Interview 26 Septembre 2016 : Christine Oberdorff envoyée spéciale d’Ushuaïa TV

  1. Pourquoi avoir suivi les réfugiés du Kurdistan irakien ? 
    Cette idée a germé pendant la COP21 puisque pour la première fois la notion de réfugiés ou de déplacés climatiques a été mentionnée dans un accord international sur le climat. Au cours de la COP21, les rencontres que j’ai faites m’ont permis de rencontrer Reza, un photographe qui travaillait dans le camp de Kawergosk, dans le Kurdistant irakien, avec des enfants. Reza a par ailleurs été l’un des premiers à mettre le doigt sur le lien indissociable entre désordre climatique, migrations et conflits.2. Alors que le climato-scepticisme monte en puissance, pensez-vous que les médias en général ou qu’une enquête comme la vôtre peuvent changer les mentalités ?Je l’espère ! Je suis avant tout convaincue que l’humanité n’est pas suicidaire. Qu’on habite en Chine, au fin fond de l’Arctique ou à Paris, on aime tous nos enfants, on a tous besoin de manger et on veut tous vivre dans de bonnes conditions. Je m’accroche à cette idée selon laquelle les climato-sceptiques jouent dans leur coin et ne vont pas dans le bon sens de la marche du monde. Les médias ont un rôle à jouer et ils sont particulièrement efficaces quand ils traitent ces sujets dans la durée.

    3. Au Sénégal, vous avez suivi un collectif de femmes de pêcheurs qui luttent contre l’émigration clandestine. Comment sont-elles perçues ? Leur démarche est-elle comprise par tous ceux qui veulent gagner l’Europe ?
    C’est un peu comme dans une famille, qu’elle soit occidentale ou orientale : la parole des mamans finit par être entendue par les enfants.
    Pendant longtemps, ces femmes se sont tues. A présent, elles expriment leur instinct de survie car les conséquences de ces migrations remettent en cause leur propre subsistance. Les femmes se lèvent car elles craignent que ce processus les mène à leur perte.
    Le message des femmes est aussi relayé par les nouvelles technologies et notamment les réseaux sociaux : l’idée que l’Europe n’est plus un Eldorado se propage et dissuade ceux qui autrefois voulaient partir au péril de leur vie.

    4. Qu’avez-vous découvert en suivant les réfugiés ? Y a-t-il quelque chose que vous ne soupçonniez pas ? 
    Ce qui m’a le plus marqué pendant ce tournage, c’est le voyage vers le nord et la rencontre avec les yézidis. Les yézidis sont victimes d’une forme de génocide, leur extermination a été en quelques sortes « organisée » et ils sont de surcroît victimes du dérèglement climatique. Minorités symbolique, victimes d’une double peine donc. Ils nous ont demandé de parler de leur situation, ils se sentent abandonnés de tous.
    Au Sénégal, c’est encore différent. Les choses ont évolué depuis les années 90. Autrefois, le fait qu’il y ait toujours un homme désigné pour aller en France était quelque chose de normal et naturel mais maintenant, leurs conditions de départ sont si périlleuses que ça change la donne. C’est un phénomène que je n’avais encore pas eu l’occasion de filmer et de commenter.

    5. Avez-vous une anecdote à nous raconter ?
    Mon anecdote s’appelle « une souris verte ». J’étais dans un endroit où les immeubles n’ont ni portes ni fenêtres. Un endroit qui manquait d’eau jusqu’à ce que Action contre la faim arrive, avec des enfants partout. Des enfants qui perdent leur regarde enfantin dès l’âge de 9 ans.
    L’équipe faisait son travail et moi j’ai commencé à interagir avec ces enfants. On a fait une ronde et j’ai commencé à chanter « une souris verte ». En 15 minutes ils connaissaient la chanson par cœur. A ce moment là, j’ai réalisé que les enfants pouvaient toujours garder ou reconquérir leur joie de vivre. Un moment de grâce.
    Dans la foulée, je suis montée dans des immeubles et j’ai vu des mères de famille au delà du désespoir. Je n’ai jamais vu un tel désespoir dans les yeux des gens. C’est ce qui m’a le plus frappé. Dans les yeux des hommes, la colère et dans ceux des femmes, le désespoir et le sentiment d’avoir été salies, abimées…

    6. En suivant les réfugiés du Kurdistan irakien et du Sénégal, avez-vous pu déterminer quel était leurs besoins le plus urgents et éventuellement entrevu des pistes de solutions ?
    Pour les yézidis, leurs premiers besoins sont l’eau, la nourriture et les vêtements. Ils ne vivent même pas dans des camps car dans les camps tenus par le HCR le confort est certes précaire, ça reste vivable. A Kawergosk, j’ai compris que ce qui était le plus important pour ces populations était l’éducation. Sans éducation, l’aide d’urgence n’a pas de sens. Alors des instituteurs sont improvisés mais ce n’est pas terrible.

    S’il y a une idée que je souhaite faire passer, c’est qu’il faut arrêter de penser que ces personnes partent de chez elles par plaisir. On fait l’amalgame entre réfugiés, migrants, terroristes… Ces gens là ne rêvent que d’une chose : rentrer en Syrie dès que le conflit sera terminé. Dans le cas des Sénégalais, ce n’est pas forcément le cas, en partie parce que le rapport à l’Europe n’est pas le même.

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