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Pierre-Etienne Franc est Directeur des activité Hydrogène Energie chez Air Liquide, numéro 2 mondial des gaz industriels. Après vingt-cinq ans de carrière dans le groupe industriel, il est aujourd’hui responsable de l’ensemble des activités liées aux systèmes hydrogène. Il est aussi membre fondateur et secrétaire du Conseil de l’Hydrogène qui rassemble les ambassadeurs du développement de l’hydrogène au sein la transition énergétique.

 

Qu’est-ce que la crise du Covid 19 a changé dans la sphère économique ?

D’abord, comme durant la crise des Subprimes, la crise actuelle nous rappelle l’importance de la diversité des acteurs économiques, permettant une meilleure résilience de la société face aux chocs, ainsi que la nécessité de collaboration entre ses acteurs.

Prenons l’exemple de la production de respirateurs. A Air Liquide, nous étions la seule entreprise à produire des respirateurs sur le territoire français. L’État nous a sollicité en urgence pour multiplier par cinquante la production, ce dont nous étions incapables seuls. Nous avons engagé un rapprochement avec d’autres grands acteurs de la production de série, Valeo, Peugeot et Schneider. La collaboration entre ces grands groupes industriels, qui travaillent dans des secteurs différents et qui n’ont pas l’habitude des partenariats, a finalement permis de mettre en marche la dynamique attendue.

Ce qui différentie la période actuelle à la crise de 2008, c’est qu’aujourd’hui, on fait beaucoup plus de lien entre la crise sanitaire et des enjeux plus larges, sociétaux et environnementaux. De fait, il n’y pas un seul plan de relance qui ne comporte pas une part tournée vers les enjeux de transition énergétique.

“ Dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions.

 

Malgré des politiques de réduction drastique des coûts, notamment dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile ou du tourisme, toutes les grandes entreprises cherchent à maintenir dans leurs agendas des grands objectifs stratégiques de long terme. Pourquoi ? Car dans un monde de plus en plus incertain où les vérités d’aujourd’hui peuvent être balayées demain, on doit s’accrocher à ses savoir-faire et à ses convictions. Ce sont des moyens pour garder le cap et tenir la distance.

Les entreprises qui ne croient pas en quelque chose de plus grand que les marchés avancent vers un monde très instable, qu’elles subissent totalement.  Il s’agit de passer d’un monde fortement tiré par les logiques de marchés, à un monde d’après dont les besoins sociétaux inspirent les décisions stratégiques beaucoup plus nettement. C’est en tout cas ma conviction profonde.

 

Comment concilier les enjeux de long terme avec les urgences du court terme ?

C’est la grande difficulté : on ne peut évidemment se payer des visions à long terme que si l’on réussit à tenir les exigences opérationnelles et financières du court terme.
D’aucuns souhaiteraient ainsi une transition immédiate d’un système à un autre, par exemple d’une économie fossile à une économie neutre en carbone. Le problème de cette stratégie souvent dite de l’effondrement, c’est qu’elle ne mobilisera jamais les entreprises qui sont pourtant les acteurs centraux de la transition, par les technologies, les moyens financiers, la capacité de se mobiliser dans toutes les géographies et localement.

 

“ Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

 

A quoi ressemble ton entreprise désirable ?

C’est une entreprise à la fois performante et dont le chemin de performance sert aussi des intérêts plus grands qu’elle. Une entreprise qui a pris conscience, dans l’ensemble de sa stratégie, de tous les tenants et aboutissants de sa chaine de valeur vis-à-vis des enjeux de bien commun.

Je suis convaincu que l’entreprise qui ne suit que des ratios de performance sera fortement bousculée par les marchés financiers eux-mêmes dans quelques années – et cela a déjà commencé. Les financiers ne voudront plus investir dans des entreprises qui n’ont pas mesuré l’impact possible sur leur activité d’un effondrement des énergies fossiles lié à des chocs externes ou à des retournements politiques. Une entreprise qui n’est pas résiliente sociétalement devient une entreprise à risque.

Le défi du manager de demain est donc d’intégrer les externalités positives et négatives à l’élaboration de sa stratégie, et de démontrer comment les bénéfices d’aujourd’hui générés par des activités fossiles par exemple doivent permette d’investir plus chaque année plus dans les modèles propres de demain.

 

Quelle est la place du politique dans la transition écologique des entreprises ?

L’entreprise ne peut pas avancer seule. Pour mettre en place des plans de neutralité carbone ambitieux, il est essentiel d’ouvrir un dialogue tripartite entre l’entreprise, les politiques publiques et les financiers.

A Air Liquide, pour pousser le développement des systèmes hydrogène, nous avons par exemple essayer de fédérer les acteurs mondiaux de tous les grands secteurs concernés autour d’une vision collective de long terme, partagée au plus haut niveau, en créant un Conseil de l’Hydrogène.

 


Le conseil de l’hydrogène

 

Nous avons ensuite développé une ambition sur le rôle que l’hydrogène pouvait jouer dans la transition énergétique, nous l’avons structurée, quantifiée et expliquée. Progressivement cette vision a été reprise, challengée, retravaillée puis appropriée par la plupart des grands think tank de l’énergie et de la transition. C’est ainsi progressivement devenu un sujet fédérateur, et les politiques et les financiers ont commencé à s’y intéresser. Cette dynamique vertueuse permet maintenant d’engager des secteurs entiers sur des trajectoires inédites !

C’est peut-être cela que doit viser ce que vous appelez un management éclairé (quoi qu’on ne sait que bien plus tard si l’on a été éclairé ou pas…) : rechercher à l’extérieur de sa zone de confort des sources d’inspiration pour consolider des convictions indépendantes des effets de crises et pouvoir ainsi proposer des ambitions qui soient capables de porter les énergies au-delà des crises.

Aujourd’hui, quand nous parlons aux marchés financiers, nous discutons autant des sujets de long terme que des performances à court terme. Si nous avions des résultats à court terme sans objectifs à long terme, l’engagement des actionnaires serait probablement plus passif. Mais si nous n’avions que des objectifs de long terme merveilleux sans performance intrinsèque à court terme, les actionnaires ne nous suivraient certainement pas non plus !

Pierre-Etienne Franc vient de publier Entreprise & Bien Commun, un ouvrage qui analyse les bases culturelles, structurelles et organisationnelles de nouvelles pratiques désormais urgentes pour les entreprises.

 

ENGAGE : Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?

Pierre-Etienne Franc : Je vis depuis longtemps dans mon métier cette intrication devenue essentielle des problématiques collectives et des entreprises notamment bien sûr sur les questions énergétiques. Mais je sens que beaucoup de gens comprennent mal que, sans les entreprises, leur puissance technologique, leur agilité et capacité d’organisation et d’investissement, les choses ne pourront pas avancer vite et fort.

De l’autre, beaucoup d’entreprises semblent refuser, ou ne pas comprendre que ce qui arrive avec la finitude des ressources et les questions environnementales et climatiques n’arrive pas qu’aux autres, mais vont les toucher toutes de plein fouet et très vite et qu’elles doivent impérativement changer d’angle. Urgence surtout, car tout cela s’accélère et nous devons changer de regard sur le rôle des uns et des autres si on veut régler les chantiers du monde.

Enfin, à titre personnel, besoin de renouer par ce texte le fil d’une culture personnelle et familiale qui se nourrit de la chose publique et ne peut se résoudre à croire qu’il soit possible de faire société sans que chacun ne s’occupe un peu à la faire !

Vous parlez de replacer l’entreprise au service de la Cité et du bien commun, une utopie, un voeux pieux ou une prochaine réalité ?

Une utopie pas forcément, parce que l’objet du livre est de démontrer qu’il y a une forme de rationalité presque cynique qui devrait pousser les entreprises à travailler les questions sociétales et de bien commun, car je crois fondamentalement que c’est là que se trouvent les gisements de croissance. Rationalité cynique matinée d’un effet vertueux qui relève pour sa part peut être de l’utopie, mais qui est relatif à la pression des réseaux sociaux sur le monde économique et politique.
Je crois que cette pression permanente et malsaine de la transparence a probablement quelques vertus en ce qu’elle nous oblige à être clair sur nos actes et nos intentions et qu’elle pousse donc les entreprises à un discours de cohérence qui assume ses choix stratégiques. Pour celles qui voudront jouer le jeu de la croissance au service du bien commun ou en tenant pleinement compte des contraintes du bien commun, le digital leur imposera une forme de transparence assez peu facile à tromper, donc une lutte pour effectivement défendre la pertinence de leurs solutions  ou de leurs procédés au regard des questions du bien commun.
Il devrait être de plus en plus difficile de voir se développer des cas de type “glyphosate”, tant la pression médiatique sera forte à ce que les produits , et technologies qui sont mis sur le marché respectent des normes incontestables et soient parfaitement cohérent avec les exigences du bien commun, c’est à dire ne produisent pas d’effets négatifs sur les tiers qui ne soient clairement connus et appréciés.

C’est peut-être cette facette là qui est la plus utopique potentiellement, mais je pense qu’elle pousse à des engagements de convictions et non plus seulement d’opportunités.

Vous pensez donc que la période est particulièrement propice à une tel ‘retour’ de l’éthique au sein de ‘la personne morale’, pourquoi ?

La période est charnière, pour les raisons que nous avons vues, finitude des ressources, épuisement des modèles productifs de croissance, enjeux climatiques. L’attitude fondée sur la seule performance ne tient plus parce qu’elle devient cynique et donc met en jeu l’image de l’entreprise, de ses dirigeants et leur capacité à faire sens en leur sein et dans la société. Cela ne signifie pas que l’éthique est plus importante aujourd’hui qu’hier, ou que la morale devrait reprendre la main, cela signifie que l’absence de prise en compte du bien commun dans le développement d’une activité est beaucoup plus visible, traçable et beaucoup plus rapidement médiatisable que par le passé.

Il est intéressant de voir la résurgence de la volonté de la puissance publique en France de reconnaître ou de redéfinir le rôle des entreprises dans la cité par la loi, y incluant leur vocation à servir aussi la société. Cela traduit que dans un monde fini, la juxtaposition d’activités économiques séparées, animées par la seule satisfaction de marchés ou besoins individuels, sans tenir compte de leur impact plus général sur l’éco système, ne produit plus forcément d’efficacité globale et impose donc de revisiter leur valeur autrement qu’à l’aune de la seule satisfaction individuelle. La finitude impose la responsabilité en quelque sorte. Et si l’on veut aller plus loin que l’Ethique de responsabilité, il faut s’engager, donc basculer dans une éthique de conviction. Là on entre dans la problématique du leadership et des valeurs personnelles.

Faire évoluer une structure nécessite aussi un nouveau leadership, comment le décririez-vous ?

Je parle de passeur, pour essayer d’illustrer la nécessité de travailler à des leadership qui essayent d’ouvrir les entreprise aux mondes avec lesquels elles interagissent, pour les sortir de logiques de performances à leurs bornes et au contraire les inciter à regarder la valeur comme une contribution qui dépasse la seule production de biens et de services mais englobe aussi la méthode, l’impact sur les tiers (environnement, santé, eco système) qui l’entourent et qui sont concernés.

Cela signifie un regard différent sur les activités de l’entreprise et probablement aussi une approche ouverte du management au sein de l’entreprise, une forme d’exigence bienveillante, qui ne renie pas les enjeux de performances, mais voit la valeur comme plus large que la seule production monétaire, qui refuse de considérer que le rôle de l’entreprise s’arrête à son activité mais au contraire juge qu’elle prend son sens dans un engagement auprès et avec les tiers qui sont touchés directement ou indirectement par ce qu’elle fait.

Un conseil à ceux qui n’arrivent pas à faire bouger leur structure ?

Les changements les plus forts viennent de l’extérieur. Les grandes structures réagissent rarement à des mobilisations internes, elles réagissent à des pressions concurrentielles, technologiques, de marché, de règles, qui bouleversent les processus structurés existants. Il faut chercher à faire rentrer la diversité, la disruption par le dehors. Cela signifie des gouvernances ad hoc, des capacités d’agir qui sont “de coté”, mais connectées (pour qu’il existe des points d’entrée du dehors vers le dedans, des points de passage), l’appui de structures agiles, et la nécessité de trouver des exemples, des succès qui fassent réagir l’intérieur. Cela fonctionne d’autant mieux que le top de l’entreprise soutient cette disruption du dedans / dehors, cela renvoie inévitablement aux convictions propres du sommet.
Cela est d’autant plus essentiel que le degré d’incertitudes au quel nous faisons face est très élevé de par justement la somme des connaissances qui s’accumulent et conduisent de jour en jour à mieux nous faire saisir nos interdépendances. Il n’est plus possible de simplement dire la batterie réduit les émissions de polluants pour avancer, car toute une théorie d’analyses vient très vite amender, pondérer, contester les bénéfices de la solution.

Ainsi l’ignorance des autres n’est plus un paramètre qui peut permettre d’avancer, car la connaissance est partout et potentiellement infinie. Mais le divers qui sourd de la connaissance creuse un monde d’incertitude permanente qui ne permet plus d’avancer sur de seules bases rationnelles. C’est donc in fine l’éthique de conviction et de responsabilité qui doivent guider les choix entrepreneuriaux, ce qui est profondément neuf et contre intuitif dans notre monde actuel. Et qui engage plus fortement encore aujourd’hui qu’hier la force d’âme des dirigeants, ce que j’appelle la vertu.

Un mot et une oeuvre enfin pour caractériser l’engagement ?

Persister. L’oeuvre encore non achevée de Bertrand Piccard présente beaucoup de ces facettes dont le monde a besoin, un mélange d’audace, d’optimisme actif, de technologie et d’exemplarité qui produit une très belle illustration de ce que veut dire changer de monde. “C’était impossible, alors ils l’ont fait”, pour reprendre Mark Twain.