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Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en leadership et se focalise sur l’émergence de nouvelles méthodes de management mieux adaptées pour accompagner la réinvention des entreprises et les transitions capables de faire naître un monde plus harmonieux. Il interviendra lors du Programme Transformation sur la thématique « Agir dans le système : leadership et gouvernance ».

 

Qu’est-ce que le leadership conscient ?

Ce que j’appelle les leaders conscient.e.s, ce sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, notamment des problématiques auxquelles s’attelle ENGAGE, qu’il s’agisse des changements climatiques, des changements inter-organisationnels, des changements engendrés par le digital et le numérique, des changements en termes d’impacts sociétaux… On peut être un.e leader conscient.e au sein d’organisations à but-lucratif mais aussi dans toutes les autres : les gouvernements, toutes les instances institutionnelles liées aux collectivités, toutes les organisations du secteur associatif au sens large…

Un.e leader conscient.e est conscient.e à la fois des enjeux externes, et aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations. C’est une prise de conscience qui doit être double. Nous devons être conscient.e de ce qui se joue en nous pour amener de la conscience dans nos relations interpersonnelles au sein du travail.

 

Les leaders conscient.e.s sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, à la fois des enjeux externes mais aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations.” 

 

D’où vient le leadership conscient ? 

Je pense au mouvement né dans les années 70-80 aux Etats-Unis, le Conscious Capitalism. Il a été initié par des entrepreneurs avec l’objectif d’une meilleure prise en compte des parties prenantes de leurs propres activités entrepreneuriales, quelle qu’en soit la taille, et agir avec elles de manière à avoir un impact positif. Ce mouvement s’inspire de la philosophie du mouvement intégral dont le but est de développer une vision écosystémique de l’ensemble des enjeux auxquels sont confronté.e.s les managers au moment d’une prise de décision pour son organisation.

Cela fait écho à la loi Pacte d’avril 2019 : maintenant toute entreprise peut se donner une mission et s’organiser pour que cette mission devienne le fil rouge qui confère du sens à son activité économique. Désormais en France, au-delà de la cristallisation de l’Économie Sociale et Solidaire, on observe un mouvement formalisé d’entreprises à missions. Plusieurs centaines d’entreprises se sont attribuées une “raison d’être”. Par ailleurs, le label B-Corp, qui va encore plus loin en manière de responsabilité des entreprises, en témoigne aussi : plus d’une centaine de sociétés sont labellisées B-Corp en France et plus de 3500 dans le monde. Ces mouvements sont porteurs d’espoir et contribuent aussi à ce que j’appelle le leadership conscient.

 

En temps d’incertitude, comment rebondit un leader conscient par rapport à un leader « lambda » ?

La question est la suivante : comment passer d’une attitude de réaction à une posture proactive ? Le terme anglais « responsibility » résume bien cette idée : un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude. Un.e manager sera plus à même d’être en capacité de répondre à une situation s’il ou elle a conscience de ses implications à différents niveaux. Si non, il ou elle se laissera bousculer et déstabiliser par les événements ou les non-événements.

Il faut aussi être conscient.e de la façon dont nos mécanismes intérieurs jouent, sans quoi on adopte une posture réactive qui peut être contre-productive dans ses relations intra et inter-professionnelles.

L’idée c’est de développer une forme de conscience duale qui nous permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action. Plus on est conscient de ces enjeux, plus on sera à même de prendre des décisions justes consciemment qui auront un impact profitable à la fois pour soi, pour ses équipes et pour son écosystème dans son ensemble.

 

Un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude en développant une forme de conscience duale qui permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action” 

 

Qu’est-ce qui fait le déclic qu’on passe d’un leadership ‘classique’ à un leadership conscient ?

Un leader conscient doit être capable de rassembler toutes ses formes d’intelligence. En France, on met beaucoup d’emphase sur l’intelligence cognitive, rationnelle, intellectuelle.

Il existe aussi l’intelligence physique : être conscient de sa posture, l’adapter selon les personnes avec qui on interagit. Il faut pouvoir s’observer en même temps que l’on agit.

On parle aussi beaucoup d’intelligence émotionnelle : c’est la conscience de ce qui se joue en soi. Cela passe par la manière dont on accueille ses émotions et dont on est capable de les utiliser pour qu’elles deviennent un moteur qui guide nos actions de la bonne manière, avec bon sens et cohérence.

Un autre niveau encore est celui de l’intelligence naturelle : comment se connecter aux enjeux climatiques alors que la plupart du temps nous sommes déconnectés de ce qui nous relie intrinsèquement à la nature ? Nous avons beaucoup à apprendre des populations indigènes ou tribales dans la manière dont elles sont complètement intégrées à leur cosmogonie, et donc elles ne font pas cette différence entre ce qu’on a tendance à appeler l’environnement et nous mêmes. Cette distinction rend difficile la conciliation et l’acceptation de ces enjeux en nous

 

Même si l’on n’est pas manager, avons-nous intérêt à nous inspirer des compétences et de la posture du leader conscient ? 

Bien sûr, parce que nous sommes tou.te.s des potentiel.le.s leaders ! La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde. Cela passe peut-être par l’accompagnement par le dialogue avec ses pairs, avec des professionnels de l’accompagnement, avec des collectifs comme ENGAGE où nous allons rencontrer des gens qui nous offrent un accès à de nouvelles perspectives.

 

La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde.” 

 

Pourquoi faut-il plus de leaders conscient.e.s ? 

On entend parler de plus en plus du besoin de transformation des organisations, des entreprises, de l’Etat, évoqué par le Programme Transformation d’ENGAGE. Le coeur de cette transformation se situe au niveau des managers et par extension des collaborateur.rice.s : c’est une logique inside-out. Nous devons devenir conscient.e.s de la manière dont nous devons nous transformer en tant que responsable pour pouvoir aussi initier cette transformation positive au sein de son écosystème direct. Il faut comprendre toutes les phases de la transformation et accepter que le temps joue un rôle particulier dans la transformation. Paradoxalement, la transformation est un processus qui prend du temps, et qui est perpétuel. A l’instar du vivant : on dit que le corps humain se renouvelle en sept ans. En sept ans, chacune de nos cellules s’est entièrement régénérée. La transformation fait partie de la vie, et un.e leader doit en être conscient.e car elle nous impacte inévitablement en tant qu’individus et en tant que collectifs.

Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego. Il a écrit son dernier livre L’entreprise altruiste (Albin Michel, 2019) avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili et accompagnateur de dirigeants.

Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses priorités actuelles, non ?

Quand nous parlons de l’entreprise altruiste, nous parlons du mot qui vient du latin alter, “l’autre. L’entreprise altruiste se met au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique, tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, celle-ci instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement : c’est le paradoxe que l’on explique dans le livre.

Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres, qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire ?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûte pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées ?

Mais ils sont appliqués ! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché à établir de modèle, mais seulement à comprendre comment  le patron d’une entreprise altruiste a réussi à bâtir ce type d’entreprise, si différente de l’entreprise classique, car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé le PDG ou le fondateur. Pour justement comprendre comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste, et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

En quelques mots, quels sont vos futurs désirables ?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergés à travers notre enquête. On espère maintenant que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant