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Faire émerger l’utopiste qui est en nous

Sandrine Roudaut est perspectiviste, éditrice chez « La mer salée », conférencière, essayiste et autrice du roman d’anticipation Les Déliés sorti en septembre 2020.

D’où t’es venu cette passion pour l’utopie ?

Je pense que je suis utopiste depuis que je suis petite, mais j’ai fait en sorte d’oublier cette ambition. Je suis devenue vraiment utopiste en conscience par pragmatisme, quand j’ai commencé à réfléchir aux freins au changement. Pendant 10 ans j’ai travaillé dans le développement durable, notamment dans le conseil auprès de PME. J’avais choisi ce métier par conviction, presque par militantisme, avec la ferme intention de contribuer au monde. Je cherchais des solutions efficaces, j’expérimentais avec les entreprises. Mais je voyais que les chiffres au global n’étaient pas meilleurs, que la situation ne s’améliorait pas, et je constatais également beaucoup de crispation et de résistance. Et les freins n’étaient pas techniques, car les solutions existaient et les moyens financiers aussi.

J’ai donc voulu comprendre cette résistance et je me suis arrêtée quelque temps pour explorer notre cerveau, à travers la psychologie et les neurosciences. Avec une meilleure compréhension des freins, j’ai mis en face des leviers (émotionnels ou des cadres pour innover), et le terme le plus adapté que j’ai trouvé pour exprimer cette démarche était celui de l’utopie : radicale dans les objectifs, pragmatique dans les moyens.

En 2013, j’ai publié le livre Utopie Mode d’emploi. Je sentais intuitivement qu’il y avait quelque chose autour de l’utopie, et je ne cesse depuis ce jour de poursuivre et de comprendre cette intuition.

 

Pour toi, c’est quoi l’utopie  ?

L’utopie, c’est une conception inversée du progrès. Dans la logique habituelle on part d’aujourd’hui et on tire une ligne. Un utopiste part de demain, du monde qu’il veut voir advenir, de ce qui lui paraît essentiel. Cet objectif ne va pas être négociable, alors que dans la logique habituelle ce qui n’est pas négociable c’est le modèle d’origine, on a du mal à se décoller du présent et de nos différents engagements. La philosophie de l’utopiste consiste à absorber les échecs intermédiaires sans jamais douter de la victoire finale. La radicalité de ce qu’il défend est légitime et permet de ne pas négocier ce qui est essentiel, par exemple notre droit à respirer un air pur lorsqu’on sait que 70 000 personnes par an meurent prématurément de la pollution de l’air.

L’utopie c’est également renouer avec l’esprit collectif et avec une notion du temps différente : c’est l’esprit des bâtisseurs de cathédrale, commencer un édifice en sachant que tu ne le verras peut-être pas advenir de ton vivant, mais tu y auras contribué.

L’utopie c’est la page blanche, où il n’y a qu’à expérimenter. Personne ne l’a fait avant nous, alors tout est recevable et imaginable.

 

“ Un utopiste part de demain, du monde qu’il veut voir advenir. Cet objectif ne va pas être négociable, ce qui va l’être ce sont les moyens pour y parvenir. C’est une page blanche où tout est à imaginer et à expérimenter ” 

 

Quelles sont les premières caractéristiques essentielles à l’utopie ?

Étymologiquement, l’utopie c’est ce qui n’a pas de lieu, ce qui est irréalisé. Il est curieux de voir la traduction que nous en avons faite, car aujourd’hui l’utopie c’est d’abord ce qui semble irréalisable. Cela démontre notre faible confiance en l’espèce humaine, notre peur d’espérer, notre incapacité d’imaginer, notre manque de vision et d’audace. Les utopistes s’autorisent à penser par-delà le présent grâce à leur vision débridée, ils sont extra-lucides.

Ce caractère irréalisable que nous lui avons attribué signifie pour moi tout son intérêt : c’est en pensant que c’est infaisable qu’on innove radicalement et qu’on se libère de nos contraintes et de nos freins car a priori l’idée semble dingue. Il faut entrer dans ce process d’homo ludens, pour reprendre les termes du psychiatre Gottlieb Guntern, c’est-à-dire être dans le jeu, dans le ludique, la créativité fonctionnera alors. L’utopie permet de sortir de son cadre, de rentrer dans le récit et d’imaginer collectivement : on va alors créer du désir, le désir d’un monde meilleur. Or le désir est un agent de métamorphose majeur, qui permet de surmonter des freins majeurs comme la peur et le sentiment d’impuissance. Le désir et la confiance sont  plus puissants que tout.

 

Un utopiste doit-il forcément entrainer les 100% dans sa démarche ?

Tout le monde n’est pas utopiste. Cela demande de s’affranchir des croyances de son époque, de la reconnaissance de ses pairs, de ce qu’on a toujours fait, des règles de sa profession. Les utopistes sont de fait, en décalage ou en contestation avec leur époque : ils ressentent ce qui est intolérable dans le monde, ou ce qui devrait être inventé, quand la majorité de leurs contemporains est indifférente à cette indignation, ou trouve fou de rêver si grand. Les utopistes arrivent à voir ce qui des années plus tard deviendra une évidence pour tout le monde.

Les contestataires envers leur époque sont toujours moins de 5%, ils constituent des minorités actives. Les choses n’évoluent jamais sous l’impulsion des 100 %, elles sont défendues,  en quelque sorte « arrachées » par une minorité. Par exemple, les suffragettes n’étaient que 300 devant le parlement britannique à militer pour le droit de vote des femmes. Ce qui est important, c’est de soutenir ces minorités et d’essayer de leur accorder le bénéfice du doute. Il faut suivre son utopie tout en acceptant celles des autres car elles sont vertueuses les unes pour les autres. C’est en quelque sorte de l’utopie liquide, chacun prend sa part et la réalise pour l’autre, c’est une union dispersée.

 

“ Il faut suivre son utopie tout en acceptant celles des autres car elles sont vertueuses les unes pour les autres. C’est en quelque sorte de l’utopie liquide, chacun prend sa part et la réalise pour l’autre, c’est une union dispersée ” 

 

As-tu un exemple d’utopie d’aujourd’hui qui nous permette de dire que les utopies contribuent à la transformation du monde  ?

Internet est une utopie, l’avion, le droit de vote des femmes, la sécurité sociale… Tout ce qui est perçu par la majorité comme irréaliste au moment où quelques uns s’en emparent. Le problème, c’est qu’on ne parle jamais des utopies réalisées car elles ne s’appellent plus par définition, des utopies, ayant trouvé un lieu. De plus, dans notre société, nous n’avons pas le culte de l’utopie, on essaye au contraire de rationaliser ces innovations pour montrer qu’elles sont « normales ».

Les utopies d’aujourd’hui sont nombreuses, par exemple l’Eastgate Building, qui est un centre commercial à Harare, au Zimbabwe : nous avons réussi à concevoir un maul qui marche sans climatisation, grâce au biomimétisme, avec une régulation de la température intérieure inspirée de la structure des termitières.

Nous ne mettons pas suffisamment en lumière ces utopies concrétisées pour stimuler notre désir.  Les innovations existent donc, l’argent aussi, mais il nous manque une pensée libre, de la vision, de l’audace, et la confiance en l’ humain  Il y a aussi une grande part de chance et d’improbable dans l’émergence d’une utopie, il faut y être disponible car on ne sait pas exactement de quelle étincelle elle surgira.

 

Quelle est l’utopie que tu espères 

J’aimerais celle d’un monde qui ne nuirait à personne. Toutes les utopies sont vertueuses entre elles, c’est pourquoi je souhaiterais voir émerger un réel système utopique, qui nourrirait un monde plus juste et meilleur pour tous. Ce monde je l’ai imaginé dans mon roman les Déliés.

Quand on parle du futur, on nous présente en général un monde apocalyptique. C’est ce que véhicule le discours ambiant mais aussi toutes les fictions. L’utopie possède un lieu de naissance, notre imaginaire, qu’il faut continuer à cultiver et à nourrir  plutôt que de l’assécher avec des visions catastrophiques de l’avenir.

Dans ce nouveau roman d’anticipation, j’ai souhaité sortir de ces scénarios apocalyptiques et survivalistes, dans lesquels nous sommes placés en tant que victimes, résignés. On ne peut pas se battre pour un nouveau monde si on ne l’imagine pas, si on ne le lit pas avec des ouvrages porteurs. Il existe peu de fiction dans cette veine, on peut citer Ecotopia d’Ernest Callenbach, La Belle Verte ou encore L’An 01

Les Déliés, c’est l’histoire d’un monde lumineux, combatif, frugal certes, mais aussi joyeux et apaisant, un monde où des citoyennes et citoyens le font basculer. Ce roman mêle, réconcilie différentes formes d’activisme qui existent aujourd’hui. La fiction permet d’embarquer le lecteur dans nouvelle vision du monde utopique. Et ce monde utopiste, en le lisant,  beaucoup de gens se surprennent à l’imaginer possible. En fait il l’est.

 

“ L’utopie possède un lieu, notre imaginaire, qu’il faut continuer à cultiver et à nourrir plutôt que de l’assécher avec des visions catastrophiques de l’avenir. ” 

 

Peux-tu nous recommander un livre qui t’évoque cette thématique de l’utopie  ?

Je conseille le livre de François Roustang, hypnothérapeute, Jamais contre d’abord. Il part de l’idée qu’un patient possède son propre remède. Plus on pose un diagnostic sur ce dernier, plus on l’empêche d’avancer. Ce livre m’a aidé à comprendre que tu ne peux pas convaincre quelqu’un, que nous ne devons pas placer trop d’intentions sur les personnes, que le chemin de transformation doit venir d’eux.

La solution réside dans ce que nous pourrions appeler l’émerveillement par anticipation, c’est-à-dire notre capacité à nous émerveiller de ce que les gens vont devenir : il faut juste leur laisser la place de bouger, sur un terreau fertile, et avoir foi en l’humanité.

 

Pour aller plus loin :

Sandrine Roudaut
Sur les freins au changement et leurs antidotes : « l’utopie mode d’emploi »
Sur les minorités actives qui changent l’Histoire « les Suspendu(e)s »
Sur un futur réenchanté où le monde bascule , le roman « les déliés ».

François Roustand « Jamais contre d’abord »
Ernest Callenbach « Ecotopia »
Le film La Belle Verte
Le film l’An 01

 

Réparer le bug humain

Sébastien Bohler est docteur en neurosciences, conférencier, auteur, journaliste et rédacteur en chef de Cerveau & Psycho. Il est l’auteur du best-seller ‘Le Bug Humain’, et vient de publier ’Où est le sens’ en septembre 2020.

Votre premier livre ‘Le Bug Humain’ sorti en 2019, fait le constat d’un écart entre notre prise de conscience des risques climatiques et notre incapacité à changer et à se mettre en action. D’où vient ce gap ?

Il est lié au fait que notre cerveau n’est pas un organe homogène. Avant l’essor du cortex qui est relativement récent à l’échelle de l’évolution, d’autres zones étaient déjà très puissantes, notamment le striatum, qui est la source des motivations et nous récompense en libérant de la dopamine lorsque l’on réalise certaines actions. Et c’est bien cette dopamine qui dirige nombre de nos décisions. On a donc d’un côté le striatum, la machine à désirs, et de l’autre notre capacité à conceptualiser avec le cortex, la partie qui nous fait réfléchir, nous projeter, planifier et faire preuve d’abstraction.

Le problème tient au fait que c’est encore le striatum qui nous pousse à agir selon les mêmes motivations primitives finalement que nos ancêtres, et que l’on retrouve chez les vertébrés et les primates : se nourrir, se reproduire, acquérir du pouvoir, de l’information et faire en déployant le moins d’effort possible. Pendant des millions d’années, ces cinq grands besoins n’ont pas pu être satisfaits entièrement car nous vivions dans des milieux de rareté alimentaire, sexuelle, informationnelle… Notre cerveau n’a donc jamais été programmé pour s’autolimiter, ce qui nous a permis de nous développer et de survivre.
Depuis quelques dizaines de milliers d’années, le développement du cortex a formidablement accéléré notre capacité à innover, à développer de nouveaux moyens technologiques…et cela commence à poser problème.

Cette capacité ou surcapacité, que l’on retrouve par exemple dans le secteur de l’agro-alimentaire a engendré, dans les pays développés une explosion des phénomènes de surpoids et d’obésité, à tel point que l’OMS déclarait en 2019 que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous mourons plus de sur-alimentation que de faim.
Ce phénomène d’accélération si brillamment révélé par Hartmut Rosa se retrouve aussi dans le secteur de l’information avec l’infobésité. Nous avons accès à trop d’informations sans avoir une capacité suffisante à trier, à arbitrer.
Nous sommes en fait passés d’une situation de rareté à une situation d’excès que notre cerveau ne sait encore gérer. Le progrès, nos capacités de production ont, en quelque sorte, progressé trop vite. Nous avons toujours le réflexe de nous repaître de tout, d’informations, de vidéos, de nourriture, mais dans un contexte d’accès facilité et désormais de limite planétaire.

Nous sommes passés d’une situation de rareté à une situation d’excès. La machine du désir qu’est le striatum ne sait pas résister car notre cerveau n’a pas été programmé pour  s’autolimiter ” 

 

Cette vision de l’homme, plutôt noire, est-elle uniquement la faute de notre cerveau ?

Ce système de récompense s’est montré extrêmement efficace et indispensable pour aller de l’avant et évoluer. C’est le moteur de la survie. Sans cette machine à désir, cela ne fonctionne pas car nous nous retrouvons incapables de nous auto-motiver. Il a été notre allié pendant des millions d’années mais il est ‘récemment’ devenu notre ennemi.

Le malheur vient du fait que l’on a créé autour de l’Homme un système de récompenses alimenté par un environnement technique, industriel et financier qui intensifie nos désirs et peut les combler. Le cerveau n’est donc pas responsable de tout, notre environnement joue un rôle primordial. On retrouve ici une interaction complexe entre biologie et société.

 

Dans votre livre, vous expliquez que les femmes ont un fonctionnement différent et qu’elles pourraient jouer un rôle singulier dans la transition, pourquoi ?

On s’aperçoit dans les expériences d’imagerie cérébrale que les femmes se comportent plus naturellement de manière altruiste que les hommes et qu’elles ont une capacité à recevoir de la dopamine à travers ces comportements altruistes.
Les explications sont aujourd’hui plus de l’ordre sociologique que biologique. Lorsque l’on regarde l’éducation genrée, on peut observer qu’en effet, dès leur plus jeune âge, les petites filles sont valorisées et récompensées lorsqu’elles adoptent des comportements de coopération et d’empathie alors qu’on aura tendance à plus valoriser les garçons pour leur approche compétitive. Lorsqu’on valorise le comportement altruiste de la petite fille, on lui donne un statut, ce qui libère de la dopamine. Il est fondamental de réfléchir à la façon dont nous voulons collectivement valoriser les individus aujourd’hui : la réussite individuelle et ses marqueurs, ou la capacité à partager et à coopérer?

On peut également se demander s’il n’y a pas une explication biologique, due au fait que la femme enfante et protège son/sa petit.e et, de ce fait, se projette naturellement dans l’avenir. On sait en miroir que la motivation liée à la recherche statutaire est plus forte chez les hommes car cela leur a permis ‘historiquement’ d’accéder à plus de partenaires sexuelles et donc à disséminer plus facilement leurs gènes.

 

Alors, quelles sont les pistes pour nous sortir de ce cercle vicieux ?

La première piste réside dans la connaissance de ces mécanismes. Cela peut nous permettre de retrouver une certaine liberté en ne nous laissant pas dominer par notre striatum et nos désirs. Il faut aussi avoir conscience que ces systèmes de libération de la dopamine obéissent à un principe de croissance :  lorsqu’on obtient de manière régulière et prolongée dans le temps un niveau de stimulation constante, ce système s’habitue et se lasse. Pour obtenir davantage de dopamine il faut alors augmenter les doses. On peut alors s’interroger sur les mécanismes de lassitude : comment se satisfaire de ce qu’on a ? Comme disait Saint Augustin, « le bonheur c’est de continuer à désirer ce que l’on possède ».
C’est exactement le contraire de ce que nous pousse à faire notre striatum. On trouve aussi un problème de dévaluation temporelle, c’est-à-dire la tendance à être attiré par des récompenses instantanées. Le striatum ne voit pas la profondeur du temps, ce qui constitue évidemment un problème majeur pour la lutte contre le dérèglement climatique, risque encore considéré comme lointain, non immédiat. Il nous faudrait donc être plus avertis de tous ces mécanismes, et cela passe notamment par l’éducation.

 

La seconde piste est d’utiliser notre capacité de conscience. Sachant que le carburant de l’action est la dopamine, comment faire pour en obtenir sans détruire le monde de demain ?

Le cortex cérébral recèle cette capacité de conscience, c’est-à-dire à être présent à ce que l’on fait, à davantage ressentir les choses, et former une caisse de résonance à nos sensations.  L’exemple le plus parlant est peut-être la façon dont nous nous alimentons : lorsque l’on mange devant notre télévision ou notre smartphone, nous ne sommes pas pleinement conscients de ce que nous ingérons et les études montrent qu’à ce moment-là, nous ingurgitons 40% à 60% de calories en trop.
Il faudrait apprendre à manger des plus petites quantités, en ralentissant et en détaillant toutes les saveurs. S’ouvre alors la porte du véritable hédonisme qui ne réside pas dans la recherche de la quantité, mais de la qualité.

Comme évoqué plus haut, l’altruisme constitue aussi un ressort puissant. Des expériences montrent qu’il peut engendrer la libération de doses importantes de dopamines, sans que le mécanisme ne s’atténue.

 

La connaissance, la pleine conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. Cela permet de libérer de la dopamine tout en contrant l’augmentation incessante des doses. Nous tendons alors vers une décroissance matérielle et une croissance qualitative. ” 

 

Dans votre nouveau livre ‘Où est le sens’, vous parlez de la nécessité de remettre le sens au cœur de nos décisions. Est-ce une stratégie imparable ? 

Les premières pistes évoquées qui sont la connaissance, la conscience et l’altruisme sont des façons de duper notre striatum. L’autre stratégie, plus fondamentale, est de considérer une autre partie de notre cerveau, le cortex cingulaire, qui lui, cherche du signifiant et du sens à trois niveaux : dans la cohérence entre nos valeurs et nos actions, dans les rapports humains intelligibles qui reposent sur des codes déchiffrables de la sphère sociale, et dans une vision du monde partagée.

Il est important de créer cette vision du monde partagée, à travers par exemple un récit commun ou des rituels qui vont nous permettre de faire groupe. Si cette partie du cerveau a été sélectionnée par notre évolution, c’est que le sens n’est pas un luxe, qu’il remplit une fonction de survie. L’histoire de la coopération dans les premiers groupes humains s’est toujours articulée autour de visions du monde partagées, de valeurs morales communes et de rituels. Ce sont de puissants apaisants de cette partie du cerveau, ils permettent à chaque individu d’afficher son adhésion à un groupe, de faire confiance et de coordonner l’action.

Perdre ce sens provoque la sécrétion d’hormones de stress qui placent l’individu dans un état de souffrance qui va pousser à toutes formes d’addiction, de surconsommation pour combler le vide de sens, vers les complotismes qui restaurent un sens fictif au sein d’un univers qu’on ne comprend plus, voire vers des visions du monde caricaturales, comme le sont les nationalismes, pour satisfaire ce besoin de récit collectif.
Il faut donc créer des visions fécondes qui permettent de faire émerger des visions partagées du monde et finalement de faire groupe.
Nous avons créé une société industrielle très performante tournée vers l’assouvissement du plaisir et qui a totalement laissé de côté le circuit du sens. Il faut rechercher un meilleur rééquilibre.

 

Le sens n’est pas un luxe, il remplit une fonction de survie. C’est pourquoi il faut créer une vision du monde partagée, retrouver des valeurs communes et réinstaurer des rituels pour faire groupe

 

Pour finir, quels seraient vos futurs désirables ?

Mon futur désirable serait un monde dans lequel nous pourrions nous reconnecter à soi et aux autres. Un monde dans lequel nous pourrions retrouver du silence, du calme et la possibilité de faire la distinction entre ce qui est essentiel et ce qui est urgent. Il faut enrayer ce cercle vicieux d’accélération et d’augmentation des doses pour se sentir exister, et réussir à faire les choses plus posément, ralentir.

On reviendrait également à un avenir plus lisible, dans lequel l’on puisse se projeter sans peur incessante du basculement, apaisé. Nous devons réussir à voir le long terme, à sortir de l’instantanéité, ce qui suppose de faire évoluer nos valeurs cardinales.

Une dimension indispensable de ces futur désirables réside bien sûr dans l’éducation. La connaissance est une ressource inépuisable et exponentielle. Il faut apprendre à augmenter notre capacité de conscience et d’auto-régulation du cerveau pour atteindre notre pleine humanité…mais, en aurons-nous le temps ?

 

Pour aller plus loin :
Harmut Rosa, Aliénation Et Accélération – Vers une théorie critique de la modernité tardive et Résonance – une sociologie de la relation au monde

 

Le leadership conscient, source de résilience

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en leadership et se focalise sur l’émergence de nouvelles méthodes de management mieux adaptées pour accompagner la réinvention des entreprises et les transitions capables de faire naître un monde plus harmonieux. Il interviendra lors du Programme Transformation sur la thématique « Agir dans le système : leadership et gouvernance ».

 

Qu’est-ce que le leadership conscient ?

Ce que j’appelle les leaders conscient.e.s, ce sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, notamment des problématiques auxquelles s’attelle ENGAGE, qu’il s’agisse des changements climatiques, des changements inter-organisationnels, des changements engendrés par le digital et le numérique, des changements en termes d’impacts sociétaux… On peut être un.e leader conscient.e au sein d’organisations à but-lucratif mais aussi dans toutes les autres : les gouvernements, toutes les instances institutionnelles liées aux collectivités, toutes les organisations du secteur associatif au sens large…

Un.e leader conscient.e est conscient.e à la fois des enjeux externes, et aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations. C’est une prise de conscience qui doit être double. Nous devons être conscient.e de ce qui se joue en nous pour amener de la conscience dans nos relations interpersonnelles au sein du travail.

 

Les leaders conscient.e.s sont des individus en responsabilité, conscient.e.s des changements du monde qui les entoure, à la fois des enjeux externes mais aussi de la manière dont ils nous impactent profondément en tant qu’individu et manager au sein de ces organisations.” 

 

D’où vient le leadership conscient ? 

Je pense au mouvement né dans les années 70-80 aux Etats-Unis, le Conscious Capitalism. Il a été initié par des entrepreneurs avec l’objectif d’une meilleure prise en compte des parties prenantes de leurs propres activités entrepreneuriales, quelle qu’en soit la taille, et agir avec elles de manière à avoir un impact positif. Ce mouvement s’inspire de la philosophie du mouvement intégral dont le but est de développer une vision écosystémique de l’ensemble des enjeux auxquels sont confronté.e.s les managers au moment d’une prise de décision pour son organisation.

Cela fait écho à la loi Pacte d’avril 2019 : maintenant toute entreprise peut se donner une mission et s’organiser pour que cette mission devienne le fil rouge qui confère du sens à son activité économique. Désormais en France, au-delà de la cristallisation de l’Économie Sociale et Solidaire, on observe un mouvement formalisé d’entreprises à missions. Plusieurs centaines d’entreprises se sont attribuées une “raison d’être”. Par ailleurs, le label B-Corp, qui va encore plus loin en manière de responsabilité des entreprises, en témoigne aussi : plus d’une centaine de sociétés sont labellisées B-Corp en France et plus de 3500 dans le monde. Ces mouvements sont porteurs d’espoir et contribuent aussi à ce que j’appelle le leadership conscient.

 

En temps d’incertitude, comment rebondit un leader conscient par rapport à un leader « lambda » ?

La question est la suivante : comment passer d’une attitude de réaction à une posture proactive ? Le terme anglais « responsibility » résume bien cette idée : un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude. Un.e manager sera plus à même d’être en capacité de répondre à une situation s’il ou elle a conscience de ses implications à différents niveaux. Si non, il ou elle se laissera bousculer et déstabiliser par les événements ou les non-événements.

Il faut aussi être conscient.e de la façon dont nos mécanismes intérieurs jouent, sans quoi on adopte une posture réactive qui peut être contre-productive dans ses relations intra et inter-professionnelles.

L’idée c’est de développer une forme de conscience duale qui nous permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action. Plus on est conscient de ces enjeux, plus on sera à même de prendre des décisions justes consciemment qui auront un impact profitable à la fois pour soi, pour ses équipes et pour son écosystème dans son ensemble.

 

Un.e leader conscient.e a le devoir de se porter “responsable” de l’ensemble de l’écosystème dans lequel il évolue lorsqu’il fait face à des temps d’incertitude en développant une forme de conscience duale qui permette d’aller au-delà de la simple réaction et devenir plus alerte vis-à-vis des différents stimuli pour anticiper un objectif et des moyens d’action” 

 

Qu’est-ce qui fait le déclic qu’on passe d’un leadership ‘classique’ à un leadership conscient ?

Un leader conscient doit être capable de rassembler toutes ses formes d’intelligence. En France, on met beaucoup d’emphase sur l’intelligence cognitive, rationnelle, intellectuelle.

Il existe aussi l’intelligence physique : être conscient de sa posture, l’adapter selon les personnes avec qui on interagit. Il faut pouvoir s’observer en même temps que l’on agit.

On parle aussi beaucoup d’intelligence émotionnelle : c’est la conscience de ce qui se joue en soi. Cela passe par la manière dont on accueille ses émotions et dont on est capable de les utiliser pour qu’elles deviennent un moteur qui guide nos actions de la bonne manière, avec bon sens et cohérence.

Un autre niveau encore est celui de l’intelligence naturelle : comment se connecter aux enjeux climatiques alors que la plupart du temps nous sommes déconnectés de ce qui nous relie intrinsèquement à la nature ? Nous avons beaucoup à apprendre des populations indigènes ou tribales dans la manière dont elles sont complètement intégrées à leur cosmogonie, et donc elles ne font pas cette différence entre ce qu’on a tendance à appeler l’environnement et nous mêmes. Cette distinction rend difficile la conciliation et l’acceptation de ces enjeux en nous

 

Même si l’on n’est pas manager, avons-nous intérêt à nous inspirer des compétences et de la posture du leader conscient ? 

Bien sûr, parce que nous sommes tou.te.s des potentiel.le.s leaders ! La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde. Cela passe peut-être par l’accompagnement par le dialogue avec ses pairs, avec des professionnels de l’accompagnement, avec des collectifs comme ENGAGE où nous allons rencontrer des gens qui nous offrent un accès à de nouvelles perspectives.

 

La philosophie du leadership conscient c’est de regarder avec conscience en soi toutes ces ressources qui font notre unicité pour leur permettre d’émerger et d’apporter notre meilleure contribution au monde.” 

 

Pourquoi faut-il plus de leaders conscient.e.s ? 

On entend parler de plus en plus du besoin de transformation des organisations, des entreprises, de l’Etat, évoqué par le Programme Transformation d’ENGAGE. Le coeur de cette transformation se situe au niveau des managers et par extension des collaborateur.rice.s : c’est une logique inside-out. Nous devons devenir conscient.e.s de la manière dont nous devons nous transformer en tant que responsable pour pouvoir aussi initier cette transformation positive au sein de son écosystème direct. Il faut comprendre toutes les phases de la transformation et accepter que le temps joue un rôle particulier dans la transformation. Paradoxalement, la transformation est un processus qui prend du temps, et qui est perpétuel. A l’instar du vivant : on dit que le corps humain se renouvelle en sept ans. En sept ans, chacune de nos cellules s’est entièrement régénérée. La transformation fait partie de la vie, et un.e leader doit en être conscient.e car elle nous impacte inévitablement en tant qu’individus et en tant que collectifs.

Un journalisme au service de la transition

Émilie Kovacs est journaliste. Elle a collaboré à de nombreux titres de presse écrite et web : 20Minutes, LeParisien.fr, Marketing Magazine, CBNEWS, Stratégies… En 2016, elle fonde le média en ligne EKOPO pour parler d’économie positive et responsable, en pratiquant un journalisme de solutions. Elle s’intéresse aux innovations qui contribuent au progrès sociétal, en particulier à la transition écologique.

 

Tu as fondé Ekopo, quelle est son ambition ?

J’ai créé Ekopo en 2016 parce que j’avais envie de parler de la transition liée au développement durable, de cette révolution en cours, mais également de ses enjeux dans la société et dans l’économie. Je trouvais que les médias abordaient cette question uniquement sous le prisme de l’environnement, d’une façon politique, et qu’il manquait une vision économique du développement durable.

Parce qu’économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire, je souhaitais convaincre ceux qui l’étaient moins, économistes ou dirigeants d’entreprises notamment. L’économie peut être positive, peut être responsable et c’est ce que je voulais démontrer en interrogeant des théoriciens, universitaires et intellectuels qui mettent en avant de nouveaux modèles mais aussi des entreprises engagées d’un point de vue social, sociétal et environnemental, qui prennent des initiatives pour apporter des solutions et peuvent constituer des sources d’inspiration.

Économie et développement durable ne sont pas des notions contradictoires, au contraire : l’économie peut être positive et responsable.” 

 

C’est ce qu’on appelle le journalisme de solutions ou d’impact ? 

C’est effectivement un autre style de journalisme qu’on peut qualifier de journalisme de solutions ou d’impact. Avec l’évolution des médias, l’information en temps réelle, mais aussi l’arrivée d’Internet, des fakenews ou de l’infobésité, l’information est devenue plus anxiogène et sa fiabilité a été remise en cause. Il s’agit aujourd’hui aussi de réconcilier les citoyens avec le monde des médias.

Beaucoup de citoyens ou d’entreprises se mobilisent, font, agissent et c’est eux que je souhaite valoriser. Ce type d’information est essentiel pour équilibrer le paysage médiatique, pour inspirer d’autres individus ou des entreprises, pour les engager. C’est ce cercle vertueux que je souhaite initier.

L’objectif de ce journalisme est d’exposer une ou plusieurs solutions, des faits et des actions qui peuvent contribuer à la résolution d’un problème. Évidemment, en tant que journalistes, nous devons veiller à la pertinence, à la fiabilité des solutions présentées.

Le journalisme de solutions nécessite souvent d’interroger des experts, des instituts, des entreprises, etc. Il s’agit aussi d’un journaliste d’enquête, d’investigation.

Ce journalisme était encore balbutiant il y a quelques années, lorsque je me suis lancée. C’est pour cela que j’ai considéré comme nécessaire d’écrire un livre sur le sujet en 2018. Il s’intitule « Journalisme de solutions : ou révolution de l’information » et traite de cette nouvelle façon de concevoir l’information.

 

Sens-tu un intérêt grandissant pour cette nouvelle forme de journalisme ?

Oui, ce journalisme intéresse et l’intérêt à son égard ne fait qu’augmenter. Dans le dernier hors-série de CB News, un article relate par exemple la façon dont la PQR a rivalisé d’imagination pour être utile à ses communautés de lecteurs durant la crise du coronavirus. La crise sanitaire a constitué un accélérateur. En France on peut citer Nice-Matin, Le Journal Toulousain, The Conversation, Usbek & Rica, et d’autres encore…

 

Comment ce journalisme peut-il éviter de tomber dans le panneau du social washing, du solutionisme, en particulier technologique. Comment s’assurer du véritable impact des initiatives présentées et de leurs réelles externalités, positives ou négatives ?

L’objectif est de contribuer à mettre en avant des informations constructives vérifiées, de parler à la fois du problème mais également des solutions qui peuvent s’offrir. Ce n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique tout aussi rigoureuse que n’importe quelle autre forme de journalisme. Nous sommes loin du feel good ou du monde des bisounours.

Aller chercher ces solutions est une formidable façon d’innover dans nos métiers. Cela nous permet de nous réinventer, nous avons l’opportunité de pousser à l’action, d’avoir un rôle d’acteur au service de la société. Les médias ne peuvent plus être de simples transmetteurs d’informations, sans être engagés et sans prendre leur part de responsabilités dans la transition que nous vivons.

Le journalisme de solution n’est pas un journalisme naïf, c’est une pratique rigoureuse qui met en avant une information constructive vérifiée.” 

 

ENGAGE lancera en 2021 son nouveau défi sur la thématique « Information et démocratie ». Pour toi, quels sont les grands enjeux des médias aujourd’hui ? 

Pour moi, le grand défi des médias, c’est d’être engagé et responsable. Nous avons une véritable responsabilité dans la vérification des informations et contribuer à une prise de conscience qui respecte l‘intelligence et cultive la curiosité des citoyens.
Il faut aller plus loin dans notre façon de traiter l’actualité, que les médias puissent parler de la transition en cours et d’initiatives positives. Nous devons aussi, je crois, contribuer à redonner confiance aux citoyens, confiance dans leur capacité à être acteurs, moteurs de la réinvention

 

Un journalisme de solutions, qui s’engage, ne prend-il pas le risque de la subjectivité ? 

Le journalisme de solution expose des faits et met en avant des initiatives pour apporter une information constructive. Nous voulons montrer une autre économie, circulaire, vertueuse et moins linéaire. Nous voulons exposer des alternatives moins connues qui permettraient de préserver le bien-être humain, l’environnement etc. L’information pour qu’elle soit constructive doit être vérifiée, permettre l’analyse du lecteur, sans prendre parti.

 

Comment décrirais-tu ton/ tes futur désirables ? 

Dans mes futurs désirables, les citoyens s’informent auprès des bonnes sources et les médias font leur part dans cette transition environnemental et sociétal que nous sommes est en train de mener. J’aimerais une large prise de conscience sur le fait que l’écologie n’est pas un parti politique, mais que nous sommes à la fin d’une ère capitaliste trop individualiste. Que l’on favorise le développement d’une société plus solidaire, d’une économie qui s’appuie sur des logiques circulaires, solidaires.
Pour cela, il faut que les médias prennent eux aussi des risques et se transforment.

Les journalistes ont l’opportunité d’être citoyens, acteurs du changement, en prenant leur part de responsabilité dans la transition environnementale et sociale ” 

 

Pour aller plus loin :
Quelques exemples de médias de solutions et d’impact : The Conversation, Usbek & Rica, Socialter, Sparknews, So Good, Reporters d’espoirs

Emmanuel Delannoy : faire rentrer l’économie dans la biodiversité

Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action « Repenser la terre et ses ressources » de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant

ENGAGE, Maintenant !

Aujourd’hui plus encore qu’hier, les interactions entre l’entreprise et la cité, les externalités positives et négatives entre les deux sphères, sont de plus en plus poreuses. De surcroît, une grande partie des sources de développement économique viendront de la prise en compte d’enjeux sociétaux, et non plus simplement de la réponse à des attentes individuelles consuméristes. Transition énergétique, villes propres, démographie et vieillissement, santé, technologies et savoirs sont autant de sources de croissance pour les entreprises, fortement dépendantes de la volonté sociétale de prendre en charge des problèmes globaux majeurs que la puissance publique ou le citoyen, seuls, ne savent pas résoudre. Au milieu, le décideur. Soit il essaie de connecter ces mondes, soit il les sépare et (se) disjoint. Ma conviction est que l’on ne peut pas assister aux connexions entre ces mondes sans en tirer les conséquences dans les pratiques de management. C’est le défi qu’il est urgent de relever.

La complexité du monde devrait nous aider. En effet, jamais nous n’avons disposé d’autant d’informations sur n’importe quel sujet technique, scientifique, monétaire, financier, économique… mais jamais il n’a été aussi difficile d’en tirer une connaissance avérée et fiable ! De même, les vérités scientifiques sont régulièrement revues et corrigées parce que les progrès de la science permettent de prendre un sujet sous un angle toujours différent, plus précis ou plus macroscopique. Les exemples sont multiples : controverse sur les OGM, sur l’importance ou non du réchauffement climatique, sur les propriétés vertueuses ou non de la transition énergétique allemande, sur la « révolution américaine » des gaz de schistes, sur le miracle du big data et ses conséquences sur la privacy, sur le potentiel des technologies génétiques et les risques pour notre « humanité », le débat nucléaire, le potentiel et les limites des voitures électriques, les risques ou non de généralisation de la « malbouffe », etc. Chaque semaine ou chaque jour parfois, sortent des analyses techniques plus riches et plus détaillées sur ces sujets. Et pourtant nulle vérité autre que partielle et temporaire n’existe. Tout sujet devient alors politique : il est livré aux convictions et aux croyances personnelles. Il y a toujours un angle selon lequel ce qui est bon pour les uns, pour un lieu ou pour un temps, ne l’est plus pour d’autres, d’autres temps ou d’autres lieux. Et pourtant, il faut décider !

Il y a deux manières de traiter cette complexité. Une première approche consiste à tenter de nier cette interaction. Il s’agit de miser sur une mécanisation absolue des processus, d’instituer une « séquentialisation » des sujets et des personnes. On ne prend pas de risque, on refuse de considérer cet « impondérable » humain sous toutes ses formes. On ramène l’ensemble des paramètres de décision de l’activité aux notions de rentabilité ou de coût. C’est une forme de fuite. Cette approche existe bel et bien. Elle est très fortement impulsée par la financiarisation de nos économies qui impose une perception exclusivement centrée sur la performance à court terme, ce qui ne permet pas ou mal de pondérer les éléments de structuration de la valeur d’une firme, qui, sur la durée, sont très nombreux et plus complexes. Elle présente de nombreux avantages et remporte de nombreux succès. Elle présente aussi des risques de dérives qui sont régulièrement pointés du doigt et qui me semblent averés.

L’autre voie, que je retrouve dans Engage, considère l’impondérable de la subjectivité, comme une richesse, une source permanente de progrès. On peut, en effet, se nourrir de cette interaction permanente de l’imprévisible avec la mécanique de l’entreprise. On y puise les sources d’une préhension plus grande de et dans la vie de la Cité. On ancre l’entreprise plus profondément dans son cœur social, humain. On lui donne ainsi les moyens de se développer de façon plus harmonieuse dans la Cité et d’y puiser les sources de ses développements et activités futures.

Nous sommes ainsi face à deux conceptions de la « souveraineté ». L’une reste très centrée sur une vision mécanique et sérielle des rôles des agents dans nos sociétés. Elle « séquentialise » les positions des uns et des autres – chacun son rôle – et elle pousse à mécaniser en interne les pratiques de management. L’autre a une vision « entropique » de son rôle dans la cité, qui impose d’interagir et, donc, d’ouvrir le jeu. En ouvrant le jeu avec les parties prenantes, on s’oblige progressivement à ouvrir le jeu en management aussi, par principe de cohérence, ou encore de réalité.

Il ne s’agit plus simplement de bien huiler la mécanique mais d’effectuer une translation : de la séquence au passage. Il s’agit, pour le décideur, d’accepter de se faire passeur entre les mondes, passeur de soi, de ses convictions et de ses intuitions, mais aussi, quand cela ne suffit pas, passeur d’interrogations, de contre-messages ! Par un travail permettant la connexion avec les autres mondes, les autres groupes socio-économiques qui construisent nos vies, de proposer d’autres angles d’approches que ceux qui sont habituels.

Pour être passeur, le manager doit fonder son leadership sur ses inspirations et intuitions propres, impondérables s’il en est ! C’est-à-dire pratiquer un leadership qui accepte l’erreur et refuse le dogme ; un leadership qui construit des visions qui prennent le risque de durer plus longtemps que les modes, les faits ou les débats ; un leadership capable de poser des principes au-dessus des métriques de performance usuelle. Parce que ce sont ces principes, valeurs, règles intangibles qui permettront en définitive au décideur de décider en cohérence, sans se désunir, dans la durée, quelle que soit la complexité des sujets. C’est ainsi qu’il passe d’une posture séquentielle à une posture de passeur. Engage fait partie de ces plateformes qui offrent les mélanges permettant de faire ces passages vertueux.

Il est ainsi probable que le grand défi à venir des firmes résidera dans leur capacité à développer des business modèles dits « contributifs », à savoir générer des développements économiques qui portent systématiquement par surcroît des bénéfices sociétaux. Soit parce qu’ils traiteront directement d’enjeux sociétaux (savoirs, vieillissement, transition énergétique), soit parce que leur manière d’exercer leur activité comportera un volant contributif, collaboratif, inclusif, spécifique. Imaginer ces projets et ces chemins est l’un des grands enjeux du futur. Danone le fait quand il essaie de développer des écosystèmes circulaires dans la production de lait en Inde. Les fondations et les mécénats qui se développent sont des illustrations d’une tentation de le faire, mais elles sont encore trop disjointes du cœur d’activité, et c’est ce qui doit progressivement se rapprocher. Ce n’est donc pas suffisant, mais ce sont des exemples qui montrent la voie.

Le risque actuel, avec la financiarisation extrême des économies, c’est de faire croire, au nom de cette notion de performance et de rendement, qu’il n’est qu’une seule façon de diriger, de traiter la complexité : la façon mécaniste, process driven, sans affect ni humanité, celle qui favorise la montée d’une société clivée et froide. N’allons pas croire que seule la rationalité extrême et l’absence de prise en compte de la complexité humaine et sociétale soient les recettes de la réussite ! De nombreuses entreprises possèdent des cultures d’ouverture, de dialogue, d’actionnariat salarié et de partage de la valeur créée qui leur sont propres et qui en font souvent de remarquables succès.

Il existe ainsi réellement un combat dans les organisations entre différents styles de management, un combat dont l’enjeu n’est pas simplement de prendre « les places », mais, plus fondamentalement, de faire advenir ce que sera l’entreprise dans la Cité de demain : sera-t-elle au cœur ou à côté ? Collaboratrice ou cynique ? Séquentielle ou passeuse ? Mécanique ou disruptive ? Innovante ?

L’entreprise, pour reprendre le terme qu’utilise volontiers Bernard Stiegler, est, tout comme la technologie, un « pharmakon »[1]. Outil très efficace de production organisée de richesses, elle peut se perdre dans l’efficacité pure si elle ne se réapproprie pas son rôle et son destin dans une dimension plus large. Elle peut aussi devenir un agent de transformation sociale considérable, si elle pense sa mission au-delà de ses activités, en y intégrant non pas la seule finalité monétaire, mais la méthode et les externalités.

Je pense que c’est l’entreprise passeuse qui pourra apporter le plus de valeur à ses membres et à la société dans son ensemble. Mais pour cela, il faudra non seulement que les dynamiques d’innovation, de rupture et d’ouverture soient renforcées mais que chaque manager décide consciemment quelle entreprise il veut, qu’il s’approprie et assume ce désir pour être en phase avec lui-même. En étant conscient de ce qu’il est, de sa place et du rôle qu’il peut jouer.

Au coté des artistes, enchanteurs de mondes, ouvreurs de vérités et de regards neufs, nous sommes de ceux qui organisent et façonnent le monde réel, bâtisseurs ou serviteurs, c’est selon. Cadres d’entreprises, dirigeants, créateurs d’entreprises, fonctionnaires et hauts fonctionnaires, scientifiques, chercheurs, professions libérales, juristes, avocats, architectes, médecins, commerçants. Le monde fébrile de ceux qui organisent, contrôlent, investissent, déplacent, ferment et relancent, innovent et transforment, s’agitent en tous sens chaque heure que le jour compte pour que ça tourne, encore, encore et encore. Souvent très dignement payés, parfois surchargés d’heures et de pressions, toujours au beau milieu d’un engrenage obscur dont nul n’a de véritable maîtrise, serviteurs de nous-mêmes, ambition, salaire, reconnaissance, diversité, curiosité intellectuelle, désir de faire, conduire, mener, trouver ou capturer. Nous ne faisons rien de mal, somme toute. Mais que faisons-nous de bien pour que le monde réel aille mieux ? Est-ce que ce que nous « faisons bien » suffit ? Je pense qu’in fine, c’est aussi à cela qu’il convient de se raccrocher pour tenter de sortir la tête du quotidien et poser les vrais enjeux. Pour cela, il faut commencer par se réunir, puis il faut s’ouvrir. Engage est une passerelle vers ces mondes à venir. Engage, à ce titre, est nécessaire, maintenant !

– extraits d’un texte à paraitre sur les passeurs de monde.

 

[1] En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire.