Articles

Un chasseur de tête me racontait son entretien avec le directeur marketing d’un groupe international de produits de grande consommation. Non, ses enfants ne mangeraient jamais les produits qu’il vend. Non, il ne démissionnerait pas, malgré ses doutes, malgré ses griefs, car ses frais sont importants et son salaire ronflant.

Il ne s’agit pas de juger ni de dénoncer, mais de comprendre comment casser ce schéma qui creuse la séparation entre l’Homme et sa fonction, entre le père et le salarié. Dans les entreprises évidemment, en politique certainement, dans notre vie personnelle.

Platon écrit que pour rendre les organisations éthiques, il ne faut pas inculquer des normes sociales, mais aider les personnes à découvrir par elles-mêmes la réalité du bien, du beau et du vrai.

Il ne s’agit pas d’établir des normes donc, mais de s’appuyer sur les personnes. Et c’est ici que l’éthique peut nous aider, même si le mot peut déstabiliser lorsqu’il se teinte de moralisme ou nous décourager lorsqu’il revient ab nauseam dans des discours sans effet.

L’éthique comme seule capable de reconstruire en profondeur ce qui a été détruit : le lien*, la cohérence.

Chacun d’entre nous est alternativement une citoyenne, un salarié, une mère, un consommateur, une électrice. Pourtant ces séquences de nos vies ne font plus que rarement système et déchirent notre être pour lui enlever son unité fondamentale. Il s’agit de replacer l’éthique comme fil et comme projet de vie pour redonner à la vie justement sa cohérence.

De quelle éthique parle-t-on ?

De l’éthique politique tout d’abord,LEP de l’éthique de nos politiques, incapables souvent de dépasser leurs intérêts et de changer les principes de gouvernance, seuls préalables réels à une réorientation des décisions vers le bien commun. Revoir cette tirade sublime de Jean Gabin dans le film de Jacques Audiard Le Président vaut plus que bien des discours.

Visionner la scène de l’assemblée nationale.

 

De l’éthique des entreprises et de leurs dirigeants ensuite, qui chantent parfois haut leurs valeurs personnelles alors que les structures qu’ils dirigent n’évoluent pas : quête de croissance, pression des actionnaires, emprisonnement dans un système qui ne veut pas lâcher. Les paramètres sont multiples qui bloquent encore et encore toute réforme réelle.

De l’éthique personnelle surtout, car derrière les dirigeantes, les décideurs, les salariées en position de changer les choses, il y a des femmes et des hommes en manque voire en quête de cohérence. La norme revient aujourd’hui à accepter des distorsions parfois abyssales entre nos propres valeurs et ce que notre fonction nous impose.

De l’éthique personnelle encore car chacun ressent bien les distorsions entre certains de ses comportements ou de ses choix de consommateur et ses convictions intimes. Par manque de temps, de moyens, de connaissance certainement.

C’est bien au niveau des personnes qu’il faut premièrement faire levier.

En utilisant tous les outils dont nous disposons aujourd’hui pour accompagner ceux qui le souhaitent ou faire pression sur les plus résistants. Car quelques soient ses responsabilités, chaque personne peut avoir un impact.

De nombreuses organisations y travaillent. Elles ont pour beaucoup dépassé l’affrontement stérile pour favoriser un accompagnement constructif ou une dénonciation efficiente.

Certaines, comme l’Art de Vivre, promeuvent la méditation de pleine conscience pour faciliter, dans les entreprises, la réconciliation des collaborateurs, avec eux-mêmes et avec leurs pairs. D’autres comme Ethique sur l’étiquette condamnent les agissements des grandes sociétés textiles et les incitent à changer leurs modes de fonctionnement. Foodwatch, né en Allemagne et présent en France depuis deux ans, dénonce les produits alimentaires dangereux pour la santé. E-boycott, fraîchement lancé, appelle à des campagnes de boycott sur le web et invite les entreprises à répondre aux questions des signataires.

Se réconcilier donc, individuellement, pour ensuite retisser collectivement une société du lien, reconstruire une économie plus sage et plus humaine. C’est de cette nécessité que nous parlerons et sur ces solutions que nous travaillerons lors des prochains Engage Days, Ethique : tenter le vrai, du 6 au 9 octobre, en compagnie de ceux qui construisent cette transition.

jem 

Pour suivre et aider les organisations citées :

Art of living                                       Je m’engage

Foodwatch                                        Je m’engage

Ethique sur l’étiquette                    Je m’engage

E-Boycott                                          Je m’engage

Transparency International          Je me renseigne

Conseil de lecture : Impliquons-nous, dialogue manifeste entre Edgar Morin, le philosophe artiste et Michelangelo Pistoleto, l’artiste philosophe ; discussion passionnante sur la nécessité de s’impliquer pour rebâtir une nouvelle société, dialogue sensible entre éthique et esthétique.

Conseil cinématograhique : Le Président, est un film français réalisé par Henri Verneuil, sorti en 1961, adapté du roman éponyme de Georges Simenon, et dialogué par Michel Audiard.

*Charles Eisenstein, éditorialiste américain, donne un exemple certes anecdotique mais parlant dans un livre publié en 2011, the sacred economy, très justement traduit par ‘l’économie du lien’ en allemand : Au Guatémala, un père conduisant son fils chez le docteur ne dira pas mon fils est malade mais ma famille est malade ; ce n’est pas un fleuve qu’il s’agira de dépolluer, mais l’environnement tout entier.

Il faut tout changer, probablement. Repenser notre système politique, notre système économique, nos médias, notre rapport au vivant. Pourtant cette injonction, qui sonne pour beaucoup comme une évidence, est aussi la voie la plus rapide vers le découragement et le renoncement.

Si tout doit être changé, nous n’y arriverons pas

Comment croire que nous pourrons simultanément refonder notre démocratie malade, nos industries qui détruisent le vivant, un système économique financiarisé toujours incapable de comprendre les impacts catastrophiques de certaines décisions court-termistes ? Pourtant aucune réponse partielle ne saura être efficace.

Dans un monde globalisé, mon impact est mineur et les autres décident pour moi, mal

Ce sont encore les autres qui décident, en fonction d’intérêts qui, manifestement, ne sont pas les nôtres. Après José Manuel Barroso et son recrutement par Goldman Sachs, comment croire aux bonnes gouvernances européennes ? Après le florilège de réponses opportunistes, abjectes aux derniers attentats, comment croire que cette classe politique a un début de solution ?

Je veux de nouveaux dirigeants politiques, une réforme de notre système démocratique qui appartient manifestement au passé. Pourtant notre démocratie ne me proposera rien en 2017 et nous repartirons pour cinq ans de rustines.
Je veux de nouvelles entreprises plus responsables. Pourtant, malgré les discours bien intentionnés de certains dirigeants de multinationales, j’ai la sensation acide que l’on ne nous tient pas un discours de vérité. Les rayons des supermarchés regorgent de produits sur-emballés non nécessaires, les cimentiers avides sont prêts à tout pour garder leurs marges et continuent à agir, en toute impunité.
Je veux de nouveaux médias qui prennent le temps de l’analyse, de l’explication. Pourtant, même les chaînes nationales tombent dans le panneau de l’hyper-réactivité et participent à la surenchère émotionnelle.

Je veux comprendre. Je veux être écouté. Je veux participer…vœu pieux. Combien de fois avons-nous tenu ou entendu ce discours fataliste ?

Il faut y croire malgré les revers, nos doutes et nos peines, sortir de l’émotionnel pour agir en connaissance et en conscience

C’est aujourd’hui qu’il faut agir. Nous devons faire basculer au plus vite notre système du bon côté, car le temps s’accélère. Combattre le solutionisme hâtif, les recettes court-termistes, opportunistes, gonflées aux hormones.

Rester lucide car la situation est extrême et ces premières lignes montrent qu’il est difficile pour chacun d’entre nous de ne pas participer à la surenchère émotionnelle.
Agir aussi pour retrouver un certain optimisme. Privilégier l’action comme moyen de résistance en se disant que d’autres voies sont nécessairement possibles.

C’est pour cela nous avons créé l’Engage University, car agir nécessite de savoir, de maîtriser les bons outils et de se préparer soi-même au changement.
C’est pour cela que nous créons Engage Futur, pour que des jeunes de 13 à 17 ans acquièrent eux aussi les connaissances, expérimentent de nouvelles pratiques et développent les moyens de s’engager dans le monde qu’ils construiront.
C’est pour cela que nous avons créé Engage, car nous ne transformerons les choses qu’en agissant concrètement et en nous transformant nous-même.

Photo: femmes tendent des miroirs aux militaires en Ukraine.