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Catherine Brennan et Héloïse Belmont travaillent pour le cabinet de recrutement Birdeo, fondé par Caroline Renoux. Elles proposent à travers cet interview, de mieux comprendre les enjeux de l’emploi dans le secteur de la transition environnementale et sociale.

Pouvez-vous vous présenter ?

CB :  Je suis directrice des opérations chez Birdeo depuis 4 ans. Je suis responsable de la qualité et de la rapidité d’exécution. Mes missions au quotidien consistent à assurer le bon déroulement des missions que nous transmettent nos clients, afin qu’elles soient effectuées dans l’intérêt des clients et des candidats. J’ai commencé ma carrière dans des secteurs et métiers complètement différents (tech et e-commerce). D’ailleurs, j’aurais pu participer au Programme Transformation d’ENGAGE

HB : Je suis responsable communication et marketing chez Birdeo depuis 3 ans. J’y gère tous les aspects de la communication : partenariats, événementiel, com interne, relations presse…

Que fait Birdeo ? 

CB : Birdeo intervient à différents niveaux. 

Nous avons un métier de chasse de tête auprès d’organisations classiques qui cherchent à recruter des profils experts sur les enjeux de transition. Nous accompagnons également des organisations avec un ADN “durabilité”, qui souhaitent recruter sur des postes plus classiques (directeur marketing, directeur des ventes, directeur général…). 

L’entité People4Impact by Birdeo place des experts indépendants pour des missions spécifiques, ponctuelles ou à court terme.

Enfin, nous intervenons sur des missions de conseil RH, notamment sur des politiques de rémunération, d’aide à la prise de poste ou de montée en compétences des collaborateurs. 

Quelle est pour vous la définition d’un “emploi à impact positif” ? 

CB : Ce sont des métiers qui permettent à l’entreprise de s’engager sur la voie de la durabilité et qui par essence, ont un impact positif sur les questions sociales et environnementales. Les professionnels du secteur sont également capables de diagnostiquer les impacts négatifs de l’entreprise et d’agir pour les réduire, ils font avancer l’entreprise vers une transformation durable de leur business. 

La crise du Covid 19 a révélé que de nombreux Français ne sont pas épanouis dans leur vie professionnelle, selon vous, quelles en sont les causes ?

CB : En effet, certains professionnels ne trouvent pas d’impact dans les actions qu’ils mènent au quotidien, ils sont en désaccord entre leurs propres valeurs et ce que porte concrètement au quotidien leur entreprise. Ils sont également en dissonance avec les produits et services vendus par leurs entreprises. 

Pourtant, les emplois à impact positif peinent à trouver des candidats, pourquoi ?

CB : Il y a une forme d’inadéquation entre le besoin et le nombre de personnes formées pour travailler sur ces sujets. Les emplois à impact traitent de thématiques très techniques, sur lesquelles il est impossible d’improviser. À titre d’exemple : quand vous faites du reporting extra financier, il faut savoir répondre à des codes extrêmement précis. 

Les feuilles de route données par les entreprises, pas seulement celles du CAC 40, sont aujourd’hui plus ambitieuses. Tout naturellement, de nouveaux besoins sont apparus à tous les niveaux : postes transverses (CSR Manager, Développement RSE), postes techniques, métiers à double casquettes…

Une autre raison est que les personnes formées et déjà en poste sont généralement très satisfaites de leur poste. Il y a donc un réel besoin d’agrandir le vivier de candidats, mais tout cela est enthousiasmant et va dans la bonne direction !  

Selon une étude menée par Dell et l’Institut pour le futur, 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore. Quels seront ces métiers ? Dans quels secteurs particuliers ?

CB : Chez Birdeo, nous menons une étude en interne tous les ans. Nous avons besoin d’anticiper les besoins des entreprises sur du moyen ou long terme. (Vous pouvez retrouver les publications ICI )

Si je devais citer 5 métiers et thématiques : 

  • Les métiers du secteur financier, notamment des postes de directeur financier/extra financier 
  • Les sujets autour de la data à destination du développement durable. Ici, les candidats devront être en capacité de collecter, analyser, restituer…
  • Les sujets de la biodiversité : maintenant que les enjeux de dépendances et d’impact sur le vivant commencent à se mesurer, de nouveaux métiers vont se développer autour de l’économie régénérative
  • Les métiers autour de l’énergie vont se décliner de nombreuses manières : la fin des voitures thermiques en 2035 par exemple
  • Les métiers autour de l’humain : Le travail à distance et la digitalisation, accélérés par la Covid, auront des conséquences. Les secteurs de la QVT, du bien être au travail, des sujets d’éco-anxiété vont exiger de nouvelles compétences. 

Quelles sont, selon, vous les compétences et connaissances nécessaires pour participer à la transformation sociale et environnementale des entreprises ?

CB : Il faut avant tout un socle de savoirs être, le reste s’apprend si l’on est motivé.

Travailler à la transformation des entreprises nécessite une énorme appétence pour ces sujets. Cela se traduit par une culture générale et la connaissance d’un vocabulaire particulier. Il faut vraiment faire un effort de curiosité, car ce sont des sujets loin d’être normés et posés. 

Il est également important d’avoir une certaine capacité à embarquer, de faire preuve de beaucoup de pédagogie, de ténacité, il faut aimer profondément l’humain. Pour nous, les bons candidats sont engagés mais pas militants. Ils doivent avoir envie de changer les choses bien sûr, mais la transition nécessite de la patience et de la conciliation…

HB : L’humilité me paraît également essentielle, car on travaille sur quelque chose qui est plus grand que soi. 

Quels seraient les trois grands conseils que vous donneriez à de nouveaux professionnels de la transition ?

CB : Bien sûr, chaque parcours est unique mais, je pense qu’il faut premièrement se poser les bonnes questions : “si j’avais une baguette magique, quel serait mon job idéal ?”. On peut aussi se rapprocher d’un professionnel qui évolue dans ce secteur pour se confronter à la réalité du terrain. 

Il faut également se donner du temps : le switch ne se fait pas du jour au lendemain. Comprendre les enjeux de durabilité nécessite beaucoup de rencontres, de lectures : pour cela, ne pas oublier de reconstruire son réseau et de capitaliser sur les compétences déjà acquises lors d’une première partie de carrière.

Enfin, il me paraît primordial de s’assurer que son niveau d’anglais est bon, la transition est un sujet qui va au-delà des frontières physiques.

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

CB : Je rêve d’un monde sans voitures, plus juste socialement. Je pense que l’on pourra y arriver seulement si on embarque tout le monde, il y a donc un vrai sujet de redistribution. Dans mon futur désirable, mes enfants et petits enfants peuvent vivre sur une planète qui offrent les mêmes opportunités qu’à la génération précédente. 

HB : Les entreprises ont leur rôle à jouer, les sujets de transformation doivent donc être pris au plus haut niveau de décision, dans tous les secteurs. Je crois en la capacité de l’humain à mener le changement ! Je pense qu’il ne faut pas oublier la biodiversité, de plus en plus d’espèces disparaissent, c’est un vrai sujet pour moi. Enfin, bien que le digital nous aide dans la transition, il faut revoir l’utilisation que nous en faisons.

Tom Lellouche est artiste plasticien. Né à Paris, il part après le bac étudier l’art en Angleterre, notamment à Central Saint Martins et au Royal College of Arts et y reste pendant près de 7 ans. Il est actuellement en résidence artistique au Consulat dans le 11ème arrondissement de Paris

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène le vivant ? Quel message souhaitez-vous transmettre ? 

Je travaille énormément avec les éléments organiques : de la plante au champignon en passant par la bactérie. Ces éléments m’intéressent notamment car ils évoquent l’idée de mouvement, ils ne montrent jamais deux fois la même chose. La nature est un symbole qui parle à tout le monde, nous avons tous fait l’expérience de la nature au moins une fois dans nos vies.

Votre travail convoque les cinq sens et propose des expériences en immersion totale, pourquoi ?

Quand on souhaite envelopper le visiteur dans un ailleurs, le travail des sens est presque obligatoire. Je suis très intéressé par le fait de sculpter l’espace dans lequel je présente mes installations. Si je mettais mes œuvres dans une salle blanche, cela n’aurait pas la même résonance. L’immersion met le visiteur dans de bonnes dispositions pour recevoir le message, elle favorise l’expérience et augmente l’impact sur la sensibilité du visiteur. 

À titre d’exemple, je fais beaucoup d’installations sur la dystopie, ce n’est pas toujours joyeux, mais les gens sortent en général marqués par l’atmosphère. Ils restent parfois un long moment dans l’espace, juste pour s’en imprégner. 

Crédits photo :

ECHO 2 – Tom Lellouche.JPG – Crédit photo : Victor Malecot

Unplug – Tom Lellouche.JPG – Crédit photo : Luca Lellouche

 

Vous dites souvent de votre pratique qu’elle “explore l’idée de résurgence de la nature en milieux hostiles”, qu’entendez-vous par là ? 

À titre d’exemple, mon atelier est situé dans un univers très industriel, composé d’éléments plutôt hostiles à la nature. Je suis animé par le fait de faire cohabiter les éléments industriels aux éléments organiques. Quand je fais des structures en acier, je ne traite pas l’acier, je laisse le métal s’oxyder, ainsi, le matériau évolue au même titre que le végétal. 

Dans des installations immersives, les visiteurs peuvent presque dialoguer avec le végétal en amenant une forme d’énergie. Les sculptures sont des outils, elles ont une fonction que les gens peuvent utiliser ou non. 

En quoi le fait de proposer des réalisations vivantes vous différencie-t-il d’artistes que l’on pourrait qualifier de plus classiques ?

La différence majeure avec un peintre ou un sculpteur traditionnel, c’est que l’œuvre n’est quasiment jamais finie, c’est presque le visiteur qui la termine en interagissant avec la structure. 

Ces dernières semaines, des militants écologistes ont jeté à deux reprises de la soupe et de la purée sur des œuvres de Van Gogh et Monet. Comment recevez-vous ces gestes ? Sont-ils capables de mobiliser ?

Honnêtement, je suis choqué. D’autant plus que Monet et Van Gogh sont des peintres qui parlent de nature et qui mettent en scène la nature. En revanche, je réalise que ce qu’il se passe autour des énergies fossiles, du réchauffement climatique est aussi choquant : il s’agit d’une violence que l’on ne voit pas et qui est beaucoup moins concrète. 

Pour résumer, bien que les revendications soient justes, j’aurai davantage intellectualisé et explicité le choix du tableau. 

 

Les artistes s’expriment avec des symboles, des couleurs, des formes, ils ne véhiculent pas des messages tout faits, gratuits. Ils laissent donc à chacun une certaine liberté d’interprétation…

 

Plus largement, le milieu artistique peut-il participer efficacement à la sensibilisation autour des enjeux de biodiversité et climatiques ? 

Oui complètement, je pense d’ailleurs que l’art a toujours été un véhicule d’idée.

Les artistes s’expriment avec des symboles, des couleurs, des formes, ils ne véhiculent pas des messages tout faits, gratuits. Ils laissent donc à chacun une certaine liberté d’interprétation… Je suis convaincu que c’est la seule manière pour opérer de vrais changements sociétaux, de réelles remises en question. 

C’est aussi pour cela que je fais des œuvres interactives ou les gens peuvent être dans l’action : quand on est dans l’action, on retient beaucoup mieux. 

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Je suis très inspiré par le mouvement “solar punk”, donc mon futur idéal s’approche de ce mouvement. 

Finalement, aujourd’hui, avoir de l’espoir c’est quelque chose de punk, et même si je travaille beaucoup avec la dystopie, je suis tout de même optimiste : j’espère que le futur sera végétal et “solar punk” ! 

 

 

Pierre Dubreuil est directeur général de l’OFB.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Pierre Dubreuil, directeur général de l’Office français de la biodiversité. 

Avant cela, j’ai dirigé plusieurs autres établissements publics dans les secteurs de la culture et de la nature. 

Les établissements que j’ai dirigés étaient assez complexes car souvent en mutation, voire en création, comme c’a été le cas pour l’OFB. J’ai également été directeur délégué du Muséum national d’histoire naturelle. 

Le gouvernement m’a souvent confié ce type de missions complexes : réorganisation, fusion, création… C’est ainsi que j’ai été nommé pour effectuer la fusion de l’Agence Française pour la biodiversité et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. Cela a été un vrai défi de rassembler ces deux entités et de faire travailler ensemble des agents qui pouvaient avoir des cultures de travail assez différentes. 

Quel est le rôle de l’OFB ?

L’OFB est un établissement vaste et complexe. Si je devais qualifier son rôle et ses missions en deux mots, cela serait “comprendre” et “agir”. 

On ne peut pas traiter de biodiversité sans comprendre le sujet, l’OFB est donc avant tout un établissement qui partage de la connaissance. Nous sommes responsables de la coordination de l’ensemble des données qui touchent à la biodiversité : eau, milieux sauvages, terrestres et milieux marins. Notre rôle : documenter cette connaissance, la faire progresser et la transmettre. 

Agir est l’autre volet de l’OFB. Nous sommes chargés de contrôler la mise en œuvre du code de l’environnement, grâce à la police de l’environnement (1700 agents sur l’ensemble du territoire). Nous intervenons également sur la gestion des espaces naturels et des aires protégées. À titre d’exemple, les parcs naturels marins et les réserves nationales sont gérées par l’OFB. 

Aujourd’hui, comment évolue, selon vous, l’écosystème des acteurs mobilisés autour des enjeux de biodiversité ?

Il est important de préciser que l’écosystème est complexe et cloisonné, et que la diversité d’acteurs est grande : agriculteurs, pêcheurs, chasseurs, entreprises… La difficulté est de faire coexister des points de vue qui sont souvent différents voire opposés. L’OFB, les amène à concevoir qu’il existe un intérêt général sur la biodiversité, qui dépasse leurs intérêts particuliers.

Nous travaillons de plus en plus avec la sphère économique et financière qui est très demandeuse. Tous les secteurs d’activité dépendent du vivant et d’après l’étude “Un printemps silencieux pour le système financier”, 42% des actifs financiers sont menacés.

On sent que la prise de conscience autour des enjeux de biodiversité est encore en retard par rapport à l’enjeu climatique ? Comment l’expliquez-vous et comment y remédier ?

Il existe un problème d’indicateurs : les objectifs à atteindre pour agir face au dérèglement climatique sont plus facilement mesurables que les indicateurs visant à mesurer l’évolution des interactions milieux – espèces – habitats ou des interactions entre les milieux eux-mêmes. 

L’OFB travaille actuellement sur des indicateurs précis ainsi que sur un baromètre de la biodiversité. L’objectif : partager des éléments tangibles, mesurables et objectifs pour évaluer l’état de la biodiversité et des pressions qui pèsent sur celle-ci. 

Attention toutefois, il ne faut pas opposer climat et biodiversité. L’effondrement de la biodiversité et le dérèglement climatique interagissent rétroactivement. 

Quels sont, selon vous, les leviers pour accélérer la transformation du monde économique ?

Cela passera forcément par la compréhension des enjeux. Les entreprises doivent comprendre que leur intérêt à long terme est de protéger la biodiversité. 

Avec les dispositifs “Territoires engagés pour la nature” ou “Entreprises engagées pour la nature”, nous accompagnons les entreprises à être meilleures sur ces sujets. Tous ces dispositifs sont des services publics, donc gratuits. 

L’autre levier est celui de la contrainte et de la sanction… si les entreprises ne respectent pas le vivant, nous devons appliquer notre rôle de police. La médiatisation de ces sanctions est assez dissuasive, pour des raisons majeures de réputation interne et externe. 

L’OFB a décidé d’accompagner le MOOC Biodiversité d’ENGAGE. Pourquoi avez-vous décidé d’être partenaire et qu’en attendez-vous ? 

ENGAGE répond à notre mission : sensibiliser les citoyens, les salariés et les dirigeants d’entreprise aux enjeux de biodiversité. Plus le message sera diffusé, plus les clés pour agir seront mises entre les mains de ces acteurs et mieux la biodiversité s’en portera. 

Et enfin… à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Ma conviction : on ne protège bien que lorsqu’on connaît bien. Ainsi, dans mon futur désirable, l’érosion de la biodiversité est comprise et traitée au même niveau que la crise climatique. Chacun d’entre nous comprend le fonctionnement de la nature et les frontières entre urbains et ruraux disparaissent. 

Enfin, le jour où l’humain ne sera plus consommateur de la nature, nous aurons gagné !

Julia Cattin dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. En tant que dirigeante, elle participe à l’aventure du Grand Défi des entreprises pour la planète.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Julia Cattin et je dirige deux sociétés dans le secteur de la manutention : FIMM et Manuvit. Nous fabriquons des diables, chariots, gerbeurs, et autres solutions de manutention. Nous possédons deux usines, une en Bourgogne et une en Normandie.

Vous avez rejoint l’aventure du Grand Défi, pouvez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

Le Grand Défi, ce sont les représentants d’une centaine d’entreprises, tirées au sort, de différentes géographies, tailles et secteurs d’activité qui se réunissent une fois par mois pendant six mois pour formaliser des mesures visant à accélérer la transition écologique de l’économie et des entreprises.
Durant chaque session, nous nous nourrissons des interventions de scientifiques, chefs d’entreprises ou grands témoins, qui nous sensibilisent aux enjeux environnementaux et à leur impact sur l’économie. Nous travaillons également lors de sessions d’intelligence collective, notamment sur les propositions que nous présenterons au mois de décembre à Paris.

Pourquoi était-il important pour vous de rejoindre cette initiative ?

Lorsque j’ai reçu le courrier, j’étais heureuse et étonnée d’avoir la chance de participer à cette initiative. Il y a un an environ, j’ai compris que l’industrie allait complètement se transformer, Le Grand Défi est donc arrivé au bon moment.
Il est indispensable que les entreprises comprennent la nécessité d’agir et soient capables de mesurer l’ampleur de la réponse attendue.

Le Grand Défi est soutenu par une dynamique participative. En quoi est-ce important pour vous ?

Nous pourrions attendre que la loi nous impose les choses, mais cela serait trop long. Cette dimension participative nous permet de nous emparer très vite du sujet. Elle permet également de donner du poids aux mesures que nous recommandons : elles auront d’autant plus d’impact si nous sommes un maximum à nous engager à les appliquer.

Les 16 et 17 septembre avait lieu la troisième session du Grand Défi, vous êtes donc arrivés à la moitié de la phase délibérative. Quels enseignements tirez-vous de ces premières sessions ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la notion de renoncement. Nous avons tendance à faire tout ce qui est à notre portée pour arriver à atteindre ce que nous souhaitons. Pourtant, à l’avenir, nous allons délibérément devoir nous dire “je pourrais faire cela, mais pour la planète, je vais y renoncer”. Si nous n’appliquons pas cette règle, les choses vont se faire plus tard, mais très brutalement.

À titre personnel, quelles seraient les grandes mesures à adopter d’urgence pour faire contribuer votre entreprise à la résolution des grands enjeux environnementaux et sociaux ?

Nous réfléchissons actuellement à l’emballage de nos produits. Ils sont emballés dans du plastique en raison de leur volume et des chocs qu’ils pourraient recevoir lors du transport. Nous avons longtemps cherché une alternative, la solution du carton a été envisagée avant d’être abandonnée car peu adaptée. Aujourd’hui, nous observons la situation autrement et nous nous interrogeons sur la réelle utilité d’emballer. Au vu de l’utilisation que nos clients font de nos produits, ces derniers sont automatiquement rayés dès le premier jour. Ainsi, est-il vraiment nécessaire de les protéger d’éventuelles rayures liées au transport ? Cette option pourrait être retenue, mais elle nécessite une certaine sensibilisation auprès de nos distributeurs et clients finaux.

Et aujourd’hui, dans quel état d’esprit êtes-vous face à la situation environnementale ?

Faire face aux enjeux environnementaux n’est pas simple pour un dirigeant. Je suis parfois amenée à me demander s’il existe une réelle possibilité de transformer le business.
Vu l’urgence de la situation, j’estime que nous devrions consacrer 90% du temps à changer les choses. Mais la réalité est toute autre : je suis tellement prise par mon activité et les autres enjeux qui en découlent, que seul 10% de mon temps est dédié à chercher des pistes d’action. Parfois, cela donne envie de tout arrêter et d’allouer mon temps entier pour la cause. Heureusement, des gens autour de moi me rappellent qu’il faut que je m’accroche, que je serai plus efficace à ma place, à sensibiliser d’autres personnes dans mon milieu et à tenter de changer mon modèle.

Pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Je suis convaincue qu’une partie de la solution réside dans le très local. Je suis moi même située sur un territoire assez isolé des grands axes et je trouve que chacun vit de son côté. C’est assez regrettable que nous ne soyons pas capables de créer davantage de liens.
Là où pendant longtemps nous avons prôné la mondialisation et la spécialisation, je pense qu’il est désormais indispensable de savoir coopérer et de conjuguer différents savoir-faire. Il est incroyable de constater à quel point la difficulté fait tomber la notion de risque et engendre de la créativité. Par exemple, avec la multiplication par dix des prix du gaz, nous avons commencé à mettre en place des collectifs locaux. Nous nous sommes réunis avec les autres acteurs économiques de la zone industrielle pour envisager la création d’un parc solaire.

Le MOOC « Relever le défi du vivant » sortira le 7 novembre prochain. Les inscriptions sont ouvertes. Rencontre avec Philippe Grandcolas et Véronique Dham, deux de ses intervenants. 

Philippe Grandcolas est directeur  adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement, l’un des 10 instituts du CNRS qui regroupe près de 70 laboratoires dans le domaine de l’écologie et de l’environnement. 

Véronique Dham est la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité.

 

Pouvez-vous vous présenter ?

PG : Je suis directeur adjoint scientifique de l’Institut Écologie Environnement. Mon domaine de prédilection est l’évolution des insectes, ce qui m’a amené à observer l’environnement dans un certain nombre de pays du sud et à avoir une idée des politiques publiques menées dans ces pays.

J’ai également fondé et développé pendant 10 ans un laboratoire associé au MNHN. Il regroupait 200 scientifiques et travaillait sur des aspects très variés de la biodiversité.

VD : Je suis la fondatrice de Biodiv’corp, société de conseil spécialisée en biodiversité. J’ai créé en 2005 le métier de conseil en biodiversité en France. Aujourd’hui, je suis spécialisée sur le sujet de la biodiversité, quand d’autres acteurs du conseil interviennent sur le carbone, l’économie circulaire, etc…

 

Comment définiriez-vous la biodiversité ?

PG : C’est la diversité du vivant qui évolue et interagit à toutes les échelles, des molécules dans les organismes aux écosystèmes à l’échelle des continents et des océans.

VD : D’une manière très simple : le monde du vivant, dans toute sa diversité, du plus petit au plus gros. Le plus important reste d’aller au-delà de cette notion de faune et de flore, et d’analyser l’ensemble des interactions qui existent entre ces différentes espèces et entre les écosystèmes qui les hébergent.

 

On a peur de poser cette question, évidemment, mais elle est centrale, où en est la biodiversité aujourd’hui ?

PG : La biodiversité aujourd’hui est sur une très mauvaise trajectoire.

Depuis 300 à 400 ans, la population humaine se répand et intensifie ses modes de production industriels sur presque l’ensemble de la surface du globe. Les populations ont une capacité de conversion des milieux, de pollution, d’extraction et de contribution au changement climatique inégalée. Aujourd’hui, les circuits longs sont la règle, les transports aériens ainsi que la production agricole et industrielle ne cessent d’augmenter et ce sans rapport avec les besoins de l’espèce humaine. Finalement, le monde d’il y a quelques décennies n’existe plus.

La conséquence : la plupart des populations d’organismes sont en déclin. ⅓ à ⅔ de leurs effectifs ont déjà disparu ou sont en voie de disparition et une extinction de ces populations pourrait avoir lieu à la moitié du siècle, dans 20 à 30 ans. Ainsi, alors que la biodiversité nous assure des services quotidiens tels que l’eau, l’air, la nourriture, le climat, la protection contre les maladies, nous faisons face à une perte de services écosystémiques : certains milieux se désertifient, la production agricole plafonne, le nombre de maladies zoonotiques augmente.

Pour résumer, nous sommes dans une situation qui se détériore, du fait de l’influence conjointe du climat et des rétroactions négatives de la perte de la biodiversité sur le changement climatique. Ce n’est pas un tableau positif, mais je pense que nous devons être honnêtes pour nous permettre de changer les choses.

Le constat est édifiant, on parle de 6ème extinction des espèces. Le phénomène est-il en train de s’accélérer ?

PG : Oui tout à fait, et nous voyons seulement la partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui, deux millions d’espèces sont connues par la science et nous savons que cela ne représente qu’à peine le quart de l’ensemble des espèces. Toutes les projections statistiques confirment que les espèces inconnues sont en train de disparaître au même rythme que celles que nous connaissons.

Les causes varient évidemment en fonction des endroits : si l’on est en plein cœur d’une forêt tropicale, la problématique sera la réduction de la surface de cette forêt. Dans une zone agricole en Europe, les disparitions sont liées à l’épandage de pesticides. Si l’on est dans une zone subtropicale, ce seront les aléas climatiques ou l’altération des sols qui auront les plus gros effets. Dans tous les cas, le bilan global reste très négatif.

Pourtant, les écosystèmes peuvent se régénérer, n’est-ce pas ? Il n’est donc jamais trop tard pour agir ?

PG : Il n’est jamais trop tard certes, mais il faudra arriver à changer nos états d’esprit. Bien sûr, si nous regardons la situation d’une manière comptable, nous connaissons les mesures à prendre pour stopper le déclin de la biodiversité, voire lui permettre de se régénérer en quelques décennies.

Mais nous sommes tributaires de modes de production agricole et de modes d’élevage qui viennent nourrir certaines de nos habitudes telles que celle de manger de la viande à presque tous les repas. Nous avons également un défaut de perception et de compréhension de ce qu’est la biodiversité. Ces deux réalités combinées nous placent dans une situation où nous connaissons les remèdes, mais n’arrivons pas à les appliquer.

Appliquer une législation ne suffira pas, nous avons également besoin de changements culturels et structurels.

L’entreprise s’est emparée tard de ce sujet, encore plus tardivement que de la question climatique. Pourquoi ?

VD : Beaucoup de raisons peuvent l’expliquer… Premièrement, le climat a pris toute la place dans les débats médiatiques au cours des 15 dernières années, la biodiversité est très longtemps restée reléguée au second plan. Dès lors que le sujet était peu traité dans les médias, il était peu traité dans les entreprises.

Ensuite, quand le sujet du climat proposait des outils concrets aux entreprises, pour calculer leur empreinte carbone par exemple, il n’en existait aucun permettant de mesurer l’empreinte biodiversité. L’entreprise étant un milieu très pragmatique, il est indispensable de pouvoir quantifier, mesurer.

Enfin, le climat a eu une gouvernance mondiale plus organisée. Le GIEC a été mis en place près de 10 ans avant l’IPBES, qui est l’équivalent du GIEC pour la biodiversité. Cela donne une idée du retard qui a été pris sur la prise en compte des sujets de biodiversité.

Où en sont le monde économique et les entreprises aujourd’hui ?

VD : On assiste à un moment de bascule depuis environ deux/trois ans. Je pense que la prise de conscience des entreprises a eu lieu en 2019, lorsque l’IPBES a tenu sa plénière à Paris. C’est à ce moment que les médias ont commencé à relayer le sujet et qu’il est arrivé jusqu’au monde de l’entreprise

À l’époque, les constats faits par la plateforme internationale sont alarmants : les grandes causes de l’érosion de la biodiversité sont dues aux activités humaines, et donc aux activités économiques. Au rythme où vont les choses, la dégradation des écosystèmes constitue une réelle menace sur l’activité des entreprises. Se forment alors un certain nombre de coalitions, à l’initiative de grands groupes. Parmi elles : Act for Nature ou Business for Nature.

Dans le même temps, des réglementations émergent au niveau national et international.

Dernièrement, les médias ont davantage mis en avant les liens existants entre biodiversité et changement climatique. Les entreprises comprennent alors de plus en plus que les deux sujets sont liés et qu’il est contre-productif de les traiter séparément.

Enfin, le secteur de la finance s’empare du sujet, considérant que la chute de la biodiversité représente un véritable risque pour leurs investissements. Les entreprises sont alors encouragées à mener des évaluations pour mesurer leur empreinte biodiversité et à mettre en œuvre des actions concrètes pour réduire leur impact.

Vous avez tous les deux accepté d’intervenir dans notre MOOC “Relever le défi du vivant” et nous vous en remercions. Pourquoi ?

PG : Un effort de transmission des connaissances est à faire pour que les décisions adéquates soient prises. Si nous sommes des millions à nous comporter de manière cohérente avec l’environnement, nous aiderons la situation à aller mieux.

Attention toutefois, ces efforts doivent être globaux, équitables et consentis par l’ensemble de la société. Il n’est pas question de faire porter l’effort uniquement aux citoyens ou aux gouvernants.

Ce qui m’a plu dans l’initiative du MOOC réalisé par ENGAGE, c’est la dynamique et le discours percutant qui ouvrent la voie à de réels résultats. J’ai également apprécié la volonté affichée de transmettre un message scientifique. Car derrière toutes ces problématiques, se posent des questions scientifiques, autant sociologiques et politiques que biologiques et climatologiques.

VD : “Biodiversité” est un terme technique et il peut parfois être délicat de savoir ce qu’il signifie. Il est d’autant plus difficile d’établir des liens avec sa propre activité. Il y a toujours besoin d’expliquer, de sensibiliser et de former avant de commencer à mettre en place n’importe quel plan d’action.

Tous les outils à destination des salariés sont doublement bénéfiques : ils permettent d’agir dans le cadre de l’entreprise mais aussi en tant que citoyen.

L’épisode dans lequel vous intervenez dans le MOOC s’intitule “La biodiversité, c’est nous”. Quel est votre message ?

PG : Le message, c’est d’arrêter de nous positionner au-dessus du reste du vivant, avec cette vision dualiste et naïve selon laquelle il y aurait la nature d’un côté et les humains de l’autre. Cette vision, héritée de cultures occidentales classiques depuis 2 ou 3 siècles, est intenable.

Nous ne sommes rien d’autres qu’une espèce de primates ayant eu un succès évolutif foudroyant. Sur le plan de l’évolution, nous ne sommes pas déconnectés du reste du vivant. Nous sommes partie du vivant, nous dépendons du vivant et historiquement nous sommes issus du vivant.

L’un des objectifs du MOOC est de mettre en lumière les enjeux de biodiversité et leurs interrelations avec le monde de l’entreprise et de l’économie. Quelles sont les étapes fondamentales pour accélérer la transformation des entreprises sur ce sujet ?

VD : Les entreprises doivent réaliser un travail d’introspection et de diagnostic pour mettre le doigt sur leurs interactions et leurs dépendances en matière de biodiversité. Alors que nous savons que l’ensemble des secteurs économiques ont un impact, certaines entreprises ne se mobilisent pas car elles pensent à tort que leur secteur d’activité n’est pas concerné

Enfin, pouvez-vous nous dire à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

PG : Le futur désirable est un futur dans lequel les humains se réconcilient avec le reste du vivant, dans lequel ils le perçoivent et le considèrent. C’est aussi un futur dans lequel s’organise un partage équitable entre les humains. Dans mon monde désirable nous arrêtons de mettre en place des actions manichéennes telles que la suppression ou la multiplication d’espèces et nous conservons une dynamique qui a des effets positifs et durables sur les écosystèmes et sur nous.

VD : Je suis très optimiste de nature. Alors qu’il sera difficile d’inverser la courbe du changement climatique, nous pouvons y parvenir pour la biodiversité. Nous pouvons stopper l’érosion et être revenus à une situation relativement satisfaisante d’ici 2050.

Même si certaines espèces ont disparu et ne reviendront pas, peut-être que certaines se seront développées et que d’autres seront apparues.

J’imagine aussi un futur où l’environnement est beaucoup plus agréable, ou la nature est davantage intégrée à nos villes. J’imagine aussi des campagnes semblables à celles d’il y a 50 ans : des paysages avec des arbres, avec des mares et avec tout le cortège d’espèces que nous avions l’habitude de rencontrer dans ces écosystèmes.

Franck Galland est chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet d’ingénierie-conseil (ES²), spécialisé en résilience urbaine.

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique et directeur du cabinet de conseil (ES)², spécialisé en résilience urbaine. Nous accompagnons les opérateurs de réseaux d’eau, d’assainissement, d’électricité ou de transports urbains à mieux gérer leurs situations de ruptures de continuité d’activité (dues à des évènements tels que les catastrophes naturelles, les incidents techniques ou les actes de malveillance). J’ai également été Directeur de la sûreté de SUEZ pendant 10 ans.

Récemment, j’ai publié « Guerre et eau : L’Eau, enjeu stratégique des conflits modernes », chez Robert Laffont.

Quels sont aujourd’hui les problèmes hydrologiques majeurs ?

Nous sommes confrontés à des modifications climatiques profondes qui nous font basculer dans un climat semi-aride : saisons sèches de plus en plus longues, saisons pluvieuses par intermittence, multiplication des épisodes de pluies très intenses, pouvant atteindre l’équivalent d’une année de précipitations sur 3 jours. L’été 2022 a été révélateur de ce qui nous attend dans l’avenir.

Par exemple, au mois de juillet 2022, il n’a plu que 9,7 mm en moyenne, ce qui a engendré un déficit pluviométrique de 88%. C’est ainsi la pire sécheresse en France depuis 1959. En parallèle, nous allons aussi connaître davantage d’évènements climatiques intenses, en témoignent les habitants de Corse, victimes de tempêtes ravageuses et mortelles cet été.

Les modèles climatiques annoncent d’ici 20 ans une baisse du débit des fleuves de 10 à 20% ainsi qu’une baisse du niveau des nappes de 20 à 30%.

À l’international, il existe une diagonale de la soif allant d’Afrique du Nord à l’Asie avec par exemple, l’Inde qui est confrontée à l’épuisement de ses eaux souterraines après les avoir utilisées de façon intensive pendant des années. La conséquence : 21 villes indiennes vont manquer d’eau à horizon 2030.

« Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seul 1% de l’eau du robinet est bue »

 

Les images peu rassurantes se sont enchaînées tout l’été : Gorges du Verdon presque à sec, niveau de la Loire extrêmement bas, pour autant, ce n’est pas la première fois que notre civilisation connaît de telles sécheresses. Quelles sont les différences majeures avec les sécheresses précédentes ?

Les grandes différences sont essentiellement liées à l’accélération des conséquences du changement climatique et à l’usage que nous faisons de l’eau.

Dans notre domaine de l’hydraulique, le changement climatique a pour marqueur le manque d’eau. Oui, nous avions de grosses sécheresses auparavant (1976, 2003), mais nous étions sur des schémas classiques. Même chose pour les inondations aves des cinétiques de crues lentes, grâce aux sols qui respiraient. Nous n’étions pas confrontés à une telle artificialisation des surfaces, ni aux phénomènes accrus de stress hydrique dus à ce changement climatique.

S’il pleut en moyenne 960 millimètres d’eau par an, seulement 36% viennent augmenter le débit des fleuves et recharger les nappes. C’est ce qu’on appelle la « pluviométrie utile ». Moins nous aurons d’eau, moins nous bénéficierons de cette pluviométrie utile.

L’autre différence majeure, c’est l’eau de confort. Quand au siècle précédent nous avions un usage de l’eau principalement domestique, aujourd’hui, seulement 1% de l’eau du robinet est bue.

En quoi les activités humaines sont-elles tout ou partie responsables des sécheresses que nous vivons et allons vivre dans les prochaines années ?

En France, l’agriculture consomme beaucoup d’eau (44% des eaux consommées), lorsque l’usage domestique ne représente que 26% de la consommation totale.

Nous faisons également face à une surconsommation de l’eau pour des besoins très divers : nettoyage des voitures, remplissage des piscines ou encore réfrigération de centres de serveurs informatiques…

Concrètement, un centre serveur informatique moyen consomme 1250m3/an pour refroidir ses salles serveurs sur les 1700 m3/an qui lui sont livrés par le réseau d’eau municipal. C’est beaucoup trop.

Quelles sont pour vous les principales mesures à prendre pour gérer ces situations amenées à s’intensifier dans les prochaines années ?

Bien évidemment, il faut réformer nos usages, il n’est absolument pas normal d’utiliser de l’eau potable pour arroser des golfs ou des espaces verts. Pour cela, nous devons ouvrir le champ des possibles en matière d’offres alternatives. Parmi les plus efficaces, la réutilisation des eaux usées et le dessalement d’eau de mer. Aujourd’hui en France, nous réutilisons seulement 0,2% des eaux usées en circuit fermé, quand l’Israël parvient à en valoriser 87%.

Nous allons également devoir réformer nos pratiques agricoles grâce à l’irrigation intelligente ou au stockage d’eau l’hiver (pratique controversée s’il en est). Sur ce même sujet, se pose également le problème de certains élevages qui sont très consommateurs en eau. Plus généralement, il est urgent que les industries gourmandes en eau (industrie chimique, industrie papetière, data centers) mettent en place une vraie politique de réduction de consommation d’eau, tout en ayant une logique de transparence sur leur utilisation.

Il faut également investir à hauteur de 2 milliards d’euros par an sur l’efficience des réseaux urbains et ruraux. Alors que le Grenelle II prévoyait un taux de fuite à 15%, ce dernier ne descend pas en dessous de 20%. 900 000 kilomètres de réseau d’eau à entretenir en France coûte très cher mais est un passage obligé.

Il ne faut pas non plus négliger les actes citoyens : contrôler l’efficience de son électroménager, prendre une douche plutôt qu’un bain…

L’usage de méga-bassines et de forages est souvent défendu même si certains alertent sur des impacts négatifs sur la biodiversité, qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, il nous faut passer au soutien d’étiage pour le refroidissement des centrales thermiques et nucléaires, comme pour d’autres usages, et notamment l’agriculture. Cela passera par des aménagements obligés destinés à stocker les pluies d’hiver*.
Il faut aussi être intelligents sur notre façon de rendre possible l’avenir des territoires. S’il faut continuer à investir massivement dans la fibre et la 5G, il faut aussi rendre prioritaire la digitalisation des réseaux d’eau et la réparation de leurs fuites.

* ajouter au débit naturel trop faible de la rivière un débit supplémentaire obtenu en déstockant l’eau de la retenue du barrage

Aujourd’hui, en plus d’un travail sur les innovations technologiques, une forme de sobriété ne doit-elle pas être promue en priorité ?

Oui bien sûr, tout un chacun doit faire preuve de sobriété. Mais si nous faisons des efforts à titre individuel, les grands consommateurs d’eau, cités précédemment, doivent être encore plus vertueux. D’autant plus qu’ils détiennent les moyens économiques et financiers pour s’offrir des solutions technologiques.

Enfin, à quoi ressemblent vos futurs désirables ?

Une France résiliente qui anticipe ses risques urbains et ruraux de meilleure manière et qui sait surtout y répondre.

Sophie Portier est exploratrice ENGAGE et responsable du Fonds Tourisme Durable au sein de l’ADEME. 

 

Pouvez-vous vous présenter ?  

Il y a 5 ans j’ai entamé une démarche de transition professionnelle. Cela a d’ailleurs commencé par le programme transformation d’Engage University : 10 jours pour questionner et comprendre les grands enjeux du XXIème siècle. Cela a été un vrai catalyseur de ma démarche et une rampe de lancement pour ce que je suis aujourd’hui. Je suis passée de marketeuse dans la cosmétique à responsable du Fonds Tourisme Durable à l’ADEME, l’agence de la transition écologique.
Sinon fan de sports d’eaux vives, je suis une coureuse de rivières. Vous me retrouverez pendant mes vacances la plupart du temps, une pagaie à la main… Ce contact avec les éléments me donne encore plus conscience de faire partie de ce grand tout !

 

Quels sont selon vous les 5 grands principes du tourisme durable ?

L’Organisme Mondial du Tourisme le définit comme « un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil ». Les principes du tourisme durable ont été définis en 1995 par le Comité 21 et actualisés en 2004 par le Comité de développement durable du tourisme de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) : ils sont applicables à toute forme et tout créneau touristique, jusqu’au tourisme de masse, dans tous types de destinations.

Le tourisme durable doit alors :

  • Sur le volet environnement : exploiter de façon optimale les ressources de l’environnement qui constituent un élément clé de la mise en valeur touristique, en préservant les processus écologiques essentiels et en aidant à sauvegarder les ressources naturelles et la biodiversité
  • Sur le volet social : respecter l’authenticité socioculturelle des communautés d’accueil, conserver leurs atouts culturels bâtis, ainsi que leurs valeurs traditionnelles et contribuer à l’entente et à la tolérance interculturelles
  • Sur le volet économique : assurer une activité économique viable sur le long terme offrant à toutes les parties prenantes des avantages socioéconomiques équitablement répartis, notamment des emplois stables, des possibilités de bénéfices, des services sociaux pour les communautés d’accueil, et contribuant ainsi à la réduction de la pauvreté

 

Quelles seraient les actions prioritaires pour freiner l’impact du tourisme sur le vivant ?

Le premier levier d’action est de miser sur la sobriété. Pourquoi nécessairement consommer plus pendant les vacances que durant toute l’année à la maison ? D’ailleurs, le tourisme peut être vecteur de sensibilisation et de changement de comportement. Ilse De Klijn mène une recherche sur le lien entre changement de comportement et expérience de la frugalité et sobriété pendant des vacances en randonnée itinérante. Elle démontre comment un comportement pendant les vacances peut être vecteur de changement dans sa vie de tous les jours.

En parallèle, il existe un réel enjeu de gestion des flux, aussi bien géographiques que temporels. Eviter que l’afflux de touristes ne se fasse au même endroit au même moment. Il y a une très forte concentration des touristes dans le monde. 95% des touristes se concentrent sur 5% des territoires du globe. La pression est donc très forte sur certains écosystèmes. Le tourisme est souvent le moteur de sa propre perte en détruisant ce qui fait les attraits d’un territoire tant par son patrimoine naturel que culturel. On tombe dans un cliché instagrammable de la planète où le touriste consomme des lieux et publie la photo clichée sans s’aventurer hors des sentiers battus. 2/3 des 18-34 ans choisissent une destination en fonction de son potentiel instagrammable. Le « #travel », c’est 637 millions de publication sur Instagram. Effrayant, n’est-ce pas ?

N’oublions pas également de replacer le tourisme international dans son contexte global. C’est l’apanage d’une minorité. 89% de la population mondiale n’a jamais pris l’avion !

« La régulation permet également une meilleure expérience touristique mais pose une question démocratique de l’accès à la nature »

 

Cet été, pour la première fois, trois sites Corses mais aussi les calanques de Cassis, mettront en place des quotas d’accès pour préserver la biodiversité. Cette initiative doit-elle et peut-elle devenir un modèle pour d’autres sites très visités ?

Cela reste à débattre : faut-il tout réguler pour mener à bien la transition écologique et la protection de la biodiversité ? On constate que l’auto-régulation ne marche pas ou très relativement. Il est possible de prendre l’exemple de la plage de Maya Bay en Thaïlande (le fameux lieu du film « La plage ») qui a été fermée aux touristes pendant plus de 3 ans pour restaurer l’écosystème marin ravagé par les touristes. Cela a permis une régénération de l’écosystème local et le retour d’espèces disparues du site. Depuis la réouverture, l’accès est régulé (division du nombre de touristes par 3) et la baignade interdite. En plus de la régulation, se pose la question de la gratuité de l’accès…

 

Sur le site vie-publique.fr, on lit que le secteur du tourisme est en grande croissance et que d’ici 2050 cette croissance aura pour effet d’accroître la consommation d’énergie de 154% et les émissions de GES de 131%. Comment inciter les professionnels du tourisme à promouvoir une forme de sobriété ?

Le secteur est en croissance continue. De 25 millions de touristes dans les années 50, nous étions avant la crise de la Covid-19 à 1,4 milliards de touristes. La Covid a ébranlé le tourisme pendant deux ans mais on fait face à un revenge tourisme. Le monde d’après ne semble pas se matérialiser quand on voit les aéroports bondés ou les taux de réservation qui reviennent au niveau de 2019. Certains acteurs du tourisme prennent cependant conscience que pour leur propre salut, le changement et l’adaptation sont nécessaires et incitent, par exemple, leurs clients à choisir le train. Des expérimentations sont réalisées en région par les comités régionaux du tourisme pour promouvoir leur destination différemment : la Bretagne ou la Nouvelle Aquitaine « sans ma voiture », l’arrêt des campagnes de promotions des territoires auprès des touristes étrangers qui prendraient nécessairement l’avion pour venir, l’arrêt de la promotion en haute saison des territoires déjà saturés…

 

A ce propos, vous êtes à la tête du Fonds Tourisme Durable de l’ADEME. Votre mission est d’accompagner les acteurs de la restauration et de l’hébergement à mettre en place des actions réduisant l’impact de leurs activités sur l’environnement. En quoi consiste cet accompagnement ?

Le fonds tourisme durable a été lancé en avril 2021 dans le cadre de France Relance, le plan de relance du gouvernement. Nous ciblons les TPE-PME ayant une activité de restauration ou d’hébergements touristiques en zone rurale. Grâce aux partenaires du Fonds (CCI, Parcs Naturels régionaux, Comités départementaux du tourisme, fédérations professionnelles régionales etc…), nous proposons un accompagnement qui passe par un diagnostic gratuit et la proposition d’un plan d’actions. Au sein de ce plan d’actions, certains investissements peuvent recevoir une subvention du Fonds tourisme durable. A date nos partenaires ont accompagné plus de 2400 structures dans la phase de diagnostic. Plus de 1400 structures ont déposé un dossier de demande d’aide.

Certains bénéficiaires ont mis le pied à l’étrier grâce à l’accompagnement réalisé par le Fonds, d’autres témoignent même de l’accélération de leurs projets de transition écologique grâce aux subventions. Par ailleurs, le Fonds est également un écosystème d’acteurs qui se mettent au service de la transition écologique. Aujourd’hui, il évolue de l’urgence de la relance vers la transformation en profondeur des acteurs et est prolongé dans le cadre du plan Destination France, plan de transformation et reconquête du tourisme présenté en novembre 2021 par Jean Castex.

 

A terme, le Fonds Tourisme Durable a-t-il pour projet d’accompagner d’autres types de structures ?

Au 1er juillet, nous avons eu l’opportunité d’élargir le périmètre géographique pour plus de cohérence territoriale. 97,5% des communes sont éligibles.

Il existe un autre volet du fonds qui a pour but d’aider au développement des formes émergentes du tourisme : projet slow tourisme, agritourisme ou écotourisme. L’objectif est d’accompagner les acteurs dans les territoires pour proposer une nouvelle offre qui réponde aux attentes des consommateurs et à la nécessité de relocaliser le tourisme.

 

Bien évidemment, lorsque l’on parle de tourisme, vient également la problématique du transport, comment rendre plus désirable les voyages plus simples, plus locaux peut-être et moins énergivores ? Nous avons par exemple trouvé la campagne de publicité pour promouvoir le tourisme local en Allemagne particulièrement inspirante.

L’empreinte carbone du secteur est importante. En France, cela représente 11% des émissions de Gaz à Effet de Serre en comptabilisant le tourisme des Français en France et des étrangers qui viennent en France. Le transport représente effectivement 77% de cette empreinte dont 41% pour l’avion.

La covid a clairement posé l’enjeu du transport et d’un tourisme mondialisé. La dépendance aux touristes étrangers est apparue à l’ensemble des acteurs du tourisme. Les plus résilients étaient ceux qui avaient déjà une forte clientèle de proximité.

La question de la désirabilité et d’un nouveau récit est clé comme vecteur du changement. L’infographie « Des vacances au kilomètre », fruit du partenariat entre QQF (qu’est-ce qu’on fait), Réseau Action Climat et ADEME, sensibilise sur l’impact du tourisme sur le changement climatique et participe à déconstruire l’imaginaire de vacances réussies en partant dans des destinations lointaines. L’objectif est de montrer que notre beau pays regorge de lieux tout aussi beaux que des destinations très prisées à l’étranger.
Autre exemple sur la question de l’écriture d’un nouveau récit, l’espace de la Fondation EDF propose une exposition jusqu’au 29 janvier 2023 : « Faut-il voyager pour être heureux ? ». Des artistes nous invitent à réfléchir à notre conception du voyage et au lien que nous cultivons avec ce moment d’évasion !

 

Et enfin, Sophie, vos futurs désirables, à quoi ressemblent-ils ?

J’avoue qu’en ce moment je suis traversée par une grande vague d’éco anxiété. Par mes pratiques sportives en pleine nature pendant les vacances, je fais encore plus face aux impacts de l’activité humaine sur le vivant et l’environnement. La sécheresse de cet été est dramatique pour certaines rivières où je navigue. Donc là tout de suite mon futur désirable, c’est un monde où l’eau est préservée comme une ressource vitale pour l’ensemble du vivant et pas comme une ressource infinie…

Bernard Leca est professeur à l’ESSEC Business School, et le directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique. 

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je suis professeur à l’ESSEC, initialement de contrôle de gestion et directeur académique de la Chaire Talents de la Transition Ecologique depuis bientôt sept ans. J’ai suivi une formation de juriste en droit de l’environnement. A la fin de mes études, j’ai cherché du travail en tant qu’avocat en droit de l’environnement mais ce qui m’a été proposé ne me convenait pas. A l’époque, on traitait essentiellement de la pollution. Je me suis alors tourné vers la magistrature. Je suis devenu juge, j’ai écrit une thèse en parallèle puis je me suis intéressé de près à la responsabilité sociale des entreprises. Insatisfait de ce qui se fait en la matière, j’ai pris le virage de la transition, pour m’intéresser aux questions environnementales.

 

Pensez-vous que les acteurs de l’économie ont pris conscience de l’ampleur des bouleversements qu’implique la crise écologique?

Bien évidemment que non.

 

Quelles seraient justement, selon vous, les mesures ou les postures à la hauteur des enjeux ?

Que ce soit du côté du gouvernement ou des entreprises, la question à se poser est simple. A quoi ressemble une économie ou, dans le cas d’une entreprise, un business model dans un monde où le réchauffement climatique doit se limiter à 2 degrés ? Croyez moi, elle serait bien différente. Seule 3 entreprises du CAC40 rentreraient aujourd’hui dans un ‘crash test’ 2 degrés.

N’oublions pas non plus l’enjeu de la biodiversité. Je pense cependant que le sujet prioritaire reste celui du climat parce que, finalement, tout le reste disparait si la situation continue de s’aggraver.

‘A un moment donné, nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, et il faudra choisir le climat !’

 

Si vous deviez identifier des actions prioritaires, quelles seraient-elles ? 

Elément, je le sais controversé, il faut créer un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, à savoir la possibilité d’interdire certaines exportations pour des raisons climatiques. Il n’y a que l’Etat qui peut le faire. Aujourd’hui il y a un marché du carbone au niveau de l’Union Européenne qui attribue des quotas d’émissions de CO2 aux entreprises. Il faut taxer tous les produits en fonction d’une estimation carbone. Cela permettrait de rééquilibrer la concurrence avec les industriels européens. Bien évidemment cela s’oppose à la notion libre-échange défendue par l’OMC. A un moment donné nous aurons à choisir entre l’OMC et le climat, il faudra choisir le climat.

Mais bien d’autres mesures, à mes yeux, de bon sens, doivent être prises rapidement. Dans un premier temps il faut être beaucoup plus dur sur l’interdiction de l’avion. Selon moi il faudrait interdire les trajets aériens, dès lors que des solutions existent à moins de 4 heures de route, et les vols touristiques longs courriers. J’ai du mal à considérer des vacances en Thaïlande comme un besoin vital…C’est une activité que l’on doit maintenir pour des raisons professionnelles, à la limite.

Il faut limiter la vitesse sur les routes. Ainsi que la consommation de viande. Mais tout cela passe par des politiques publiques. Il faut aussi une politique très volontaire, surtout en France, sur l’isolation des bâtiments. Et mener une action publique sous forme de réglementation et de contraintes, par exemple, sur le poids des véhicules. On va observer une électrification des véhicules mais a-t-on réellement besoin d’électrifier des tanks ? Les batteries sont assez lourdes comme ça, et l’énergie trop précieuse. Pour moi c’est l’Etat qui doit intervenir en interdisant un certain nombre de choses et ne pas compter sur les particuliers. C’est toute la problématique que pose l’urgence. Arrêtons de déléguer. Les Etats n’ont pas le courage de prendre des décisions contraignantes aujourd’hui nécessaire. Il faut une vraie volonté politique relayée par les entreprises. Ce n’est pas encore le cas en France.

 

Sommes-nous en retard ?

Cela dépend, par rapport à qui et à quoi. Prenons l’exemple de l’Allemagne. Ils ont fait beaucoup d’erreurs et notamment en terme de consommation de charbon mais sur l’énergie solaire, ils sont en avance sur nous. Le solaire représente leur première source d’énergie en été. On peut toujours se comparer au global avec les Etats-Unis ou la Chine mais sur d’autres dimensions, on peut aussi trouver des exemples européens très inspirants qui peuvent nous conduire à évoluer.

‘La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation.’

 

Nous parlons plus et même enfin, pourrions-nous même dire, de sobriété. Le Giec en fait mention dans son dernier rapport. Que signifie-t-il pour vous ? 

Je ne suis pas certain que la notion de « sufficiency » qu’évoque le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) couvre la notion de sobriété.  Pour moi la sobriété c’est le fait de se poser la question de ce dont on a réellement besoin pour vivre plutôt que de se divertir. C’est un retour sur soi, une manière d’être dans le moment et de pouvoir être heureux en dehors des besoins matériels. La sobriété va à l’encontre de tout ce que l’on a développé depuis des siècles à savoir une logique d’accumulation et de surconsommation. La sobriété ce n’est pas de simplement se contenter de ce que l’on a, c’est apprendre à se débarrasser. C’est aussi apprendre à se détacher de notre dépendance numérique. J’aime par exemple le fait que cette interview m’ait été proposée par téléphone. On n’a pas besoin de se voir pour s’entendre, pour reprendre le slogan de l’ADEME. La sobriété doit être le premier des mouvements. L’innovation, la compensation ou l’efficacité sont importantes mais la sobriété est la clé.

 

Et vos futurs désirables, quels sont-ils ?

Je vais peut-être manquer d’originalité en citant le rapport de Brundtland*, mais je ne vois pas ce que je pourrais demander de plus. A savoir, arriver à assurer un modèle économique permettant aux générations futures de vivre et de s’épanouir. Ça me suffirait très largement mais c’est ambitieux…

 

Pour en savoir plus :

*Le Rapport Brundtland de Gro Harlem Brundtland

*Les limites de la croissance de Donella et Denis Meadows

 

Interview réalisée par Justine Villain

Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant

Il ne se passe pas un jour sans que l’actualité n’en fournisse de nouveaux exemples : la progression de l’impact des idées de la famille Le Pen sur les mentalités – et dans les urnes – paraît inexorable, celle de la menace terroriste aussi ; l’extrémisme, les replis communautaires et identitaires semblent quotidiennement gagner du terrain dans les esprits.

Dans “La société de la défiance”, tout ce qui fait notre « système » est rejeté, rejet lui-même alimenté par la défiance chaque jour croissante à l’égard des classes politique comme médiatique, traditionnels piliers de la mobilisation collective.

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Ainsi vacille la possibilité-même de valeurs et combats qui nous rassemblent et nous unissent dans un élan commun : comment “engager” les citoyens quand les partis politiques n’inspirent confiance qu’à moins de un Français sur dix (9%), les médias seulement un sur quatre (25% – source : baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, vague de janvier 2015) ?

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Quand les piliers traditionnels de la mobilisation s’effondrent, comment recréer confiance et engagement alors qu’il paraît acquis que la restauration (du gaullisme, de « la République » à papa…) n’aura pas lieu ? Là est la question politique contemporaine, là est le défi essentiel du « vivre ensemble » aujourd’hui. La réponse se trouve dans les entreprises qui, loin des clichés longuement véhiculés sur les esprits franchouillards, inspirent une confiance croissante : près de 50% pour les grandes, plus de 80% dans les PME (Source : CEVIPOF encore).

Aux entrepreneurs et à leurs créations de prendre le relais des politiques et médias traditionnels. A elles et eux de s’engager pour engager, pour mobiliser, autour des causes citoyennes qu’elles voudront et pourront porter. A elles et eux de devenir des porteurs d’identité, de fierté, de combat. Les esprits des Français sont prêts, le tapis rouge est déroulé. 

Vous en doutez ? Vous avez besoin de preuves ? Après une rapide analyse des échecs politiques actuels, voici quelques cas inspirants, issus du 8ème chapitre du livre Spin* de l’agence de communication Spintank – ce livre visant à révéler les nouvelles règles de la communication à l’ère digitale : les entreprises peuvent – et doivent – aujourd’hui “Faire cause commune”.

Quelles causes porter ? Sur quels terrains de légitimité s’appuyer ? Esquisse de réponse.

FAIRE CAUSE COMMUNE

« Les filles n’aiment pas les Meccano ? Chiche ! ». C’est ainsi que GoldieBox a lancé les premiers jeux de construction 100% destinés aux filles. Sur YouTube, son film publicitaire dénonce, sur un ton aussi fun que pédagogique, tous les mécanismes qui, à partir de stéréotypes, éloignent les filles des filières scientifiques. L’entreprise s’inscrit ainsi dans un débat croissant sur l’identité de « genre » et l’égalité des sexes, en préemptant l’un des (nombreux) aspects de la question. Résultat : après des millions de vues, l’entreprise récolte plus de 200 000 € (285 000 $) sur Kickstarter et peut se lancer.

Plus encore, GoldieBlow s’est appuyé sur sa nouvelle communauté pour faire pression sur les distributeurs qui refusaient de référencer leurs produits, avec un message militant : «  L’industrie de la vente est composée d’homme blancs, relativement âgés. Ce sont eux les prescripteurs, qui disent ce que les petites filles aiment ou n’aiment pas » explique Lindsey Shepard, sa directrice commerciale, à Wired. La preuve ?  « Le web est ce qui permet à des entreprises comme la nôtre de dépasser les réactions conservatrices ». Depuis, ses produits sont vendus par les plus grands distributeurs américains, et s’exportent.

POURQUOI

Avec la disparition des grands récits, les vecteurs traditionnels de ce qui faisait société, communauté, identité, sont remis en cause. Le collectif s’est éclaté en collectifs, les valeurs – donc ce qui peut mobiliser – sont plurielles.

La demande de sens reste immense, mais les institutions qui le définissaient et le portaient ont perdu de leur légitimité et de leur pouvoir d’attraction. Ce qui ouvre un boulevard aux entreprises. Premiers moteurs de la vie en société (de consommation), elles sont les premiers acteurs du progrès social – ou de sa régression, c’est selon.

Les entreprises doivent utiliser leur pouvoir pour mobiliser autour de combats tangibles, précis, porteurs de sens. Chaque marque est appelée à s’emparer de sujets qui prouveront sa contribution au progrès. Celles qui sauront raconter leur aventure en mobilisant autour de causes collectives créeront de l’adhésion, car elles porteront une identité positive. A condition de mettre de côté les vagues discours pleins de bonnes intentions, ou les nettoyages à grands coup de green ou de social.

COMMENT

Ecoutez votre époque

Pour définir votre juste cause, observez, écoutez. Les sens sont multiples, nombreuses sont les causes potentiellement mobilisatrices. Elles prennent place dans un contexte sociologique, dans une époque, et répondent à des questionnements précis. En répondant à la quête de sens et de causes de votre époque, vous serez prescripteur de tendances sociales. Parce que vous aurez agi comme des accoucheurs d’esprits et de cœurs.

Choisissez vos combats

A l’ère du web, vous devez oublier la quête du plus petit dénominateur commun, qui vous amènerait vers des discours trop généraux et creux. Nous vivons à l’époque des réseaux et des multi-appartenances : adressez-vous à des communautés choisies, en avance, qui portent un combat naissant, précis, et aidez-les à avancer : vous y recruterez vos meilleurs ambassadeurs.

Prenez la tête d’un mouvement

Un ambassadeur est investi d’une mission. Faites de vos parties prenantes les agents du changement que vous voulez incarner. Leur rétribution est morale, elle n’a pas de prix : grâce à vous, leur contribution au progrès peut être connue par tous ceux qui les entourent. Grâce à vous, vos ambassadeurs acquièrent de la reconnaissance – celle de leurs pairs au premier chef, puis potentiellement bien au-delà. Votre leadership sera le leur, et vice-versa.

Persévérez !

Rome ne s’est pas faite en un jour. Votre contribution au progrès doit avoir le temps de se faire connaître, d’être relayée, de faire boule de neige. Elle doit s’appuyer sur des preuves régulières qui renouvellent, renforcent, l’adhésion et la mobilisation. Fixez à votre cause des objectifs à atteindre, sur lesquels vous rendrez des comptes. En persévérant, vous serez perçus comme légitimes, sincères, tenaces, mus par une authentique vision du monde… et du pouvoir de la faire vivre.

INSPIRATIONS

 « Le secret du leadership est simple : faites ce en quoi vous croyez. Dessinez le futur et allez-y. Les gens vous suivront ».

Seth Godin, Tribes: We Need You to Lead Us

Don, contre-don

Depuis 2009, pendant deux mois d’été, des jeunes d’Ile-de-France se retrouvent sur des chantiers bénévoles pour aider des associations à réaliser des travaux divers. Au programme : huile de coude et concours de peinture. Contre le don de quatre heures de leurs temps, chaque participant reçoit un billet pour « le concert de l’année ». Après les travaux, les stars leur offriront mieux qu’un selfie en les remerciant, sur scène, d’avoir accompli un grand geste de solidarité et de générosité. La marque, elle, porte un élan collectif, et se rapproche des jeunes.

Une quenelle qui a bon goût

Janvier 2014. Le scandale de la « quenelle » bat son plein, le spectacle de Dieudonné est interdit par le Conseil d’Etat. La maison Malartre, spécialiste de la gastronomie lyonnaise, flaire l’occasion de se faire connaître du grand public et lance une campagne de publicité opportune. « Enfin une quenelle sans arrière-goût ». L’audace paye, les résultats ne se font pas attendre : avec seulement quelques panneaux, et une forte reprise, le fabriquant a augmenté sa production de 25% en janvier. Où comment assumer le flux, au service d’une vision de société.

L’émoi du faux, le choc des photos 

Daniel Soares, artiste de rue allemand, a parfaitement saisi le scepticisme qui entoure la communication par l’image et les corps parfaits dévoilés à longueur de rue et de métro par les marques de vêtements. Il lui a suffi d’accoler à une publicité H & M l’image de la barre d’outils de Photoshop pour que ses œuvres fassent le tour du monde : son détournement était porteur de sens. Et il parlait à l’immense communauté des graphistes, utilisateurs quotidiens de Photoshop et de ses artifices… qui se sont révélés, grâce au web, de très efficaces relais de sa postérité.

* Les 8 principes du livre Spin de l’agence Spintank