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Asma Mhalla est experte en Tech Policy et maître de conférence à Sciences-Po. Elle est également Intervenante-Éclaireuse pour l’ENGAGE University. Asma Mhalla interviendra le mardi 2 février dans le cadre des ENGAGE Calls Citoyens sur la thématique « Technologie vs libertés fondamentales : la mise en mal du contrat social ? ».

 

Peux-tu te présenter ?

Je suis maître de conférence à Sciences-Po Paris où j’enseigne les enjeux éthiques, politiques et économiques du numérique par le prisme des modèles d’affaires. C’est-à-dire que je décode les modèles économiques des plateformes et j’essaye d’en comprendre les dimensions politiques.

Je fais également partie du comité scientifique de l’Observatoire de l’éthique publique, en charge d’observer les bonnes pratiques, notamment de nos institutions. Je travaille également sur le terrain, sur le sujet des Smart City, les villes intelligentes qui utilisent les technologies pour améliorer la qualité des services tout en réduisant leurs coûts.

J’interviens aussi dans le débat public pour sensibiliser l’opinion publique sur les sujets liés à la technologie, au numérique et à la transition, qui sont certes intangibles mais dont les implications sont, elles, bien réelles.

 

Qu’est-ce que t’évoque le fait que des acteurs populistes, comme Trump ou Bolsonaro, soient arrivés au pouvoir en grande partie grâce aux réseaux sociaux ?

La question sous-jacente qui se pose ici est celle de l’exercice démocratique à l’heure des réseaux sociaux.  Tout d’abord, il faut comprendre que les réseaux sociaux ont apporté une nouvelle forme de communication horizontale, faite d’interactions et de feedbacks, alors que les médias traditionnels, les médias de masse, ne donnaient pas la parole aux citoyens. Sur les réseaux sociaux, chacun a le droit à la parole et l’argument d’autorité ne fonctionne plus. Cela change fondamentalement l’exercice démocratique, car les réseaux sociaux sont devenus un espace public à part entière. C’est pourquoi ils ne sont finalement que le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes positifs ou négatifs mais ils les amplifient. Le problème n’est pas la démocratisation de la parole mais celui de la viralité de certaines informations et de leur régulation.

 

“ Les réseaux sociaux sont le reflet de ce qu’il se passe dans la société : ils ne créent pas de phénomènes mais ils les amplifient.  ” 

 

Twitter, pour ne citer que lui, a banni le compte de Donald Trump de sa plateforme, quel signal cela envoie-t-il ?

Le président américain est un justiciable comme un autre. Dès l’instant où il y a une incitation claire à la haine, il faut bannir l’utilisateur. Il aurait cependant fallu le faire plus tôt, car Donald Trump participe à l’ambiance de défiance générale depuis des années. Il n’a cependant pas créé ce malaise démocratique, mais ce dernier s’est cristallisé avec les réseaux sociaux. Cependant, le moment où Twitter a banni Trump n’est pas anodin : après la confirmation de Joe Biden.
Il faut savoir que les Big Techs aux États-Unis se positionnent idéologiquement et politiquement. La relation Trump/Twitter n’est pas la même que la relation Trump/Facebook par exemple.

En Europe, les dirigeants ont sommé les Big Techs de modérer leur plateforme, alors que nous avons déjà un cadre juridique pour cette régulation. Cela pose la question de la souveraineté et de la communication politique.

Nous pouvons également nous interroger sur notre doctrine par rapport au rôle prescripteur des réseaux sociaux et à leurs contenus. Ce sont les contenus gris qui posent problème, trop complexes pour être régulés par les algorithmes. La modération doit être humaine et contextuelle, en fonction de la culture du, de sa vision du monde. Nous nous sommes enfermés méthodologiquement dans un modèle qui propose soit la régulation par l’État, soit par les plateformes elles-mêmes, et nous avons laissé de côté l’acteur principal, l’utilisateur. Une piste de solution est donc de réguler les plateformes en s’appuyant sur le cadre juridique et les lois existants, mais avec l’utilisateur qui devient acteur et responsable de ce qu’il se passe dans cet espace public et de la parole qui y est portée.

 

“ L’utilisateur en tant que modérateur devient acteur des réseaux sociaux et responsable de la parole qui y est portée  ” 

 

 

Tu parles alors de reconfiguration du contrat social face à ces évolutions. Qu’est-ce que cela signifie  ?

Nous observons depuis quelques temps un quadrillage de l’espace social par l’utilisation des logiciels de reconnaissance faciale, les drones, le fichage… Cela raconte une tentation techno sécuritaire très forte à des fins de surveillance de la population. Or le contrat initial démocratique consistait à rogner et à transférer volontairement une partie de nos libertés aux gouvernants, à l’état, contre l’assurance de la sécurité et de la paix.
Ce contrat social s’est délité : le deal initial « liberté contre sécurité » est devenu « liberté contre sécurité contre vie privée ». L’État capte nos datas personnelles dans notre sphère privée mais aussi publique par exemple lors de manifestations.

Cet état de fait s’explique aussi par la fragilisation de l’État en tant qu’institution ces 30 dernières années. Nous avons pu constater un repli de l’état providence et des fonctions sociales face au néolibéralisme et l’abandon de certains mécanismes de solidarité qui ont délégitimé l’État aux yeux du peuple.
Nous sommes entrés dans une gouvernance par la crise avec une inflation du discours sécuritaire : la peur, l’ennemie invisible… Nous sommes toujours en guerre contre quelque chose.

Il nous faut repenser ce contrat social par ce que j’appelle une nouvelle éthique d’État. Il ne faut jamais oublier le balancier pouvoir/contre-pouvoir. Les gouvernants successifs affaiblissent finalement ces contre-pouvoir en réduisant notre État de droits par les mesures d’exceptions et la succession d’états d’urgence.

 

Avec la tentation techno-sécuritaire de l’État depuis quelques années, le contrat social est délité : le deal initial ‘liberté contre sécurité’ est devenu ‘liberté contre sécurité contre vie privée’  ” 

 

Quelles sont pour toi les conséquences des lois récemment adoptées comme la loi sécurité globale  ?

Quelques semaines après l’adoption de cette loi sécurité globale, des décrets ont été validés par le conseil constitutionnel pour compléter les différents fichiers qui existent déjà (PASP, GIPASP et EASP). Ces décrets autorisent l’accès aux autorités aux données sensibles médicales et notamment psychiatriques. Cela signifie que demain, des dirigeants mal intentionnés pourraient faire passer des opposants politiques pour des fous. Ces décrets autorisent également le fichage des opinions politiques, philosophiques, religieuses, ou encore l’appartenance syndicale. Ce glissement est extrêmement dangereux car nous assistons à une mise à jour par la technologie de ce qui permet la maitrise de ce qui fait peur à l’État : le peuple.

De plus, ces textes de lois sont extrêmement vagues et donc sujets à interprétation et donc à des dérives potentielles. Nous avons un réel problème de transparence démocratique.

 

Est-ce que le citoyen peut contrebalancer ce pouvoir 

Le citoyen est un contre-pouvoir et doit absolument faire balancier. Nous n’aurions jamais eu ces débats autour de la loi sécurité globale si des associations comme La Quadrature du Net, la NDH ou les syndicats de magistrature, n’avaient pas bougé. Pourtant, nous observons l’affaiblissement de ces contre-pouvoirs par l’État qui rend plus difficile l’accès au financement des associations, par le harcèlement judiciaire et politique qu’elles peuvent subir… L’État surpondère d’un côté les fichiers de contrôle, centralise les données et casse de l’autre côté les contre-pouvoirs qui doivent faire balancier.

 

Quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaiterais qu’on comprenne l’usage et l’apport potentiel des technologies et qu’on lève les malentendus. Elles peuvent réellement faire avancer la connaissance si le cadre est bien défini et si nous nous interrogeons ensemble sur nos intentions. J’aimerais aussi un pouvoir politique plus clivant qui se positionne clairement sur cette question du numérique.
Le meilleur est donc possible avec les nouvelles technologies, à condition que nous nous accordions collectivement sur les questions d’éthique et d’usage.

 

 

 

Virginie Raisson-Victor, cofondatrice du Lépac, laboratoire indépendant de recherche en géopolitique et prospective dont les travaux portent sur la transition et ses enjeux. Depuis octobre 2020, elle préside le GIEC des Pays-de-la-Loire.

Jérôme Cohen, fondateur d’Engage, dont la mission est d’aider les citoyens et les entreprises à se saisir des grands défis du XXIème siècle.

Ensemble, ils lancent la Convention21, inspirée de la Convention Citoyenne pour le Climat, qui offrira l’opportunité aux représentant.e.s de 150 entreprises françaises tirées au sort de formuler leurs recommandations pour décarboner l’économie, régénérer la biosphère et mettre en œuvre une économie éco-compatible.

 

Pourquoi se lancer dans cette aventure aujourd’hui  ?

V.RV : Il me semble que l’élément déclencheur, c’est l’accélération de l’Histoire à laquelle nous assistons. Manifestations des jeunes pour le climat ; déclarations d’urgence climatique par de nombreuses villes ; lancement du Pacte vert européen ; progression de l’ambition carbone de nombreux États ; Convention citoyenne pour le climat : depuis deux ans, on voit bien que toutes les parties s’engagent pour ralentir le réchauffement climatique. De la même façon, de nombreux dirigeants se sont mobilisés en ce sens. À ce jour pourtant, il n’existe pas réellement d’engagement commun ni de feuille de route partagée des entreprises pour collectivement décarboner l’économie, régénérer la biodiversité et mettre en œuvre une économie compatible avec les limites planétaires. C’est donc en faisant ce constat qu’il nous est apparu important d’imaginer un processus qui permette aux entreprises de s’aligner à leur tour sur ces ambitions.

Aussitôt, un deuxième constat s’est imposé : alors que l’entreprise est une entité multipartite, son engagement reste, le plus souvent, dépendant de la décision de ses dirigeants ou de ses actionnaires. Pour améliorer l’efficacité de ses engagements, il nous paraissait également utile de faciliter un dialogue constructif entre les parties constituantes de l’entreprise.

J.C : J’ajouterais que si les entreprises ont été contributrices au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité, elles ont aujourd’hui une formidable opportunité de contribuer à son sauvetage et à sa régénération.  En réalité d’ailleurs, ce n’est plus une option : poussées par les régulateurs, les financiers et les consommateurs, elles sont même « attendues ».

 

Pourquoi avoir lancé cette initiative tous les deux ?

V.RV : Au-delà des valeurs que nous partageons et d’une même vision humaniste, je dirais que notre association repose d’abord sur une conviction commune : la culpabilisation n’est pas le bon moteur pour engager l’action et faire changer les choses. Face à l’urgence, c’est le souci d’efficacité qui doit primer.

Ensuite, notre force est peut-être aussi de ne disposer pour agir que de nos savoirs sur les enjeux écosystémiques et de notre expérience avec les entreprises. N‘étant membres d’aucun parti, groupe ou syndicat, nous ne sommes liés à aucun intérêt spécifique et ne représentons en effet que nous-mêmes. Or pour mener ce genre d’entreprise, cette liberté est précieuse !

J.C : Les valeurs et la vision partagées bien sûr, ainsi que notre volonté commune de passer de la prise de conscience à l’action. Nous constatons, Virginie et moi, une vraie volonté de changement voire de transformation, au sein des entreprises, mais aussi des blocages, que nous essayons, à notre niveau, d’aider à lever. Cette même sensibilité et ces constats partagés nous ont beaucoup rapprochés.

 

Quelle est l’ambition de la Convention21 ?

V.RV : Globalement, c’est évidemment de permettre aux entreprises de dépasser les obstacles qui, aujourd’hui, s’opposent à la mise en œuvre d’actions efficaces face au changement climatique et au recul du vivant. Or pour relever ce défi, plusieurs conditions doivent être réunies. C’est l’ambition de la Convention21.

Faciliter les échanges en fait partie. Il nous semble en effet qu’en France, le débat reste très cloisonné puisque scientifiques, élus, dirigeants d’entreprises, associations, citoyens et investisseurs dialoguent en réalité assez peu ensemble, chacun attendant de l’autre qu’il s’engage davantage. Organiser un processus qui organise des discussions entre toutes des parties prenantes nous semblait donc être une étape nécessaire pour faire émerger de nouveaux leviers de transformation.

J.C : Je sens parfois une vraie frustration chez les dirigeants comme chez les collaborateurs, celle de ne pas pouvoir réconcilier leurs aspirations et leurs responsabilités. J’ai aussi l’espoir que la Convention21 contribue à ce rapprochement.

 

Les entreprises vont-elles accepter de travailler ensemble  ?

J.C : C’est une question fondamentale. Les entreprises ont aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’ouvrir, de trouver des moyens de faire alliance pour travailler sur une cause qui dépasse leurs intérêts propres.

Elles ont, je pense, tout à gagner à s’inspirer d’autres secteurs d’activité, d’autres pratiques. Nous le constatons avec le Défi biodiversité que nous avons lancé cette année : cela fonctionne !

V.RV : Je ne sais pas à quel niveau les entreprises accepteront de collaborer. Mais en attendant qu’elles le décident, le soutien apporté au projet par plusieurs associations d’entreprises me semble déjà de très bon augure qu’il s’agisse du C3D, de l’ORSE, d’Orée, d’IMPACT France, d’Entreprendre, de Germe, de DRO ou du CJD : les voir converger facilement vers le même objectif est un bon présage pour la réussite du projet.

 

Justement, pour vous la Convention21 sera une réussite si… ?

V.RV : Pour moi, la Convention21 sera une réussite si nous réussissons à instaurer un vrai dialogue entre les parties et à dépasser les idées reçues pour, enfin, réconcilier l’intérêt général et l’intérêt particulier, le long terme et le court terme.

J.C : La réussite résidera aussi dans notre capacité à augmenter la prise de conscience sur ses enjeux et, comme l’a dit Virginie, à faire naitre un véritable dialogue entre les parties prenantes du monde économique. Mais nous voulons également parvenir à des mesures et des actions concrètes qui soient véritablement appropriées par l’ensemble des protagonistes de l’entreprise et permettent de faire changer les choses, profondément.

 

Quels sont vos futurs désirables

J.C : Je rêve d’une société dans laquelle les personnes qui ont des savoirs, des connaissances, des expériences voire des intérêts différents réussissent de nouveau à construire ensemble.

V.RV : Un futur désirable, c’est le récit d’un futur qui donne envie aux jeunes d’y plonger et d’y être actifs. Nous traversons une période particulièrement anxiogène qui ferme plus de portes qu’elle en ouvre. Autrement dit, une période vraiment peu engageante pour les étudiants ou pour ceux qui arrivent sur le marché du travail. Pourtant, nous avons tellement besoin d’eux ! Que la Convention21 permette de produire un récit qui leur donne envie d’y croire et de se mobiliser serait donc à mon sens une grande réussite.

 

Pour en savoir plus sur la Convention21, rendez-vous sur le site internet www.convention21.fr

Emery Jacquillat est président de la Camif, une entreprise française de commerce en ligne spécialisée dans l’aménagement local et durable de la maison. Il est également président de la Communauté des entreprises à Mission.

Peux-tu tout d’abord te présenter ?

Je suis un entrepreneur à mission, engagé et optimiste. J’ai relancé en 2009 la Camif, ancienne coopérative créée en 1947 par des instituteurs, et qui est aujourd’hui un site e-commerce dédié à l’équipement durable de la maison pour lequel nous avons fait le choix de miser sur la consommation responsable et la production locale.

Je suis en effet convaincu que l’entreprise est aujourd’hui le levier le plus important dans la transformation de notre monde. Les dirigeants d’entreprise ont une grande responsabilité car nous sommes la première génération à être réellement alertée sur des liens étroits entre climat, biodiversité et entreprise, et la dernière à pouvoir changer les choses. Je pense qu’il existe une réelle réconciliation possible entre les enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Aujourd’hui les entreprises les plus performantes sont celles et seront celles qui sauront prouver leur utilité pour la société.

J’ai également co-créé la Communauté des entreprises à Mission pour accompagner les dirigeants sur ce long chemin, exigeant, qui demande du courage mais qui est passionnant.

 

Quelle est la singularité de la Camif  ?

La singularité de la Camif, c’est d’être une société à mission. Nous avons commencé ce travail presque au démarrage en misant sur un modèle d’impact positif, à Niort, au niveau local pour la création d’emploi mais aussi à travers le choix du Made In France, ce qui était assez précurseur en 2009. Nous travaillons aujourd’hui avec une centaine de fabricants français qui représentent 73% de notre chiffre d’affaires.

En 2013, nous nous sommes posé la question de la raison d’être de la Camif lorsque nous sommes allés chercher de nouveaux clients : 80% de nos clients sont de nouveaux consommateurs, plus jeunes, résolument inscrits dans cette consommation responsable. Ils souhaitent donner du sens à leur achat (provenance, mode de production) et c’est ce que nous leur offrons, en étant transparent sur toute la chaine de valeur.

Nous voulions redonner le pouvoir au consommateur de choisir son produit en fonction du lieu de production, et en fonction de critères d’impacts sociaux et environnementaux. Aujourd’hui, nous allons jusqu’à mettre en avant le fabricant, faire des vidéos-reportage sur la fabrication, montrer l’origine des principaux composants…  Cette transparence est au centre de notre proposition de valeur. L’information et la sensibilisation autour de la consommation responsable sont au cœur de notre mission car nous sommes convaincus que c’est notre rôle en tant que distributeur.

 

“ La transparence est au cœur de notre proposition de valeur : nous voulons redonner le pouvoir au consommateur de choisir son produit en fonction de critères d’impacts sociaux et environnementaux. ” 

 

Comment as-tu réussi à engager et fédérer tes collaborateurs ?

À partir du moment où la mission est claire et qu’elle fait sens pour les collaborateurs présents et ceux qui nous rejoignent, elle éclaire chacun dans les décisions à faire chaque jour. Cela libère le management. Ainsi, je n’ai pas besoin de préciser à notre responsable informatique qu’il doit trouver des prestataires locaux pour héberger nos serveurs.

Les mieux placer pour traduire notre raison d’être en acte sont nos collaborateurs. Il faut cependant que certaines conditions soient remplies pour que cela fonctionne : le management par la confiance, l’acceptation de l’expérimentation et la culture entrepreneuriale, un management participatif et une gouvernance partagée.

 

En 2017 tu as lancé le Green Friday, en réponse au Black Friday, pourquoi cette démarche ?

Lorsqu’on défend une consommation responsable, cela me semble complètement incohérent de participer au Black Friday. Le fait de s’être adonné à l’exercice de la raison d’être et des objectifs statutaires a été déterminant, car grâce à tout ce travail en amont, cette décision était cohérente.  En 2017, lorsque j’ai annoncé, notamment aux actionnaires, que nous allions fermer le site le meilleur jour pour le e-commerce, cela a été assez mal compris : on se retrouve face à une réelle injonction contradictoire entre l’économique et le sociétal.

Nous avons voulu profiter de ce jour, qui est pour moi un paroxysme de la surconsommation, pour faire passer un message : il faut changer nos modes de consommation et il est possible de concilier fin du monde et fin du mois. En 2020, plus de 1000 sites e-commerce ont boycotté le Black Friday et ont pris ce parti pris.

 

Comment faire pour que cette consommation responsable soit accessible à tous  ?

Quand nous analysons les profils de nos nouveaux clients, on constate que ce ne sont pas des CSP+, qu’ils ne font pas partie des classes les plus aisées, et pourtant ils achètent des produits plus chers, car de meilleur qualité, fabriqués localement etc. Ils peuvent se le permettre car ces consommateurs font des arbitrages dans leurs achats : en ai-je vraiment besoin ? Est-ce que je peux le concevoir moi-même ? Est-ce que je peux le réparer ? Est-ce que je peux l’acheter d’occasion ? Ils ont développé une consommation plus mature, plus réfléchie, qui libère du pouvoir d’achat en consommant moins mais mieux.

Lorsqu’ils vont vouloir s’acheter un meuble neuf, nos clients vont porter leur attention sur le lieu de fabrication, les composants, l’impact de leur achat sur la santé, la nature… Ils se tournent vers nous car ils car ils privilégient une consommation plus durable et accessible, et c’est ce que nous leur proposons.

Aujourd’hui nous sommes absents du segment premier prix équipement (Ikea, Conforama etc…), qui représente plus de 50% du marché, car il est impossible de concilier premiers prix avec qualité et durabilité. Nous nous principalement à des acheteurs de plus de 30 ans.

 

Les entreprises vont-elles s’adapter à ce nouveau mode de consommation 

L’entreprise suit son marché et les aspirations et l’exigence croissante des citoyens, des consommateurs et des collaborateurs, qui sont au final les mêmes personnes. Se transformer est de leur propre intérêt et leur impact est majeur. En effet, une étude de Carbone 4 sortie en juin 2019, montre ainsi que si tous les citoyens adoptent les meilleurs pratiques en matière d’éco-geste, nous n’aurons fait que 25% du chemin pour nous rapprocher de la trajectoire 2 degrés : 75% du reste du chemin sont à faire par les entreprises.

De plus, les jeunes talents souhaitent aujourd’hui rejoindre des entreprises qui font sens, qui sont engagées. Ces talents sont de véritables leviers de performance pour une entreprise. Les entreprises qui vont s’engager sont celles qui seront les plus performantes. En tant que président de la Communauté des entreprises à Mission, j’observe que beaucoup de dirigeants sont en chemin vers cette voie, et heureusement, car tout le monde doit être acteurs de cette transformation et nous n’avons pas beaucoup de temps pour agir et inverser la tendance.

 

“ Les entreprises qui s’engagent aujourd’hui
seront les plus performantes demain. ” 

 

Pour finir, quels seraient tes futurs désirables ?

Je souhaite transmettre à mes enfants un monde qui soit soutenable, un futur viable et vivable.
On sort de 100 ans d’une économie linéaire, qui a, il est vrai, participé au progrès de notre société, mais qui a aussi créé un déséquilibre considérable. À nous de mener cette nouvelle révolution, de l’économie circulaire, locale et inclusive.
Je crois que tout cela revient, d’une certaine façon, à faire le pari de l’amour.

 

 

Bastien François est Directeur du développement et de la prospective chez ENGAGE. Il est convaincu que l’accélération des changements que nous vivons nous oblige à considérer et étudier l’inconnu et la complexité comme des composantes à part entière de la stratégie des organisations. Dans cet article, il nous démontre l’intérêt la prospective pour les entreprises en période d’incertitude.

 

De la nécessité de la prospective

Dans un contexte où le futur est pour beaucoup incertain, complexe et maussade, il est nécessaire d’accepter de ralentir pour réintroduire l’avenir dans notre champ de réflexion. Nous sommes convaincus, au sein d’ENGAGE, que la prospective stratégique est aujourd’hui une démarche et une posture pertinente et nécessaire face aux grands enjeux du XXIe siècle, et voici pourquoi.

D’abord, il est important de constater que notre capacité à appréhender les dynamiques qui nous entourent se réduit et que cette réalité est amplifiée par une « accélération » autant technique que sociale, qui modifie notre rapport au temps. Les temporalités se resserrent et les différentes novlangues sont là pour nous rappeler l’injonction à produire efficacement et vite, en mettant souvent de côté l’importance du long terme et de la complexité.

Aussi, nous avons de plus en plus de mal à « caractériser » ce qui se cache dans les angles morts de notre observation du futur, l’incertitude et la part d’inconnu augmentent (les différentes métaphores animalières, cygnes, éléphants et même méduses noirs sont là pour nous le rappeler – voir l’article ici -).

L’incertitude et la complexité deviennent aujourd’hui des spectres d’analyses indispensables quand on veut penser le temps long et son dialogue avec le court terme.

Plus concrètement, dans un monde complexe et en accélération, il n’est plus possible de penser le futur en se basant sur le passé. Demain, les mêmes causes n’entraineront plus les mêmes effets et de nombreuses dynamiques sortent de notre champ de vision. Les outils de projection reposant sur des approches quantitatives avec pour but de prévoir et de projeter l’avenir le plus probable sont alors de moins en moins adaptés. La stratégie doit elle aussi entamer sa transition.

La prospective propose ce nécessaire pas de côté.

 

« il est homme à baser ses compétences sur son expérience ; or dans un monde en accélération, dans lequel les difficultés sont fréquemment inédites, une méthode éprouvée est généralement une méthode révolue. »

Gaston Berger

 

Répondre à l’incertitude et à la complexité en interrogeant le futur

Mais alors, pourquoi questionner le futur quand il est de plus en plus incertain et complexe à appréhender ? N’est-il pas plus pertinent de se concentrer sur la résilience de nos systèmes ?

Penser l’avenir, l’observer au travers de différents filtres (expertises, intelligence collective, fiction, art, scénarios…) et adopter une posture prospective a plusieurs bénéfices. Le but ici n’est pas de faire une liste exhaustive, mais plutôt de mettre en avant ce qui nous semble aujourd’hui fondamental.

D’abord, multiplier les points de vue, les scénarios, les approches, en utilisant l’intelligence collective, l’art ou encore une approche utopique, nous permet d’aiguiser notre aptitude à penser le futur. Dans une époque où l’information, la donnée et la post-vérité se superposent, où les algorithmes servent de caisse de résonance à nos biais cognitifs, il semble encore plus indispensable de décupler les méthodes. C’est pourquoi la prospective ne peut être lisse et homogène, elle doit au contraire bousculer nos croyances, déranger, confronter…

Ensuite, l’approche participative doit permettre à l’organisation de tourner collectivement son regard vers des futurs souhaitables partagés. Il s’agit de mobiliser ainsi autour d’un récit commun qui dessine le rôle de l’organisation dans la carte du monde de demain.

 

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

Antoine de Saint-Exupéry

 

Enfin, il y a une responsabilité partagée aujourd’hui d’appréhender la complexité. Se projeter dans l’avenir fait émerger les conséquences de la simplification de nos analyses. Les externalités négatives et les intrications de nos décisions actuelles, souvent ignorées par volonté de synthétisation et obligations court-termistes, deviennent évidentes, car elles nourrissent, dans le futur, des défis communs.

C’est pourquoi, il nous paraît essentiel aujourd’hui d’utiliser les méthodes et postures de la prospective stratégique avec toujours en tête quatre fondamentaux : la nécessité du dialogue entre l’expertise et l’intelligence collective (mobilisation) ; l’acceptation de la complexité notamment au travers de la connaissance et de la transdisciplinarité ; la sollicitation de la créativité, l’art et l’imagination comme source d’inspiration et de compréhension des dynamiques actuelles et enfin le questionnement de l’« éthique de la décision » éclairée par un parcours de réflexion qui enclenche l’action.

 

Bastien François
Directeur du développement et de la prospective
ENGAGE

 

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, journaliste, blogueur, entrepreneur et « éleveur de robots ». En 2017, il lance « Flint » une expérience collaborative entre humains et robots ayant pour objectif de nous sortir de notre bulle d’informations dans laquelle nous enferment nos habitudes et les algorithmes et ainsi reprendre le contrôle de notre information.

 

À tes yeux, quel est l’enjeu majeur de notre rapport à l’information aujourd’hui ? 

Si nous nous basons sur ce qui s’est passé ces derniers mois, nous nous rendons compte qu’à chaque événement, nous faisons face à une tempête de surinformation et de désinformation très perturbante. Cela nous empêche de réellement appréhender la réalité et la complexité des problèmes traité et trouver des solutions.

Un des enjeux principaux  face à ce chaos d’information c’est celui du temps. Essayer de démêler le vrai du faux, décider à qui on fait confiance ou pas, ça prend énormément de temps, temps qui n’est pas consacré à la recherche de solutions. Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

Aujourd’hui, l’enjeu majeur des acteurs de l’information n’est plus seulement d’informer mais surtout de nous aider à mieux interpréter l’information que nous recevons de toutes parts, et plus seulement via les médias traditionnels. Nous sommes bombardés d’informations souvent contradictoires, et il faut donc que nous apprenions à mieux interpréter l’information et à mieux s’armer pour savoir quoi en faire. Cela passe par un travail sur notre esprit critique mais aussi par le développement d’outils technologiques qui nous aident à gagner du temps et à faire le tri.

“Nous sommes passés d’un monde où citoyens et décideurs avaient besoin d’être informés pour notamment appuyer des prises de décision, à un monde de “guérilla de l’information”.

 

Comment la technologie peut-elle nous aider à traiter l’info-obésité à laquelle nous faisons face ? 

La technologie peut faire ressortir les informations qui sont de qualité, intéressantes et utiles par rapport à des informations qui ne servent à rien, qui parfois ne sont que de la polémique qui sera oubliée le lendemain. Nous vivons un peu dans le monde de Dory (personnage du film Le monde de Némo qui à une mémoire à très court terme), dans lequel nous passons d’un sujet à l’autre sans arriver à garder en mémoire les débats qui ont précédé et donc à construire une réflexion sur la globalité et sur le long terme sur un sujet. 

La technologie peut nous aider à faire le tri dans toutes ces informations contradictoires, et c’est bien plus complexe que d’opposer “fake news” et “vraies news”. Des outils peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à  mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée… C’est tout un travail d’identification et de traçabilité de l’information, pour reprendre un terme utilisé en agroalimentaire.

 

“Des outils comme Flint peuvent nous aider à faire ce que j’appelle un “étiquetage de l’information”, et donc à mieux interpréter l’information que l’on reçoit et lui attribuer une forme de valeur selon sa provenance, sa valeur scientifique, la manière dont elle a été vérifiée…”

 

Peux-tu nous parler du robot Flint que tu as créé ?

Flint c’est exactement ça : Flint utilise l’intelligence artificielle incarnée par des robots, mêlée à l’intelligence humaine par le biais d’un entraînement de ces robots et d’une interaction régulière avec eux pour mieux faire face à la surinformation et à la désinformation. Flint aide à gagner du temps en faisant une sélection d’articles, de vidéos de qualité et personnalisés. L’objectif n’est pas seulement de nous protéger de la masse d’informations, car on a tendance à parler principalement de ses aspects négatifs, mais aussi d’en profiter. C’est une chance incroyable : nous avons accès à tellement de sources d’informations qu’il y a des opportunités extraordinaires qui nous permettent d’aborder ensemble la complexité du monde pour collectivement trouver des solutions.

L’objectif de Flint est de nous aider à devenir visionnaire du monde et des solutions à trouver, et visionnaire aussi de nos secteurs d’activité quand on est un acteur, décideur ou un militant. Un autre objectif est d’essayer de livrer des ressources qui permettent d’aller un peu plus loin dans l’interprétation de l’information pour mieux développer l’esprit critique et notre capacité à faire face aux informations contradictoires.

 

Comment perpétuer le débat dans un monde noyé dans des informations de qualité variable ? 

C’est une vraie problématique : on entend souvent que le débat est devenu impossible. Je ne sais pas ce qu’il en était avant, mais comme aujourd’hui le débat est plus global et plus interconnecté, ça devient assez cacophonique. La nature même des réseaux sur lesquels se passent les débats, que ce soient les plateaux-télé et les réseaux sociaux notamment, les rend encore plus inaudibles parce que ces plateformes favorisent la rapidité du traitement de l’information.

Le problème avec le débat c’est la manière dont on l’aborde. Je pense qu’il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde. Il faudrait être très intellectuel pour comprendre la complexité du monde, ce qui la rend inaccessible à la majorité de la population, moi y compris, qui n’a pas le temps de réfléchir à tout ça. Le débat doit nous servir à aborder la complexité collectivement, chercher à mieux comprendre les problématiques tout en se respectant pour trouver des issues. Il faut qu’on ait une approche beaucoup plus tournée vers les solutions et vers des débats constructifs, sachant qu’il n’y a pas de vérité. Pour réfléchir et pour débattre, il faut savoir s’appuyer sur les données à peu près exactes et objectives. Toute donnée peut être interprétée de différentes manières, alors nous devrions faire en sorte d’au moins asseoir chaque débat sur une sélection de données objectives sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord, sinon il n’y a pas de débat possible.

 

“Il faut qu’on arrive à mettre en place des outils, des plateformes qui permettent de ne plus aborder le débat dans l’unique but d’avoir raison, mais de l’aborder pour nous permettre d’avoir une meilleure compréhension du problème et trouver les bonnes solutions. Il s’agit de trouver des accès simples à la complexité du monde.”

 

Quel souhait aimerais-tu voir exaucé par rapport à notre façon d’envisager la technologie et le progrès plus généralement ? 

Je pense qu’on a une approche parfois négative de la technologie et du progrès car on dit que c’est ce qui a créé le dérèglement climatique, que ça nous a rendu isolés… La technologie comme tout outil doit avoir ses règles pour qu’il n’y ait pas d’abus. Toute nouvelle technologie doit générer des règles d’usage. Je pense que l’approche de la technologie doit se faire en termes d’usage, car les nouvelles découvertes de la science sont toujours des progrès. La question est celle du rapport entre science et conscience:  doit-on tous se cloner pour devenir immortels ? Sûrement pas. Mais est-ce que cela veut dire qu’il ne faut pas explorer la technologie du clonage ?  C’est une autre question. Il y a une vraie différence entre le développement de la science et la manière dont on l’utilise. La technologie n’a jamais été mauvaise en soi, ce sont l’usage qu’on en fait et la manière dont on la fabrique qui sont les clés. Il faut créer de vrais débats de société basés sur de vraies connaissances pour mieux éduquer, et il faut militer pour une plus grande transparence et une plus grande démocratisation dans l’évolution des technologies, ce qui n’a pas été le cas de ces dernières années.

Alain Renaudin est président-fondateur de NewCorp, cabinet de conseil à la croisée des chemins entre stratégies de communication et stratégies d’opinion. Passionné par le développement durable et le biomimétisme, il fonde en 2015 Biomim’expo, le grand rendez-vous des acteurs et parties prenantes du biomimétisme et des approches bio-inspirées.

 

Peux-tu présenter ton parcours et tes aspirations ?

Ancien directeur général adjoint de l’IFOP, j’ai passé une partie de ma carrière à sonder l’opinion publique sur beaucoup de sujets en m’intéressant plus spécifiquement aux enjeux de société et de mutation. Je me suis intéressé à la façon dont on peut essayer de comprendre et suivre le monde d’aujourd’hui pour mieux l’anticiper et y participer, et comment les grandes entreprises et les pouvoirs publics peuvent mieux lire l’opinion publique et comprendre ce qu’elle attend d’eux. Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe.

En 2002, suite au sommet de Johannesburg, j’ai développé l’Observatoire du Développement Durable au sein de l’Ifop, qui était une grande consultation pour appréhender ce que les citoyens comprenaient de cette notion, et comment ils évaluaient son adéquation avec une centaine de grands acteurs, comme L’Oréal ou encore Leclerc. Nous avons pu observer une convergence autour du sujet du développement durable, avec l’évolution des réglementations, les nouvelles lois NRE pour que les entreprises cotées rendent compte. Je suis devenu progressivement référent dans cet univers, travaillant avec des groupes industriels, des associations, des sphères politiques.

Défricheur de ces courants d’opinion, je pars du postulat que la société civile est le moteur de la transition et que l’entreprise est le nouvel acteur politique de par sa capacité à créer de l’impact. On peut d’ailleurs constater que la sphère privée est aujourd’hui plus motrice que la sphère publique sur des sujets comme la biodiversité. L’entreprise doit se réguler pour son intérêt propre, pour réconcilier enjeux écologiques et économiques. Plus cet intérêt rationnel sera puissant, plus l’effet de levier sera important.

 

« Je suis convaincu que les citoyens sont des capteurs du monde et ont une grande conscience de ce qu’il se passe. La société civile est le moteur de la transition et l’entreprise le nouvel acteur politique. »

 

La question du biomimétisme est de plus en plus mise en avant aujourd’hui, pourquoi ?

En 2010, NewCorp Conseil, le cabinet de conseil que j’ai fondé, est consulté pour un projet de création d’un réseau de fédérateurs autour du biomimétisme, parti de la réhabilitation de quartiers militaires. Le Ceebios, centre d’études et d’expertises en biomimétisme, s’est alors construit autour de cette idée de fonder une association regroupant des acteurs pluridisciplinaires autour de cette thématique. Je me suis plongé dans cette notion de biomimétisme qui pour moi permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». La bio-inspiration est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable. On s’éloigne de la conception anthropocentrée, car bien des réponses résident dans la nature.

Cette approche est de plus en plus en résonnance avec le monde qui nous entoure et avec ses attentes. On connait de mieux en mieux le vivant, et plus on le connait, plus on souhaite en apprendre. Ce changement de regard permet de s’orienter vers la recherche de solutions pour vivre mieux. Nos enjeux sont de plus en plus fondamentaux. La redécouverte de la nature et de nos écosystèmes comme solution au développement durable prend tout son sens.

 

« Le biomimétisme permet de passer de la question du « pourquoi » à la question du « comment ». C’est une approche qui pose la nature comme solution et comme boîte à outil du développement durable »

 

Pourrais-tu me citer des innovations emblématiques du biomimétisme ?

On trouve beaucoup d’initiatives de groupes industriels privés, comme au sein de la recherche avancée de L’Oréal. Le biomimétisme arrive comme nouveau chemin pour trouver des alternatives au service des enjeux de recherche mais aussi de RSE et de développement durable. L’Oréal a été jusqu’à créer une équipe championne du biomimétisme au sein de sa recherche avancée, pour définir une méthodologie et des axes de recherche bien précis. C’est parce que la RSE et la recherche ont décidé de travailler ensemble que le chemin du biomimétisme émerge.

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est la tendance à trouver des substituts aux produits chimiques notamment pour l’agriculture, avec une chimie réinventée et bio-inspirée au service de la propulsion de substituts aux produits de synthèses phytosanitaires utilisés dans l’agriculture conventionnelle.

Je citerais ainsi la dispersion de phéromone comme substitut aux pesticides. Le biomimétisme propose des alternatives durables aux voies traditionnelles.

 

Biomim’expo, le rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées que tu as créé, est partenaire du Défi Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi cette synergie ?

J’aime les initiatives qui encouragent plus qu’elles ne sanctionnent. Il faut aider et accompagner les projets. Le Défi Biodiversité porté par ENGAGE permet d’accélérer une envie de transformation des entreprises et permet d’aider à faire grandir et passer des caps. Le monde d’après a déjà commencé et il adviendra de ce qu’on décide de faire grandir aujourd’hui.

 

Quels sont tes futurs désirables ?

J’aimerais un monde dans lequel on s’intéresse plus aux forêts qui poussent qu’aux arbres qui tombent. Il faut s’intéresser au positif, la critique doit être constructive. Dans ce monde, les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais des Hommes qui disent oui. Nous manquons de leadership aujourd’hui sur ces sujets, il y a beaucoup d’initiatives individuelles dans la société civile mais nous avons besoin de visions.

Je souhaiterais également que l’humanité redécouvre sa communauté de destin et son projet collectif, car les frontières nationalistes n’auraient plus de sens. Dans les œuvres de science-fiction, lorsqu’un enjeu guette le monde, il y a souvent un gouvernement mondial qui se met en place, et c’est cette idée de destin collectif et non plus individuel et patriotique que j’aimerais voir émerger.

 

« J’aimerais un monde où les Hommes forts ne sont plus des Hommes qui disent non mais qui disent oui.
Nous avons besoin de leadership et de visions sur ces sujets »

 

Une œuvre d’art qui représente ta vision ?

Je pense à l’initiative de l’Orchestre National de France durant le confinement où les musiciens ont enregistré une symphonie à distance.

Je suis captivé par la capacité qu’ont les musiciens de créer à plusieurs une harmonie d’une ampleur qui nous dépasse, qui dépasse la somme des individus qui la compose. C’est fascinant de voir ce que l’on peut produire et créer collectivement et la résonance que cela peut avoir.

 

 

Emmanuel Delannoy est un spécialiste du lien entreprises-biodiversité et consultant associé de Pikaia, acteur de transformation des stratégies des organisations vers un modèle durable. Ancien consultant auprès de la Banque mondiale, du CIRAD, des CCI et de nombreuses entreprises, il crée en 2008 l’Institut INSPIRE pour animer et expérimenter une réflexion stratégique sur les modèles économiques innovants, le biomimétisme et la biodiversité.

 

L’ambition de PIkaia est d’accompagner “la métamorphose et la résilience des organisations”, pourquoi est-ce indispensable aujourd’hui ? 

Ce qui est assez intéressant c’est que cette formulation-là a été choisie il y a trois ans, et aujourd’hui tout le monde parle de résilience. Le constat que l’on fait, c’est que la stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. Il faut se rendre à l’évidence : nous vivons aujourd’hui dans un monde d’interdépendance radicale où tout est interconnecté, que ce soit au sein de la sphère économique, mais aussi au sein des relations entre l’économie et le vivant, et entre les différents acteurs du vivant. Cela suppose de réfléchir fondamentalement à ce que cela signifie de créer de la valeur dans ce monde-là, et inévitablement travailler sur la question de la raison d’être des entreprises : pourquoi sont-elles là ? À quoi sert leur modèle économique ? Qu’est-ce qu’elles apportent par leurs activités ?

Le deuxième enjeu qui se pose est de déterminer comment les entreprises peuvent continuer d’exercer cette raison d’être compte tenu des changements qui s’opèrent. Cela revient à se concentrer sur l’essentiel, à être capable d’identifier ce qui ne doit pas changer et surtout à accepter ce qui doit changer. Le monde se transforme, et l’entreprise doit suivre la dynamique.

Par ailleurs, dans des périodes d’incertitude ou d’instabilité, la plasticité évolutive, autrement dit la capacité à s’adapter, est primordiale. D’autres capacités s’avèrent indispensables : la capacité à identifier des ressources qui n’étaient pas assez prises en compte jusqu’ici et qui vont devenir essentielles, la capacité à coopérer au sein d’écosystèmes économiques… Il faut opérer un retour aux sources de l’évolution, au sens biologique du terme. Quand Darwin écrivait « survival of the fittest », ce n’est pas la survie du plus apte, mais la survie du plus adaptable. Aujourd’hui c’est la capacité à s’adapter au changement qui est prioritaire.

 

« La stabilité, plus que jamais, sera l’exception. Nous sortons d’une période de stabilité exceptionnelle mais nous opérons une forme de retour à la norme, la norme du changement, de variations importantes, rapides. »

 

Quels sont les principaux leviers de cette métamorphose pour les organisations ?

Le premier levier en interne est l’identification des ressources sur lesquelles l’entreprise va pouvoir s’appuyer pour s’appuyer pour effectuer cette métamorphose. Il s’agit souvent de ressources immatérielles, de compétences, de relations de confiance… Les ressources immatérielles sont vraiment la clé : l’accès à l’information, la compétence, la manière dont l’entreprise va constituer, ou non, un noeud dans un réseau d’acteurs…

Un autre levier correspond à l’identification des gisements de coopération, c’est-à-dire de se demander de qui l’entreprise dépend, qui dépend d’elle, avec qui elle coopère déjà et avec qui elle aurait intérêt à coopérer.

 

De ton point de vue, quelle serait la nouvelle définition de la valeur qu’il faudrait développer ?

Pour moi, on parlerait de valeur nette, en intégrant les externalités dans le modèle économique. L’externalité va devenir un concept de plus en plus clé : une externalité n’en est une que si on n’en a pas conscience et aujourd’hui, l’entreprise est amenée à se rendre compte de ses externalités. Si elle ne le fait pas elle-même, d’autres se chargeront de le faire ce qui veut dire que la société n’accepte plus que les entreprises fassent peser des coûts cachés sur leurs clients voire sur l’ensemble de la société. L’objectif est de réintégrer les externalités dans le modèle économique et faire en sorte de débarrasser l’écosystème client, la société au sens large, du fardeau de ses externalités. 

D’autre part, l’identification de la valeur créée par l’entreprise par le biais de ses externalités positives est essentielle car il faut également que ça soit une opportunité d’un point de vue économique pour cette dernière. Très souvent, on va chercher à corriger les externalités négatives sans identifier les externalités positives ou sans regarder comment créer des modèles économiques qui pourraient générer plus d’externalités positives entraînant une notion de partage équitable de la valeur. Il est normal qu’une entreprise bénéficie d’une part de la valeur qu’elle a créée.

 

Peux-tu nous en dire plus sur le concept de perma-économie que tu as développé ?

Il s’agit de l’application et l’extension des principes de la permaculture à l’économie au sens large. La permaculture se résume par l’idée qu’on ne nourrit pas la plante, on nourrit le sol. Autrement dit, on prépare les récoltes futures tout en travaillant sur la récolte présente. Il existe une notion constante d’enrichissement du sol en tant que facteur de production. On travaille donc avec la biodiversité, qu’on accueille et qu’on fait en sorte de développer et de régénérer sur ce sol pour qu’il soit de plus en plus riche et de plus en plus apte à supporter les récoltes futures. Le concept de sol étendu au sens large dans l’économie en général, c’est la société, les humains, la biosphère. L’idée est d’avoir une économie qui, tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social, de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité.

 

« La perma-économique, c’est l’idée d’avoir une économie qui,
tout en exerçant son activité normale, a pour effet de régénérer le tissu social,
de développer le capital humain et de travailler main dans la main avec la biodiversité. »

 

Penses-tu que les collaborateur.rice.s des organisations ont aujourd’hui la possibilité d’accélérer la transition de leur organisation ?

Les salarié.e.s sont détenteur.rice.s de compétences qui ne sont pas valorisées au sein d’une entreprise. Saisissons l’occasion d’identifier, de recenser et de valoriser ces compétences qui peuvent être des compétences techniques, des compétences-métier, des savoir-êtres, des compétences naturalistes…

Virginie Raisson-Victor est chercheuse-analyste en relations internationales, géopolitique et prospective. Elle préside également le Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac), et a été pendant neuf ans membre du Conseil d’administration de Médecins Sans Frontière. Forte de son expertise sur le terrain (crises et conflits), au sein d’organisations internationales et auprès de grandes entreprises, elle nous apporte sa vision sur l’entreprise résiliente dans une période de complexité due à la crise sanitaire.

 

Comment qualifierais-tu ton métier de prospectiviste ?

Déjà, il faut rappeler que la prospective ne consiste pas à prédire le futur, mais plutôt à redonner des clés de compréhension et des moyens d’action à un individu, une entreprise, une communauté, pour infléchir des tendances vers un futur souhaitable. L’idée, c’est donc de comprendre l’interaction entre l’Homme et son environnement au sens large et d’en décrypter les mécanismes systémiques pour ensuite établir des scénarios et permettre aux acteurs d’orienter leurs actions, décisions ou stratégies.

Depuis quelques années cependant, l’exercice devient particulièrement difficile car la complexité de notre « système monde » s’est sensiblement accrue. Les coronavirus en sont des illustrations puisqu’ils associent dans un même système notre régime alimentaire, l’urbanisation, la déforestation, l’élevage industriel, le tourisme, le transport aérien, les systèmes de santé, la transparence, etc. Par conséquent, la difficulté consiste à déterminer où et comment agir pour être efficace.

 

Pour pouvoir agir efficacement justement, quels sont pour toi les enjeux majeurs à saisir ?

Il me semble que nous sommes face aujourd’hui à un problème de calendriers et d’indicateurs. Les calendriers, ce sont ceux des crises sociales et sanitaires qui exigent d’apporter des réponses immédiates et d’être également très rapidement efficace. De la même façon, le calendrier des entreprises procède du temps court des bilans et rendus de comptes. Vient ensuite le calendrier des politiques publiques qui s’aligne sur la durée du mandat des élus exigeant d’eux d’afficher des résultats sous 3 à 5 ans. Enfin, il y a le calendrier du climat et de la biodiversité dont l’unité de mesure est à minima la décennie, plutôt davantage. Résultat : au moment des arbitrages, le court terme l’emporte toujours sur le long terme et il est donc très difficile d’intégrer la contrainte climat dans les paramètres de décision… sauf à changer d’indicateurs dans les rendus de compte.

Aujourd’hui, les indicateurs qui structurent les politiques publiques mesurent surtout l’emploi (taux de chômage) et la croissance (PIB). On ne juge pas les élus sur les émissions de CO2 évitées ou la préservation des écosystèmes mais sur l’évolution du niveau de vie. Quant au principe de précaution, il ne s’applique que si la santé est en jeu. De la même façon, la qualité d’un chef d’entreprise se mesure en compétitivité, en amortissement et en dividendes. Pas en ressources économisées ni en contribution à l’intérêt général.

Pour sortir de ces mécanismes qui opposent long terme et court terme, niveau de vie et climat, compétitivité et intérêt général, il conviendrait donc de revoir ensemble les mécanismes de gouvernance, les modes d’arbitrages et les indicateurs de performance pour les ajuster à la complexité du monde et à la contrainte environnementale. 

En même temps, il convient également de construire un récit collectif qui associe l’ensemble des parties prenantes, c’est à dire les citoyens-consommateurs, les entreprises et les pouvoirs publics. C’est le seul moyen d’amorcer une dynamique de changement systémique et positif. Les réactions hostiles aux propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat en sont une illustration qui montre que la transition n’aura pas lieu sans l’assentiment des entreprises. De la même façon, à défaut de vision et de récit collectif, l’État se limite à arbitrer entre des intérêts divergents au lieu d’être le promoteur de l’intérêt général.

 

 « La réconciliation entre le court et long terme et la construction d’un récit collectif
sont des enjeux majeurs dans notre contexte actuel »

 

Aujourd’hui on parle beaucoup de résilience, qui est aujourd’hui, à mes yeux galvaudée, car il sous-tend souvent l’idée d’un retour à la situation initiale, ce qui n’est pas souhaitable. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

A l’origine, la résilience est une notion apparue en physique des matériaux, et qui a ensuite été reprise dans le champ de la psychologie. Et dans les deux cas, elle désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose de nouveau à partir d’une rupture, d’un choc ou d’une crise. La résilience renvoie donc bien à un état nouveau et non à la capacité de résister et de retrouver son état initial. Pourtant, c’est souvent ainsi qu’on l’utilise en confondant résilience et robustesse. Mais contrairement à la notion de robustesse, la résilience qu’il nous faut développer aujourd’hui pour relever le défi environnemental et la crise sociale exige de nos sociétés certains renoncements pour libérer l’imagination, l’innovation, la recherche et l’exploration.

 

« La résilience désigne la capacité de rebondir et de créer quelque chose
de nouveau à partir d’une crise. C’est une source d’innovation infinie »

 

On peut également faire une analogie avec le processus de deuil. Ici on parlerait du deuil d’un modèle économique et de croissance qui n’est plus tenable.

Dans le deuil, il y a cinq étapes. La première étape est celle du choc et du déni, que l’on a, je crois, dépassé collectivement. Le deuxième stade, c’est celui de la colère. La colère des classes moyennes ou des Gilets jaunes par exemple, face au recul (réel ou relatif) de leur niveau de vie. Une colère qui s’inscrit aussi en arrière-plan de la progression du populisme ou du complotisme. La troisième phase, c’est celle du marchandage qui tente de différer le renoncement, ou d’en négocier les termes. Là, on pense davantage au marchandage des entreprises et des lobbies qui s’efforcent de résister aux nouvelles normes et contraintes sociales et environnementales. La quatrième phase, potentiellement la plus longue est celle de la dépression. Celle, par exemple, des jeunes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant dans un contexte environnemental dégradé. Celle de tous ceux qui renoncent à aller voter et qui s’accommodent du dépit. Pour finir, la cinquième et dernière phase est celle de l’acceptation et de la reconstruction. Celle de la résilience.

Mais le problème, c’est que les différents acteurs de la transition ne sont pas tous au même niveau du processus de deuil. Il reste à espérer que la crise de la covid facilite le renoncement de ceux qui résistent encore au changement en même temps qu’elle donne des ailes et de la place à ceux qui, en étant plus avancés dans le processus, ont les moyens d’être force de proposition. C’est le cas de certaines entreprises qui ont déjà changé de statut, de fonctionnement voire de modèle économique

 

Comment qualifierais-tu justement la responsabilité des entreprises, qui ne sont pas toutes au même stade de la résilience ?

Il me semble que leur responsabilité procède au moins de trois choses.
D’abord, de la connaissance. Une connaissance aujourd’hui largement accessible à tous. Donc il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte de ce que l’on sait des interactions entre l’homme et son environnement.
Ensuite, du droit, sous la forme de normes et de règlementations. Or il est certain que le droit va continuer d’évoluer, notamment dans le sillage de la loi PACTE qui, d’ici quelques années, pourrait devenir plus contraignante sur les questions de mission et de responsabilité.
Enfin, il y a la responsabilité sociétale, que revendique et défend de plus en plus la société civile (salariés, consommateurs, citoyens, associations, watchdogs, mouvements pour la jeunesse…) jusqu’à s’emparer du permis d’exploiter (licence to operate) à la faveur de campagnes eco-citoyennes, de pétition, d’occupation de terrain, de rébellion, etc.

Maintenant, dans certains cas, il peut apparaître que certaines activités ne sont désormais plus compatibles avec l’intérêt général et la responsabilité qu’elle engage. C’est le cas des centrales à charbon dont on doit programmer la fermeture. Plus largement, on peut redouter que des secteurs d’activités soient lourdement impactés par la transition. Pour autant, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. À la faveur d’autres transitions dans le passé, de très nombreuses activités et métiers ont disparu. On ne trouve plus aujourd’hui d’allumeurs de réverbères, d’opératrices téléphoniques ou de poinçonneurs dans le métro. De la même manière, la transition numérique accomplie depuis 20 ans, et sans consentement préalable, a transformé certaines activités et déplacé l’emploi. Pourquoi serait-ce moins acceptable si c’est le climat et l’environnement qui l’imposent ?

Autrement dit, la véritable responsabilité de l’entreprise aujourd’hui, c’est de désinvestir sans délais des secteurs, capitaux ou activités qu’elle sait toxiques ou prédateurs, et d’investir dans d’autres, qui permettent de concilier création de valeurs et intérêt général. Ainsi, elles donneraient tout son sens à la notion de résilience.

 

« La transition numérique a fait disparaitre de nombreux métiers et activités…
Pourquoi serait-ce moins acceptable au nom du climat ? »

 

Tu vas intervenir lors des ENGAGE CALLS Corporate, quel message souhaites-tu transmettre aux dirigeant.e.s et manageur.euse.s ?

Puisque le changement de paradigme économique, écologique et sociétale est irrémédiable, pourquoi ne pas s’en saisir au plus vite pour se donner la chance de réussir, d’être robuste à l’avenir qui vient, d’être attractif auprès des talents et ajusté aux exigences des jeunes générations.

 

Quel serait le premier pas pour se lancer dans cette transition ?

La réponse n’est pas universelle, cela va dépendre des freins des dirigeant.e.s. et de la situation de l’entreprise. Mais partout il y a des leviers de mise en mouvement : il faut trouver le bon levier et accepter de se faire accompagner pour réussir cette transition.

 

Chloé Grabli, fondatrice de Mensch Collective, est spécialiste de l’intelligence collective, et intervenante au sein du programme Transformation de l’ENGAGE University. Elle nous présente ici les raisons de l’explosion des démarches participatives au sein des entreprises.

 

Comment qualifierais-tu ton métier ?

Mon métier consiste à intervenir dans des situations complexes, nouvelles, dans lesquelles le décideur accepte de ne pas savoir et a besoin de l’autre. Et dans la crise dans laquelle nous sommes, synonyme d’incertitude, ces situations se multiplient. Je mets en place des dispositifs qui permettent à un collectif de répondre à une question pour laquelle le décideur n’a plus de réponse suffisamment claire. Chacun apporte sa subjectivité, mais aussi son expérience concrète pour apporter une réponse plus juste et plus complète. Cette méthode nécessite d’accepter de se faire transformer par la pensée de l’autre. Elle crée aussi un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort et une responsabilité vis-à-vis des décisions qui sont prises.

Ce n’est certainement pas une question de mode mais un outil fondamental pour décider en période d’incertitude et de complexité.

 

‘On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.’

 

Une soif de participation semble monter dans la société civile, ressens-tu la même tendance en entreprise ?

Il n’y a pas une seule réponse à cette question. Cela dépend beaucoup de l’entreprise dans laquelle on travaille, de ce qu’elle vise, et de ses propres motivations.
On dit souvent que l’on travaille pour trois motivations fondamentales : gagner sa vie, contribuer au monde et se développer personnellement. Chacun recherche et essaie de trouver un équilibre entre ces trois dimensions. Ce que je constate aujourd’hui, c’est la multiplication des profils de slasheurs, de personnes qui cumulent les métiers, car trouver cet équilibre dans un seul métier, une seule organisation, est extrêmement difficile.
De nombreuses études sociologiques ont montré que le mal-être au travail, la souffrance voire le burn-out émanaient de systèmes malsains que nous avons créés. On demande à des salariés d’engager leur subjectivité dans des entreprises qui, in fine, ont le profit comme seul ou principal objectif. Cela ne peut pas fonctionner.

Le succès de l’engagement et de la participation est donc étroitement corrélé à l’ambition, à la raison d’être de l’entreprise, pour reprendre une terminologie à la mode. La participation, pour qu’elle soit efficace et non déceptive demande aussi la pleine transparence et la sincérité des instances gouvernantes. La consultation n’est pas une démarche de séduction auprès des collaborateurs, mais sincère et utile qui aide le dirigeant à décider, car ce rôle lui incombe toujours et pleinement.

 

On parle beaucoup de l’engagement des collaborateurs. Que mets-tu derrière cette notion ?

L’engagement, c’est passer de « c’est ton problème » à « c’est notre problème ». Par exemple pendant longtemps, la stratégie d’une Business Unit restait du ressort de son dirigeant. Aujourd’hui, elle peut devenir un objet commun, co-construit avec tous les collaborateurs, qui sont plus conscients des enjeux concrets, plus au cœur de l’écosystème, que le dirigeant. Cela apporte de la pertinence, de la cohérence et à terme de l’engagement.

 

A quelle œuvre d’art te fait penser ton métier ?

Je pense à l’Atelier des Lumières. Car déjà c’est une expérience. Il y a de la résonance, des correspondances entre les arts visuels et la musique. Les hypnotiseurs diraient que nos sens sont saturés et que l’expérience nous subjugue. Je trouve que l’on expérimente aussi cette sensation dans certains ateliers d’intelligence collective, où l’on peut ressentir ce même éclat, cette sensation de résonance, de vibration, c’est du moins ce que je recherche.

A l’Atelier des Lumières, je trouve que le spectateur devient acteur, c’est cela aussi la promesse de l’engagement et de l’intelligence collective, chacun devient acteur de son destin et participe à une aventure plus grande que lui.

 

‘Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée
avec un autre différent de moi.’

 

Enfin, comment qualifierais-tu tes futurs désirables ?

Ils sont très liés à la connexion des différences, des diversités. Nous sommes de plus en plus connectés à des personnes qui nous ressemblent, ce qui nous appauvrit. Je suis particulièrement sensible à l’inclusion intergénérationnelle par exemple.

Je souhaiterais aussi que l’humanité se remette à penser, à accepter le débat. J’ai l’impression que l’on se perd dans la pensée unique ou dans des débats stériles ou caricaturaux, ce qui finalement revient au même.
Et bien-sûr, je rajouterais une grosse pincée de plaisir, un retour à la joie.

Je qualifierais donc mes futurs désirables comme une recherche de joie partagée avec un autre différent de moi.

Stéphane Hugon, sociologue de l’imaginaire, nous parle de l’évolution de notre rapport au travail. Il analyse les transformations sociétales et culturelles à l’œuvre, le deuil de certains idéaux et les nouvelles valeurs qui le réinventent.

 

Tout d’abord, c’est quoi un sociologue de l’imaginaire ?

Pendant très longtemps en Occident, on faisait une différence entre le réel et l’imaginaire. L’avantage de toutes les sciences humaines, c’est de considérer qu’il y a une réalité à partir du moment où il y a une interaction sociale. Un phénomène social c’est à la fois la co-construction d’une partie tangible et d’une partie que je projette dessus. La réalité se complète donc d’une part qui est totalement imaginaire. Si l’imaginaire nous permet d’accéder à la réalité, cela veut dire qu’on peut classer les expériences sociales en fonction de l’imaginaire des personnes. Et avoir une cartographie des imaginaires d’un public, ça nous permet de voir et d’anticiper certains modes de compréhension, certains modes de consommation, etc.

  

Quelles sont les grandes transformations sociétales et culturelles en cours aujourd’hui et qu’est-ce que la crise sanitaire a accéléré ?

La crise du covid n’est que le révélateur d’autres crises. Si on prend juste les dix dernières années, il y a au moins quatre crises qui ont transformé notre imaginaire occidental héroïque. Tout d’abord la crise de 2008 a été une crise de confiance, et pas seulement auprès des institutions financières, montrant une cassure entre le capital et le travail. En 2015 la crise a été d’un autre ordre, suite aux attentats, conduisant à une certaine vulnérabilité, à plus d’humilité. Ceux qui ne se considéraient pas comme cibles le deviennent. C’est la fin du principe de l’invincibilité qui a porté toute la période post Seconde Guerre mondiale.

La crise des gilets jaunes révèle une certaine saturation de la promesse de progrès de l’après-guerre, et témoigne d’une véritable désorientation. La partie la plus aisée de la population a repris les codes, notamment dans la consommation, de tout ce qui était culture populaire, les codes de la paysannerie, l’imaginaire de l’artisan, et les a reconstruits. Les classes populaires sont restées bloquées dans un modèle caduque, symbolisé par la grande distribution. La tension n’était plus tenable.

 

Comment cette évolution impacte-t-elle notre rapport au travail ?

Il y a deux significations au mot sens. Il y a la direction et la signification. Pendant très longtemps les générations ont préparé, construit leur l’avenir. Aujourd’hui, le sens devient l’ici et le maintenant. Ce qui est désormais privilégié, c’est l’expérience de travail : l’ambiance, la nature des interactions, les liens. La carotte du futur s’est évaporée. Ce sont deux temporalités totalement différentes.

 

Cette mutation de notre rapport au travail a-t-elle une dimension générationnelle ?

C’est plus compliqué. Chez les jeunes générations, certains vont toujours planifier sur le long terme, d’autres au contraire vont vivre dans l’instant. Pourtant des signaux faibles montrent une évolution vers cette notion de l’ici et du maintenant, d’une forme de présentisme. C’est comme l’empreinte de la génération post guerre qui a inventé le corps, la jouissance, le mythe du rebelle.

 

Aujourd’hui, que veut dire trouver du sens dans son travail ?

Le sens revêt plus que jamais différentes significations.  Il y a des signaux faibles qui nous montrent que certains jeunes sont particulièrement attentifs à la posture de l’entreprise par rapport à son écosystème, à ses responsabilités. Après une génération qui, par contrainte, a désinvesti la scène professionnelle comme lieu d’accomplissement de soi, et qui a appris à construire son existence en dehors de l’entreprise.
Depuis un an, on constate une accélération de cette prise de conscience. Ce n’est pas encore massif ou majoritaire, mais la tendance ne peut être niée. Et l’entreprise va devoir se positionner.

 

Quel est votre présent désirable ?

On observe un éclatement des imaginaires, de la manière de percevoir le monde, d’interagir avec lui. Mon présent désirable, ce serait de permettre à tous de se rendre disponible et de partager cette interculturalité de l’imaginaire.

Marianne Hurstel est Vice-Présidente de BETC Euro RSCG. Directrice du Planning stratégique et du Consulting, elle pilote de nombreuses études prospectives internationales. Au cœur de la crise du Covid-19, BETC et le groupe Les Echos-Le Parisien ont mené une enquête d’opinion internationale (France, Angleterre, États-Unis, Chine, Inde, Brésil) pour comprendre l’impact de la crise sur les sociétés et les mentalités. Marianne Hurstel nous présente et commente les résultats de cette étude.

D’abord, suite au choc sans précédent de la crise sanitaire, la première observation est une radicalisation de la volonté de changement des populations.

D’une part, les personnes sensibles aux enjeux planétaires qui étaient jusqu’alors plutôt optimistes et favorables à la stratégie des petits pas semblent prendre conscience de la nécessité d’une transformation profonde de la société et de la restriction de certaines libertés individuelles. Par exemple via un projet politique ambitieux, comme la mise en œuvre des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat.

Nombreux.se.s sont aussi celles et ceux pour qui une forme d’effondrement est inévitable afin de faire table rase et marquer un nouveau départ de nos sociétés. Cette radicalisation traduit notamment une profonde crise de confiance en notre système politique, en leur capacité à supporter les chocs à venir et à réaliser l’urgente transition écologique. La démocratie telle que nous la connaissons est de plus en plus remise en question.

D’autre part, la part de personnes sceptiques ou indifférentes aux enjeux environnementaux et sociétaux reste stable.

Cette polarisation des valeurs laisse présager une intensification des tensions au sein des sociétés qui sont pourtant amenées à faire des choix décisifs pour leur avenir.

D’ailleurs, si la majorité des gens veulent du changement, ils ne s’accordent pas pour autant sur les modalités de ce changement. Faut-il passer par plus de social, de solidarité, de protection de l’État voire par un repli sur soi, ou par plus d’ouverture, d’investissement et de croissance ? C’est un débat houleux qui, là encore, témoigne d’une polarisation des valeurs au sein des sociétés.

Dans ce nouveau contexte favorable au changement, les entreprises et les marques peuvent aussi engager leur transformation. D’autant plus qu’elles ont gagné en crédibilité grâce à leur réactivité et leurs initiatives de solidarité durant le confinement.

Toutefois, elles font aussi face à deux freins majeurs :

  1. Malgré l’évolution tangible des mentalités partout dans le monde, les règles économiques en vigueur n’ont pas changé.
  2. Avec la crise économique qui s’annonce, la demande des consommateurs se porte inéluctablement vers le pouvoir d’achat.

Entre le « produire plus et moins cher » et le « produire moins mais plus vertueusement », les marques devront arbitrer.

Pour l’instant, elles peuvent se rassurer de l’émergence d’un nouveau consensus post-covid autour des besoins essentiels, de la production locale, du « homemade », des services digitaux mais aussi des loisirs.

 

Ces nouvelles tendances peuvent permettre aux marques de relancer leurs activités. Elles ne seront cependant pas suffisantes pour convaincre la part croissante de « radicaux ».  Ces derniers attendent plus des marques qu’une production locale et des produits plus « durables ». Au-delà des mesures marketing souvent discutables, les consommateurs souhaitent qu’elles prennent la mesure des enjeux planétaires et qu’elles mettent en œuvre des stratégies ambitieuses pour aller vers des modèles plus vertueux, de résilience, de circularité, d’autosuffisance. Le changement de paradigme nécessite des transformations profondes et coûteuses. Les entreprises seront-elles prêtes à en payer le prix ?

 

Quel doit être le rôle de la publicité dans les mois à venir ?

Pour Marianne Hurstel, les publicitaires sont un medium privilégié entre les citoyens-consommateurs et les marques. De fait, il est de leur responsabilité de mettre en lumière l’émergence tangible d’un nouveau modèle de préférence qui ne prend plus uniquement en compte le produit/service mais aussi le comportement global de l’entreprise : le choix de ses partenaires, le traitement de ses collaborateurs, de ses fournisseurs et partenaires, la stratégie à long terme, la relation aux actionnaires, etc.

Les entreprises qui sauront intégrer pleinement ce nouveau modèle et concilier le plaisir individuel à court terme et la responsabilité collective à long terme sortiront de la crise par le haut.

 

 

 

 

Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego. Il a écrit son dernier livre L’entreprise altruiste (Albin Michel, 2019) avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili et accompagnateur de dirigeants.

Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses priorités actuelles, non ?

Quand nous parlons de l’entreprise altruiste, nous parlons du mot qui vient du latin alter, “l’autre. L’entreprise altruiste se met au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique, tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, celle-ci instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement : c’est le paradoxe que l’on explique dans le livre.

Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres, qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire ?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûte pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées ?

Mais ils sont appliqués ! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché à établir de modèle, mais seulement à comprendre comment  le patron d’une entreprise altruiste a réussi à bâtir ce type d’entreprise, si différente de l’entreprise classique, car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé le PDG ou le fondateur. Pour justement comprendre comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste, et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

En quelques mots, quels sont vos futurs désirables ?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergés à travers notre enquête. On espère maintenant que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

Un chasseur de tête me racontait son entretien avec le directeur marketing d’un groupe international de produits de grande consommation. Non, ses enfants ne mangeraient jamais les produits qu’il vend. Non, il ne démissionnerait pas, malgré ses doutes, malgré ses griefs, car ses frais sont importants et son salaire ronflant.

Il ne s’agit pas de juger ni de dénoncer, mais de comprendre comment casser ce schéma qui creuse la séparation entre l’Homme et sa fonction, entre le père et le salarié. Dans les entreprises évidemment, en politique certainement, dans notre vie personnelle.

Platon écrit que pour rendre les organisations éthiques, il ne faut pas inculquer des normes sociales, mais aider les personnes à découvrir par elles-mêmes la réalité du bien, du beau et du vrai.

Il ne s’agit pas d’établir des normes donc, mais de s’appuyer sur les personnes. Et c’est ici que l’éthique peut nous aider, même si le mot peut déstabiliser lorsqu’il se teinte de moralisme ou nous décourager lorsqu’il revient ab nauseam dans des discours sans effet.

L’éthique comme seule capable de reconstruire en profondeur ce qui a été détruit : le lien*, la cohérence.

Chacun d’entre nous est alternativement une citoyenne, un salarié, une mère, un consommateur, une électrice. Pourtant ces séquences de nos vies ne font plus que rarement système et déchirent notre être pour lui enlever son unité fondamentale. Il s’agit de replacer l’éthique comme fil et comme projet de vie pour redonner à la vie justement sa cohérence.

De quelle éthique parle-t-on ?

De l’éthique politique tout d’abord,LEP de l’éthique de nos politiques, incapables souvent de dépasser leurs intérêts et de changer les principes de gouvernance, seuls préalables réels à une réorientation des décisions vers le bien commun. Revoir cette tirade sublime de Jean Gabin dans le film de Jacques Audiard Le Président vaut plus que bien des discours.

Visionner la scène de l’assemblée nationale.

 

De l’éthique des entreprises et de leurs dirigeants ensuite, qui chantent parfois haut leurs valeurs personnelles alors que les structures qu’ils dirigent n’évoluent pas : quête de croissance, pression des actionnaires, emprisonnement dans un système qui ne veut pas lâcher. Les paramètres sont multiples qui bloquent encore et encore toute réforme réelle.

De l’éthique personnelle surtout, car derrière les dirigeantes, les décideurs, les salariées en position de changer les choses, il y a des femmes et des hommes en manque voire en quête de cohérence. La norme revient aujourd’hui à accepter des distorsions parfois abyssales entre nos propres valeurs et ce que notre fonction nous impose.

De l’éthique personnelle encore car chacun ressent bien les distorsions entre certains de ses comportements ou de ses choix de consommateur et ses convictions intimes. Par manque de temps, de moyens, de connaissance certainement.

C’est bien au niveau des personnes qu’il faut premièrement faire levier.

En utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui pour accompagner ceux qui le souhaitent ou faire pression sur les plus résistants. Car quelques soient ses responsabilités, chaque personne peut avoir un impact.

De nombreuses organisations y travaillent. Elles ont pour beaucoup dépassé l’affrontement stérile pour favoriser un accompagnement constructif ou une dénonciation efficiente.

Certaines, comme l’Art de Vivre, promeuvent la méditation de pleine conscience pour faciliter, dans les entreprises, la réconciliation des collaborateurs, avec eux-mêmes et avec leurs pairs. D’autres comme Ethique sur l’étiquette condamnent les agissements des grandes sociétés textiles et les incitent à changer leurs modes de fonctionnement. Foodwatch, né en Allemagne et présent en France depuis deux ans, dénonce les produits alimentaires dangereux pour la santé. E-boycott, fraîchement lancé, appelle à des campagnes de boycott sur le web et invite les entreprises à répondre aux questions des signataires.

Se réconcilier donc, individuellement, pour ensuite retisser collectivement une société du lien, reconstruire une économie plus sage et plus humaine. C’est de cette nécessité que nous parlerons et sur ces solutions que nous travaillerons lors des prochains Engage Days, Ethique : tenter le vrai, du 6 au 9 octobre, en compagnie de ceux qui construisent cette transition.

jem 

Pour suivre et aider les organisations citées :

Art of living                                       Je m’engage

Foodwatch                                        Je m’engage

Ethique sur l’étiquette                    Je m’engage

E-Boycott                                          Je m’engage

Transparency International          Je me renseigne

Conseil de lecture : Impliquons-nous, dialogue manifeste entre Edgar Morin, le philosophe artiste et Michelangelo Pistoleto, l’artiste philosophe ; discussion passionnante sur la nécessité de s’impliquer pour rebâtir une nouvelle société, dialogue sensible entre éthique et esthétique.

Conseil cinématograhique : Le Président, est un film français réalisé par Henri Verneuil, sorti en 1961, adapté du roman éponyme de Georges Simenon, et dialogué par Michel Audiard.

*Charles Eisenstein, éditorialiste américain, donne un exemple certes anecdotique mais parlant dans un livre publié en 2011, the sacred economy, très justement traduit par ‘l’économie du lien’ en allemand : Au Guatémala, un père conduisant son fils chez le docteur ne dira pas mon fils est malade mais ma famille est malade ; ce n’est pas un fleuve qu’il s’agira de dépolluer, mais l’environnement tout entier.

Le rôle des organisations dans la cité, petites ou grandes est contraint de changer. Trois forces les y conduisent. L’arme digitale, qui supprime toute forme de séparation virtuelle entre l’individu, le citoyen, le consommateur ou un salarié, conduit de fait à supprimer l‘illusion de certains qu’il était possible de vivre en séquence, hyper consommateur d’un côté, ultra social le samedi, hyper libéral le jour de ses impôts, etc., cultivant les contradictions de soi avec la dextérité du zappeur.

Le digital impose une sorte de ré-unification de soi par l’effet des réseaux sociaux. De fait les organisations sont prises dans le même monde, plus possible de tenir deux discours sans risque d’être rattrapé  par la patrouille digitale, plus possible d’agir en contradictions sans risquer l’effet d’image.

Deuxièmement les États ont perdu l’apanage de la souveraineté. Ils n’ont plus la monnaie, pas les taux, pas les dettes, peu les règles. Il leur reste l’ordre public, l’Armée, la police, le droit. La sphère du bien public est en permanence revisitée au nom de l’efficience, de l’impératif de la liberté individuelle devenu supérieur au bien commun, et des contraintes budgétaires. Certes, bien ou mal, cette souveraineté sur les âmes qui s’étiole se cherche de nouveaux maîtres. Les organisations les plus puissantes l’ont bien compris, au cœur de nos vies, fortes d’une puissance financière sans précédent tirée d’une capture de la valeur des réseaux connectés, elles se prennent à rêver de proposer de nouveaux modèles, hommes augmentés et humanoïdes « bienveillants », retour des rêves technicistes, nouvel avatar des croyances dans le progrès technique des grands esprits du 20ieme. De fait, que cela nous plaise ou non, l’espace public est ouvert à ceux qui veulent s’en emparer, bien au delà du politique, bien au delà du marchand, dans une sorte de meta-monde ou tout est désormais entremêlé.

Enfin, troisième force, les sources de croissance, de richesses, de création de demain sont toutes directement traversées par de grands enjeux sociétaux, enjeux des territoires et des cités, dont la réussite collective est souvent la clé d’un bénéfice individuel, dont le gain individuel n’est possible que par des performances collectives. Démographie, santé, transition énergétique et écologique, tout ces impératifs planétaires sont les gisements de nos croissances et activités futures, ils sont collectifs, mais n’ont d’avenir que si chaque pièce du collectif s’empare du sujet. Dans ce contexte, le monde qui vient, qui se construit déjà autour de nous n’est plus multipolaire, mais ultra polaire, au sens où il n’est plus de zone de force qui détermine plus qu’une autre ce que demain sera, quels seront les grands choix économiques et politiques vers lesquels orienter le génie humain. Tout est possible, du pire au meilleur, le pire plus facile que le meilleur parce que les forces du marché non régulées tiennent rarement compte des enjeux « non monétisables », car ce sont les normes et engagements collectifs régulés qui permettent leur monétisation (éducation, santé, écologie, tourisme). Les interdépendances des organisations sont telles que le jeu du progrès est ouvert aux mouvements de forces de chacun. L’effet papillon n’a jamais été aussi possible. Jamais il n’a été aussi possible de provoquer des évolutions par la base, par la mise en jeu de ses valeurs et de ses énergies pour soutenir des projets, des idées, des formes économiques différentes pour porter le changement et s’attaquer, avec ses convictions propres, au grand souci du monde : développer notre bien commun en donnant la main aux individus.

Dans cette optique, seules les organisations qui enverront leurs membres prendre part au cœur de la société qui bouge, se transforme et se bat pour avancer vers un monde nouveau pourront espérer voire une partie de leur idées progresser et faire école. Elles doivent réinventer leur mission, elles doivent proposer une ambition qui dépasse l’atteinte de performance financière pour parler à la cité, pour vivre dans la cité et pour cela elles doivent développer des capillarités actives, sincères et vertueuses avec la société réelle et non pas seulement sous un seul prisme marchand.

Chacun devient porteur malgré lui de ses valeurs, et ne peut espérer y trouver une résonnance que s’il assume d’aller les défendre dans le monde qui bruisse et n’attend pas que d’autres agissent ou parlent pour lui. C’est une révolution copernicienne qui peut donner le meilleur et le pire, le jeu est ouvert, ceux qui ne l’ont pas compris ne joueront plus jamais.