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Reza : l’image pour changer le monde

 

Le photo-reporter Reza parcours le monde depuis 40 ans pour mettre en lumière les causes qui lui sont chères et défendre les personnes les plus vulnérables. A l’ombre de ses portraits qui ont fait la Une du National Geographic, il travaille pour l’éducation et l’émancipation des jeunes et des femmes dans les zones de conflits comme dans nos quartiers les plus difficiles. Rencontre avec un artiste humaniste passionné qui garde foi en l’homme.

 

On connaît le poncif, l’art sauvera le monde, dans votre cas Reza, il s’agit plutôt de l’image?

L’image, c’est la face émergée de l’iceberg de l’art : elle est accessible à tous, comprise par tous et compréhensible, c’est un langage universel traversant les frontières et la barrière des langues, des outils de création – mobile – à la portée de tous, allant jusqu’à dominer nos vies quotidiennes, nos échanges, les informations, l’apprentissage. L’éducation, l’économie, tous ces domaines d’aujourd’hui ont besoin d’images. Ainsi l’image est devenue l’art majeur de notre société. Notre société est en mutation : nous sommes passés des hiéroglyphes aux émojis. Nous sommes une société de l’image. 

Engage Days – thecamp, octobre 2018

 

Vous avez commencé à photographier à 13 ans et votre appareil photo ne vous quitte jamais, en quoi constitue-t-il une arme de construction massive?

Pour construire ou reconstruire ensemble nos sociétés, il faut se connaître, avoir un but précis et commun – il faut adhérer à l’idée de construction, et à sa nécessité.

L’image est le moyen de rapprocher les individus, les cultures, les communautés et les peuples, de les faire se connaître les uns les autres. Elle offre la possibilité de s’arrêter devant l’image de l’autre, de prendre le temps nécessaire de la contempler, de s’émouvoir et ensuite d’entrer en action. 

L’image est le meilleur moyen de créer de l’empathie.

On défend quelque chose, ou quelqu’un que l’on aime, que l’on connaît : on se positionne pour une personne envers qui on ressent de l’empathie.

L’image est donc le moyen le plus simple et le plus vaste de créer du lien, de connecter les êtres et les cultures. À l’inverse, elle a aussi ce pouvoir de dénoncer l’envers du décor et de faire réagir les gens. 

Votre engagement incessant passe beaucoup par des programmes de formation. Quels sont-ils?

L’éducation est la clé de l’avenir. Nous ne serions pas là où nous sommes sans l’éducation et il n’y aurait pas de lendemains pour l’humanité sans elle. Il me semble que nous assistons à peine à l’émergence de ce nouveau langage universel qu’est l’image et il faut en répandre l’alphabet.

L’image donne une voix à ceux qui n’en ont pas. 

Elle aide des victimes passives à devenir actrices de leur destin. 

Ainsi, en parallèle de mon travail photographique dans le monde, j’ai initié des formations aux métiers de l’image pour les populations les plus vulnérables, dans les zones de guerres, de conflits, les camps de refugiés, mais aussi les banlieues des grandes villes européennes et du monde.

Je suis convaincu que les femmes pourront avoir un rôle plus important dans le monde de demain. Leur présence massive dans les medias, les secteurs culturels et l’éducation pourra changer le cours de la marche du monde vers un monde plus pacifiste. 

Les médias sont et pourront également devenir les meilleurs outils de développement.

Depuis le lancement de ces formations, nous avons aidé des milliers de femmes et d’hommes dans les zones les plus difficiles du globe, elles/ils sont  désormais les porte-voix de leurs communautés et avant tout d’elles/eux-mêmes. 

Art, action, entrepreneuriat, la multidisciplinarité est-elle, comme dans l’ENGAGE University, au coeur de votre identité?

J’ai trouvé dans les objectifs d’Engage University beaucoup de points communs et de valeurs communes avec mes actions. Les femmes et hommes qui s’engagent dans ce projet partagent le même amour pour  l’humanité.  

 

Engage Days – thecamp, octobre 2018

 

L’entrepreneuriat social, d’autre part, est la meilleure forme d’entrepreneuriat pour l’avenir de l’humanité – sinon il n’y aura pas d’avenir.

J’ai enfin trouvé beaucoup de possibilités de projets communs avec Engage University et ceux qui l’entourent.

Une chose me surprend enfin. Vous avez été, souvent, au plus près de la noirceur, et vous semblez conserver malgré tout un regard optimiste sur le Monde. Comment faites-vous?

Ma croyance, ma foi, se résument par ces deux axes :

1- La vie est belle.

2-  L’être humain est bon. Nous avons fait des progrès immenses et inestimables en peu de temps après notre sortie de la forêt ! En à peine 5 000 ans après l’invention de l’écriture et les premiers textes, voici où nous en sommes : nous avançons vers un meilleur avenir, certes, mais avec des petits pas.

La simple comparaison de l’Europe d’aujourd’hui à celle d’hier nous montre l’étendue de cette avancée.

Les racines du mal me semblent être dans l’attitude de certains, et que l’on ne retrouve chez aucun animal : la possession à outrance. Aucun animal n’amasse plus de denrées que ce dont il a réellement besoin. L’homme est le seul à ne jamais s’arrêter, il tente de posséder de plus en plus même si cela dépasse largement ses besoins.

Durant quatre décennies, j’ai été le témoin de toutes les guerres et de nombreux moments de souffrance de notre Humanité.

La grandeur de l’âme humaine côtoie sa capacité à la violence et à la mesquinerie – mais l’Histoire nous montre que les Ghandi, les Luther King, les Mandela et des milliers d’autres femmes et hommes peuvent montrer le chemin vers une paix durable, et plus d’échanges.

Dans cette optique, chacun et chacune d’entre nous en est responsable.

 

POUR APPROFONDIR

10 minutes | Découvrir le webdocumentaire Les reporters du camp sur arte.tv

Trois heures | Visitez l’exposition d’art contemporain Persona Non Grata au Musée National de l’Immigration

Sans compter les heures | Se plonger dans les témoignages de Reza, en particulier les regards qu’il a capturé au Kurdistan.

 

POUR AGIR

En quelques cliques | Soutenir Les Ateliers Reza sur le site de dons HelloAsso.

2 à 5 heures par semaine | Suivre le MOOC Tickets For Change pour développer un projet d’entrepreneuriat social

2 heures par mois | Coacher des femmes vulnérables qui ont choisi l’entrepreneuriat pour se reconstruire avec Led By Her

Emmanuel DAVIDENKOFF : de L’Etudiant au Monde, il rêve d’une société apprenante

Rencontre éclairante avec Emmanuel Davidenkoff, journaliste spécialiste de l’éducation, rédacteur en chef au Monde et auteur du Tsunami numérique (Stock, 2014).

On parle beaucoup de réforme de l’éducation, mais pourquoi au juste ?

Excellente question ! Car les grandes réformes structurantes sont rares. En près de trente ans de journalisme spécialisé, j’en ai vu peu, et celles que j’ai vues ne passionnent pas toujours les foules (création du bac pro, création des IUFM puis des ÉSPÉ pour la formation des enseignants etc.).

Il me semble que le sujet fait recette pour trois raisons essentielles :

  • le sentiment répandu que l’école, dans un pays riche et développé comme le notre, pourrait faire mieux notamment en matière de réduction des inégalités
  • le fait que l’école est à la fois miroir et matrice de notre système politique depuis la Révolution (Condorcet) et la IIIe république (lois Ferry, séparation de l’église et de l’Etat) 
  • l’apparente simplicité d’une matière dont beaucoup de personnes se pensent spécialistes pour avoir fréquenté les bancs de l’école ou pour y avoir des enfants

Quels sont les sujets occultés dans les médias ?

On parle moins, malheureusement, des questions que soulève François Taddéi dans son livre (Apprendre au XXIe siècle) et qui touchent à l’impact des bouleversements considérables et très rapides auxquels la planète – et ceux qui l’habitent – sont confrontés. Cette approche holistique, que François rattache notamment aux Objectifs du développement durable de l’ONU, me semble plus pertinente aujourd’hui.

Polémiquer pendant des semaines, comme l’a fait une partie des acteurs de l’éducation, sur l’usage du mot « prédicat » dans les programmes a quelque chose d’irréel quand on songe à l’ampleur des défis à relever, et à leur urgence.

Quels sont pour vous les principaux changements à opérer ?

Mon métier ne consiste pas à préconiser des changements. Je peux en revanche observer que certains sujets font la Une depuis que je travaille (1990…) ce qui peut laisser supposer que les chantiers restent ouverts. Parmi lesquels le contenu des enseignements (quels savoirs et savoir-faire dans un monde en rapide mutation), la formation initiale et surtout continue des enseignants ; la contribution de l’école à la réduction des inégalités (tout ce qui relève de la politique dite d’éducation prioritaire).

Quel rôle la Tech doit-elle jouer dans cette transformation?

La tech, comme ensemble d’outils, peut permettre d’améliorer ou d’accélérer l’impact de tous les dispositifs pédagogiques, de l’apprentissage par cœur à l’apprentissage par le faire (« learning by doing ») notamment grâce aux FabLab, en passant par l’apprentissage par les pairs (« peer learning ») qui devient potentiellement mondial, ou l’apprentissage par le jeu (« serious game ») bien plus engageant aujourd’hui qu’il ne l’était. La tech est aussi un formidable catalyseur de l’intelligence collective.

Comment former les jeunes aux défis qui les attendent ?

Ces derniers sont technologiques (mutation numérique) mais aussi physiques (le défi environnemental) et philosophiques (toutes les questions éthiques que pose notamment le développement des NBIC et sur lesquelles insiste fortement François).

Pour relever ces défis, il faudra avoir appris des choses, engrangé des connaissances, et avoir appris à apprendre. Ce n’est pas neuf : Montaigne disait déjà préférer les têtes bien faites aux têtes bien pleines ! Aujourd’hui, comme le suggère François Taddei, une tête bien faite ne s’attache pas seulement à répondre à des questions mais à en formuler de nouvelles.

Vous êtes aussi un violoniste de talent, parlez-nous de multi-disciplinarité.

Je vous laisse la responsabilité du « de talent ». Car ce que m’a d’abord appris le violon, ce sont les vertus du travail !

J’ai aussi tiré de mes années d’apprentissage la conviction qu’il n’existe pas un modèle pédagogique qui l’emporte sur les autres mais que le secret d’une éducation complète passe par la variété des mises en situation.

En musique, vous devez répéter, seul, apprendre par coeur, automatiser des gestes ; puis vous allez avancer en cours individuel, comme avec un précepteur, mais aussi en groupe – petit en musique de chambre, important en orchestre – ce qui va vous apprendre l’écoute des autres, la coopération (cf. cette phrase d’un de mes chefs : « Dans un orchestre, nul n’a raison seul contre les autres »). On apprend donc en en faisant. Les matières théoriques, elles, s’enseignent dans des formats comparables à ceux de classes traditionnelles.

Ensuite, il ne viendrait à personne l’idée de séparer plaisir et travail : on fait ses gammes dans l’espoir de jouer Beethoven, pas pour faire ses gammes ; mais on ne peut espérer jouer Beethoven correctement si on n’a pas fait ses gammes…

Enfin, la musique fait entrer deux composantes généralement peu présentes dans le débat sur l’éducation : les sens et le corps. Nous ne sommes pas des êtres uniquement abstraits et cérébraux. Ma conviction est que nous apprenons d’autant mieux que nous sommes sollicités à travers toutes ces dimensions, et dans des formes pédagogiques variées.

 

POUR APPROFONDIR

4 minutes | Relire le discours d’Edgar Morin devant l’UNESCO avec Philippe Bertrand.

Un quart d’heure| Ecouter la prospectiviste Virginie Raisson, une invitation à se saisir des défis du XXIe siècle.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

 

POUR AGIR

2h | Organiser une projection-débat du documentaire « Une idée folle »

3h par mois | Devenir mentor du programme ENGAGE With Refugees

Un week-end | Se transformer au Schumacher College.

Hamze Ghalebi : construire sa carrière après l’exil

Rencontre avec Hamze Ghalebi, jeune responsable politique iranien, arrêté et emprisonné en 2009. Réfugié en France, il rencontre le réseau associatif Singa qu’il présidera pendant deux ans.  Retour sur le début de carrière interrompue par l’exil.

Comment ton arrivée à Paris s’est-elle passée?  

Il faut savoir qu’en Iran, j’ai démarré une carrière politique. Après avoir suivi un Bac+4 en ingénierie électronique puis un master en Sciences Politiques, j’ai dirigé un think tank avant de devenir chef de campagne d’un candidat réformiste à la présidentielle. Une semaine après la crise qui a suivi les élections, j’ai été arrêté et emprisonné.

Quand je suis arrivée en France, il me manquait des choses essentielles.

Une fois traversée la frontière, mes talents de communication étaient considérablement diminués. J’étais incapable de tenir une simple conversation alors qu’un mois plus tôt, en Iran, j’étais speech writter d’un ancien premier ministre. 

Ensuite, j’ai vécu une période de crise identitaire. En Iran j’étais activiste et entrepreneur. Une fois traversée la frontière, je suis devenu « iranien », « réfugié », « immigré ».

Plus encore, je ne me sentais pas appartenir à une société. Je n’appartenais plus à aucun « nous ».

Résultat, je me suis dit que mes compétences, mon réseau et mes expériences ne seraient jamais valorisés. J’ai enchaîné les petits boulots, travaillé dans une station essence.

J’en étais réduit au pragmatisme le plus absolu. La société me proposait juste de survivre. Impossible de me projeter dans l’avenir, de faire des projets.

C’est à ce moment là que tu as découvert SINGA?

J’ai découvert SINGA en essayant de rebondir par la création d’un cabinet de conseil. J’ai rejoint leur incubateur de projets dédié à l’économie de l’exil, FINKELA. J’ai découvert une communauté très diverse, constituée de femmes et d’hommes qui souhaitaient co-construire des choses ensemble. Ils m’ont d’abord proposé de reconstruire mon réseau personnel et professionnel, grâce notamment à différents programmes de mentorat.

Je me suis ensuite présenté à la présidence de SINGA parce que c’étaient à mes yeux la seule organisation capable de sortir de la logique d’assistanat social. Je voulais être sûre que les projets de la communauté allaient continuer de renforcer cette dynamique. J’ai été élu Président pour deux ans. J’ai depuis passé la main, même si je reste membre du conseil d’administration.

Quels ont été pour toi les principaux freins à l’insertion professionnelle ?

Je vous ai parlé de ma crise identitaire et de mes compétences relationnelles diminuées. Mais le principal obstacle, c’est le manque de capital social !

Le plus important ce ne sont finalement pas les compétences techniques, les savoir-être, ou un manque de capital financier. Tout cela peut se reconstruire, plus ou moins rapidement.

Reconstruire son réseau est en revanche incroyablement difficile !

En Iran, je n’avais pas conscience que ce que je construisais passait par un réseau de personnes qui me faisaient confiance et en qui j’avais confiance. Je ne l’ai compris qu’une fois la frontière traversée.

La clé de la réussite selon moi : ne jamais refuser une opportunité d’échange !

Qu’avez-vous mis en place à SINGA pour permettre à chacun de renforcer son capital social ?

Nous créons des opportunités de rencontres entre les publics. Le programme de « Buddy » crée des binômes autour d’un projet professionnel ou d’une passion commune. CALM n’est pas seulement un programme de logement, c’est un accélérateur de rencontres !

Nous avons développé récemment des ateliers de team building à destination des grands groupes. Pendant une journée, un entrepreneur hébergé au sein de notre incubateur présente son projet à une équipe d’une grande entreprise. Ensemble, ils travaillent sur ses défis stratégiques lors d’ateliers d’intelligence collective, d’égal à égal, avec une curiosité réciproque.

C’est le genre de journées qui changent profondément le regard des acteurs du monde économique sur les personnes réfugiées. C’est essentiel.

Pourquoi les programmes de mentorat sont-ils si importants ?

Ce sont deux mentors de SINGA qui ont changé ma vie. Le premier est un couple du réseau d’hébergement « Comme A La Maison ». Elle est avocate fiscaliste, lui chef d’entreprise. Ils m’ont accueilli chez eux pendant 3 mois. Le temps de me conseiller, de me mettre en contact avec leurs proches, de m’ouvrir des portes. J’ai par exemple appris à me présenter dans les milieux financiers (codes, coutumes).

Mon deuxième buddy travaillait dans les relations internationales. On se voyait une fois par semaine pendant 2 ans, au début pour parler de mon projet professionnel. Rapidement, nous sommes devenus amis. Maintenant, lorsque nous discutons, nous sommes deux experts. Dès qu’il rédige un article, c’est à moi qu’il l‘envoie pour le challenger.

La force des relations de mentorship, c’est que l’on crée rapidement un lien de confiance réciproque.

Je crois que les gens qui ont assez d’expérience professionnelle et qui ont bien réussi dans leur milieu auront grand plaisir à construire une relation de mentorat. Maintenant, je suis aussi mentor dans le réseau SINGA. Quel plaisir de sentir que tu peux apporter quelque chose avec simplement 20-30min de ton temps par semaine ! Ce n’est pas un investissement énorme pour une gratification immédiate : permettre à quelqu’un de réaliser ses rêves.

Et l’on ne sait jamais sur quoi cette relation va déboucher !  Prenez le cas de mon binôme, nous sommes en train de lancer un business ensemble !

Et les initiatives comme le disque « Les Voix de l’Exil », qu’apportent-elles?

En France, si tu es réfugiés, les gens ne t’écoutent pas, même si tu as des compétences à leur offrir. Le constat est dur, mais c’est ce que je ressens.

Lorsque j’ai développé mon entreprise de conseil en investissements, je ne voulais pas dire que j’étais réfugié.

La seule solution finalement pour être entendu est d’accepter l’image de misérabilisme associée au statut de réfugié. Quand tu es victime on t’écoute. Sauf que tu n’es pas pris au sérieux.

Nous avons besoin de ce type de projets pour montrer au plus grand nombre que les personnes réfugiées ont des talents, peuvent apporter à la société française. Il est essentiel de changer le regard.

 

POUR APPROFONDIR

7 minutes | Pour déconstruire les préjugés sur l’asile avec Alice Barbe, co-fondatrice de SINGA France.

En 1 heure | Regarder la websérie « Waynak » pour découvrir les initiatives qui répondent à la « crise » des réfugiés.

En 2 jours | Suivre la session « Décrypter les enjeux et les logiques émergentes » de l’ENGAGE University.

POUR AGIR

3h par mois | Accompagner une personne réfugiée en rejoignant le programme de mentorat ENGAGE with Refugees.

Une demi-journée | Animer un temps d’intelligence collective avec des entrepreneurs hébergés au sein de l’incubateur FINKELA.

Un week-end ou 3 mois | Accueillir chez soi une personne réfugiée, avec Comme A La Maison by SINGA.

Jean-Philippe Teboul : L’ESS sort de l’entre-soi !

Jean-Philippe TEBOUL est Directeur d’Orientation Durable, cabinet de recrutement spécialisé dans l’Economie Sociale et Solidaire et l’intérêt général, et partenaire d’ENGAGE. Il nous éclaire sur l’avenir de l’ESS et des métiers du secteur.

Orientation Durable, en quelques chiffres, c’est combien de candidats, de recruteurs, d’annonces déposées ?
Nous avons un rythme de croisière d’une petite dizaine de nouveaux recrutements par mois. Concernant le nombre de candidates et candidats par poste, c’est très varié. On nous appelle parfois pour des postes très rares, auquel cas le nombre de candidats peut ne pas dépasser la dizaine jusqu’à… 600 ou 700 pour les fonctions supports dans des ONG très reconnues. 

Orientation Durable était au départ tourné vers le développement durable, et a fait volte face pour se concentrer sur l’ESS. Pourquoi ce changement de positionnement ?
Les deux marchés de l’emploi en question sont sans commune mesure en termes de volume.
Le développement durable / la RSE correspondent à quelques dizaines de recrutement par an. Les plus gros pure players du conseil ne dépassent pas les 3 millions € de chiffre d’affaire, la plupart se situent plutôt autour de 1 million. Au-delà de la question du volume réel d’action RSE des entreprises (des opérations très visibles de RSE peuvent représenter des parts infinitésimales de leurs budgets), beaucoup de grandes entreprises cherchent à répartir les responsabilités liées aux efforts sociaux et environnementaux sur plusieurs postes. Ce qui est plutôt logique mais diminue le nombre de postes dédiés. Bref, Développement Durable et RSE sont aujourd’hui des micro marchés en termes d’emploi.  
L’ESS intègre donc selon ce qu’on décide d’y mettre 5 à 10 % du marché de l’emploi en France. C’est aussi là qu’on trouve – même si elles sont minoritaires – les actions les plus susceptibles d’avoir un global sur les situations sociales ou environnementales. Il ne faut pas oublier que nombre d’initiatives considérées aujourd’hui comme évidentes ont pu se développer uniquement dans l’ESS. C’est le meilleur environnement économique pour les innovations sociétales car il permet de travailler sur le long terme. Je pense notamment au rôle pionnier de Nature et Progrès dans le bio.  

L’ESS représente aujourd’hui plus de 10 % de l’emploi en France, une part qui ne va faire qu’augmenter dans les prochaines années. Comment expliquez-vous cette mutation du secteur et son impact sur l’emploi ?
Je ne suis pas certain que la mutation soit si importante qu’on le dit en terme de volume. Les familles de l’ESS historiques médico-social, logement social, mutuelles ou insertion représentent encore le plus gros des troupes. On voit plutôt une évolution des postes qui sont de plus en plus ouverts à des profils issus d’autres univers. L’ESS sort de l’entre-soi, ce qui est une excellent nouvelle ! D’autant plus qu’elle ne perd pas son âme pour autant. On retrouve aujourd’hui ce qui existait déjà il y a 10 comme 40 ans : d‘une part des acteurs qui n’ont pas la prétention de changer le système mais de l’améliorer et d‘autre part d’autres beaucoup moins nombreux qui cherchent à encourager un changement de paradigme. La polémique de l’été autour des publicités d’HEC mettant en avant des entrepreneuses sociales ou le DG de Danone a rappelé cette dichotomie que je trouve saine et logique. Le message de la publicité était claire « Ne changeons pas de Société, elle s’autocorrige » et la réponse des critiques également « La Société est responsable, changeons-là ». Ce débat-là est aussi vieux que l’ESS. Il peut parfois sembler stérile sur le court terme mais il amené un grand nombre d’évolutions.   

Parmi vos clients, on trouve Oxfam, Aides, la Fondation pour la Nature et l’Homme, WWF, Amnesty International… n’y a-t-il que des grandes entreprises de l’ESS ou des ONG reconnues comme recruteurs ?
Vous verrez sur notre site que les noms les plus reconnus ne représentent qu’une partie de nos clients. Sachez donc de plus qu’il ne représente qu’une (petite) partie du secteur de l’ESS. Les très très gros acteurs sont beaucoup moins présents que dans l' »économie classique ». Ceux au-dessus de 500 millions € se comptent sur les doigts d’une (ou deux) mains. Je conseille à ce propos à vos lecteurs de ne pas forcément viser que les ONG ou acteurs les plus médiatisés pour leur recherche d’emploi. Le nombre de candidates et candidats concurrents peut aller du simple au triple pour deux postes assez proches en termes de conditions, de responsabilité et d’impact. 

Quels sont les profils des candidats que vous recrutez ? Quels sont les savoir-faire et savoir-être que vous recherchez ?
En terme d’expertise, nous avons recruté aujourd’hui pour l’ESS à peu près toutes les spécialités et fonctions support. Le point commun dans ce qu’on nous demande est sans doute le profil hybride, celui qui réunit la culture du résultat et l’appétence sociétale. La première est connue de vos lecteurs, je vous parlerais donc plutôt de la seconde : il s’agit déjà de ne pas se tromper de combat et de choisir un dans lequel vous vous retrouvez. Il faut ensuite savoir gérer le fait que le projet sociétal est souvent un débat permanent quantifiable mais difficile à rentrer dans des cases et processiser. En bref, pour reprendre vos termes, le savoir-faire vous rendra éligible, le savoir-être sera le garant de votre épanouissement. 

On parle beaucoup aujourd’hui de redonner du sens à sa carrière, de faire coïncider ses valeurs et ses ambitions. Cela est-il selon vous la première des motivations à avoir si l’on souhaite s’orienter vers l’ESS ? 
La motivation en question est nécessaire mais non suffisante. Il existe des postes de Chargés de projet très généralistes mais uniquement en tout début de carrière. Très vite, les postes se spécialisent et on retrouve les mêmes règles que pour tout secteur : à 35 ou 40 ans, si on est ni manager ni expert, la recherche d’emploi se complique. Au final, sur ce point, un acteur de l’ESS va recruter de la même façon qu’un acteur classique : il cherche d’abord un comptable, un fundraiser, un manager ou un communiquant avant de se poser la question de son comportement professionnel pour arbitrer entre les bons CV. Dans certains cas, l’expérience ESS est indispensable, dans d’autres, on peut venir de l’économie classique (ou du public) et adapter ses compétences. Un bon fundraiser junior par exemple peut souvent être quelqu’un qui a appris les métiers de communication nécessaires en agence. Pour éviter que les candidates et candidats perdent leur temps, nous essayons sur le site d’Orientation Durable de bien préciser si le poste nécessite ou non une expérience ESS. 

Comment voyez-vous le secteur de l’emploi dans le domaine des carrières à mission sociale évoluer ? Y a-t-il plus de demande qu’il n’y a d’offre ? Est-ce un secteur qui change, qui évolue, qui devient plus hybride ? Comment voyez-vous votre secteur et votre métier évoluer d’ici 5 ans ?
Il y a clairement un manque de cadres dirigeants dans l’ESS. Les candidats sont un peu plus nombreux que dans l’économie classique à poste équivalent mais les profils hybrides tel que définis ci-dessus sont rares.