’intéresser à toute heure à ce qu’il se passe à l’autre bout du monde.

Observez-vous des changements significatifs dans notre rapport au temps ces dernières décennies ?

Nos sociétés ont longtemps été dirigées par le temps religieux, jusqu’à la fin du 19e siècle. Le mot repos n’existe que depuis 1880, car avant on ne se reposait pas mais on rendait son temps à dieu le dimanche. Ensuite nous avons vu le temps politique prendre le dessus, différemment rythmé : regroupement par classe sociale, lutte des classes, formation en syndicat, manifestations etc. Cela a structuré plusieurs générations notamment pendant les guerres.

Nous sommes ensuite entrés dans une société du temps libre : ce qui structure nos vies aujourd’hui, c’est tout ce qui a été codifié à travers les vacances, les congés payés, la vie culturelle, les loisirs. Sous Napoléon, on estime qu’on était actif à peu près 70% de son temps éveillé, aujourd’hui nous le sommes à environ 30%. En effet, à l’époque, on construisait notre vie sociale à travers le travail : les fêtes populaires se passaient pendant le temps de travail, on festoyait avec nos collègues. Aujourd’hui nous avons sorti le lien social du cadre professionnel, et c’est comme ça que nous avons gagné du temps libre.

Ce temps libre, par définition, n’a pas de règle. De plus, il est socialement très typé. Selon la classe sociale, nous n’allons pas le dépenser de la même manière. Avec le confinement, nous avons observé l’installation profond du temps végétal : aujourd’hui, 63% des français ont des jardins, et leur temps libre est rythmé par la météo, par exemple, s’il fait beau, je tonds mon jardin sur mon temps libre. Nous n’avons jamais été autant connecté à la technologie et aussi proche de la nature : nous avons basculé dans une civilisation numérique et écologique.

 

« Nous n’avons jamais été autant connecté à la technologie et aussi proche de la nature : nous avons basculé dans une civilisation numérique et écologique. »

 

Qu’est-ce que la crise sanitaire et la succession de confinements ont changé dans notre rapport au temps  ?

Le confinement nous a montré qu’on pouvait modifier nos rythmes de vie et notre rapport à elle. Le fait d’être enfermé entre quatre murs, seuls ou accompagnés, a donné de l’intensité à des éléments qui n’en n’avaient pas et a rendu certaines choses insupportables alors qu’elles ne l’étaient pas : son couple, son métier, son logement. Nous avons observé l’arrêt de la société du temps libre.

D’un point de vue de notre rapport à l’espace, nous voulons plus de nature : des rivières, du paysage patrimonial, au détriment de la modernité : bitume, rond-point, supermarchés… Après un siècle de montée vers la ville, après la société industrielle, on assiste au grand retour des territoires et des lieux. Nous souhaitons moins de modernité dans le paysage car la modernité est concentrée dans notre smartphone et dans la technologie et dans des objets de plus en plus miniaturisés. C’est le passage de la modernité à l’esprit des lieux, avec un réenchantement des territoires.

 

 

L’annonce de la fin des temps avec le réchauffement climatique vient-il aussi bousculer notre rapport au temps ?

Nous sommes en train de comprendre que le monde n’est pas éternel, il y a une fin annoncée. Mais nous avons du mal à penser deux temps en même temps, à faire la séparation entre ce qui est certain et ce qui ne l’est pas. Il y a le temps court de l’action maitrisable et le temps long de la survie. La protection civile pour une société plus chaude à 2°C c’est maintenant qu’il faut la construire. Le monde restera habitable, pas partout, mais il faut déplacer le climat de 500km.

La question qui se pose maintenant est : devons-nous laisser la démocratie primer quitte à aller vers l’extinction de notre espèce ou devons-nous tendre vers une dictature écologique pour la préserver ?

La perception du futur change également avec la bataille de l’espèce pour notre survie. Auparavant, le futur était perçu comme incertain mais positif, aujourd’hui il est perçu comme certain, du fait du réchauffement, et négatif. L’incertitude, c’est la joie de vivre, c’est ce qui nous pousse à continuer, c’est ce qui nous fascine. La limite écologique du monde enlève cette incertitude.

Alors, comment vivre dans un futur que l’on ne désire plus ?

 

Quels conseils donnerais-tu pour mieux gérer son temps dans l’après-covid  ?

Pour habiter l’incertitude, il faut avoir plusieurs rapports au réel, il faut intégrer différentes cultures. Les personnes les plus riches sont celles qui ont un pied dans la campagne et un pied dans la ville. Il faut être dans ces deux dimensions : la nature pour le temps long, la ville pour le temps court, ses moments éphémères, ses relations sociales.

Campagnard et citadin donc, mais aussi intellectuel et manuel : Soyez bi !

 

Pour aller plus loin :

L’express : « Nous allons sans doute vers les dix Glorieuses »
https://www.lexpress.fr/styles/jean-viard-nous-allons-sans-doute-vers-les-dix-glorieuses_2148854.html

Le Temps : « Les villes vont devoir miser sur l’esprit des lieux »
https://www.letemps.ch/economie/jean-viard-villes-devoir-miser-lesprit-lieux

Bibliographie de Jean Viard, aux éditions de l’Aube :
http://editionsdelaube.fr/auteurs/jean-viard/