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Inventer un nouveau rapport au monde

Il faut tout changer, probablement. Repenser notre système politique, notre système économique, nos médias, notre rapport au vivant. Pourtant cette injonction, qui sonne pour beaucoup comme une évidence, est aussi la voie la plus rapide vers le découragement et le renoncement.

Si tout doit être changé, nous n’y arriverons pas

Comment croire que nous pourrons simultanément refonder notre démocratie malade, nos industries qui détruisent le vivant, un système économique financiarisé toujours incapable de comprendre les impacts catastrophiques de certaines décisions court-termistes ? Pourtant aucune réponse partielle ne saura être efficace.

Dans un monde globalisé, mon impact est mineur et les autres décident pour moi, mal

Ce sont encore les autres qui décident, en fonction d’intérêts qui, manifestement, ne sont pas les nôtres. Après José Manuel Barroso et son recrutement par Goldman Sachs, comment croire aux bonnes gouvernances européennes ? Après le florilège de réponses opportunistes, abjectes aux derniers attentats, comment croire que cette classe politique a un début de solution ?

Je veux de nouveaux dirigeants politiques, une réforme de notre système démocratique qui appartient manifestement au passé. Pourtant notre démocratie ne me proposera rien en 2017 et nous repartirons pour cinq ans de rustines.
Je veux de nouvelles entreprises plus responsables. Pourtant, malgré les discours bien intentionnés de certains dirigeants de multinationales, j’ai la sensation acide que l’on ne nous tient pas un discours de vérité. Les rayons des supermarchés regorgent de produits sur-emballés non nécessaires, les cimentiers avides sont prêts à tout pour garder leurs marges et continuent à agir, en toute impunité.
Je veux de nouveaux médias qui prennent le temps de l’analyse, de l’explication. Pourtant, même les chaînes nationales tombent dans le panneau de l’hyper-réactivité et participent à la surenchère émotionnelle.

Je veux comprendre. Je veux être écouté. Je veux participer…vœu pieux. Combien de fois avons-nous tenu ou entendu ce discours fataliste ?

Il faut y croire malgré les revers, nos doutes et nos peines, sortir de l’émotionnel pour agir en connaissance et en conscience

C’est aujourd’hui qu’il faut agir. Nous devons faire basculer au plus vite notre système du bon côté, car le temps s’accélère. Combattre le solutionisme hâtif, les recettes court-termistes, opportunistes, gonflées aux hormones.

Rester lucide car la situation est extrême et ces premières lignes montrent qu’il est difficile pour chacun d’entre nous de ne pas participer à la surenchère émotionnelle.
Agir aussi pour retrouver un certain optimisme. Privilégier l’action comme moyen de résistance en se disant que d’autres voies sont nécessairement possibles.

C’est pour cela nous avons créé l’Engage University, car agir nécessite de savoir, de maîtriser les bons outils et de se préparer soi-même au changement.
C’est pour cela que nous créons Engage Futur, pour que des jeunes de 13 à 17 ans acquièrent eux aussi les connaissances, expérimentent de nouvelles pratiques et développent les moyens de s’engager dans le monde qu’ils construiront.
C’est pour cela que nous avons créé Engage, car nous ne transformerons les choses qu’en agissant concrètement et en nous transformant nous-même.

Photo: femmes tendent des miroirs aux militaires en Ukraine.

La société contributive

Ils sont venus, ils sont tous là…

Dirigeants, artistes, journalistes, consultants, spécialistes de l’innovation sociale, salariés, porteurs de projets, étudiants. Ils sont là pour quelques heures et probablement pour beaucoup plus.

Il y a Rémy venu contrebasse en bandoulière nous offrir un ENGAGE In d’une grande intensité. Il y a Géraldine qui immortalise la figure des ENGAGEs et fait ressortir, magiquement, ce que nous sommes.

Il y a Eva, porteuse de projet dans la finance solidaire, Pierre-Etienne, qui rêve concrètement d’un monde dépollué et qui s’y emploie, Pierre, qui parle d’engagement et définit en creux la société contributive qui est en train de naître, Prune et Catherine qui inventent un autre système de santé. Et puis Juliette qui veut rendre la culture accessible au plus grand nombre, Florence et Margaux, corruptrices positives de notre système éducatif. Il y a aussi, Uriel, Séverine, Catherine, Bruno et ses Tribers.

Ce que nous avons en commun ? Croire que c’est collectivement que nous changerons les choses.

Ce que nous partageons ? L’envie de réformer notre système et d’inventer pas à pas celui qui vient, en se contraignant à l’optimisme.

Refaire lien pour créer du sens. Refaire sens pour créer du lien. Placer l’humain au centre, l’humain comme source et comme destination. Voilà finalement ce qui nous rassemble. Il y a bien sûr des outils, des formats, des ENGAGE Camps, des ENGAGE Kits, la plateforme qui sera moteur et catalyseur. Mais ce qui nous réunit, c’est avant tout l’énergie, la soif de contribution avec de personnes et autour de projets concrets.

Ce qui nous réunit, c’est aussi la convivialité, la joie de faire ensemble, la sensibilité à ce qui dépasse la seule efficacité.

Hier, nous étions réunis autour de l’éducation et de l’Espace des possibles, projet porté par Synlab (www.syn-lab.fr), que la communauté a choisi d’aider : rendre les collégiens plus créatifs, inventer les outils qui contribueront à libérer leur énergie et leurs possibles. S’ENGAGEr donc, pour une cause fondamentale, l’éducation et la préparation des générations futures.

Générations Futures, ces mots résonnent avec ce concept utilisé par différentes tribus indiennes d’Amérique du Nord : la 7ème génération. Prendre en compte, pour chaque décision, son impact jusqu’à la septième génération à venir.

Pour suivre Synlab : www.syn-lab.fr Pour suivre 1001Impact : www.1001pact.com Pour soutenir le projet de Pierre Chevelle : http://www.kisskissbankbank.com/changer-le-monde-en-2-heures?ref=category

Pour nous rejoindre : www.engage.world

Passer d’une logique de coupures à une logique de relations

Chacun peut sentir que le mode actuel de notre développement, le mode actuel de « faire société », nous mène à une impasse, risque de conduire à une mort de la civilisation. Ce sentiment se traduit par une peur croissante du futur, une nostalgie du passé, une montée des replis sur soi individuels et communautaires, une défiance croissante envers les « politiques ».

Notre maison s’écroule…

Il est urgent  d’inventer une nouvelle maison, une nouvelle façon de « faire société ».

Il est urgent d’inventer de nouvelles formes d’économies, en donnant au mot économie son sens plein, premier, d’ecos nomios », la « loi de la maison ».

De nouvelles formes d’économie commencent à  émerger: Economie collaborative, économie sociale et solidaire, économie circulaire.

Leur nom indique leur point commun, leur trait distinctif par rapport à l’économie classique : c’est la relation. L’économie collaborative s’appuie sur des liens entre des personnes ; l’économie circulaire établit des liens entre des produits : entre la fin de vie des uns et la création des autres ; l’économie sociale et solidaire vise à développer les liens sociaux.

On l’entrevoit : ce qui caractérise la nouvelle maison, qui est à inventer et bâtir, c’est la relation.

La logique économique actuelle est de s’appuyer sur des coupures et de créer des coupures de toutes natures.

On le sait, il y a coupure de l’entreprise avec son environnement et avec le long terme, coupure entre le monde de la finance et l’économie réelle, coupure croissante entre les plus riches et les plus pauvres.

Mais les coupures traversent aussi l’individu lui-même.

L’instantané est survalorisé pour les individus comme pour les entreprises. Ils sont de plus en plus coupés du temps nécessaire pour établir une relation qui ne soit pas que virtuelle et pour apprécier pleinement, avec une pleine sensibilité, l’ensemble de l’environnement.

Le monde n’est de plus en plus perçu que par ce qui en est chiffrable, coupé de ce qui est immatériel, qualitatif, de l’ordre de l’humain, pour les individus comme pour les entreprises. Prenons un exemple, particulièrement sensible puisqu’il concerne le regard porté sur les enfants, qui sont les générations futures auxquelles le développement durable est censé porter attention. La tendance est croissante à vouloir les « évaluer » selon des procédures chiffrées aisément informatisables, à ne considérer que le visible et le chiffrable des écarts à une norme de développement ou de performance, dans une coupure d’avec leur histoire spécifique en tant que sujet humain. Cela est source de graves conséquences pour les enfants. Cette coupure d’avec ce qui n’est pas visible et chiffrable affecte de plus en plus de domaines.

La coupure peut même diviser chaque individu. C’est le cas, par exemple, des femmes, divisées entre des enjeux personnels essentiels par la difficulté à concilier la vie professionnelle et la vie familiale. Pour beaucoup, il y a coupure schizophrénique entre les valeurs exigées dans le « business » et les valeurs que chacun a pour conduire sa vie.

L’invitation à s’appuyer sur des relations et à créer des relations est éclairante pour aller vers des futurs souhaitables.

Chercher à favoriser les relations à soi, aux autres, au monde, peut aider chaque innovateur à identifier  la finalité qu’il peut viser pour contribuer, pour sa part, à des futurs souhaitables.

Elle invite, d’une part, à agir pour que chacun puisse être pleinement en relation avec lui-même.

D’autre part, à favoriser les occasions de relations réciproques mutuellement gratifiantes entre les personnes ou les groupes.

Enfin, à favoriser la pleine sensibilité, la pleine relation, avec l’ensemble de l’environnement, non seulement pour ce qui en est mesurable (le CO2 émis, l’énergie, la biodiversité) mais aussi pour ce qui est au delà des chiffres : la sensibilité à la beauté et à l’épaisseur du temps.

Viser l’épanouissement des personnes, la multiplication des relations réciproques gratifiantes entre les personnes ou les groupes, l’accroissement de la sensibilité à l’ensemble de l’environnement, tout celà est en ligne avec les trois piliers du développement durable, mais va au delà. C’est viser un développement économique, non « per se » mais pour l’épanouissement des personnes ; un développement social multipliant les occasions de relations foisonnantes; un développement environnemental, non seulement vers une « préservation » de l’environnement mais vers un plein respect, une pleine appréciation de l’ensemble de ce qui fait notre monde.

Par ailleurs, l’invitation à s’appuyer sur de la relation, sur tous les registres, permet à chaque innovateur de faire émerger de multiples moyens nouveaux, dynamisants, pour mieux réussir dès maintenant.

Elle conduit, par exemple, à ne plus s’appuyer seulement sur des échanges, où chacun est maintenu à distance de l’autre par un contrat, mais à s’appuyer aussi, voire principalement, sur des relations plus fortes, des relations d’alliances, où l’énergie de chacun converge vers une même ambition en lien avec un sens collectif. Elle conduit aussi, notamment, à raisonner avec une logique du « et », non plus du « ou », comme à donner priorité à la dynamisation des flux sur l’optimisation des stocks. L’analyse de la façon dont ont été réussies des innovations exemplaires contributives à un futur souhaitable montre que ces nouveaux modes d’actions sont particulièrement créateurs de dynamiques et permettent de réussir même dans un environnement difficile.

S’appuyer sur de la relation et viser à créer de la relation est un mode d’action où il y a identité de nature entre les moyens utilisés et les finalités poursuivies. Cette « robustesse » est précieuse dans un nouvel environnement définitivement marqué par l’incertitude. Par ailleurs, passer d’une logique de la coupure à une logique des liens est totalement en ligne avec l’évolution de la technologie : la logique de l’Internet, c’est celle des relations. Enfin, cette identité de nature entre les finalités poursuivies et les moyens utilisés permet aussi de ne pas sacrifier le présent à l’aune d’un futur toujours repoussé, de ne pas être coupés par une contradiction entre le présent et le futur.

Cette invitation à une économie de la relation, c’est une invitation à une « économie », une « maison » intelligente et humanisante. Intelligence, inter-ligere, c’est relier. Relier, c’est humaniser.

Philippe Lukacs

Enseigne le management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris

A publié « Stratégie pour un futur souhaitable », Dunod 2008