Olivier Michelet : le temps de l’intuition et des utopies

Olivier Michelet, sociologue, travaille sur les grandes évolutions sociologiques et a fondé Sens&Signes il y a 15 ans. Facilitateur en process d’innovation et conférencier, il développe différents outils de prospective pour de grandes entreprises ou instituts d’études. Passionné par les utopies et la place de l’intuition dans nos sociétés, il intervient à l’ENGAGE University au sein du programme Transformation.

– En tant que sociologue, comment analyses-tu les ressorts de la crise que traverse notre société ? 

Bien que beaucoup ait déjà été dit à propos des gilets jaunes, difficile de s’en décentrer complètement pour répondre à cette question.

Certes, il est facile de donner le tiercé gagnant après la course, néanmoins, force est de reconnaître que cette crise (que l’on peut, d’ores et déjà évaluer comme une crise majeure de société) était tout à fait prévisible. Principaux signes avant-coureurs ?

Dans la forme, les mouvements Nuit debout et zadistes, qui, au-delà de leurs spécificités auguraient, à leur manière, de nouvelles formes de mobilisation (spontanéité, authenticité, refus d’organisation, de médiatisation et de personnalisation…) et dont il était illusoire de penser que répression vaudrait résolution. Au final, les leaders auto-désignés du mouvement ont réussi à faire la preuve, au-delà de leur maîtrise dialectique incontestable, d’une nouvelle façon de parler la politique, rendant définitivement inaudibles les registres convenus de la classe politique en place, que l’on avait pourtant cru un temps rénovés.

Et, dans le fond, on a été tenté de limiter d’abord, les causes de mécontentement à un simple problème de fiscalité, cédant à la tendance actuelle à assimiler politique et expertise comptable. Peu à peu, le discours du mouvement s’est structuré, refusant le piège de l’opposition binaire : problématiques environnementales-économiques (d’après la fameuse expression de Nicolas Hulot, « concilier fin du mois et fin du monde »), pour « s’idéologiser » autour de la convergence des symptômes : crise environnementale, crise du système néo-libéral et crise de la démocratie. Cette inflexion a contribué à assurer la sympathie du mouvement dans l’opinion publique et à préparer le terrain d’une possible coagulation des revendications.

– Tu travailles beaucoup sur les utopies, la société actuelle en manque-t-elle ?

Je ne parlerai pas de manque mais d’aversion immédiate et spontanée à l’utopie : aujourd’hui, évoquer l’utopie et à fortiori se réclamer de la longue et riche tradition du courant utopiste (profondément ancré dans la culture française) apparaît incongru, pour ne pas dire totalement disqualifiant, tant ses valeurs se situent en complet décalage avec les valeurs dominantes de notre époque et le nouveau credo : pragmatisme, efficacité, rationalité, rentabilité…

Le mot lui-même pâtit d’un incroyable glissement sémantique, qui l’assimile désormais à de la « rêverie irréaliste, irréalisable », voire irresponsable !

Pourtant, si l’on remonte aux origines, Thomas More, inventeur du mot « utopie » et initiateur du courant utopiste moderne, fut chancelier d’Angleterre et donc, pas seulement un doux rêveur, naïf et déconnecté des réalités de son temps. Plus près de nous, le courant scientiste du XIXème siècle qui a soutenu l’accession de la France à la modernité, son développement industriel et la période des grands travaux d’infrastructure était profondément imprégné des idées de l’utopiste Saint-Simon, elle-même en lien avec les valeurs de progrès du « Siècle des Lumières ».

Récemment, l’utopie fut aux sources du développement d’Internet et Internet, lui-même est aussi source d’utopies (Wikipédia, crowfounding, civic techs…). Enfin, notre époque « disruptive » et en quête de transformation foisonne de réalisations concrètes d’inspiration clairement utopique, que nous ne savons pas toujours discerner.

Nicolas Hulot concluait son récent passage à « l’Emission politique » par ces mots « Le temps de l’utopie est décrété ! »

– Comment finalement ré-enchanter notre avenir ? L’imagination, l’intuition, semblent centrales dans ton discours. 

Quand on me parle d’avenir, je réponds présentisme : notre rapport au temps est de plus en plus inscrit dans un présent indépassable. Pour le dire vite, dans les sociétés traditionnelles basées sur la transmission par les anciens, c’est le passé qui était valorisé, le futur n’étant envisagé que comme répétition programmée du passé. Dans les sociétés modernes, alors animées par les valeurs de progrès, c’est le futur qui devient porteur de tous les espoirs, le passé obscur et obscurantiste étant à dépasser. Après les cataclysmes du XX ième siècle (guerres mondiales, Shoa, périls atomiques et désormais, impasse environnementale…) les valeurs de progrès ce sont effondrées, ouvrant sur ce que certains ont appelé la post-modernité. Enfin, après la Chute du Mur, on s’est mis à croire à une « fin de l’histoire », marquée par une suprématie indépassable du modèle de démocratie libérale (démocratie + néo-libéralisme).

Quoi qu’il en soit, après société de consommation ou autre société de communication, il semble bien que nous soyons désormais dans la société de l’innovation : nous vivons désormais dans un présent éternel, rythmé par une profusion quotidienne d’innovations technologiques disparates. L’innovation s’avère fortement addictive, mais ne suffit pas à projeter un avenir désirable, ni même porteur de sens. Et récemment les thèses de la collapsologie viennent encore affecter toute possibilité de projection dans le futur. Le progrès est mort, le futur ne vaut guère mieux, place désormais aux utopies concrètes d’aujourd’hui et peut-être, d’après !

– Quelles lectures nous conseillerais-tu, pour nous aider à déchiffrer cette grande complexité ?

Je me dois de citer mes sources : « Présentisme et rapports d’historicité » de François Hartog, qui sous-tend ma réponse précédente. Autre inspiration, Christopher Lasch et notamment son ouvrage prémonitoire : « La culture du narcissisme », datant de 1979 ! Enfin, le récent livre « Happycratie » de Eva Illouz et Edgar Cabanas, qui revisite le courant de la psychologie positive, dont on découvre avec le recul, l’effet lénifiant, anesthésiant, voire carrément aliénant.

– Des raisons de garder vivace en nous l’envie d’agir ?

Le thème de l’intuition que j’ai commencé d’approfondir récemment (et dont je suis loin d’avoir fait le tour !) et qui me passionne par la perspective ouverte sur le développement d’un potentiel individuel jusqu’ici largement sous-exploité. Face au danger annoncé de l’I.A., il se pourrait bien que les facultés intuitives constituent le dernier périmètre de résistance de l’humain, face à la prolifération technologique.

Enfin, j’ai tendance à voir notre époque actuelle, de remise en question profonde et essentielle, comme une répétition de la révolution de 68, qui avaient alors révélé de façon incontestablement prémonitoire tant des problématiques  actuelles. Alors, est-ce un effet d’âge ? A travers ceux que j’ai la chance de côtoyer, je fonde une grande confiance dans cette jeune génération (la génération Y, pourtant si souvent décriée), pour réussir, quand leurs aînés ont échoué à concrétiser durablement l’ensemble des aspirations et les utopies, qui avaient alors émergées.

POUR APPROFONDIR

En 1 jour | Lire Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

En 3 jours | Lire Les Utopies réalistes  de Rutger Bergman

POUR AGIR

En quelques heures | Visiter l’écosystème Darwin à Bordeaux

En 10 jours | Suivre le programme Transformation de l’ENGAGE University

 

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