Loïc Blondiaux : Il faut penser différemment le processus de décision

Loïc Blondiaux est intervenant à l’ENGAGE University et enseignant à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Chercheur reconnu sur les questions de démocratie participative, il nous partage sa vision des évolutions démocratiques et de la refonte de la participation citoyenne.

De quoi souffre notre démocratie ? Pourquoi cette désaffection croissante ?
Les symptômes d’épuisement de notre modèle démocratique sont connus. Le sentiment selon lequel les gouvernements démocratiques ne sont plus en mesure de protéger leurs populations ou ne cherchent plus à les représenter de manière équitable domine désormais dans la population. Le sentiment également selon lequel le pouvoir politique est de plus en plus impuissant face aux pouvoirs économiques (grandes entreprises, banques, marchés, GAFAM….) gagne lui aussi du terrain.  A quoi sert-il d’aller voter si, au final, ce seront toujours les mêmes politiques qui seront adoptées ? Cela se traduit très concrètement par une forte impopularité des acteurs politiques, une défiance à l’égard des institutions, une abstention électorale croissante et, chez certains, à une tentation autoritaire. Les mouvements d’extrême droite profitent aujourd’hui directement de ce malaise démocratique. A cela s’ajoutent d’autres phénomènes, plus structuraux, comme l’élévation du niveau d’éducation général de la population qui conduit à ne plus accepter les discours d’autorité. Des capacités de critique sont présentes dans la société qui rendent difficile pour les autorités le passage en force. Cela s’observe notamment à l’échelle locale, lorsque ces dernières veulent imposer aux populations des projets dont celles-ci ne veulent pas. Il faut souligner les effets d’un changement d’attitudes politiques chez les jeunes : une partie de la jeunesse ne se reconnaît plus dans les institutions de la représentation classique, aspire à des modalités de participation différentes, plus horizontales, plus contributives, plus inclusives et se sert notamment des outils numériques pour cela.

Nous ne vivons donc pas aujourd’hui en France dans une réelle démocratie… A l’heure de la montée des ‘démocratures’, notre situation semble pourtant enviable, non ?
A certains égards nous pourrions affirmer que nous n’avons jamais été en démocratie, au sens où les inventeurs du régime qui est le nôtre, à savoir la « démocratie représentative », à la fin du XVIIIe siècle haïssaient la démocratie et rejetaient clairement toute perspective de voir le peuple se gouverner lui-même, qu’il s’agisse des révolutionnaires français ou américains. Ils ont inventé une forme de gouvernement qui repose certes sur le principe de la souveraineté du peuple mais organise le transfert du pouvoir de décision à des représentants, supposés plus vertueux et plus sages. Cela a été clairement théorisé. De fait, ce n’est qu’avec l’avènement du suffrage universel et la création des partis de masse au début du XXe siècle que ce régime s’est stabilisé sous la forme que nous lui connaissons, avec une possibilité pour l’ensemble des citoyens, en particulier ceux des catégories populaires, d’être intégrés au système politique. Aujourd’hui, certes notre situation politique apparaît plus enviable que bien d’autres. De fait, le glissement vers l’autoritarisme touche aujourd’hui toutes les sociétés. Il est frappant de voir que pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, au cours de ces cinq dernières années, le nombre de démocraties authentiques dans le monde régresse. Les évolutions en Europe de pays comme la Hongrie, la Pologne ou l’Autriche est inquiétant. L’affirmation de pouvoirs forts, sinon dictatoriaux, en Russie et en Chine et surtout leur contestation du modèle de la démocratie libérale l’est tout autant. Dans un pays comme la France, le renforcement des moyens gouvernementaux de surveillance (inscription de l’Etat d’urgence dans le droit courant), de même que le rétrécissement des espaces de délibération démocratique (recours aux ordonnances, renforcement du pouvoir exécutif au détriment du parlement, prise du pouvoir par les experts, « gouvernement par les nombres » au sens d’Alain Supiot), méritent tout autant que l’on s’interroge sur la fragilité de nos institutions démocratiques.

Pourquoi insistez-vous sur cette notion et ce besoin de démocratie participative, directe ?
Dès lors que l’on définit l’idéal démocratique comme un idéal d’égale possibilité pour chaque citoyen d’influencer la décision politique, il faut s’interroger sur les limites de l’élection et les travers oligarchiques de nos systèmes démocratiques et prendre au sérieux cette idée de démocratie participative. Dans quelle mesure, aujourd’hui, chaque citoyen a-t-il la possibilité d’influencer le pouvoir de décision ? Dans quelle mesure est-il même informé correctement des choix qui se posent à la collectivité ? Peut-on accepter que les décisions se prennent hors de tout contrôle des citoyens, dans le huis clos confortable de cénacles exclusivement fréquentés par les experts, les élus et quelques représentants de groupes d’intérêt influents ? Ce sont là les véritables enjeux de la démocratie participative : penser différemment le processus de décision et faire en sorte que tous ceux qu’elle affecte puissent avoir la même chance d’y faire entendre leur voix. Nous en sommes encore très loin. Notre conception monarchique du pouvoir et nos institutions interdisent le plus souvent l’ouverture aux citoyens des espaces où se discutent les décisions. Il faut aller vers un processus de représentation véritablement démocratique dans lequel chaque citoyen ou chaque point de vue puisse avoir la possibilité de s’exprimer dans un processus de délibération ouvert. Les représentants et les experts ne peuvent plus prétendre détenir le monopole de la rationalité et de la vérité. Les citoyens sont parfaitement en mesure de comprendre et de contribuer à ce processus de décision. Certes les élus, dans un régime qui reste représentatif, gardent le dernier mot mais la délibération démocratique nous concerne tous.

Vous participez depuis sa création à l’aventure ENGAGE en intervenant à l’ENGAGE University. Pourquoi est-ce important à vos yeux ?

J’interviens régulièrement à l’ENGAGE University parce que je crois nécessaire de participer, au-delà de l’université et des publics habituels de la science politique, à la diffusion d’un certain nombre d’idées et d’expériences innovantes en matière de participation politique. Depuis quelques années, je conçois différemment mon métier de chercheur et me pense de plus en plus comme un « passeur » entre le monde académique et la société. Je participe à de nombreuses autres initiatives (Démocratie ouverte, Institut de la concertation, 27ème région, Institut de recherche sur la gouvernance, Décider ensemble…) et cherche à favoriser leur mise en réseau. A ENGAGE, j’ai également l’occasion de rencontrer des gens qui cherchent à innover dans d’autres domaines que le politique, dans l’entreprise, l’éducation, l’urbanisme… et cela fait écho à mes propres questionnements. Je me sens par exemple particulièrement en phase avec les travaux qui portent sur les alternatives éducatives qui constituent pour moi une clé pour le changement politique. Le public de l’ENGAGE University est précieux pour moi dès lors qu’il m’invite à me poser de nouvelles questions. J’apprécie aussi beaucoup l’éco-système affectif et humain que constitue ENGAGE et qui s’exprime notamment lors des ENGAGE Days où les rencontres et les découvertes sont toujours remarquables.

Une raison fondamentale de s’engager aujourd’hui, de participer à la vie de la Cité ?
Une seule : faire en sorte que l’effondrement de civilisation qui nous menace (du fait des changements environnementaux, menaces de guerre, crises migratoires, crises financières, montée des inégalités, sortie hors de la démocratie….) n’advienne pas ou, s’il advient, que nous puissions lui survivre humainement. Si nous ne faisons rien pour interpeller nos gouvernants (égoïstes et aveugles) ou pour trouver nous même les solutions,  nous sommes condamnés.

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