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Pauline Laravoire : from India with love

– Pauline, tu travailles pour Techno India, peux-tu présenter cette grande université de Calcutta?
C’est en fait Techno India Group, un grand conglomérat du secteur de l’éducation de l’Est indien, qui regroupe un nombre d’étudiants impressionnant : environ 70 000 au total ! Les prémices de l’organisation remontent à 1985, lorsque Gautham Roy Chowdhury, le fondateur, un véritable Steeve Jobs à la bengalie, a commencé à mener des formations d’informatique dans son garage, à deux heures de route au nord de Kolkata. Nous parlons bien d’informatique en 1985 ! A partir des 5 roupies qu’il a utilisées pour imprimer quelques flyers pour faire parler de ces cours en local, l’organisation a grandi, grandi, grandi, jusqu’à devenir le colosse d’aujourd’hui : une trentaine d’écoles primaires et secondaires, et autant de campus dans l’éducation supérieure, principalement dans le Bengal Occidental mais également, de manière éparse, dans 6 autres Etats indiens. Initialement spécialisé dans les parcours ingénieur, Techno India a diversifié ses programmes dans les dernières années, en ouvrant des voies académiques en pharmacie, architecture, droit, et business. Dernier détail important : Techno India University, une des institutions sous l’ombrelle de Techno India, est la première université privée du Bengal Occidental, après l’université Visva-Bharati à Santiniketan fondée par le célèbre Rabindranath Tagore en 1921.

– Que fais-tu exactement?
J’ai déménagé en Inde et rejoins Techno India il y a un an, après un master en Développement Durable et Innovation Sociale. Je souhaitais évidemment continuer à travailler sur ces problématiques dans ma vie professionnelle. Techno India m’a offert une opportunité parfaite entre le secteur de l’éducation, qui m’attirais depuis longtemps, et le développement durable, en m’accueillant en tant que « Sustainability Director ». A ce poste, je me suis donnée pour mission de multiplier les opportunités pour nos étudiants de découvrir, apprendre, et travailler sur les enjeux sociaux et environnementaux, portant en moi la forte croyance que le système éducatif ne fait que son boulot à moitié s’il n’inclut pas sérieusement ces sujets. Depuis l’année dernière, nous avons par exemple organisé une course de Plogging (course à pied et ramassage de déchets au passage !), un hackathon fondé sur l’innovation sociale, un festival d’une journée complète célébrant l’environnement au travers de programmes éducatifs et artistiques… L’enjeu de plus long terme sera de véritablement revoir les programmes dans chaque matière pour fondamentalement y inclure ces enjeux du XXIème siècle.

– Tu développes aussi d’autres activités en parallèle, quelles sont-elles?
Ma vie professionnelle est dédiée à ses sujets à quasi plein temps. Mais effectivement je travaille au-delà du cadre de Techno India. En fait, assez rapidement, je me suis rendue compte qu’évidemment je ne pourrai pas faire la différence toute seule dans un groupe aussi grand, et dans un pays aussi grand. C’est pour cette raison que j’ai commencé à former un réseau d’organisations et de citoyens engagés sur les enjeux sociaux et environnementaux, pour créer une communication plus fluide entre les acteurs et renforcer la coopération. Nous avons nommé ce réseau Y-East, car il présente un focus géographique sur l’Est et le Nord-Est de l’Inde, souvent considérés comme plus négligés et moins développés que les autres coins du pays. C’est grâce à ces nombreux contacts formés de manière plus structurés que nous pouvons créer plus d’opportunités d’apprentissage pour les étudiants de Techno India et de la ville en général.

– Plus largement, comment favoriser l’essor du développement durable en Inde ? 
Vaste et complexe question ! Je commencerai par dire que l’Inde est déjà pleine de bonnes idées et d’initiatives (notamment celles qui tombent sous la catégorie de ‘jugaad’, ou innovation frugale), pleine de ressources, d’entrepreneurs sociaux inspirants, et de volonté pour prendre ces enjeux environnementaux par les cornes. Chaque jour, je suis impressionnée par cette quantité de belles initiatives, probablement beaucoup plus nombreuses que dans la plupart des autres pays. Je pense que le développement durable prendrait une plus grande ampleur si le secteur était mieux organisé, mieux structuré, de sorte que les organisations et citoyens sachent vers qui se tourner, à qui faire appel pour mettre en place des pratiques individuelles et organisationnelles plus responsables. La clé est aussi au niveau gouvernemental, où la volonté de changement n’est pas une priorité, et est en proie à la corruption endémique du sous-continent.

– Et pour finir Pauline, quels sont tes futurs désirables ?  
Je ne crois pas en un monde où chacun deviendrait spécialiste et acteur du développement durable. Il faut de tout pour en faire un, dit-on. Ce qui est souhaitable, en revanche, c’est d’établir un état d’esprit qui donne une importance spontanée à ces enjeux, répandu au sein même de l’éducation et de la culture du pays, comme en fond d’écran. Des réflexes et des habitudes en sourdine qui incluent mécaniquement des pratiques respectueuses de l’environnement et des autres autour de soi. Je pense sincèrement que les valeurs et l’état d’esprit rattachés aux enjeux sociaux et environnementaux sont fondamentalement bons pour la société et les relations en son sein au sens large : empathie, respect, conscience de soi et des autres, altruisme, humilité… C’est la raison pour laquelle je me penche autant sur l’éducation et l’évolution des mentalités.

Pour aller plus loin

lire ou relire Gitanjali -L’offrande lyrique- de Rabindranath Tagore, prix Nobel indien de littérature

La fable du renard et du sanglier

Que garder de vraiment important de ce mois de mai ? Entre pluie et soleil

Pluie : la sortie du rapport de L’IPBS alarmant à plus d’un titre. La nature se dégrade de plus en plus vite et les objectifs pour la conservation durable de la nature ne peuvent être atteints par les trajectoires actuelles. Seul des « changements transformateurs » profonds dans les domaines économiques, sociaux, politiques et technologiques permettront de revenir dans la trajectoire 2030 et après.

Pluie et soleil : Les élections européennes entre timide embellie (remontée du taux de participation, poussée des Verts) et coup de déprime (l’avancée significative des extrêmes) nous indiquent que l’Europe est loin d’être morte et qu’elle reste un espace démocratique ouvert et vivant à protéger des poisons du nationalisme. Espace où une réelle alternative écologique est en passe de peser sur les choix économiques au niveau national comme européen. L’Europe recycle 31 % de ses plastiques. Pas grand-chose me direz-vous mais pas ridicule lorsque l’on sait que les US ne recyclent que 10% des leurs.

Soleil : La mobilisation des étudiants et des lycéens pour le climat a renvoyé notre génération dans les cordes question prise de conscience, maturité, engagement citoyen et passage à l’action. Gardons donc l’espoir que la génération qui se lève saura mieux que nous sauver ce qu’il reste de la maison commune.

Michel Serres, si ma mémoire est bonne, avait coutume de dire que dans la vie, il y a des renards et des sangliers. Le renard vagabonde, explore, découvre de nouveaux territoires, connait sa nature et fait confiance à son intuition – au risque de se disperser. Le sanglier, quant à lui, creuse profondément son sillon, avec persévérance, ténacité et efficacité – au risque de se scléroser. Le monde a besoin de renards et de sangliers.

Le renard et le sanglier ont un point commun. Ils comprennent le territoire dans lequel ils vivent et agissent dessus différemment, avec leurs propres moyens.

Nous partageons cette ambition chez ENGAGE. Celle de comprendre pour agir ou, plus exactement dit, celle de transmettre cette double joie si chère à Michel Serres, de comprendre et d’agir.

Ensemble.

Philippe Bertrand

Notre impératif : prendre soin des autres et du vivant

Après avoir travaillé pendant 10 ans dans la RSE pour de grands groupes, Nelsina Da Silva est aujourd’hui Exploratrice du Défi sur le Vivant et suit plusieurs programmes à l’ENGAGE University.  

– Tu as choisi de t’engager dans le Défi sur le vivant, peux-tu nous dire en quoi il consiste et pourquoi tu as choisi de le rejoindre ? Pourquoi maintenant ?
Le Défi que nous développons en partenariat avec la Fondation Nicolas Hulot consiste à replacer l’économie au service du vivant. Concrètement, le premier projet qui en émane vise à accompagner des entreprises dans leurs transformation afin qu’elles aient un impact positif sur la biodiversité. Nous nous appuyons pour cela sur les connaissances et les compétences des Explorateurs et des Intervenants-Eclaireur.euse.s de la communauté ENGAGE. J’ai connu le Défi lors de la première Conférence-Action de janvier, les interventions et le sujet m’ont inspirée ! De très nombreuses entreprises doivent revoir leur modèle, leur mode de production…Elles doivent limiter leur impact sur le climat et la biodiversité de toute urgence. Alors, ce que propose Engage est fondamental. Rejoindre ce Défi a coulé de source, mais au-delà du sujet, les hommes et les femmes rencontrées sur ce Défi m’ont motivée : nous avons en très peu de temps réussi à créer une telle synergie humaine ! Je me suis beaucoup impliquée sur ses premières étapes à un moment de ma vie où j’avais justement envie de me challenger et de découvrir d’autres manières de travailler.

– Quel sens prend cet engagement pour toi ?
Celui de répondre à un enjeu incontournable pour le monde dans lequel nous vivons. A mon sens, le système doit changer. Participer à une action concrète pour l’entreprise au moment où la biodiversité s’épuise est un impératif.

– Concrètement, qu’est-ce que cet engagement t’apporte ?
Cet engagement m’apporte de nouvelles inspirations, me permet de développer des compétences et surtout je m’amuse à co-travailler avec dynamisme et bienveillance. Quand je m’engage, généralement, je le fais totalement ; avec ce Défi, je me suis dépassée, j’ai osé, et surtout je ne suis jamais seule, nous sommes une équipe solidaire et très unie.  Ce Défi est une belle découverte et expérience dans mon chemin de vie personnel et professionnel.

– Alors que l’urgence des enjeux de biodiversité a encore été clairement exprimé dans le dernier rapport alarmant de l’IPBES, penses-tu que nous avons les moyens de changer les choses en profondeur ? Comment ? Nous avons définitivement les moyens de le faire et surtout de nous préparer à l’après-changement. Mais pour cela, nous devons toute et tous faire notre part du colibri maintenant, individuellement et collectivement, les citoyens, les entreprises, les associations et bien sûr les états. De nombreuses propositions ont été faites, de nombreuses actions sont en cours ; depuis la fin d’année 2018, nous sommes chaque fois plus nombreux.ses à nous mobiliser. Il ne faut rien lâcher. Je peux céder, parfois, à la démotivation, mais cela passe vite car j’ai conscience des enjeux et parce que surtout, je ne suis pas seule, mais au sein d’une communauté.

– Après une expérience dans la RSE, dans la grande distribution, tu suis plusieurs programmes de l’ENGAGE University, pourquoi ? Qu’y trouves-tu ?
J’ai suivi la formation « Se saisir de l’Intelligence collective » : un outil à mes yeux indispensable car nous ne ferons rien sans nous relier. Une expérience très forte durant deux jours, autour des notions d’ouverture, d’écoute, de non-jugement, de bienveillance et surtout des outils pour passer à l’action. Je suis actuellement le programme « Transformations » : je suis objectivement  bluffée par sa qualité, par la façon dont les sujets sont abordés, par la qualité des Intervenants-Eclaireurs. Ces deux programmes me bousculent. Même si j’évolue dans l’univers de la RSE et  que je m’engage depuis longtemps sur le chemin de la sobriété heureuse, je me rends compte aujourd’hui que j’en avais besoin. Ces programmes sont très complémentaires et enrichissent mon moi, mon émoi. J’en sors grandi, plus ouverte, plus décidée, plus consciente encore. Elles sont indispensables à mon sens pour les personnes et pour les organisations.

– Que représente pour toi La communauté Engage ? Quelles sont les valeurs qu’elle porte ?
Entre le Défi sur le Vivant, les formations à BrightCity, les autres Conférences-Actions auxquelles j’assiste et les habitant.e.s de BrightCity, je vis des moments incroyables avec les Engagé.e.s. de tous âges et d’expériences diverses. Beaucoup de ces rencontrent m’inspirent et me font objectivement du bien, les échanges sont riches et toujours bienveillants. Je rencontre des personnes passionnées, motivées, attachantes, parfois déboussolées, comme je peux l’être de temps à autre ; nous avons des valeurs et des engagements communs qui nous rassemblent. Nous prenons soin les uns des autres et j’ai pu tisser avec certains des liens très forts.

– Enfin, un mot pour définir les futurs désirables auxquels tu crois ?
Impossible Jérôme de tout résumer en un seul mot ! Comme pour la biodiversité « la vie dans ce qu’il y a de divers »…. les futurs désirables auxquels je crois comportent beaucoup de diversité : bienveillance, empathie, résilience, respect, changement de paradigme, de système… POUR APPROFONDIR

En 2 jours | Suivre le programme ‘Se Saisir de l’intelligence collective’ de l’ENGAGE University

En 4 soirées | Suivre le programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes’ de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Amandine Lebreton : l’information scientifique pour provoquer l’engagement

Depuis 10 ans, Amandine Lebreton travaille au sein de la Fondation pour la Nature et l’Homme pour métamorphoser notre modèle de société. Ingénieur agronome, elle dirige aujourd’hui le pôle Scientifique et Technique de l’organisation créée par Nicolas Hulot. Le pari de la FNH ? Démontrer que les solutions existent et favoriser le changement des comportements individuels et collectifs, en s’appuyant sur l’information scientifique la plus complète et objective. 

Elle co-animera la conférence du 5 décembre qui introduit les enjeux de biodiversité du Défi « Replacer l’Economie au Service du Vivant ».  

Pourquoi un défi sur la biodiversité aujourd’hui ?

La biodiversité est encore et toujours la grande oubliée des enjeux environnementaux alors même qu’elle est le socle de notre vie, le substrat de notre économie et même notre assurance majeure face au changement climatique ! La preuve, une COP biodiversité se tient actuellement en Egypte et personne ne le sait…

On parle de chute de la biodiversité, qu’est-ce que cela signifie concrètement en France ?

Les espèces disparaissent et les milieux se dégradent à toute vitesse. En France, c’est 30 % des oiseaux qui ont disparu de nos campagnes en 15 ans et 80 % des insectes en Europe. Cette perte de biodiversité est la conséquence d’activités humaines destructrices qu’elles soient agricoles ou industrielles. Parmi les causes majeures, nous retrouvons également l’artificialisation des sols : un département français disparait tous les 7 à 10 ans en France sous les constructions de routes, de parkings, d’habitations… Dans ces conditions, comment retrouver une dynamique globale et mettre en place des corridors écologiques fonctionnels ?

N’est-il pas trop tard ? Peut-on encore réparer ce qui a été si fortement maltraité ? Est-il possible de reconstruire ?

Comme disait Robert Barrault, la biodiversité c’est le tissu vivant. Et il est d’une incroyable résilience… jusqu’à un certain point. Nous avons atteint des seuils gravissime de perte dans certains endroits mais partout où il est possible d’agir, il faut maintenir un espoir et redonner à la biodiversité tout son potentiel. Cela vaut pour la biodiversité extraordinaire comme ordinaire.

La FNH est particulièrement engagée sur cet enjeu, quelles sont ses priorités ?

En 2020, la France accueille le congrès Mondial de l’UICN et la même année se tiendra en Chine la COP 15, l’équivalent de la COP 21 pour la biodiversité. Si le grands messes ne peuvent pas tout, ces évènements sont l’occasion de se projeter collectivement pour d’une part redonner une place centrale à la biodiversité dans les combats écologiques et d’autre part agir en France qui doit être exemplaire. Deux axes majeurs sont identifiés pour la FNH : la réduction drastique de l’usage des pesticides qui empoisonnent notre environnement et nos vies et la lutte contre l’artificialisation des sols.

Pour conclure, donnez-nous quelques raisons de nous engager, de nous battre et de rejoindre ce Défi…

C’est tout ce à quoi on tient ! Un bon repas avec de bons produits, nos vêtements, l’eau que nous buvons, l’air que nous respirons … ou encore l’agréable randonnée que nous ferons l’été prochain. Chaque jour les êtres humains tirent de nombreux services gratuits de la biodiversité. Les maintenir fonctionnels doit devenir notre priorité collective. Et c’est le levier majeur pour s’adapter au changement climatique en cours.

POUR APPROFONDIR

En 6 minutes | Comprendre l’importance de notre biodiversité avec Robert Barrault

En 12 minutes | S’émouvoir avec l’astrophysicien Aurélien Barrau sur la scène de CLIMAX

En 14 minutes | Porter un nouveau regard sur l’évolution des espèces avec Pierre-Henri Gouyon

En 4 jours | Se former au biomimétisme à l’Institut des Futurs Souhaitables 

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 1h30 | Participer à une session d’intelligence collective du cycle Défi « Replacer l’économie au service du vivant ».

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

La truite et le champignon

Je discutais durant l’été de pêche à un dîner. Passés les habituels sourires étonnés, aucun n’associait à cette pratique ce qu’il signifie du rapport intime aux éléments, au vivant, ou simplement à la rivière. Je proposais plus récemment encore lors d’un forum sur le vivant de débuter par une cueillette de champignons, et tous s’inquiétaient d’abord d’une possible intoxication. Là encore, de trop vagues réminiscences de l’odeur du sous-bois ou de l’humus.

Anecdotique, me direz-vous. Pas forcément.

Un article du Monde citait une étude du Manhattan College selon laquelle seuls 26% des enfants jouent chaque jour en plein air, contre 71% pour la génération de leurs parents. Un autre évoquait l’incapacité d’une majorité de bambins à différencier un poireau d’une courgette.

Et si les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui émanaient de ce rapport fondamentalement distendu entre nous et notre écosystème ? N’est-il pas illusoire de demander à nos concitoyens de protéger la biodiversité lorsque nous n’entretenons plus avec la nature de rapport sensible ?

Si l’intervention de Nicolas Hulot lors de sa célèbre démission s’est révélée particulièrement émouvante pour nombre d’entre nous, c’est qu’il y évoquait sa tristesse de sentir ce rapport se déliter. Elle alertait aussi plus largement sur la nécessité de redessiner un lien sensible à soi, aux autres et à notre environnement.

Comme le montre le photographe George Steinmetz dans son reportage sur la malbouffe vue du ciel, c’est bien cette distance par rapport au réel, au terrestre, comme le dirait Bruno Latour, qui explique l’impasse dans laquelle nous sommes. Fermes de 10.000 génisses qui ne verront jamais la lumière du jour aux Etats-Unis ; usine produisant 32 millions de porcs par an en Chine. Certains répondront qu’il faudra bien nourrir 10 voire 11 milliards de terriens dans 30 ans. Comme cela, nous n’y arriverons pas.

Harvesting organically grown green oak leaf lettuce for Earthbound Farms near Hollister CA.

Acceptons tout d’abord d’inverser l’ordre de nos priorités et de penser que nous, humains, ne sommes pas tout-puissants mais au coeur d’un écosystème dont nous dépendons. Prenons chacune de nos décisions à l’aune de leurs externalités sur le vivant, replaçons le bien commun au coeur de nos préoccupations, en amont de chacun de nos choix.

Je propose déjà, pour commencer, de rendre la cueillette des champignons obligatoires pour nos bambins. Et vous ? Une proposition ? Je suis certain que votre imaginaire est déjà en marche…

Pour aller plus loin :
– Retrouver le travail du photographe Goerge Steinmetz ICI
– Connaître le projet Fermes d’avenir initié par Maxime de Rostolan
– Lire Le dernier livre de Bruno Latour : Où Atterrir
– Consulter le blog d’Alain Grandjean : Chroniques de l’anthropocène

Pour agir :
– Participer au Défi ENGAGE sur la biodiversité : ICI
– S’inscrire à un programme dédié de l’ENGAGE University

Simon Bernard et Alexandre Dechelotte : Dépolluer les océans

Plastic Odyssey souhaite dépolluer les océans et les rivages tout en utilisant le plastic comme ressource.
Ce projet passionnant a été sélectionné pour les prochains Engage Days du 9 au 12 novembre et sera accompagné par la prochaine promotion du programme Transformation de l’Engage University.

Plastic Odyssey est porté par Simon Bernard et Alexandre Déchelotte. Ils reviennent ici sur leurs parcours, leurs motivations et la singularité de leur projet.

Pouvez-vous présenter Plastic Odyssey en quelques mots ?
Simon : L’océan est à la fois le berceau de la vie sur Terre et le premier poumon de la planète. Pourtant, il est terriblement maltraité. C’est une véritable décharge à ciel ouvert. Il est irréaliste de croire qu’il est possible de le nettoyer.
L’immense majorité des plastiques déversés chaque jour se dégrade en micro-particules ou coule au fond. La seule solution est d’arrêter de les jeter. Pour cela, il faut s’inspirer de la nature et faire des déchets une ressource. Il existe de nombreuses solutions, mais elles sont peu répandues. Il faut les faire connaître et les diffuser. Nos décharges d’aujourd’hui doivent devenir nos mines de demain.
Alexandre : Plastic Odyssey, c’est une expédition maritime autour du monde pour développer et partager des solutions de recyclages du plastique sous toutes ses formes.
Le navire va remonter le problème à la source, le long des côtes les plus touchées par cette pollution. À chaque escale, des plastiques seront collectés et triés. Tout ce qui est recyclable sera transformé à bord de l’atelier flottant, en expérimentant des systèmes adaptés aux besoins du pays dans lequel le bateau se trouvera. Le reste sera transformé en carburant recyclé à l’aide d’une unité de pyrolyse et utilisé pour faire avancer le bateau. Cette technologie en pleine émergence est très prometteuse et pourtant peu connue. Elle permet d’obtenir jusqu’à 1L de combustible par kg de plastique traité. Couplée à l’énergie solaire par exemple, elle permet de favoriser l’accès à l’électricité en zone rurale tout en dépolluant. L’objectif est de créer un véritable bateau ambassadeur du recyclage qui permettra à terme de créer de l’emploi en limitant la pollution.

Vous deux en quelques mots ?
Alexandre : D’abord camarades de classe sur les bancs de l’école de la Marine Marchande, Simon et moi sommes devenus amis et coéquipiers dans des projets variés menés tout au long de nos études. Simon, c’est l’aventurier, il cherche toujours à explorer loin des sentiers battus, à innover. Il a mené beaucoup de ses projets droit vers la réussite, l’engagement et le cœur qu’il met à l’ouvrage sont les clés de sa réussite.
Simon : Alexandre, c’est plus qu’un simple ami, c’est un vrai coéquipier à qui je fais pleinement confiance. On a déjà travaillé ensemble sur des projets, c’est un binôme qui marche. Alex, c’est un passionné, quand il fait quelque chose, il le fait à fond. Je suis toujours impressionné par l’énergie qu’il arrive à déployer pour les projets professionnels tout en menant sa vie de jeune papa à côté.

D’où vous est venue l’idée ?
Simon : Je suis passionné par les défis techniques et la nature. Depuis tout petit, je passe mon temps à chercher des solutions aux enjeux écologiques. Je me revois encore faire des plans de baignoire à recycler l’eau ou de moteurs à énergie perpétuelle (j’ai vite abandonné cette idée). J’ai pas mal traîné dans les fablabs et autres ateliers aux côtés d’autres makers.
Un jour, alors que je faisais escale à Dakar, je me suis rendu compte qu’il y avait du plastique partout sur les côtes et qu’à côté de ça des gens cherchaient des petits boulots pour survivre. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire.
Alexandre : frappé par la pollution marine lors de mes navigations, escales et plongées en mer, j’ai commencé à m’intéresser aux innovations concernant le recyclage. À 20 ans, j’ai créé l’association Greenactive, pour me lancer dans un projet de recyclage de bouteilles en filaments d’imprimante 3D. Pour cela, je voulais affréter des bateaux pour collecter les plastiques en mer, mais je me suis rendu compte qu’il était irréaliste de vouloir nettoyer l’océan et qu’il fallait agir en amont. Une fois dans l’eau, il y a moins d’1 % du plastique qui flotte et qui peut donc être récupéré.

Qu’est-ce qui différencie Plastic Odyssey d’autres projets de bateaux propres – panneaux solaires, hydrogènes, etc. ?
Simon : le sujet est cette fois la pollution marine et l’accès aux solutions de recyclage du plastique. Néanmoins, à l’image de Solar Impulse ou Planet Solar, nous voulons montrer qu’il est possible de réaliser un tour du monde en parfaite autonomie, simplement en recyclant les déchets collectés sur les côtes pour faire avancer le bateau.
Alexandre : Le cœur de l’innovation réside dans le concept de notre bateau : le plastique non-recyclable récupéré sur les plages est chargé dans un conteneur 20 pieds après avoir été broyé. Nous aménageons un deuxième container qui traitera les déchets pour alimenter nos moteurs. Le plastique retourne à son état d’origine : du carburant. Ce dernier produit de l’énergie électrique qui propulse notre bateau. Le pouvoir énergétique des déchets plastiques est énorme, et aucune pollution n’est engendrée lors de sa transformation. C’est un procédé très propre qui fait de notre catamaran un bateau vert et autonome.

Quels sont vos principaux enjeux aujourd’hui et le calendrier du projet ?
Alexandre : Nous entrons dans la phase de financements, avec la construction de notre prototype à la fin de l’année. Grâce à ce bateau prototype, nous produirons une vidéo qui dévoilera le procédé qui permet de propulser un bateau uniquement grâce aux déchets. Cette vidéo fera le tour du monde pour prouver que c’est possible, notre objectif étant de démocratiser le recyclage du plastique, donc faire en sorte que le plus de gens possible en entendent parler. La phase suivante sera la préparation du tour du monde sur le navire à taille réelle (24 mètres). Nous avons prévu 34 escales sur une durée de 3 ans avec un départ fin 2019.

Votre projet a été sélectionné pour les prochains Engage Days, qu’en attendez-vous ?
Alexandre : Nous sommes heureux d’avoir été choisis pour prendre part aux Engage Days. Pour nous, ce sera l’occasion de partager notre vision des choses et recueillir des retours, car c’est comme ça que nous avançons le mieux. Partager pour avancer, c’est l’essence même de notre démarche, et c’est d’ailleurs pourquoi nous nous sommes dirigés vers l’open source.

Dans une récente conférence à l’Engage University, Gaël Giraud alertait sur le fait que les poissons pourraient tout bonnement disparaître des océans en 2050 si l’on ne fait rien – acidité, plastiques. Restez-vous confiants ?
Simon : Je suis plutôt optimiste de nature et préfère toujours parler des solutions plutôt que des problèmes eux-mêmes. Il est vrai que l’océan et sa biodiversité sont maltraités : que ce soit par la surpêche, la pollution ou les effets du réchauffement climatique. Je pense qu’il faut rapidement limiter les dégâts en adoptant des solutions de transition au plus vite. De plus, il faut être réaliste, si on veut abolir la pollution, il faut montrer qu’il est plus rentable économiquement de faire autrement, en préservant la nature. Pour moi, c’est la meilleure option. Heureusement, il existe des solutions, c’est l’objectif de Plastic Odyssey de les faire connaître.
En ce qui concerne la surpêche, il y a aussi des solutions : on peut mettre en place des aires marines protégées, adopter de nouvelles techniques de pêche qui sélectionnent les poissons, etc. Pour la pollution atmosphérique : les énergies renouvelables sont de plus en plus performantes et on sait aujourd’hui utiliser le CO2 pour cultiver des microalgues, en faire du plastique ou du carburant propre.
Il faut adopter une économie qui s’inspire de la nature pour mieux la protéger, c’est le seul moyen pour nous de survivre, sur cette planète du moins.

La COP21 : un paradoxe.

Le métier des diplomates, c’est de rédiger et de passer des accords internationaux. De ce point de vue, il convient de féliciter la diplomatie française : c’est en effet un véritable tour de force que d’avoir réussi que 195 pays, des plus pauvres aux plus riches, des plus petits au plus grands, acceptent – par consensus – un texte concernant le changement climatique. Il est vrai que l’accord n’entrera en vigueur qu’après que 55 pays comptant pour au moins 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre l’ait signé (la nuance est subtile), mais tout de même : si l’on compare, sur le plan purement technique, l’issue de la réunion de Copenhague en 2009 (COP15), où 26 pays, à l’initiative des USA et la Chine, avaient décidé en catastrophe, la dernière nuit, de rédiger et de ratifier un texte (l’Europe ne faisait pas partie de ce groupe d’Etats !) où l’on trouve l’allusion aux 2°C de réchauffement qu’il conviendrait de ne pas dépasser et celle au Fonds Vert pour le climat de 100 milliards d’euros par an pour financer l’adaptation aux changements des pays en développement , et celle de la COP21, où le ministre des Affaires Etrangères français, d’un petit coup de marteau, déclenche l’enthousiasme de l’ensemble des représentants mondiaux, on ne peut que saluer le savoir-faire de la diplomatie française.

Le paradoxe, c’est que cet enthousiasme a en fait salué … un constat d’échec. C’est ce qu’exprime avec on ne peut plus clarté le point 17 du préambule de l’Accord, reproduit ici in extenso – il en vaut la peine, car il faut le relire plusieurs fois pour se convaincre … qu’il dit bien ce qu’il dit :

La Conférence des Parties « note avec préoccupation que les niveaux des émissions globales de gaz à effet de serre en 2025 et 2030 estimés sur la base des contributions prévues déterminées au niveau national ne sont pas compatibles avec des scénarios au moindre coût prévoyant une hausse de la température de 2 °C, mais se traduisent par un niveau prévisible d’émissions de 55 gigatonnes en 2030, et note également que des efforts de réduction des émissions beaucoup plus importants que ceux associés aux contributions prévues déterminées au niveau national seront nécessaires pour contenir l’élévation de la température de la planète en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels en ramenant les émissions à 40 gigatonnes ou en dessous de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels en ramenant les émissions à un niveau devant être défini dans le rapport spécial mentionné au paragraphe 21 ci-après. »

Petite explication de texte.

Rappelons que, d’après le dernier rapport du GIEC, deux conditions sont requises pour tenir l’objectif des 2°C : i) stabiliser rapidement nos émissions, puis ii) les diminuer de sorte que leur total, à partir d’aujourd’hui, ne dépasse pas en gros 1000 milliards de tonnes de carbone (GtC). C’est le budget restant. Evidemment, plus nous tardons à réduire nos émissions, plus leur réduction devra être rapide par la suite, puisque le budget total est fixé.

La formulation un peu lourde « contributions prévues déterminées au niveau national » désigne officiellement les engagements volontaires des différents Etats. La formule est consacrée (en anglais : INDC, Intended Nationally Determined Contributions).

Le texte dit que les INDC conduisent à une augmentation des émissions en 2030 (puisqu’elles sont de 50 GtC aujourd’hui) : la première condition ne sera donc pas satisfaite (il faudrait ramener les émissions à 40 GtC en 2030) – a fortiori s’il fallait limiter le réchauffement à 1,5°C ! En conséquence, les efforts de réduction au delà de 2030 devront être « beaucoup plus importants » si l’on veut tenir le budget global… On s’en convainc aisément. La perspective de 1,5°C n’est pas chiffrée, il est demandé au GIEC de faire une étude spécifique (point 21 de l’Accord).

On peut s’étonner qu’il soit fait référence, dans l’Accord, à un réchauffement moindre que celui mentionné à Copenhague. La raison en est que les Etats insulaires, ceux qui menacent de disparaitre purement et simplement à cause de la montée du niveau des mers, voulaient faire valoir que l’objectif des 2°C était déjà trop élevé pour eux. C’est là qu’on perçoit tout le savoir faire des rédacteurs : on a fait mention des 1,5°C, non pour dire qu’il fallait chercher à l’obtenir, mais pour remarquer, ce que Monsieur de La Palice aurait sans doute pu formuler lui-même, que ce serait encore plus difficile que les 2°C ! L’essentiel, c’est que cela a permis que l’Accord soit adopté!

Résumons : l’Accord de Paris contribue à créer un cadre international dans lequel des actions climatiques peuvent venir se loger. Ce cadre est meilleur que le précédent : en particulier, il abolit la distinction entre pays développés et pays en voie de développement, distinction devenue caduque lorsqu’il apparait, par exemple, que la Chine est devenu le principal émetteur de gaz à efffet de serre.

La corbeille est donc belle, mais elle ne contient rien de nouveau, et, s’agissant de la réduction des émissions et/ou de l’adaptation au changement climatique, elle est vide.