Chercheur, conférencier et essayiste, Isaac Getz est professeur à l’ESCP Europe et l’auteur de Liberté & Cie, L’entreprise libérée et Leadership sans ego. Il a écrit son dernier livre L’entreprise altruiste (Albin Michel, 2019) avec Laurent Marbacher, innovateur social, notamment fondateur de la Team Academy et de la première banque de micro-crédit au Chili et accompagnateur de dirigeants.

Qu’entendez-vous par altruisme? Ce mot semble a priori loin de l’entreprise et de ses priorités actuelles, non ?

Quand nous parlons de l’entreprise altruiste, nous parlons du mot qui vient du latin alter, “l’autre. L’entreprise altruiste se met au service inconditionnel de l’autre, dans le sens Lévinassien du terme. C’est différent de l’entreprise classique, tournée vers elle-même. Logiquement, et non pas par malveillance, celle-ci instrumentalise ses interlocuteurs externes—clients, fournisseurs, la communauté où elle opère. Tous ces acteurs n’ayant plus de visage, deviennent des moyens, des choses. Or, comme le dit Lévinas dans Difficile liberté, « Le visage est un mode irréductible selon lequel l’être peut se présenter dans son identité. Les choses, c’est ce qui ne se présente jamais personnellement et, en fin de compte, n’a pas d’identité. A la chose s’applique la violence. »

Il faut ajouter que bien que l’entreprise altruiste sert l’autre inconditionnellement, elle prospère économiquement : c’est le paradoxe que l’on explique dans le livre.

Après l’entreprise libérée, traitée dans vos quelques précédents livres, qui parlait des rapports à l’intérieur de l’entreprise, l’entreprise altruiste se tourne vers l’extérieur ?

On peut qualifier l’entreprise libérée comme une sorte d’entreprise altruiste au service inconditionnel de son interlocuteur interne—le salarié. A l’instar de l’entreprise altruiste, l’entreprise libérée ne vise pas les performances économiques mais en jouit indirectement. En effet, les salariés qui viennent au travail non pas par obligation, mais par envie, et qui une fois sur place veulent donner le meilleur d’eux-mêmes sont naturellement plus performants que leurs homologues des entreprises classiques. La différence est que le salarié se trouve chaque jour dans l’entreprise et y est lié par le contrat de travail, tandis que le client ou le fournisseur sont en dehors et peu contraints. Le défi de la construction de l’entreprise altruiste est donc d’une autre nature que celui de la construction de l’entreprise libérée.

Vous parlez d’amitié comme mode relationnel, que voulez-vous dire ?

Aux transactions économiques, l’entreprise altruiste préfère les relations authentiques. On ne dit pas à un ami qu’on invite, « Tu es un ami tant que tu ne me coûte pas trop ou tant que je peux avoir un retour sur toi. » Les entreprises altruistes ne le disent pas à leurs clients ou fournisseurs non plus.

Comment faire pour que l’entreprise change réellement et que ces concepts très attirants soient appliqués et ne demeure pas au stade des idées ?

Mais ils sont appliqués ! Notre livre est fondé sur une enquête de terrain dans plusieurs dizaines d’entreprises sur trois continents allant des grands multinationales aux PME et dans tous les secteurs. Il y a des entreprises françaises comme Chateauform’, LSDH, Clinique Pasteur et d’autres.

Mais vous avez raison de poser votre question qui était aussi celle de notre livre ! Dès le début, nous n’avons pas cherché à établir de modèle, mais seulement à comprendre comment  le patron d’une entreprise altruiste a réussi à bâtir ce type d’entreprise, si différente de l’entreprise classique, car tournée vers la création de la valeur sociale et grâce à cela performante économiquement. C’est pour cela que dans chaque entreprise nous avons interviewé le PDG ou le fondateur. Pour justement comprendre comment il a réussi à bâtir son entreprise altruiste, et pour voir s’il y a des points communs entre tous ces chemins de transformation.

En quelques mots, quels sont vos futurs désirables ?

Notre livre raconte beaucoup de ces chemins uniques, mais le plus important est qu’il en dégage des éléments communs. C’était un pari de notre part et nous sommes contents que des points principaux de leadership de transformation requis pour bâtir une entreprise altruiste aient émergés à travers notre enquête. On espère maintenant que ce leadership va inspirer d’autres patrons à faire de même.

Isabelle Gex est Présidente de Shiseido Parfums. Elle a choisi de placer l’éthique au coeur de sa stratégie et de lancer un Défi ENGAGE. Elle confie ici ses ambitions et ses premières réalisations.

Isabelle, qui êtes-vous et quelles sont vos responsabilités au sein du groupe Shiseido ?

Je suis Présidente de l‘activé Parfums du Groupe Shiseido. A ce titre, je suis en charge des stratégies de développement des marques Dolce & Gabbana, Issey Myake, Narciso Rodriguez, Zadig &Voltaire et Serge Lutens. Je pilote leur développement au niveau mondial, dirige le Centre d’Excellence Parfums et, bien sûr, pour mener à bien ma mission, j’ai la chance d’animer une équipe de 180 personnes qui, dans le respect des ADN de nos marques et de leurs créateurs, conçoivent les parfums d’aujourd’hui et de demain.

Pourquoi avoir lancé ce Défi avec ENGAGE ? 

Pour répondre à mon désir d’incarner notre très inspirant « mission statement » : « Beauty Innovations for a better world ». Pour concrétiser mon envie d’embarquer les équipes dans un voyage collectif créatif porteur de sens et impacter positivement notre industrie.
L’innovation est en effet au cœur de notre industrie et le client est notre obsession. Nos enjeux sont simples : comment incarner nos ADN de marques en histoires créatives et développer une conversation engageante avec nos clients ! Cela repose sur l’anticipation des tendances, la détection des signaux faibles…de Dubai à Sanghai, Milan, Paris, New-York ou Tokyo, c’est la dimension orientation client de notre métier.
Dans ce registre, alors que les enjeux climatiques, éthiques et sociaux deviennent des préoccupations de tout premier plan pour nos clients, ils sont pour nous les moteurs de notre innovation.
Mais notre engagement en tant qu’entreprise va au-delà. Ces enjeux nous concernent directement en tant qu’acteurs de la beauté et nous engagent sur le plan de notre responsabilité et de notre éthique. Comment nous, en tant qu’entreprise, pouvons contribuer à rendre ce monde meilleur, indépendamment de toute pression extérieure ?
Le Défi ENGAGE est donc à la croisée de nos ambitions : créer de la valeur – au-delà de l’économique et de notre stricte périmètre – en associant performance économique ET performance Sociale et environnementale.

En quoi consiste précisément ce Défi ?

Il est l‘incarnation concrète de notre moto ! C’est une mobilisation collaborative et collective de toute mon équipe. Nous voulons faire progresser notre niveau de conscience et de connaissance, puis développer des projets concrets, au cœur de notre stratégie.
Nous voulons être bousculé sur nos points de vue et peut-être certaines de nos croyances en étant inspiré voire éveillé par les éclaireurs Engage. Nous voulons sortir de notre opérationnalité puis libérer notre imagination et nos énergies créatives. En un mot, nous voulons être des acteurs engagés.
Tout a commencé par un kick off de 2 jours fin mai. Nous avons tout d’abord interagi, le premier jour, avec une série d’acteurs qui ont transformé leur envie de contribution, qu’ils soient chercheurs, entrepreneurs ou artistes. Un moment d’ouverture très fédérateur pour toutes les équipes, qui a démontré la puissance de l’engagement et du passage à l’action.
La seconde journée a été centrée sur des ateliers d’intelligence collective pour briser nos silos et explorer la façon dont nous pourrions, en tant qu’organisation, contribuer à rendre ce monde meilleur.
Nous avons finalement bâti un protocole inédit pour nous tous autour du Défi : un dialogue entre des temps d’inspiration et d’intelligence collective qui réunissent tous les collaborateurs, et des ateliers en plus petits comités pour faire avancer concrètement des projets.
Sur la base du volontariat, nous avons créé 4 équipes de 3 collaborateurs qui, pilotées par des Eclaireurs Engage, ont pour mission de prototyper 1 ou 2 projets d’ici fin décembre.
Les autres collaborateurs sont embarqués autour de 4 temps forts – Les Conférence-Action – qui ont pour objectifs d’apporter des connaissances et de soutenir les 4 équipes dans l’avancement de leurs projets.

Une ambition d’inspiration, de connaissance et d’action donc ?

Absolument…ainsi qu’une formidable occasion de fédérer les équipes, de construire un socle commun ! J’ai d’ailleurs été fascinée et émue par leur engouement…Cette expérience a touché leur raison et leur cœur en tant que citoyens, mais aussi éveillé la conscience de leur possible impact en tant qu’acteurs économiques au sein de notre groupe !
Clairement, cette aventure est très marquante…On peut dire qu’il y a eu un avant et un après ! Quant au futur, j’ai hâte de voir fin décembre l’éclosion de nos projets et leur mise en œuvre en 2020 !

C’est bien le pari de l’éthique que vous faites ?

Oui, nous devons permettre à chacun de mieux concevoir et d’étendre son éthique citoyenne de la sphère privée à la sphère professionnelle, et de la mettre en cohérence. Il ne doit pas y avoir de séparation, l’éthique in business doit constituer une priorité.
Pour nous tous, le pari est d’ores et déjà réussi, chaque micro décision dans la conception, la création de nouveaux parfums, nos pratiques et process sont passées à la lecture de notre engagement !
Cette quête éthique résonne avec la recherche de sens, notre mission…Pourquoi ? A quoi cela sert-il ? Quel est mon impact ? Prendre conscience de notre rôle individuel et de la force du collectif. Se dire que nous pouvons bouger les lignes, changer les paradigmes que l’on pensait figés.

Impliquer l’ensemble des salariés, un autre pari ?

Oui, là encore un réel challenge ! Nos marques sont puissantes, désirables, et chaque équipe y est dédiée…Aller au-delà, penser de façon plus large constitue un réel défi pour un groupe tel que le nôtre.
Il faut s’appuyer sur la force du collectif pour penser de façon plus responsable et engagée. Il faut faire confiance à la capacité de chacun à apporter son talent en favorisant la collaboration.
Cela permet de mettre du liant, de voir au-delà des cases, des fonctions de chacun. Cette mission commune qui nous lie favorise la création de valeurs partagées et développe la fierté autour de ce que nous faisons au quotidien.

Enfin, vos futurs désirables en quelques mots ?

Garder le cap, faire vivre notre Défi et surtout matérialiser nos idées nouvelles et les faire éclore dès 2020 !
Inspirer, apprendre, agir…et impacter !

Juliette, tu es Exploratrice du Défi conduit par Engage au sein de la division Parfum d’un groupe de l’industrie cosmétique, en quoi consiste-t-il ?

Le défi vise à développer une culture de l’éthique au sein de l’entreprise de façon à favoriser un modèle qui intègre les grands enjeux du XXIème siècle.

Le défi propose en alternance des Conférences-Action et des ateliers d’innovation pour faire émerger concrètement des projets.
Les conférences réunissent l’ensemble des 150 collaborateurs autour d’un temps d’inspiration porté par un acteur de l’économie durable qui partage son expérience et un temps de contribution collective aux travaux d’innovation menés par les Explorateurs.
Les ateliers d’innovation sont organisés en 4 groupes de 4 personnes, 3 Explorateurs de l’entreprise et 1 Explorateur Engage.

L’objectif est de challenger les pratiques de l’entreprise au regard des enjeux éthiques et d’imaginer des solutions concrètes qui tiennent compte de ces enjeux. Les groupes s’inspirent en partie du processus de design thinking à la différence fondamentale près qu’il ne s’agit pas de faire de l’empathie client mais de l’empathie planète !

Etre Explorateur Engage, cela consiste en quoi ?

L’Explorateur Engage est là pour soutenir le groupe dans toutes les phases qui conduisent à l’émergence du projet. Il challenge les propositions, nourrit les échanges par des ressources, des exemples de pratiques en lien avec les enjeux éthiques et veille au respect du processus défini pour que le travail débouche sur de l’innovation concrète et transformatrice. Il joue un rôle de vigie. Il fait aussi le lien avec certains Eclaireurs de l’ENGAGE University, qui peuvent enrichir nos réflexions, nous apporter leur expérience.


Qu’est-ce que tu retires de cette contribution ?

Tout d’abord je suis convaincue que l’entreprise est un acteur central de la transition écologique. De même que le consommateur doit agir en citoyen, l’entreprise doit investir sa responsabilité politique au sens de sa contribution à la chose publique. La loi Pacte prend d’ailleurs source dans cette conception de l’entreprise comme partie prenante de la cité.
C’est pour challenger et accompagner les entreprises sur ce rôle que j’ai choisi de monter mon activité de conseil. Etre Explorateur Engage me permet de servir cette ambition.

Etre Explorateur Engage me permet aussi d’évoluer au sein d’un collectif nourrissant, par la qualité des Éclaireurs mobilisés, par les interactions avec les autres Explorateurs, ou encore par l’émulation de ENGAGE City ou encore par l’accès aux formations très pertinentes proposées par Engage University. Etre Explorateur, c’est évoluer dans un contexte porteur de sens, contributif au bien commun, apprenant et inspirant. Ce serait dommage de se priver !

Quel est ton futur désirable ?

Mon futur désirable est un monde de coopération où les interactions humaines sont positives, génératives et inclusives : positives au service d’un projet commun, génératives d’émergence, de résilience et de solidarité et inclusives de chacun dans sa singularité. Le tout autour d’une bonne bière, chti oblige !

 

Pour aller plus loin :

En quelques heures | lire ou relire ‘Impliquez-vous’ dialogue sur l’éthique et l’esthétique entre le philosophe Edgar Morin et l’artiste Michelangelo Pistoletto

En plusieurs heures ou plusieurs jours | S’impliquer dans un Défi ENGAGE

En quelques jours | Rejoindre l’ENGAGE University

Pourquoi l’éthique est-elle si fondamentale aujourd’hui?

Je commencerai par donner une vision personnelle de l’éthique : celle d’une approche qui se fonde dans la pensée de John Stuart Mill, et qui cherche à déterminer les impacts des actions de chacun pour le bien commun, au-delà de tout a-priori moralisant (les économistes parleraient d’externalités positives ou négatives).

Cette éthique est fondamentale aujourd’hui car la main de l’homme accélère la transformation de son environnement écologique ou social. Et nous risquons de détruire de manière catastrophique et rapide ce bien commun si, justement, nous ne nous posons pas la question éthique à chaque fois que nous agissons. Pour dire les choses de manière simple, c’est une question de survie. Elle est aujourd’hui portée directement par les fonds de pensions qui investissent sur les durées longues lorsqu’ils portent les futurs retraites des employés publics ou privés. Or, c’est dans ces durées longues qu’ils observent désormais les impacts catastrophiques sur le bien commun – et par construction, le marché ! – qu’il s’agisse de l’augmentation de catastrophes naturelles avec le risque environnementale, ou même le surgissement du risque politique, jusque là limité aux pays émergents et qui atteint les pays avancés via l’irruption des colères populistes. En parallèle, une nouvelle classe de la population, les moins de 25 ans, ceux qui ont compris que les générations du Baby boom étaient en train de détruire leur propre futur, sont réellement entrés en révolte. Et à la différence des générations du Baby boom qui s’étaient lancés dans des combats idéologiques qui parfois leur faisaient côtoyer en réalité les pires totalitarismes, les moins de 25 ans, et en particulier les femmes, exigent d’elles/d’eux une action concrète, pratique, et souvent ancrés dans de nouveaux modes de consommation. Elles/Ils sont les vrais adultes en réalité, auprès desquels les plus âgés, dont je fais parti, devraient apprendre.

Est-ce un chemin individuel ou collectif?

Les deux, car certains enjeux passent par une action individuelle (par exemple les choix de consommation); d’autres par des formes collectives qui peuvent aller de l’association, ou du travail en entreprise repensé dans un cadre éthique, à l’action politique – nécessaire quand il s’agit de penser la réglementation ou de peser sur les choix d’équipements collectifs. Ce dernier point est particulièrement vrai pour les questions énergétiques fondamentales que pose le dérèglement climatique.

On sent que les entreprises – certaines entreprises – sont à un tournant; comment les mener vers l’étique, vers ce chemin de l’éthique?

Il est important que la gouvernance de l’entreprise comprenne ce tournant – ne serait-ce que parce que c’est celui que prend aujourd’hui de nombreux fonds de pensions, et les clients les plus jeunes qui constituent la base de clientèle de demain. On pourrait aussi parler des jeunes talents d’aujourd’hui qui constituent un autre moyen de pression sur l’entreprise. Pour les mener ensuite à l’éthique, il me semble qu’il faut à la fois développer des principes simples et une évaluation objective de la démarche, évoluant dans le temps, et communicable à tous, parties prenantes internes mais aussi externes; et surtout libérer la parole et la créativité de l’ensemble des collaborateurs afin d’accélérer cette transition éthique qui ne peut fonctionner que si elle est portée par chacun. Ce mouvement n’a de sens qui si tous agissent de concert, tout autant acteur et responsable de cette transformation.

Cette ambition, souhaitable, est-elle compatible avec les impératifs de marché, de rentabilité?

Très précisément. Il y a désormais, comme je le disais plus haut, une pression nouvelle des investisseurs de long terme ainsi que des jeunes consommateurs ou du jeune talent. Certes l’entreprise à très court terme pourrait être légèrement moins performante, en raisons de nouveaux investissement et modes d’actions; mais à moyen ou long terme, elle sera plus résiliente et plus en phase précisément avec son marché. Il ne s’agit pas d’un coût mais d’un investissement.

Toi qui travailles beaucoup sur l’imaginaire et la prospective, quels sont tes futurs désirables?

En relisant la préface de Huxley à son célèbre roman de science fiction “Le Meilleur des Mondes”, préface écrite 25 ans après la première édition, je suis tombée à ma grande surprise sur une vision proche de la mienne : celle d’un monde assez égalitaire tout en laissant libre cours aux aspirations de chacun. Où chacun est considéré avec l’exact même statut. Où chacun est tourné vers l’amélioration du bien commun et partage ses idées nées dans l’imagination et la raison critique, soutenues par de nouveaux outils d’explorations qui les rendent à la fois plus vastes et plus collectives. Un monde de vérité et de paix, bien sûr, où la civilisation pourra prospérer. Un monde d’artistes et de scientifiques, où chacun est aussi un peu juge et chacun a dirigé, dirige ou va diriger un projet temporaire. Ce monde-là est peut être plus proche qu’on ne le pense.

En quelques jours | Lire le dernier livre de Guy-Philippe Goldstein – 7 jours avant la nuit

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Après avoir travaillé pendant 10 ans dans la RSE pour de grands groupes, Nelsina Da Silva est aujourd’hui Exploratrice du Défi sur le Vivant et suit plusieurs programmes à l’ENGAGE University.  

Tu as choisi de t’engager dans le Défi sur le vivant, peux-tu nous dire en quoi il consiste et pourquoi tu as choisi de le rejoindre ? Pourquoi maintenant ?

Le Défi que nous développons en partenariat avec la Fondation Nicolas Hulot consiste à replacer l’économie au service du vivant. Concrètement, le premier projet qui en émane vise à accompagner des entreprises dans leurs transformation afin qu’elles aient un impact positif sur la biodiversité. Nous nous appuyons pour cela sur les connaissances et les compétences des Explorateurs et des Intervenants-Eclaireur.euse.s de la communauté ENGAGE. J’ai connu le Défi lors de la première Conférence-Action de janvier, les interventions et le sujet m’ont inspirée ! De très nombreuses entreprises doivent revoir leur modèle, leur mode de production…Elles doivent limiter leur impact sur le climat et la biodiversité de toute urgence. Alors, ce que propose Engage est fondamental. Rejoindre ce Défi a coulé de source, mais au-delà du sujet, les hommes et les femmes rencontrées sur ce Défi m’ont motivée : nous avons en très peu de temps réussi à créer une telle synergie humaine ! Je me suis beaucoup impliquée sur ses premières étapes à un moment de ma vie où j’avais justement envie de me challenger et de découvrir d’autres manières de travailler.

Quel sens prend cet engagement pour toi ?

Celui de répondre à un enjeu incontournable pour le monde dans lequel nous vivons. A mon sens, le système doit changer. Participer à une action concrète pour l’entreprise au moment où la biodiversité s’épuise est un impératif.

Concrètement, qu’est-ce que cet engagement t’apporte ?

Cet engagement m’apporte de nouvelles inspirations, me permet de développer des compétences et surtout je m’amuse à co-travailler avec dynamisme et bienveillance. Quand je m’engage, généralement, je le fais totalement ; avec ce Défi, je me suis dépassée, j’ai osé, et surtout je ne suis jamais seule, nous sommes une équipe solidaire et très unie.  Ce Défi est une belle découverte et expérience dans mon chemin de vie personnel et professionnel.

Alors que l’urgence des enjeux de biodiversité a encore été clairement exprimé dans le dernier rapport alarmant de l’IPBES, penses-tu que nous avons les moyens de changer les choses en profondeur ? Comment ?

Nous avons définitivement les moyens de le faire et surtout de nous préparer à l’après-changement. Mais pour cela, nous devons toute et tous faire notre part du colibri maintenant, individuellement et collectivement, les citoyens, les entreprises, les associations et bien sûr les états. De nombreuses propositions ont été faites, de nombreuses actions sont en cours ; depuis la fin d’année 2018, nous sommes chaque fois plus nombreux.ses à nous mobiliser. Il ne faut rien lâcher. Je peux céder, parfois, à la démotivation, mais cela passe vite car j’ai conscience des enjeux et parce que surtout, je ne suis pas seule, mais au sein d’une communauté.

Après une expérience dans la RSE, dans la grande distribution, tu suis plusieurs programmes de l’ENGAGE University, pourquoi ? Qu’y trouves-tu ?

J’ai suivi la formation “Se saisir de l’Intelligence collective” : un outil à mes yeux indispensable car nous ne ferons rien sans nous relier. Une expérience très forte durant deux jours, autour des notions d’ouverture, d’écoute, de non-jugement, de bienveillance et surtout des outils pour passer à l’action. Je suis actuellement le programme “Transformations” : je suis objectivement  bluffée par sa qualité, par la façon dont les sujets sont abordés, par la qualité des Intervenants-Eclaireurs. Ces deux programmes me bousculent. Même si j’évolue dans l’univers de la RSE et  que je m’engage depuis longtemps sur le chemin de la sobriété heureuse, je me rends compte aujourd’hui que j’en avais besoin. Ces programmes sont très complémentaires et enrichissent mon moi, mon émoi. J’en sors grandi, plus ouverte, plus décidée, plus consciente encore. Elles sont indispensables à mon sens pour les personnes et pour les organisations.

Que représente pour toi La communauté Engage ? Quelles sont les valeurs qu’elle porte ?

Entre le Défi sur le Vivant, les formations à BrightCity, les autres Conférences-Actions auxquelles j’assiste et les habitant.e.s de BrightCity, je vis des moments incroyables avec les Engagé.e.s. de tous âges et d’expériences diverses. Beaucoup de ces rencontrent m’inspirent et me font objectivement du bien, les échanges sont riches et toujours bienveillants. Je rencontre des personnes passionnées, motivées, attachantes, parfois déboussolées, comme je peux l’être de temps à autre ; nous avons des valeurs et des engagements communs qui nous rassemblent. Nous prenons soin les uns des autres et j’ai pu tisser avec certains des liens très forts.

Enfin, un mot pour définir les futurs désirables auxquels tu crois ?

Impossible Jérôme de tout résumer en un seul mot ! Comme pour la biodiversité “la vie dans ce qu’il y a de divers”…. les futurs désirables auxquels je crois comportent beaucoup de diversité : bienveillance, empathie, résilience, respect, changement de paradigme, de système… POUR APPROFONDIR

 

En 2 jours | Suivre le programme ‘Se Saisir de l’intelligence collective’ de l’ENGAGE University

En 4 soirées | Suivre le programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes’ de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Après avoir dirigé de nombreuses entreprises et ONG en France et en Asie, Xavier Bertrand est aujourd’hui coach en Leadership.  Passionné par le développement, l’entrepreneuriat social et l’impact, il se focalise sur l’émergence du leadership nécessaire à nos transitions et à l’accompagnement des leaders capables de faire naître un monde plus harmonieux
Il intervient notamment au sein du prochain programme ‘Développer des entreprises éthiques et inspirantes à l’ENGAGE University.

Après avoir exercé de nombreuses responsabilités managériales, à la tête d’entreprises ou d’ONG, comment définirais-tu ton métier aujourd’hui ?

Mon métier consiste à accompagner les transformations : individuelle, organisationnelle, et sociétale. Je suis coach, formateur, et thérapeute et j’aime relier ces trois types de transformation. 


Transformer nos organisations, c’est donc principalement nous transformer nous-mêmes ? Et transformer la façon dont nous nous relions, donc nous faisons communauté ? 

C’est ça oui. Tout part de l’intérieur, de soi, de l’instant, comment on est maintenant, dans le moment. Cultiver une présence à soi consciente permet d’être présent à ce moment, puis à l’autre, et au monde. C’est ce sur quoi je tente de porter mon attention et mon intention dans mon travail. J’aime accompagner cette émergence, pour permettre aux personnes et à leurs systèmes de grandir en conscience, pour devenir plus responsables, « engagés » au monde.

Les entreprises jouent-elle le jeu de la transformation? Comment faciliter le mouvement ? 

De la même façon, tout est relié au potentiel de conscience de leurs dirigeants ou acteurs. Chacun(e) dans l’organisation peut être leader. Encourager, sensibiliser, accompagner en co-créant cet espace de présence d’où tout peut émerger peut faciliter, mettre en  mouvement la co-opération, collaboration, co-création, en confiance. Les entreprises ont une âme lorsque leurs acteurs incarnent leur présence de manière consciente. Alors, elles peuvent se relier à une raison d’être, une mission, devenir engagées pour générer richesse et impact positif pour le monde.


Quels sont les penseurs qui t’influencent le plus aujourd’hui dans ton approche?

Plus que de penser le monde, je suis inspiré par les personnes qui s’y connectent pour le sentir, s’y relier, pas forcément uniquement par la pensée, mais aussi par toutes les formes de notre intelligence humaine.Ce sont des hommes et femmes qui agissent et m’inspirent autant par leur être, leur présence, que leur faire. La jeune génération inspirée et consciente d’entrepreneurs sociaux engagé(e)s dans le monde entier. Les femmes qui incarnent la force Yin de manière courageuse dans notre monde si Yang et nous accompagnent pour nous relier aux sagesses traditionnelles ou plus contemporaines. Parmi les penseurs investis dans la recherche-action, Otto Scharmer au MIT et les communautés qui s’organisent autour du Presencing Institute dans le monde.


Tu as vécu et travaillé en Inde, dans lequel ENGAGE se développe aujourd’hui, que pouvons-nous nous apporter mutuellement ?

Oui j’ai vécu en Inde plus de 16 ans en y étudiant, cherchant, travaillant comme diplomate, dirigeant d’entreprise, acteur engagé dans un trust, entrepreneur, dans plusieurs géographies du sous continent mais avec comme base Ahmedabad, Bombay puis Bangalore principalement. Je suis prêt à aider Engage à se développer en Europe et aussi en Inde via Tomorrow Foundation https://www.tomorrowsfoundation.org/ que j’accompagne depuis 2 ans, en co-créant ensemble des contenus, modes d’intervention, en reliant nos réseaux. 


Enfin, un dernier mot pour qualifier tes futurs désirables, tels que tu aimerais les voir éclore ? 

Je pense à un de mes films préférés, Contact, dans lequel Jodie Foster qui incarne une scientifique américaine travaillant sur le programme SETI de la NASA est interrogée par un jury américain pour être sélectionnée et partir dans une machine que les US viennent de construire à partir d’un plan reçu de l’espace, pour partir dans un voyage à travers le temps et l’espace… On lui demande : « si vous rencontriez ces extra-terrestres dont vous cherchez à prouver l’existence, et qui seraient liés à Vega, quelle question leur poseriez-vous? »…. Elle réfléchit un instant et dit : “comment avez vous fait pour évoluer ? comment avez vous survécu à votre adolescence technologique ? ». Cela m’amène à me concentrer non pas sur la technologie, qui est là, les solutions sont disponibles… mais sur l’émergence de la conscience nécessaire au niveau planétaire pour réussir nos transitions et réaliser notre plein potentiel en tant qu’humains. Donc c’est un futur dans lequel nous avons réussi à identifier et incarner de manière pleinement consciente ce qui nous rend humain.

Pour aller plus loin :

En quelques minutes | découvrir la U-theory d’Otto Scharmer

En 4 soirées | Suivre le programme Développer des entreprises éthiques et inspirantes de l’ENGAGE University

En plusieurs heures ou plusieurs jours | s’engager dans un Défi ENGAGE

Emmanuel Delannoy travaille sur le lien entre l’économie et l’écologie. Son ambition : remettre l’économie et les organisations au service de la biodiversité. Il est consultant associé chez Pikaia.

Emmanuel, tu travailles sur le lien entre l’économie et l’écologie, comment décrirais-tu plus précisément ton activité ?

La vision qui porte l’ensemble de mes activités, au sein de la société Pikaia, c’est que ce n’est pas la biodiversité qu’il faut faire rentrer dans l’économie, mais bien l’économie qu’il faut faire rentrer dans la biodiversité. Autrement dit, rendre compatible nos modes de production de richesses avec les capacités et la dynamique des systèmes vivants. Pour cela, nous avons besoin de travailler sur deux fronts : d’une part, réduire drastiquement l’impact des activités économiques sur la biosphère, notamment par la transformation de nos modes de production et des modèles économiques, et d’autre part, réinvestir dans le capital naturel, ce socle de la création de toute valeur, en préservant, et en restaurant si nécessaire, les fonctionnalités et les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes. Ce qui est intéressant, et parfois surprenant, c’est qu’en travaillant sur ces deux leviers, on peut agir à la fois sur la performance globale de l’entreprise, mais aussi sur sa capacité d’innovation et d’adaptation au changement, et donc sa résilience.

La transformation que tu évoques n’implique-elle pas de revoir assez fondamentalement la façon dont les entreprises sont organisées mais aussi leur mission même ?

Oui, fondamentalement, il s’agit d’une véritable métamorphose pour les entreprises. Progressivement, à partir d’une impulsion initiale, tout peut être amené à changer : l’organisation, la gouvernance, la relation client, les compétences, les relations avec les fournisseurs et les partenaires financiers, ou encore avec les institutions, sans oublier, bien sûr, les process, les produits, la façon dont la valeur est délivrée pour le client et le modèle économique. Cette métamorphose, pour être plénement réussie, implique de réinterroger la « raison d’être de l’entreprise », autrement dit, l’intention créatrice qui a précédé sa création. Une entreprise, c’est la mise en commun de moyens, financiers, techniques et aussi humains, au service d’un projet. Pour que ça marche, il faut que cette intention rencontre une demande solvable. Mais cette demande peut évoluer avec le temps et le contexte. Aujourd’hui, les grandes transformations du monde invitent à se poser la question de la « mission » de l’entreprise, c’est-à-dire des enjeux auxquels elle décide de se confronter et des besoins auxquels elle va contribuer à répondre.

Quels changements évoquerais-tu en priorité ? Méthode de production, gestion des hommes, etc.

Il n’y a pas de réponse absolue et unique à cette question. En fait, n’importe quel point d’entrée peut-être le bon, à condition qu’on ait pris le temps de construire une vision cohérente et un cheminement qui permettra d’atteindre l’objectif. Ce serait donc par là qu’il faudrait commencer : réinterroger les valeurs fondamentales de l’entreprise, sa raison d’être, et son « futur souhaité », autrement dit ce moment clé, plus ou moins éloigné, où ses objectifs stratégiques pourront converger avec le respect de principes forts de durabilité. Dit autrement, il s’agit de construire une sorte de « boussole stratégique » qui permettra de concevoir le plan d’action le plus adapté à l’entreprise, à sa situation et à ses ambitions, et de guider les personnes concernées par sa mise en œuvre.

Tu travailles aussi avec des territoires, les problématiques sont-elles différentes ? 

Pour les territoires, les enjeux sont globalement de trouver ce chemin étroit qui permettra de concilier bien-être humain et respect de la capacité des écosystèmes. Ces chemins existent, mais ils sont spécifiques pour chaque territoire. Aucune recette générale ne peut être simplement « copiée / collée » depuis un autre territoire. Par contre, les approches méthodologiques existent, elles ont pu être testées et éprouvées. Chez Pikaia, nous parlons de biomimétisme territorial ou encore de permaéconomie. Après tout, chaque territoire est un écosystème complexe dans lequel des acteurs, économiques, institutionnels et citoyens coévoluent et interragissent avec leur environnement. Ce sont ces dynamiques complexes d’interactions que le « macroscope » de l’écologie et de la systémique nous permettent de mieux comprendre.

Sens-tu aujourd’hui une évolution sur le regard que portent les organisations ou les territoires sur ces approches innovantes ?

Oui. De manière très inégale encore, mais clairement oui, le regard, tant de la part des institutions, des collectivités territoriales que des entreprises, des TPE aux grands groupes, évoluent. Mais, alors que certains prennent une avance considérable et saisissent les nouvelles opportunités, d’autres se réfugient dans le déni. Un écart important est en train de se creuser entre les plus agiles, les plus innovants, les plus conscients des défis peut-être. Il est alors de la responsabilité des territoires et des institutions de faire en sorte que toutes les entreprises soient en mesure de s’adapter à ces changement et mettent en œuvre de nouvelles approches de l’innovation.

Il est temps de passer à 2019; que nous souhaiterais-tu pour l’année qui vient ?

Mon vœux le plus cher est que cette année soit celle de l’apaisement et de l’éveil d’un regard lucide sur les changements inévitables. Il est essentiel que chacun puisse mettre son imagination, son énergie et son engagement, à son niveau et avec ses moyens, au service de cette métamorphose qui peut encore être, malgré les difficultés et l’ampleur des défis à relever, une formidable opportunité de rendre notre société plus fraternelle, plus accueillante et plus ouverte à toutes les diversités.

POUR APPROFONDIR

En 14 minutes | Regarder le Ted X d’Emmanuel Delannoy

En 2 jours | Suivre le parcours d’apprentissage-action “Repenser la terre et ses ressources” de l’ENGAGE University

POUR AGIR

En quelques cliques | Télécharger le Kit climat pour sensibiliser ses proches aux enjeux de notre espèce.

En 3 heures | Participer au Débat-Action du 15 janvier : Replacer l’économie au service du vivant

Philippe Bertrand est alumni du programme Transformation de l’ENGAGE University. Spécialiste de la formation en entreprise, il revient sur la nécessaire réforme de notre modèle éducatif. 

Il y a vingt ans, Edgar Morin a préfacé un rapport de l’UNESCO sur l’éducation au XXIe siècle. Tu as eu l’occasion de le partager avec un groupe d’alumni lors du dernier ENGAGE Call. En quoi son analyse résonne-t-elle encore à notre époque ?

Je crois comme Edgar Morin que l’éducation est l’un des instruments les plus puissants pour réaliser les changements fondamentaux que nous devons aujourd’hui apporter à notre société, à nos comportements.
Le système éducatif français ne nous prépare malheureusement pas à agir dans un monde en transition. L’école n’entraîne pas l’élève à exercer son sens critique, à questionner. On l’invite plutôt à ingurgiter une quantité phénoménale de connaissances. A l’heure du web, ce n’est plus l’enjeu.
L’enseignement du XXe siècle était fondé sur la certitude, sur des certitudes. Quelles sont-elles aujourd’hui ? Comme le dit Edgar Morin, “ceux qui enseignent aujourd’hui doivent être aux avant-gardes des incertitudes de notre temps” ; “il nous faut désormais naviguer dans un océan d’incertitudes“. Autrement dit, apprendre à composer avec les aléas, l’inattendu, le chemin qui se fait en se faisant.

Concrètement, en quoi la formation que tu as suivi à l’ENGAGE University t’a permis de développer ce mode de pensée ?
Dans la session sur les nouvelles gouvernances du programme Transformation, je me suis trouvé dans une situation très inconfortable : on m’invitait le premier matin à un cours de danse contemporaine. Tout droit sorti de mon univers corporate, je dois l’avouer,  je trouvais cela ridicule : “me lever tôt pour ça, quel intérêt ?” Au bout d’une heure, j’ai commencé à comprendre que nos mouvements formaient quelque chose de cohérent, voire de beau. Mais que surtout il dessinait un nouveau contour de ma relation à mon corps et au corps de l’autre. Pour introduire deux jours sur les gouvernances individuelles et collectives, le principe était osé mais juste. C’est la parfaite métaphore de mon expérience à ENGAGE : j’ai compris qu’il fallait accepter de se laisser désarçonner pour faire émerger quelque chose de différent, se remettre en question. Pour ébranler ses certitudes, il faut arrêter de s’auto-censurer !
Justement, à ENGAGE intervenants comme participants sont prêts à se remettre en question. C’est un espace d’échange où l’on apprend beaucoup, énormément sur des notions extrêmement diverses. On y apprend aussi à douter, en se frottant à des personnes issues de disciplines et d’univers totalement différents.

Dans le monde de la formation en entreprise, est-ce que l’on s’ouvre à cette complexité ?
On commence à le faire mais les entreprises ont peur de cela, de cette remise en cause, de ce mélange entre démarche collective et dimension fondamentale d’introspection individuelle. Il y a encore beaucoup de méthodes ‘prêtes à l’emploi’, comme lorsqu’on nous invite à suivre les “14 conseils pour être un bon manager”.
Ces formations limitent trop la pensée. Je crois que pour devenir “un bon manager” il faut prendre le temps de trouver sa motivation profonde. C’est un travail qui est plus personnel, et donc plus incertain.
Les entreprises ont besoin de compétences immédiatement transférables dans leurs activités quotidiennes avec un impact quantifiable. Les savoir-être sont plus difficilement quantifiables, pas avec les mêmes critères en tout cas.

Le monde de l’entreprise est un monde où les choses sont planifiées, scénarisées, prédictives. Le business déteste l’incertitude. On met en place une série d’outils de monitoring, en particulier financiers, pour réduire l’incertitude. Je ne dis pas que ce n’est pas nécessaire. Et d’ailleurs l’individu aussi le fait : il a ses to do list, son agenda. Le problème, c’est lorsque tout est systématiquement programmé, dans un monde que je pourrais qualifier de linéaire.

Le chômage est aussi une période d’incertitude, comment l’abordes-tu?
A 50 ans, c’est la 3ème fois que je suis au chômage. Ces périodes de métamorphoses sont exaltantes et perturbantes à la fois. Pour ne pas que cela devienne anxiogène, il faut constamment rester en mouvement. Il faut y investir du temps et de l’énergie. On a enfin le temps d’enrichir son réseau, de creuser des sujets qui nous interpellent et d’en faire son miel. Les points de repères, ce sont les cercles de relations que l’on a construits pendant toute sa carrière, ses proches aussi bien sûr. Je crois qu’il faut s’appuyer sur quelques domaines qui nous intéressent particulièrement : personnellement, je me concentre sur les sciences cognitives et l’éducation.

Le mot de la fin ?
Il faut apprendre à s’adapter à des scénarios mouvants. Je rejoints totalement François Taddéi lorsqu’il qu’il souligne la nécessité de créer un cadre de liberté qui laisse la place à chacun, aux singularités, et à l’incertitude qui façonne plus que jamais notre monde en mutation.

Le 13 novembre 2017, quinze mille scientifiques poussaient un cri d’alarme et nous exhortait à opérer un changement profond dans notre gestion de la terre et de la vie qu’elle recèle. Larry Fink, Président du fond d’investissement BlackRock, exhortait récemment les entreprises dont il est actionnaire, à plus de transparence et à favoriser la création de valeur à long terme.

Nous avons aujourd’hui collectivement l’obligation de prendre nos responsabilités et d’agir autrement. Le monde est fini, limité en ressources comme en capacité d’absorption du CO2 ; Il a changé de nature, rendu instable, mouvant, liquide par l’accélération exponentielle des technologies ; il est devenu transparent à l’heure où l’information se partage en un clic, hors de tout contrôle. Nous pensions le monde infini, stable, cloisonné, nous le découvrons fini, liquide, transparent. Dans ce nouveau monde, les cartes des responsabilités sont rebattues et la répartition des pouvoirs redistribuée, entre les Etats, les territoires, les institutions supranationales et financières, les entreprises privées et la société civile, plus ou moins organisée.

Lorsque les Etats sont économiquement sous tension, que le pouvoir politique voit sa légitimité reculer, le rôle des entreprises ne peut rester inchangé. La responsabilité de l’entreprise privée est immense car sa capacité d’impact est immense : sa vocation ne peut plus se limiter à la seule création de valeur économique et sa mission se restreindre à satisfaire les intérêts de ses seuls associés, comme les définissent les articles 1832 et 1833 du code civil*.
La Mairie de New-York ou le fond d’investissement BlackRock -plus de 5.000 milliards d’euros d’actifs en 2016-, au travers de leurs injonctions récemment adressées aux entreprises de contribuer positivement à la société, disent finalement la même chose : l’entreprise qui n’a pas le bien commun comme horizon est probablement vouée à disparaître car, dans ce nouveau paradigme, elle perdra ses consommateurs, ses salariés et ses actionnaires. Il était temps.

Le monde de l’entreprise bouge, par nécessité pour certains, qui le jugent insincère, par conviction pour d’autres, qui croient en une prise de conscience profonde. Quelles qu’en soient les raisons, comment encourager, accélérer cette évolution ?

Pour l’entreprise, redéfinir son rapport au bien commun ne sera pas aisé car il nécessite des évolutions majeures :

Changer ses modes de gouvernance – inscrire l’entreprise dans la Cité et signer un pacte d’alliance sincère et durable avec les autres acteurs organisés de la société civile et les citoyens.
Placer l’éthique au cœur de sa stratégie de long terme – elle est à terme la condition de sa performance économique.
Définir avec les états, de nouveaux indicateurs de performance – ils dépassent la seule dimension économique : impact sur la Terre, sur la santé, sur le bien-être et permettent de mesurer toutes les externalités.
Instiller à tous les niveaux hiérarchiques des nouveaux modes de management et de leadership – ils s’appuient sur des passeurs*, ‘émancipés’ et en cohérence avec eux-mêmes, et non plus sur des collaborateurs contraints par leurs fonctions.
Viennent alors les questions. Comment soutenir cette transition ? Comment concilier la performance et la vertu** ? Devons-nous redéfinir le statut juridique voire l’objet social des entreprises privées ?

Ces questions sont complexes car l’entreprise est sous la contrainte d’une compétition souvent internationale. Faut-il redéfinir son statut juridique sur notre territoire au risque de les défavoriser à l’international ou devrions-nous inventer un nouveau statut européen ?
Doit-on redéfinir leur objet social au risque de les rendre vulnérable à des attaques que porteraient des acteurs organisés de la société civile ? C’est évidemment tentant. Mais ce n’est pas si simple, car l’enjeu est d’imaginer une transition rapide et non de provoquer un jeu de massacre qui ne servirait personne. Et puis, qui serait le juge de sa bonne moralité ?

La loi du 31 juillet 2014 relative à l’Economie Sociale et Solidaire a fait naître de nouvelles formes d’organisations commerciales ; Le cabinet Prophil*** vient de publier un panorama international des statuts hybrides au service du bien commun, insistant tout particulièrement sur les entreprises à mission, dont nous pourrions nous inspirer. Encore faut-il trouver les moyens de soutenir le développement de ces nouvelles entreprises.

Plus encore, notre ambition doit-elle se limiter à bâtir, encore et toujours, un monde parallèle, lorsque la majorité des entreprises ne change pas de trajectoire ? Comment faire en sorte que ces aménagements fassent bouger la majorité et pas seulement les plus vertueux ?

Il s’agit, en somme, d’aider les entreprises, ces « personnes morales », à se doter d’une véritable personnalité éthique. C’est le défi du débat que nous, ENGAGE, Spintank, et tous ceux qui voudront nous rejoindre, souhaitons lancer avec les acteurs de la société civile, les acteurs économiques et les décideurs politiques, car seule une dynamique d’alliance nous permettra de faire réellement bouger les lignes.

Jérôme Cohen
Fondateur d’ENGAGE

*L’objet social des entreprises est défini par les articles 1832 et 1833 du code civil
**Voir le livre ‘Entreprise et bien commun : la performance et la vertu’ de Pierre-Etienne Franc et Michel Calef, au éditions du Palio
***Etude réalisée par le cabinet Prophil en collaboration avec Mines ParisTech

Et enfin, la lettre de Larry Fink, ici

Pierre-Etienne Franc vient de publier Entreprise & Bien Commun, un ouvrage qui analyse les bases culturelles, structurelles et organisationnelles de nouvelles pratiques désormais urgentes pour les entreprises.

 

ENGAGE : Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?

Pierre-Etienne Franc : Je vis depuis longtemps dans mon métier cette intrication devenue essentielle des problématiques collectives et des entreprises notamment bien sûr sur les questions énergétiques. Mais je sens que beaucoup de gens comprennent mal que, sans les entreprises, leur puissance technologique, leur agilité et capacité d’organisation et d’investissement, les choses ne pourront pas avancer vite et fort.

De l’autre, beaucoup d’entreprises semblent refuser, ou ne pas comprendre que ce qui arrive avec la finitude des ressources et les questions environnementales et climatiques n’arrive pas qu’aux autres, mais vont les toucher toutes de plein fouet et très vite et qu’elles doivent impérativement changer d’angle. Urgence surtout, car tout cela s’accélère et nous devons changer de regard sur le rôle des uns et des autres si on veut régler les chantiers du monde.

Enfin, à titre personnel, besoin de renouer par ce texte le fil d’une culture personnelle et familiale qui se nourrit de la chose publique et ne peut se résoudre à croire qu’il soit possible de faire société sans que chacun ne s’occupe un peu à la faire !

Vous parlez de replacer l’entreprise au service de la Cité et du bien commun, une utopie, un voeux pieux ou une prochaine réalité ?

Une utopie pas forcément, parce que l’objet du livre est de démontrer qu’il y a une forme de rationalité presque cynique qui devrait pousser les entreprises à travailler les questions sociétales et de bien commun, car je crois fondamentalement que c’est là que se trouvent les gisements de croissance. Rationalité cynique matinée d’un effet vertueux qui relève pour sa part peut être de l’utopie, mais qui est relatif à la pression des réseaux sociaux sur le monde économique et politique.
Je crois que cette pression permanente et malsaine de la transparence a probablement quelques vertus en ce qu’elle nous oblige à être clair sur nos actes et nos intentions et qu’elle pousse donc les entreprises à un discours de cohérence qui assume ses choix stratégiques. Pour celles qui voudront jouer le jeu de la croissance au service du bien commun ou en tenant pleinement compte des contraintes du bien commun, le digital leur imposera une forme de transparence assez peu facile à tromper, donc une lutte pour effectivement défendre la pertinence de leurs solutions  ou de leurs procédés au regard des questions du bien commun.
Il devrait être de plus en plus difficile de voir se développer des cas de type “glyphosate”, tant la pression médiatique sera forte à ce que les produits , et technologies qui sont mis sur le marché respectent des normes incontestables et soient parfaitement cohérent avec les exigences du bien commun, c’est à dire ne produisent pas d’effets négatifs sur les tiers qui ne soient clairement connus et appréciés.

C’est peut-être cette facette là qui est la plus utopique potentiellement, mais je pense qu’elle pousse à des engagements de convictions et non plus seulement d’opportunités.

Vous pensez donc que la période est particulièrement propice à une tel ‘retour’ de l’éthique au sein de ‘la personne morale’, pourquoi ?

La période est charnière, pour les raisons que nous avons vues, finitude des ressources, épuisement des modèles productifs de croissance, enjeux climatiques. L’attitude fondée sur la seule performance ne tient plus parce qu’elle devient cynique et donc met en jeu l’image de l’entreprise, de ses dirigeants et leur capacité à faire sens en leur sein et dans la société. Cela ne signifie pas que l’éthique est plus importante aujourd’hui qu’hier, ou que la morale devrait reprendre la main, cela signifie que l’absence de prise en compte du bien commun dans le développement d’une activité est beaucoup plus visible, traçable et beaucoup plus rapidement médiatisable que par le passé.

Il est intéressant de voir la résurgence de la volonté de la puissance publique en France de reconnaître ou de redéfinir le rôle des entreprises dans la cité par la loi, y incluant leur vocation à servir aussi la société. Cela traduit que dans un monde fini, la juxtaposition d’activités économiques séparées, animées par la seule satisfaction de marchés ou besoins individuels, sans tenir compte de leur impact plus général sur l’éco système, ne produit plus forcément d’efficacité globale et impose donc de revisiter leur valeur autrement qu’à l’aune de la seule satisfaction individuelle. La finitude impose la responsabilité en quelque sorte. Et si l’on veut aller plus loin que l’Ethique de responsabilité, il faut s’engager, donc basculer dans une éthique de conviction. Là on entre dans la problématique du leadership et des valeurs personnelles.

Faire évoluer une structure nécessite aussi un nouveau leadership, comment le décririez-vous ?

Je parle de passeur, pour essayer d’illustrer la nécessité de travailler à des leadership qui essayent d’ouvrir les entreprise aux mondes avec lesquels elles interagissent, pour les sortir de logiques de performances à leurs bornes et au contraire les inciter à regarder la valeur comme une contribution qui dépasse la seule production de biens et de services mais englobe aussi la méthode, l’impact sur les tiers (environnement, santé, eco système) qui l’entourent et qui sont concernés.

Cela signifie un regard différent sur les activités de l’entreprise et probablement aussi une approche ouverte du management au sein de l’entreprise, une forme d’exigence bienveillante, qui ne renie pas les enjeux de performances, mais voit la valeur comme plus large que la seule production monétaire, qui refuse de considérer que le rôle de l’entreprise s’arrête à son activité mais au contraire juge qu’elle prend son sens dans un engagement auprès et avec les tiers qui sont touchés directement ou indirectement par ce qu’elle fait.

Un conseil à ceux qui n’arrivent pas à faire bouger leur structure ?

Les changements les plus forts viennent de l’extérieur. Les grandes structures réagissent rarement à des mobilisations internes, elles réagissent à des pressions concurrentielles, technologiques, de marché, de règles, qui bouleversent les processus structurés existants. Il faut chercher à faire rentrer la diversité, la disruption par le dehors. Cela signifie des gouvernances ad hoc, des capacités d’agir qui sont “de coté”, mais connectées (pour qu’il existe des points d’entrée du dehors vers le dedans, des points de passage), l’appui de structures agiles, et la nécessité de trouver des exemples, des succès qui fassent réagir l’intérieur. Cela fonctionne d’autant mieux que le top de l’entreprise soutient cette disruption du dedans / dehors, cela renvoie inévitablement aux convictions propres du sommet.
Cela est d’autant plus essentiel que le degré d’incertitudes au quel nous faisons face est très élevé de par justement la somme des connaissances qui s’accumulent et conduisent de jour en jour à mieux nous faire saisir nos interdépendances. Il n’est plus possible de simplement dire la batterie réduit les émissions de polluants pour avancer, car toute une théorie d’analyses vient très vite amender, pondérer, contester les bénéfices de la solution.

Ainsi l’ignorance des autres n’est plus un paramètre qui peut permettre d’avancer, car la connaissance est partout et potentiellement infinie. Mais le divers qui sourd de la connaissance creuse un monde d’incertitude permanente qui ne permet plus d’avancer sur de seules bases rationnelles. C’est donc in fine l’éthique de conviction et de responsabilité qui doivent guider les choix entrepreneuriaux, ce qui est profondément neuf et contre intuitif dans notre monde actuel. Et qui engage plus fortement encore aujourd’hui qu’hier la force d’âme des dirigeants, ce que j’appelle la vertu.

Un mot et une oeuvre enfin pour caractériser l’engagement ?

Persister. L’oeuvre encore non achevée de Bertrand Piccard présente beaucoup de ces facettes dont le monde a besoin, un mélange d’audace, d’optimisme actif, de technologie et d’exemplarité qui produit une très belle illustration de ce que veut dire changer de monde. “C’était impossible, alors ils l’ont fait”, pour reprendre Mark Twain.